La cocarde rouge

Part 4

Chapter 43,856 wordsPublic domain

Mais la patience de l’Assemblée était à bout. Un tollé de «Assez! Il n’a pas la parole!» couvrit ma voix, et en un instant cette réunion si paisible quelques minutes plus tôt devint un pandémonium de frénétiques. Quelques-uns des membres les plus âgés restèrent assis, mais la majorité se leva; ceux qui d’un bond avaient été fermer les fenêtres restaient debout sur l’appui, dominant le tumulte. D’autres avaient gagné la porte, et s’y tenaient dans l’intention probable de tenir tête à un assaut. Le président réclamait en vain le silence. Sa voix comme la mienne se perdait dans le hourvari incessant qui redoublait de force à chaque fois que je tentais de parler, et s’apaisa seulement lorsque j’y eus renoncé.

A la fin M. de Saint-Alais leva la main, et non sans peine il obtint le silence. Avant qu’il me fût possible d’en profiter, le président intervint.

--L’Assemblée de la noblesse du Quercy, dit-il précipitamment, se déclare en faveur de ce cahier, maintenant nos anciens droits, privilèges et exemptions. Seul, le vicomte de Saux proteste. Le cahier sera présenté.

--Je proteste, m’écriai-je mollement.

--C’est ce que je viens de dire, répliqua le président, sarcastique. (Et un éclat de rires moqueurs, mêlés d’acclamations, s’éleva de toute la Chambre.) Le cahier sera présenté. La question est vidée.

Alors, tout d’un coup, et comme par enchantement, la salle reprit son aspect normal. Les membres qui s’étaient levés regagnèrent leurs places, ceux qui avaient fermé les fenêtres redescendirent, quelques-uns s’en allèrent, le président passa à l’ordre du jour. Toute trace de la tempête s’évanouit. En un clin d’œil tout se retrouva comme auparavant.

Même aux abords de mon siège; car nul isolement, nulle séparation d’avec mes collègues ne pouvait surpasser ceux où je me trouvais précédemment. Mais alors que précédemment je possédais en réserve une arme et en perspective une revanche, il n’en était plus de même. J’avais décoché mon trait, et je restais misérablement à ma place, garrotté de silence et encerclé de regards étrangers. Envahi d’une dépression à chaque instant plus grande, j’aspirais à m’échapper, mais je n’osais faire un mouvement ni même jeter les yeux autour de moi.

Tant que dura cette situation, ce ne fut pas ma moindre amertume de me rendre compte que je n’avais abouti à rien de sérieux, que j’avais souffert pour une donquichottade, et m’étais montré sans raison valable inflexible et têtu. Trop tard, je comprenais que j’aurais pu réserver mes principes tout en cédant; garder mes convictions tout en déférant à l’avis de la majorité. J’aurais pu...

Mais hélas! peu importait ce que j’aurais pu faire, puisque je n’en avais rien fait. Le sort était jeté. Je m’étais déclaré contre mon ordre; j’avais aliéné tout ce qui m’était dû de par mon ordre. Donc je n’en faisais plus partie. Ce n’était nullement par caprice si déjà ceux qui venaient à passer devant moi ramenaient leurs basques contre eux et me saluaient froidement comme quelqu’un d’une autre classe.

Combien de temps aurais-je subi le martyre de ces insultes et de cette politesse encore plus blessante avant de trouver le courage de me retirer, je suis incapable de le dire. Ce fut une intervention extérieure qui rompit le charme. Un huissier vint me présenter un billet. Je l’ouvris gauchement sous une salve de regards hostiles, et je reconnus l’écriture de Louis.

«S’il vous reste une parcelle d’honneur, disait-il, vous me retrouverez sans perdre une minute, dans le pré qui se trouve derrière le Chapitre. Faites-le, et vous pourrez encore vous croire un gentilhomme. Refusez, ou tardez ne fût-ce que dix minutes, et je publierai votre honte d’un bout à l’autre du Quercy. Celui-là n’a pas le droit de s’appeler Adrien du Pont de Saux, qui supporterait un soufflet.»

