La Comédie humaine - Volume 18

Part 19

Chapter 193,825 wordsPublic domain

—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit n’occupe pas même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre? Nous aurions été négociants... Commanditer le malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé! Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette... Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu’il devienne un bon magistrat... Eh bien! s’il a de l’honneur, il se souviendra de sa dette, et il nous rendra l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille, tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules spéculations! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat dépend de la bonté de cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes mises sur des tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces, car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident; nous avons en eux des flambeaux; et c’est par eux que nous savons que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller convenablement, je vais vous les donner... Il est des souffrances, des misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui nous secourons: religion, honneur, caractère, tout est indifférent; mais dès qu’il s’agit de prêter l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de l’industrie, du commerce... oh! alors nous cherchons des garanties, avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner... Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue. Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...

Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou, baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant:

—Vous êtes donc aussi la raison?

—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce particulière aux vraies saintes.

—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!

—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle, à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi, sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes, mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs, reprit-elle.

Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation, il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de son ardeur.

—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des millions semés dans Paris?

Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain, Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par l’abbé de Vèse et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige, puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer s’en accrut.

Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement et dit:

—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse de thé.

En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme deux diamants.

—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.

Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l’instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin. C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se devinait.

Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans une indicible extase.

—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et il m’a promis, ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.

Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.

—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui dit-il à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!

—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi.

—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises. A ce développement de forces succédera l’abattement.

Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut prévenir l’impatience d’un petit enfant.

—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite par la perspective de voir un être nouveau.

Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de le lui amener.

Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent.

—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants tronqués.

—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez une fortune... car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!... Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de ton grand-père.

Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un regard, où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme. Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.

—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.

—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager. Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur, dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée, comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de cœur... ajouta-t-elle en souriant.

Godefroid répondit par un sourire et par un salut.

—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait le bonheur d’une pauvre infirme.

—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré... Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n’insiste pas là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-il en tendant un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge de satisfaire Halpersohn...

—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.

—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à vous... Ne m’en demandez pas davantage.

—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.

—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.

—Serait-ce possible!... la religion...

—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...

—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?

—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: ces personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et de rendre votre famille au bonheur.

—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité?...

—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...

Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands pas dans la chambre.

—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de travaux encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.

—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait prise à sa dernière réponse.

Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le thermomètre marquait dix degrés.

Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard. Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les affaires; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté, qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût.

—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais, pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.

—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d’or dans sa poche.

—Il ira chez eux, pensa Godefroid.

—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un homme qui connaît le prix du temps.

—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour montrer le chemin.

Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il fort bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et, dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de son chenil.

Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.

Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais:

—Vous êtes Polonaise?

—Non pas moi, mais ma mère.

—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?

—Une Polonaise.

—De quelle province?

—Une Sobolewska de Pinska.

—Bien. Monsieur est votre père?

—Oui, monsieur.

—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...

—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.

—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement d’impatience d’être interrompu.

—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures. Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska.

—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit dans la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que dura le récit alternatif du père et de la fille.

—Quel âge a madame?

—Trente-huit ans.

—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie, elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de mon quartier.

—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.

—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous qu’elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père.

—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.

—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du docteur Halpersohn.

—Mais comment?

—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.

—Mais le trajet la tuera.

—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze francs par jour; on paie trois mois d’avance.

—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison.

—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?

—Non, dit Godefroid.

—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...

Godefroid lui répondit par un seul geste.

—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c’est un petit malheur.

—Et le trajet!...

—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... vite, rue de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa Godefroid sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le cabriolet.

—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? demanda la mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce que m’a dit le cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris?

—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?

—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.

—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien.

—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!

Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque de nerfs. Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.

—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...

—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes.

—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un des plus beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le juge au tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? Je voudrais l’aller remercier de la peine qu’il aura prise.

—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas... J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...

—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de la maison de santé.

Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps, car Godefroid voulait y dîner.

Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame des Champs, où ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier, accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se glissèrent comme des ombres dans la première pièce.

—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.

—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire chez monsieur le baron?...

—Mais que voulez-vous?