La cocarde rouge

Part 3

Chapter 33,818 wordsPublic domain

On avait dû lui faire en bas un récit fantaisiste de l’événement, et cette persuasion me fit rougir. Mais je ne m’occupai point de sa mine contrite, et sans mot dire je décachetai le billet. Il n’était pas signé, mais je reconnus l’écriture de Louis.

«Retourne chez toi, disait-il, et garde-toi de paraître à l’Assemblée. Ils veulent te défier à tour de rôle; tu devines ce qui en résulterait. Quitte Cahors à l’instant, ou tu es un homme mort.»

Rien de plus! Avec un sourire amer je constatai la faiblesse de cet homme incapable de faire plus pour son ami. J’interrogeai André:

--Qui t’a remis ça?

--Un domestique, monsieur.

--Domestique de qui?

Mais il bougonna qu’il n’en savait rien, et je ne le pressai point. Il m’aida à changer de toilette. Quand ce fut fait, il me demanda pour quelle heure il fallait tenir prêts les chevaux.

--Les chevaux! Pourquoi donc? répliquai-je, en le regardant fixement.

--Pour vous en retourner, monsieur.

--Mais je ne m’en retourne pas aujourd’hui, dis-je avec une irritation contenue. Que me racontes-tu là? Nous ne sommes arrivés que d’hier.

--C’est vrai, monsieur, murmura-t-il, le dos vers moi, tout en tripotant mes effets. Quand même, c’est le vrai jour de s’en retourner.

--Tu as ouvert ce billet! m’écriai-je, courroucé. Qui t’a dit...?

--Toute la ville sait, répondit-il, en haussant froidement les épaules. Ce sont des: «André, remmenez votre maître chez lui!» et des: «André, vous avez pour maître un cerveau brûlé», et des André ci et des André ça, si bien que j’en perds la tête. Gilles a le nez en compote, pour s’être battu avec un garçon de l’écurie Harincourt, qui traitait monsieur d’imbécile; mais moi je suis trop vieux pour me battre. Et je suis trop vieux aussi pour autre chose, continua-t-il, en reniflant.

--Quelle est cette chose, faquin? m’écriai-je.

--C’est d’enterrer encore un maître.

Je me tus un instant, puis repris:

--Tu crois que je serai tué?

--C’est le bruit qui court la ville.

Je réfléchis un peu. Et:

--Tu as servi mon père, André.

--Hélas! monsieur.

--Et cependant tu voudrais me voir fuir?

Il me regarda, et leva les bras au ciel d’un air découragé.

--Mon Dieu! s’écria-t-il, je ne sais plus ce que je voudrais. Nous périssons par ces vilains. Comme si Dieu les avait faits pour autre chose que travailler et labourer; comme si l’on pouvait supprimer les pauvres! Si vous n’aviez jamais frayé avec eux, monsieur...

--Tais-toi, maraud, dis-je avec sévérité. Tu n’y entends rien. Va-t’en plutôt en bas, et tâche une autre fois d’être plus circonspect. Tu parles de vilains et de pauvres! Qu’es-tu donc, toi?

--Moi, monsieur! s’écria-t-il, avec stupéfaction.

--Oui... toi!

Il me considéra une minute d’un air effaré. Puis, lent et résigné, il hocha la tête et sortit. Il me croyait devenu fou.

Je ne m’en allai pas tout de suite après son départ. Je me figurais que vraisemblablement, si je me montrais en public avant la réunion de l’Assemblée, je serais provoqué et forcé de me battre. J’attendis donc que l’heure de l’ouverture fût passée; j’attendis dans ma triste chambre d’auberge, en proie aux affres de l’isolement. Je pensais tantôt à Louis de Saint-Alais, qui m’avait laissé partir sans prononcer un seul mot en ma faveur, tantôt à l’incohérence humaine; car dans une partie des provinces, la moitié de la noblesse avait ma façon de voir. Je songeai aussi à Saux; et je ne dirai pas que je n’éprouvai aucune tentation de suivre l’avis qu’André m’avait donné, savoir: de me retirer tranquillement là-bas au château, et un peu plus tard, lorsque les esprits seraient calmés, d’affirmer hautement ma bravoure. Mais une certaine opiniâtreté que je tenais de mon père et qui provenait, selon certains, de la souche anglaise de ma lignée, conspirait avec le ressentiment à me maintenir dans la voie que je m’étais tracée. A dix heures un quart, donc, lorsque je crus que tous les membres de l’Assemblée m’y avaient précédé jusqu’au dernier, je descendis, les joues chaudes, mais le regard plutôt assuré: et comme Gilles et André m’attendaient à la porte, je leur ordonnai de me suivre jusqu’au Chapitre voisin de la cathédrale, où avaient lieu les séances.