Je relus deux fois le billet pendant que l’huissier attendait. Le ton en était rude et sans pitié; le sardonique cartel, brutal et sans détours. Et néanmoins le cœur me défaillit à cette lecture, et j’eus grand’peine à retenir mes larmes, en présence de tous ces yeux. Car Louis ne pouvait me leurrer plus longtemps. Ce billet qui lui ressemblait si peu, cette tentative de m’attirer au dehors, et de m’arracher à des adversaires plus impitoyables, était une ruse trop transparente pour m’illusionner: la carapace glacée qui m’avait recouvert fondit à l’instant même. Je n’en demeurai pas moins seul, mais je ne me sentis plus aussi abandonné. Je me souvins qu’après tout et malgré tout, j’étais Adrien du Pont de Saux, coupable du seul crime de soutenir en Quercy des opinions que les Lamothe et les Mirabeau, les Liancourt et les La Rochefoucauld soutenaient dans leurs provinces; coupable, je me le répétais, uniquement de défendre le bon droit et la justice.

Mais l’huissier attendait. Je pris sur le pupitre devant moi une feuille de papier où j’écrivis ma réponse: «Adrien ne se battra pas avec Louis parce que Saint-Alais a souffleté Saux.»

Je la pliai et la remis à l’huissier. Puis je repris ma place, métamorphosé, en état de soutenir tous les regards, d’un courage affermi contre tous les malheurs.

La noblesse du Quercy, les Gontaut et les Marignac, avaient beau répudier ces sentiments, l’amitié, la générosité, l’amour, existaient encore. Même si l’herbe envahissait l’avenue des noyers, même si mon blason ne s’écartelait jamais des armes de Saint-Alais, la vie me réservait encore des douceurs.

Ainsi réconforté, je me levai et m’apprêtai à sortir. Mais à la même minute, une douzaine de membres se mirent debout eux aussi, et pendant que je me dirigeais vers la porte par un passage de dégagement, ils se groupèrent au bas du passage parallèle, sans cacher leurs intentions hostiles, et prêts à m’arrêter avant ma sortie. L’agitation fut si grande que le président s’arrêta de lire et attendit le résultat de l’algarade, tandis que la plupart des membres restés à leur place se levaient pour mieux voir. Je compris que j’allais être insulté en public, et une joie farouche remplaça en moi tout autre sentiment. Si je marchai avec lenteur, ce ne fut point par crainte. Mes passions comprimées depuis une heure me stimulaient, et je n’eusse pour rien au monde précipité le dénouement. J’arrivais au bas de l’escalier, une seconde de plus et nous étions peut-être aux prises, lorsqu’une soudaine explosion de cris, une vaste clameur qui s’élevait de la rue, traversa les fenêtres fermées et nous immobilisa. Nous écoutions, béants, mais les derniers qui n’avaient pas quitté leurs sièges se levèrent en toute hâte, et le président, ému et inquiet, demanda ce que cela signifiait.

En guise de réponse, le bruit s’éleva de nouveau: une rauque clameur triomphale, continue et prolongée, qui fit trembler les carreaux. Elle retomba--sans cesser, mais atténuée par l’éloignement--et elle s’enfla une fois encore. De ma vie je n’avais entendu rien de pareil à cette clameur.

Peu à peu des mots distincts s’en détachèrent, ou lui succédèrent; finalement l’air vibra au rythme martelé de ces syllabes sinistres: «A bas la Bastille! A bas la Bastille!»

Il nous était réservé par la suite d’entendre maints cris analogues et de nous familiariser avec de telles alertes; comme avec les aboiements voraces de la rue, et le coup suprême du destin frappant à la porte. Mais c’était une nouveauté, alors, et les membres de l’Assemblée, aussi offensés qu’alarmés par cette seconde atteinte portée à leur dignité, se bornèrent à regarder leur président et à proférer de terribles menaces contre la canaille. Cette canaille qui depuis un siècle faisait le chien couchant, voilà-t-il pas qu’elle s’avisait, sans rime ni raison, de changer de posture!

Les exclamations se croisaient; l’un voulait qu’on fît dégager la rue, l’autre qu’on envoyât chercher la troupe, ou qu’on portât plainte auprès de l’intendant[5]. Ils parlaient toujours lorsque la porte s’ouvrit et un membre entra. C’était Louis de Saint-Alais, en proie à une ardente surexcitation. D’ordinaire le plus modeste et le plus pacifique des hommes, cette fois il s’avança hardiment, et d’un geste impératif réclama le silence.

[5] Les intendants, placés à la tête des «généralités», subdivisions financières des provinces, exerçaient en réalité les pouvoirs administratifs. Le titre de gouverneur restait purement honorifique, dans la plupart des cas.

--Messieurs! dit-il d’une voix haute et retentissante, voici d’étranges nouvelles. Un courrier porteur de lettres pour mon frère a parlé dans la rue. Il annonce des choses invraisemblables.

--Quoi donc? crièrent plusieurs voix.

--La Bastille est tombée!

Personne ne comprit,--comment l’aurait-on pu?--mais tous restèrent silencieux. Puis:

--Que voulez-vous dire, monsieur de Saint-Alais, demanda enfin le président, abasourdi. (Et il leva la main pour faire garder le silence.) La Bastille est tombée? Comment? Qu’est-ce à dire?

--Elle a été prise mardi par la populace de Paris, répliqua nettement Louis, les yeux étincelants, et M. de Launay, le gouverneur, a été massacré de sang-froid.

--La Bastille prise? Par la populace? exclama le président incrédule. C’est impossible, monsieur. Il faut que vous ayez mal compris.

Louis secoua la tête.

--Ce n’est que trop vrai, j’en ai peur, dit-il.

--Et M. de Launay?

--Cela aussi, je le crains, monsieur le président.

Alors on s’entre-regarda, pâle et troublé; chacun posait à ses collègues de muettes questions, tandis qu’au dehors la rumeur de joie désordonnée se faisait de minute en minute plus nourrie et continue. On s’entre-regardait avec inquiétude, mal persuadé encore. Cette Bastille, qui avait traversé tant de siècles, serait donc prise? Le gouverneur tué? Impossible, se disait-on, impossible. Car autrement, le roi, que faisait-il? Et l’armée? Et le gouverneur de Paris?

Le vieux M. de Gontaut, dès qu’il eut réussi à se faire écouter, exprima la pensée de tous en ces mots:

--Mais le roi? Sa Majesté n’a pu manquer de châtier les coupables.

La réponse arriva d’où on ne l’attendait guère, et en termes aussi imprévus. M. de Saint-Alais, auquel Louis avait remis une lettre, se leva de son siège, un papier déployé à la main. Il est plus que probable que s’il eût pris le temps de réfléchir, il aurait vu l’imprudence de publier tout ce qu’il savait; mais les nouvelles qu’il venait de recevoir démentaient trop sa confiante sécurité, elles prouvaient trop bien que l’on reposait sur un terrain mouvant; et la surprise et la mortification qu’il en ressentait surmontèrent sa prudence. Il parla.

--J’ignore, dit-il, sur un ton ironique, ce que faisait le roi, à Versailles; mais je vais vous apprendre à quoi s’est occupée l’armée dans Paris. Ce sont les gardes-françaises qui ont dirigé l’attaque. Besenval[6], avec le peu de troupes restées fidèles, s’est retiré. La ville est au pouvoir de la populace. Flesselles, le prévôt, a été tué, et Bailly élu maire. Une milice a été constituée et pourvue d’armes. On a nommé La Fayette général. On a adopté un insigne. On a...

[6] Lieutenant-général des Suisses et Grisons.

--Mais, mon Dieu! s’écria le président hagard. C’est une révolte!

--Précisément, monsieur, répondit Saint-Alais.

--Et que fait le roi?

La réponse fut amère:

--Il est si bon... qu’il ne fait rien.

--Et les états généraux? l’Assemblée nationale de Versailles?

--Elle?... Elle non plus n’a rien fait.

--C’est Paris, alors? dit le président.

--Oui, monsieur, c’est Paris, répliqua le marquis.

--Hé quoi, Paris! exclama le président navré. Mais Paris est resté tranquille si longtemps.

A cette question, qui était dans l’esprit de chacun, il n’y eut pas de réponse. Saint-Alais se rassit, et l’Assemblée demeura un instant frappée de stupeur, accablée sous la nouvelle de ces prodigieux événements. On n’eût pu trouver meilleur commentaire à la discussion dans laquelle ils étaient plongés quelques minutes plus tôt. Les membres avaient rêvé droits, privilèges, exemptions; ils s’éveillaient pour trouver Paris en feu, l’armée en révolte, l’ordre et la loi dans le dernier danger.