J’ai su plus tard que si je m’étais servi de mes yeux, j’aurais remarqué l’agitation qui régnait en ville, la foule dense mais silencieuse qui encombrait la place et toutes les rues avoisinantes; l’atmosphère d’expectative, les boutiques fermées, l’arrêt des affaires, les groupes chuchotant sous les porches ou dans les culs-de-sac. Mais j’étais absorbé en moi-même, tel celui qui marche à une entreprise désespérée, et de toutes ces circonstances une seule me frappa: comme je traversais la place, un homme s’écria: «Dieu vous bénisse, monsieur!» et un autre: «Vive Saux!» Sur quoi une bonne douzaine d’autres me tirèrent leurs bonnets. Ce fut là ma seule remarque, toute machinale, d’ailleurs. Un instant après je me trouvais dans le passage qui mène au Chapitre en longeant le mur de la cathédrale, et une foule de clercs et de valets, qui l’obstruaient quasi dans toute sa largeur, se rangeaient sur mon passage, non sans manifester leur étonnement et leur curiosité.

Me frayant un chemin parmi eux, je pénétrai dans le vestibule, que maintenaient libre deux ou trois huissiers. En passant ainsi du soleil à l’ombre, de la vie, de l’air et de la lumière qui régnaient au dehors, au silence paisible de cette salle voûtée, le contraste fut tel qu’un frisson me pénétra jusqu’au cœur. Dans cette pénombre et ce calme, l’importance de la démarche que j’allais faire, la folie du cartel que j’étais prêt à lancer à la face de mes pairs, m’apparurent dans leur plénitude; et si mon âme n’eût été bandée à l’extrême par mon tenace ressentiment, je me serais empressé de tourner les talons. Mais déjà mes pas retentissaient sur les dalles sonores, et je n’avais plus le droit de reculer. Le bourdonnement d’une voix monotone me parvint de la salle des séances, à travers la porte close; et je me dirigeai vers cette porte, les mâchoires contractées, m’apprêtant à me conduire en homme, quoi qu’il dût arriver.

Un instant de plus, et j’allais entrer. Ma main touchait déjà la poignée de la serrure, lorsqu’un homme, assis dans l’ombre sur un banc au-dessous de la fenêtre, bondit et s’élança pour me retenir. Je reconnus Louis de Saint-Alais. Sans me laisser le temps d’ouvrir la porte, il s’interposa entre moi et les battants auxquels il s’adossa.

--Arrête, ami! pour l’amour de Dieu, arrête! s’écria-t-il avec véhémence, bien que sans élever la voix. Que peux-tu seul contre deux cents? Retourne, ami, retourne, et je ferai...

--Vous ferez! lui lançai-je avec un mépris hautain, mais sur le même ton assourdi, car les huissiers nous examinaient curieusement du seuil de la porte par où j’étais entré. Vous ferez?... Vous en ferez, j’imagine, tout autant qu’hier soir, monsieur.

Il fronça les sourcils et le rouge lui monta au front; mais il répliqua vivement:

--Ce n’est pas l’heure, laissons cela! Tu n’as qu’une chose à faire: partir! Regagner Saux, et...

--Ne pas intervenir!

--Oui, fit-il, et ne pas intervenir. Si tu consens...

--A ne pas intervenir? répétai-je âprement.

--Oui, oui; dans ce cas tout se dissipera.

--Merci bien! dis-je avec lenteur, quoique frémissant de colère. Mais puis-je vous demander combien l’on vous offre, monsieur le comte, pour débarrasser de moi l’Assemblée?

Il me regarda, stupéfait.

--Adrien! s’écria-t-il.

Mais je fus intraitable.

--Non, monsieur le comte, plus d’Adrien, dis-je altièrement; je n’accepte ce nom que de mes amis.

--Et ne suis-je donc plus ton ami?

Je haussai les sourcils dédaigneusement.