Mais Saint-Alais n’était pas homme à délaisser longtemps son rôle, ni capable d’abdiquer de son plein gré l’ascendant qu’il devait à son énergie et à son audace. Il se dressa de nouveau, et dans une harangue passionnée adjura l’Assemblée de se souvenir de la Fronde. Il s’écria:

--Le Paris d’alors, c’est le Paris d’aujourd’hui. Versatile et séditieux, inaccessible aux bienfaits, mais toujours prêt à capituler devant la disette. Soyez assurés que le bourgeois ventru ne se passera pas longtemps du pain blanc de Gonesse, ni le buveur du vin blanc d’Arbois! Qu’on leur coupe les vivres, et les fous redeviendront sages, et les traîtres loyaux. Leur garde nationale? leurs insignes? leur maire? leur général? Croyez-vous que tout cela tiendra longtemps contre les forces de l’ordre légitime, contre le roi, la noblesse, le clergé, contre la France? Non, messieurs, c’est impossible, continua-t-il, en jetant à la ronde un regard assuré. Paris réclamait la déposition de Henri le Grand et l’exil de Mazarin; en fait il a rampé à leurs pieds. Il en sera de même aujourd’hui: à condition que nous restions unis, que nous soyons inébranlables. Il nous faut veiller à ce que ces désordres ne se propagent pas. C’est au roi de gouverner, et au peuple d’obéir. Il en a toujours été ainsi et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps.

Son discours fut bref, mais aussi opportun et vigoureux; et il eut pour effet de rassurer l’Assemblée. Cette immense majorité qui dans toute réunion d’hommes possède l’imagination strictement nécessaire à se figurer l’avenir sous les couleurs du passé, trouva ses arguments tout à fait convaincants; et le petit nombre de ceux qui voyaient plus clair et qui devinaient, soit d’instinct, soit par le raisonnement, que la situation de la France était pour elle sans précédent historique, subirent néanmoins la contagion de son assurance. D’unanimes applaudissements saluèrent sa prosopopée, et dans un tumulte d’exclamations tous les assistants, qui étaient restés debout, s’écoulèrent par les passages et se dirigèrent vers la porte. Un désir de voir et d’entendre ce qui se passait au dehors les poussait à sortir au plus vite, sans réfléchir qu’après ce qu’ils savaient déjà, il leur restait peu de chose à apprendre.

Je partageais moi-même ce désir, et oubliant dans la fièvre de l’instant quel avait été mon rôle dans le débat du jour, je me hâtai vers la porte. La Bastille tombée? Le gouverneur tué? Paris au pouvoir de la populace? De telles nouvelles suffisaient à donner le vertige et à faire oublier des soucis plus immédiats. Cette même préoccupation ôtait également la mémoire à ceux qui m’entouraient, et je gagnai la sortie pêle-mêle avec eux.

Mais sur le seuil il m’arriva, par inadvertance, de heurter l’un des Harincourt. Il tourna la tête, me reconnut, et tenta de s’arrêter. Mais la poussée était trop forte, et il fut emporté loin de moi, tout en se débattant et grommelant des paroles que je ne compris pas. J’en devinai le sens, toutefois, en voyant ceux qui étaient à mon niveau, également incapables de résister, tourner la tête vers moi en ricanant. Je cherchais la meilleure attitude à garder dans l’altercation qui allait se produire; mais nous débouchions enfin de l’étroite allée sur la grand’place--de deux marches en contrebas--et le spectacle que je découvris me fit oublier aussitôt leur existence.

CHAPITRE IV

L’AMI DU PEUPLE

Je ne fus pas le seul à m’arrêter, impressionné par ce spectacle auquel les nouvelles que nous venions d’apprendre--ces étourdissantes et sinistres nouvelles--donnaient un sens particulier. Nous n’étions pas encore familiarisés, en France, avec les foules. Depuis des siècles, l’homme isolé, l’individu, roi, cardinal, évêque ou seigneur, venait-il à paraître, que sur un seul regard de lui, le nombre, la multitude, rentrait sous terre et se dispersait en saluant bien bas.

Mais voici qu’à notre vue se levait l’aube froide et lugubre d’un jour nouveau. Peut-être, si nous n’avions pas su ce que nous savions,--c’est-à-dire les nouvelles,--ou si le peuple les avait ignorées, l’effet produit sur nous, comme sur sa manière d’être, eussent été différents. Quoi qu’il en soit, la foule qui nous faisait face quand nous apparûmes sur la grand’place, la foule immense qui nous faisait face et l’emplissait dans toute sa largeur, silencieuse, aux aguets, menaçante, n’apparut aucunement intimidée. Ce fut nous, au contraire, qui demeurâmes stupides, immobilisés chacun dès sa sortie, regardant tour à tour et consultant son voisin des yeux pour connaître sa pensée.

Au-dessus de nos têtes se dressait la majestueuse cathédrale, et nous émergions de son ombre. La plupart d’entre nous étaient accoutumés à voir cent paysans trembler au froncement de leurs sourcils. Mais d’un moment à l’autre, en un clin d’œil, comme si ces nouvelles de Paris avaient sapé les fondements de la société, tout cela était remis en question. La foule de la grand’place ne tremblait pas. Dans un silence plus sinistre que des vociférations, elle renvoyait regard pour regard. Et ce n’était pas tout: quand nous sortîmes, personne ne nous fit place, et ceux de l’Assemblée qui avaient déjà descendu le perron durent contourner le plus dense de la cohue pour atteindre l’auberge. Arrivant après eux nous vîmes ce détail, qui eut sur nous son influence. Nous étions les nobles de la province; mais nous n’étions que deux cents, et entre nous et les _Trois Rois_, entre nous et nos chevaux et valets, s’étendait cette barrière de sombres visages, ces milliers d’hommes silencieux.

On ne s’étonnera point que ce spectacle, et ce qu’il renfermait d’inouï, détournèrent provisoirement ma pensée de M. d’Harincourt et de ses intentions. Je regardais ailleurs, et il m’ignorait également, ébahi, et les sourcils contractés. Forcément, il nous fallut descendre, un par un et à contre-cœur; notre grêle procession défila sous les regards de la foule, qui répondait par le dédain à notre muet défi. Cahors a gardé le souvenir de ce premier triomphe du peuple, qui fut aussi le premier pas des privilégiés vers leur déchéance. Quatre mots l’avaient provoqué. Quatre mots: «La Bastille est tombée», agglomérant les groupes épars, en avaient fait ce que nous voyions: le peuple.

En de telles circonstances il suffisait, pour déterminer une explosion, de la plus légère étincelle. L’étincelle ne manqua point. M. de Gontaut, grand et maigre vieillard, contemporain des premiers jours du feu roi, me précédait de quelques pas. Étant boiteux, il s’appuyait sur une canne, et en règle générale sur le bras d’un serviteur. Ce matin-là, son laquais ne paraissait pas, et il trouvait fort gênant de contourner la place au lieu de la traverser. Néanmoins il ne fut pas assez sot pour se jeter dans la cohue; et tout se serait bien passé si un gueux du premier rang n’avait, par hasard peut-être, fait broncher sa canne d’un coup de pied. M. le baron se retourna furieux, les sourcils hérissés, et frappa l’individu de son bâton.

--Arrière, maroufle! s’écria-t-il, frémissant et prêt à redoubler le coup. Si je te tenais, je t’aurais vite...

L’homme cracha sur lui.

M. de Gontaut poussa un juron, et dans un accès d’aveugle rage, appliqua au malotru plusieurs coups: je ne puis dire leur nombre, bien que je fusse seulement à quelques pas de là. Sans faire mine de rendre les coups, l’homme recula, intimidé par la furie du vieux gentilhomme. Mais ceux qui étaient derrière lui le poussèrent en avant, aux cris de: «Infamie! A bas la noblesse!» et il tomba sur M. de Gontaut. A l’instant le baron fut par terre.

La scène s’était déroulée si rapidement que ses seuls voisins immédiats, Saint-Alais, les Harincourt et moi, le vîmes tomber. La foule, apparemment, ne lui voulait pas grand mal, car elle n’avait pas encore perdu toute retenue. Mais j’étais alors sous l’impression de la triste fin de M. de Launay, et dans mon imagination surexcitée je me figurai qu’ils attentaient à la vie de M. de Gontaut. En voyant tomber le vieillard je m’élançai à son secours.