--Après hier soir? fis-je. Après hier soir! Se peut-il, monsieur, que vous vous figuriez jouer le rôle d’ami? Je viens chez vous, je suis votre hôte, votre ami, tout sauf votre parent; et vous me tendez un piège, vous m’exposez à la risée et à la haine, vous...

--Moi, j’ai fait cela? s’écria-t-il.

--Non peut-être par vos paroles. Mais vous êtes resté là, pendant qu’on me bernait! Vous êtes resté là sans dire un mot en ma faveur! Vous êtes resté là sans lever un doigt pour ma défense! Si c’est ainsi que vous concevez l’amitié...

Il m’arrêta d’un geste plein de noblesse.

--Vous n’oubliez qu’une chose, monsieur le vicomte, dit-il, sur un ton de fière réticence.

--Nommez-la! ripostai-je dédaigneusement.

--Que Mlle de Saint-Alais est ma sœur!

--Tiens, tiens!

--Et que, de votre plein gré ou non, vous l’avez hier soir traitée à la légère, en présence de deux cents personnes! Vous n’oubliez que cela, monsieur le vicomte!

--Je l’ai traitée à la légère? répliquai-je, dans un redoublement de courroux. (Comme d’un commun accord nous nous étions un peu écartés de la porte, et à ce moment nous nous regardions dans le blanc des yeux.) Et à qui la faute si cela est arrivé? A qui la faute, monsieur? Vous m’avez laissé le choix... Non, vous m’avez obligé à choisir entre deux alternatives: manquer à votre sœur, et renoncer à des opinions et convictions auxquelles je tiens, dans lesquelles j’ai été élevé, dans lesquelles...

--Des opinions! fit-il, d’une voix devenue dure. Et quelles sont après tout vos opinions? Excusez-moi, je sens que je vous importune, monsieur. Mais je ne suis pas un philosophe, moi, je n’ai pas été en Angleterre, et je ne puis comprendre...

--Que l’on sacrifie rien à ses opinions! exclamai-je, avec un rire féroce. Certes, monsieur, je le conçois aisément, que vous ne le puissiez pas! Celui qui ne soutient pas ses amis ne soutient pas non plus ses opinions. Pour faire l’un ou l’autre, monsieur le comte, il importe de n’être pas un lâche.

Il pâlit, et me lança un regard étrange.

--Assez, monsieur! fit-il involontairement, me sembla-t-il.

Et une contraction tirailla ses traits, comme s’il ressentait une vive douleur.

Mais j’étais hors de moi de colère.

--Oui, un lâche! répétai-je. M’avez-vous compris, monsieur le comte, ou faut-il que j’entre dans la salle et répète le mot en présence de l’Assemblée?

--Ce n’est pas indispensable, dit-il, en devenant aussi rouge qu’il venait d’être pâle.

--Ce n’est pas indispensable, en effet, repris-je, en ricanant. Puis-je conclure de là que nous nous retrouverons sitôt la séance levée?

Il acquiesça d’un signe muet; et alors, mais alors seulement, un je ne sais quoi dans son silence et son attitude pénétra la cuirasse de mon ire; et, je me sentis soudain le cœur pesant et glacé. Mais il était trop tard; j’avais prononcé ce qui n’eût jamais dû être prononcé. Le souvenir de sa patience, de sa bonté, de sa longanimité, ne me revint qu’ensuite. Je lui adressai un salut correct; il me le rendit; et rageusement je retournai à la porte.

Mais je ne devais pas encore la franchir.

J’avais pour la seconde fois saisi la poignée, et entr’ouvert la porte, quand une main me tira en arrière, si violemment que le pêne cliqueta en retombant. Furieux, je me retournai. A ma stupéfaction, je reconnus de nouveau Louis, mais sa face transfigurée décelait une étrange surexcitation. Il ne me lâchait pas.

--Non, dit-il entre ses dents. Vous m’avez traité de lâche, monsieur le vicomte, et je refuse d’attendre. Pas une heure! Vous allez vous battre avec moi tout de suite. Il y a un pré par là derrière, et...

Mais je retrouvais mon sang-froid à mesure qu’il s’échauffait.

--Je ne ferai rien de tel, dis-je en l’interrompant. Après la séance...

Il leva la main et délibérément me souffleta de son gant. J’eus un recul involontaire.

--Eh bien! vous laisserez-vous persuader? fit-il. Après ceci, monsieur, si vous êtes un gentilhomme, vous vous battrez avec moi. Il y a un pré par là derrière, et dans dix minutes...

--Dans dix minutes, la séance peut être levée.

--Je ne vous retiendrai pas aussi longtemps, répliqua-t-il gravement. Venez, monsieur. Ou faut-il que je vous soufflette de nouveau?

--Je viens, dis-je posément. Après vous, monsieur.

CHAPITRE III

A L’ASSEMBLÉE

Le soufflet, et l’insulte qui l’accompagna, mirent fin provisoirement à mon repentir. Mais si bref que fût le trajet d’une porte à l’autre, il me laissa le temps de réfléchir encore. Cet homme était Louis, malgré tout; j’avais certes des raisons de me plaindre de lui et de le soupçonner de servir d’instrument à autrui; mais il s’était montré mon meilleur ami en faisant tout pour apaiser ma colère, et le plus loyal en s’efforçant de me détourner d’une entreprise insensée. Vite attendri, dans un revirement presque subit, je perçus avec une sorte d’effroi que si son intervention était due à la seule bienveillance, j’y répondais aussi mal que possible. Bref, avant même que la porte extérieure nous fût ouverte, je me repentais à nouveau. Lorsque l’huissier tira le battant pour me livrer passage, je lui donnai l’ordre de le refermer, puis faisant volte-face, je jetai à Louis quelques mots indistincts, et m’en fus en toute hâte, le laissant stupéfait. A peine eut-il le temps de pousser une exclamation, que j’avais traversé le vestibule, et quelques secondes plus tard, j’ouvrais la porte de l’Assemblée.

Sur-le-champ--il est à croire que je manœuvrai le pêne avec bruit--je vis devant moi des rangées de visages surpris et tous tournés de mon côté. J’ouïs une rumeur d’indignation mêlée de rires, et aussitôt je me faufilai vers ma place. Mais le débit monotone du président m’emplissait les oreilles, et le contraste était tel--après mon altercation à mi-voix du dehors, de me trouver dans cette salle pleine de lumière et de vie, et l’objet de tous ces regards--que je m’abattis sur mon siège, vertigineux et confondu, et presque oublieux tout d’abord du dessein qui m’avait amené là.

Un temps, et ma face s’empourpra davantage; et à juste cause. Chacun des bancs sur lesquels nous siégions tenait trois personnes. Je partageais le mien avec l’un des Harincourt et M. d’Aulnoy, qui m’avaient entre eux deux. Je n’étais pas assis de cinq secondes, que Harincourt se leva doucement, et sans m’accorder un regard, s’éloigna jusqu’au bas du passage; et tout en s’éventant négligemment avec son chapeau, il alla s’adosser à un pupitre, les yeux fixés sur le président. Au bout d’une demi-minute, d’Aulnoy suivit son exemple. Puis les trois qui étaient derrière moi se levèrent tranquillement, et sans me regarder cherchèrent d’autres places. Les trois devant moi les imitèrent. En quelques minutes, je restai seul, isolé, en butte à tous les regards de l’Assemblée, comme une sorte de lépreux.

J’aurais dû être préparé à une manifestation de ce genre. Mais il n’en était rien, et la face me brûlait, sous les regards curieux, comme devant un foyer ardent. Pris au dépourvu, j’étais hors d’état de dissimuler mon trouble; mes yeux ne rencontraient de toutes parts que des yeux railleurs et des mines méprisantes; et l’orgueil m’interdisait de baisser la tête. Au cours de longues minutes, je ne discernai rien que ces regards outrageants. Je n’entendais pas de quoi parlait le président, car sa voix n’était pour moi qu’un ronron vague et indistinct dépourvu de signification.

Mais pendant ce temps la colère et la haine endurcissaient ma volonté; à la fin le nuage qui couvrait mon esprit se dissipa, et je retrouvai mon exaltation. La lecture monotone que je venais d’écouter sans y rien comprendre prit fin, et fut suivie par de courtes et vives interrogations: une demande et une réponse, un nom et une réplique. Ce fut ce qui me réveilla. Le ronron avait représenté la lecture du cahier; à cette heure on en était au vote.