Mais Saint-Alais fut plus prompt. Bondissant sur l’agresseur, avec une rage non moins grande que celle de Gontaut, il le rejeta d’une seule bourrade dans les bras de ses provocateurs. Puis aidant M. de Gontaut à se relever, le marquis tira son épée, et projetant de-ci de-là la pointe étincelante avec l’art d’un escrimeur consommé, en un clin d’œil il élargit le cercle autour de lui, et les plus proches reculèrent avec des cris perçants et des malédictions.

Par malheur il atteignit quelqu’un. L’individu ne fut pas blessé sérieusement, mais sous la piqûre il s’effondra en beuglant, ce qui modifia aussitôt les dispositions de la foule. Aux cris mi-gouailleurs succédèrent des vociférations de rage. Un gourdin fut lancé, que le marquis reçut en pleine poitrine, ce qui le suffoqua momentanément. Deux secondes plus tard, il s’élança sur l’homme qui l’avait jeté, mais l’individu prit la fuite, et la foule, avec une huée de triomphe, se referma derrière lui. Ainsi arrêté dans sa poursuite, Saint-Alais n’eut plus d’autre ressource que de battre en retraite, ou de blesser des gens qui ne lui avaient rien fait.

Il fit volte-face en lançant un sarcasme et rengaina son épée. Mais à peine eut-il le dos tourné qu’il reçut un caillou sur la tête, et il s’étala de son long. En le voyant tomber, la foule poussa un hurlement, et une demi-douzaine d’hommes se précipitèrent pour le fouler aux pieds.

Les têtes s’échauffaient; cette fois je ne me trompais plus en lisant le crime dans les yeux de tous. Les beuglements de l’homme qu’il avait blessé, encore que celui-ci eût plus de peur que de mal, ne leur sortait pas des oreilles. L’un des Harincourt renversa le plus avancé, mais loin de les intimider, cela ne fit que les exaspérer. En un instant il fut roué de coups et rejeté en arrière, aux trois quarts assommé, et la foule se rua sur sa victime.

Je m’élançai. Mais j’eus à peine le temps de couvrir Saint-Alais de mon corps en criant: «C’est abominable! Honte à vous!» et d’en faire reculer un ou deux; un cercle de visages menaçants et de bras déjà levés nous entouraient, et mon intervention n’allait servir à rien qu’à me faire partager son sort, si en cet instant critique je n’avais été reconnu. Buton, le forgeron de Saux, qui était aux premiers rangs, proclama mon nom, et se retournant refoula ses voisins de ses deux bras écartés. Malgré sa force prodigieuse, il ne contenait le torrent qu’avec peine, mais ses cris désespérés furent à la fin entendus et compris. D’autres me reconnurent, la foule s’écarta. Un cri s’éleva: «Vive Saux! Vive l’ami du peuple!» puis le cri fut repris de côté et d’autre, tant que bientôt toute la grand’place retentit de cette acclamation.

J’ignorais encore la versatilité des foules, et qu’elles passent dans le cours d’un instant de «A bas!» à «Vive!» Malgré moi, et tout en me le reprochant, je sentis mon cœur se dilater au son de ces «Vive Saux, vive l’ami du peuple!» Mes égaux m’avaient bafoué, mais le peuple--ce peuple dont les visages offraient aujourd’hui un aspect nouveau, ce peuple à qui une seule phrase: «La Bastille est tombée», conférait une nouvelle vie--le peuple m’acclamait. Sur-le-champ, alors même que je leur criais à tous et leur faisais signe de se taire, je vis dans un éclair ce que renfermait cette popularité; elle pouvait me donner le pouvoir et le tribunat! «Vive Saux, vive l’ami du peuple!» Les airs retentissaient de ce cri; les coupoles de la cathédrale me le renvoyaient. Je me sentis soulevé sur ses ondes; je me sentis pendant cette minute un autre homme, un homme supérieur!

Mais je rencontrai le regard de Saint-Alais, et je retombai sur la terre. Il s’était relevé, pâle de rage, et il époussetait avec son mouchoir la poussière de son habit. Un filet de sang coulait de la blessure de son crâne, mais il ne s’en souciait, tout occupé à me considérer fixement, comme s’il lisait mes pensées. Dès que se fut rétabli un silence relatif, il parla.