Mon tour allait venir; l’instant approchait. A chaque vote--inutile de dire que tous étaient affirmatifs--des visages en nombre toujours croissant se tournaient vers la place que j’occupais; et leurs yeux, hostiles, triomphants, ou simplement curieux, convergeaient sur ma face. En d’autres circonstances j’aurais pu en être intimidé; mais il n’en fut rien, alors. J’étais à la hauteur pour les affronter. Les regards sans aménité de tant de gens qui s’étaient dits mes amis, les regards méprisants d’hommes nouveaux appartenant à des familles anoblies, qui avaient usé avec joie de l’appui de mon père, la conscience que tous m’abandonnaient uniquement parce que je soutenais en fait les opinions que la moitié d’entre eux avaient proclamées en paroles, tout cela me haussait à un degré de mépris qui ne le cédait en rien à celui de mes adversaires; et en outre je savais que fléchir à présent me couvrirait d’une honte indélébile, et cela fermait la porte aux velléités de capitulation.

L’Assemblée, d’autre part, se trouvait dans une situation sans précédent. On n’était pas encore accoutumé aux luttes de la tribune, aux duels oratoires plus mortels que ceux à l’épée; et une sorte de doute, une hésitation, tenait la majorité des membres en suspens et attentifs à ce qui allait suivre. Leurs chefs, en outre, les frères de Saint-Alais,--qui dirigeaient, l’un le parti de la cour, plus ardent et plus fier, l’autre les nobles de robe et de Parlement, qui avaient découvert les derniers que leurs intérêts à tous étaient les mêmes,--ne pouvaient admettre la plus minime opposition depuis qu’une majorité absolue était devenue la règle. Un homme donc, un seul homme barrant le chemin à l’unanimité, leur apparaissait comme un obstacle qu’il convenait d’écarter par tous moyens.

--M. le comte de Cantal? appela le président.

Mais c’était moi qu’il examinait, et non celui qu’il nommait.

--Satisfait!

--M. le vicomte de Marignac?

--Satisfait!

Le nom suivant m’échappa, car dans mon exaltation il me parut que toute la Chambre me regardait, que la voix allait me manquer, que le moment venu je resterais muet et paralysé, incapable de parler, et déshonoré pour toujours. Je pensais à cela, et non à ce qui se passait; puis subitement, je me retrouvai en possession de moi-même. J’entendis le dernier nom avant le mien, celui de M. d’Aulnoy; j’entendis sa réponse. Puis mon nom à moi résonna dans un profond silence.

--M. de Saux?

Je me levai. D’une voix rauque, et qui me parut étrangère, je déclarai:

--Je n’approuve pas ce cahier!

Je m’attendais à une explosion de colère; elle ne vint pas. Au lieu de cela, un tonnerre de rires, où je distinguai la note de Saint-Alais, secoua la salle et me fit monter le rouge au visage. Le rire persista quelque temps, s’éleva et retomba, pour s’élever encore, me mettant au supplice. Mais ce rire produisit un résultat auquel ne s’attendaient guère les rieurs. Il arrive aux plus taciturnes de trouver de l’éloquence. J’oubliai les périodes de La Rochefoucauld et de Liancourt que j’avais si soigneusement préparées; j’oubliai les passages de Turgot dont j’avais chargé ma mémoire, et me lançai dans une improvisation que je n’avais ni prévue ni méditée.

--Messieurs, m’écriai-je d’une voix qui emplit la salle, je m’oppose à ce cahier parce qu’il est vain et stérile; parce que, entre autres raisons, le temps de son efficace est passé. Vous revendiquez vos privilèges: ils ne sont plus! Vos exemptions: elles ne sont plus! Vous protestez contre l’union de vos représentants avec ceux du peuple: mais ils ont siégé ensemble! Ils ont siégé ensemble, et vous ne pouvez pas plus l’empêcher par un décret, que vos protestations ne feraient reculer le flot qui monte! C’est un fait accompli. Quand vous jetez un os à un chien affamé, songez-vous à lui retirer l’os de la gueule, intact et sans déchet? Si oui, vous êtes insensés. Mais ce n’est pas la seule ni la plus forte de mes objections à ce cahier. La France se trouve aujourd’hui dénuée, acculée à la banqueroute, sans trésor, sans argent. Croyez-vous lui porter secours, la vêtir, l’enrichir, en maintenant vos privilèges, en maintenant vos exemptions, en soutenant jusqu’au plus minime de vos droits? Non, messieurs. Au temps jadis, ces exemptions, ces droits, ces privilèges dont nos ancêtres tiraient gloire et à juste titre, leur furent accordés parce qu’ils étaient le bouclier de la France. Ils équipaient des hommes d’armes et les menaient au combat; la communauté faisait le reste. Mais à présent le peuple combat, le peuple paye, le peuple fait tout. Oui, messieurs, c’est la vérité; c’est une vérité qui nous est familière à chacun: «Le manant paye pour tous!»

Je me tus. Je m’attendais à ce que se produisît l’explosion de colère si longtemps retardée. Au contraire, avant que personne de la Chambre n’eût pris la parole, une grande clameur nous arriva par les fenêtres laissées ouvertes à cause de la chaleur, et donnant sur le marché. C’était l’acclamation du peuple de la rue, qui pour la première fois entendait formuler ses griefs. Mais, tout plein de bienveillance et joyeux qu’il fût, ce cri nous déconcerta aussi totalement que l’eût fait une attaque. J’en demeurai béant.

Mais l’effet produit sur moi était léger, au regard de ce qu’éprouvaient mes adversaires. Les cris de désapprobation qu’ils s’apprêtaient à pousser furent coupés net par le prodige; et ils s’entre-regardèrent une minute, comme n’en croyant pas leurs oreilles. Au cours de cette minute, un silence d’étonnement irrité régna sur l’Assemblée. Puis M. de Saint-Alais se dressa d’un bond.

--Qu’est ceci? cria-t-il, son noble visage assombri de fureur. Est-ce qu’à nous aussi le roi nous a ordonné de siéger avec le tiers état? Nous a-t-il avilis à ce point? Sinon, monsieur le président, sinon, dis-je, reprit-il en réfrénant d’un geste bref une velléité d’applaudissements, et s’il ne s’agit pas ici d’un complot fomenté par quelqu’un de notre caste allié à la racaille afin de provoquer une nouvelle Jacquerie...

Le président, homme timoré qui appartenait à une famille de robe, l’interrompit:

--Prenez garde, monsieur, les fenêtres sont encore ouvertes.

--Ouvertes?

Le président fit un signe affirmatif.

--Et qu’importe ce détail? Qu’importe? répliqua fougueusement Saint-Alais. Qu’est-ce que cela nous fait, monsieur? reprit-il, en promenant à la ronde des yeux qui semblaient darder en un faisceau tout le mépris de son âme hautaine. Elles sont ouvertes, dites-vous? Eh bien! qu’elles restent ouvertes. Le peuple entendra les deux parties, et non plus seulement ceux qui les flagornent; ceux qui, tablant sur sa faiblesse et son ignorance, et arguant de ses droits et de nos torts, croient se hausser au niveau des Retz et des Cromwell! Oui, monsieur le président, continua-t-il, cependant que je cherchais en vain à l’interrompre, et que la moitié de l’Assemblée se mettait debout en tumulte, je répète ma phrase: ... qui à l’ambition d’un Cromwell ou d’un Retz joignent leur violence, mais non pas leurs talents!

Un reproche aussi injuste me piqua au vif, et je l’interpellai violemment:

--Monsieur le marquis, si c’est à moi que vous faites allusion par cette phrase...

Il eut un rire de mépris.

--Entendez-le comme il vous plaira, monsieur.

--Je repousse l’insinuation, je la répudie! m’écriai-je. M. de Saint-Alais m’appelle un Retz, un Cromwell!

--Excusez-moi, trancha-t-il en hâte, un prétendu Retz!

--Un traître, d’une façon comme de l’autre, ripostai-je, en m’évertuant à dominer les rires que sa répartie soulevait dans la salle. Un traître en tout cas! Mais je dis, moi, que le vrai traître est celui qui à cette heure, par ses conseils, mène le roi à sa perte.

--Et non celui qui vient ici avec un renfort de populace? rétorqua Saint-Alais, dont la violence ne le cédait pas à la mienne. Celui qui prétend, à lui seul, en morigéner cent autres, et dicter des ordres à cette Assemblée?

--Monsieur se répète! lançai-je, le coupant à mon tour, mais sans que ma saillie provoquât le moindre rire. Je nie ce qu’il avance. Je rejette ses imputations, je les lui renvoie! Et pour conclure, je désapprouve ce cahier, je m’y oppose!