La cocarde rouge

Part 2

Chapter 23,875 wordsPublic domain

Sa prétention, je l’avoue, était justifiée. Du moins l’on ne pouvait se mêler à la foule emplissant les salons, affronter tous ces yeux vifs et ces langues spirituelles, respirer l’air chargé de parfums et de musique, sans tomber sous le charme... sans oublier. Tout à l’entrée, M. de Gontaut, l’un des plus anciens amis de mon père, causait avec les deux Harincourt. Il m’accueillit d’un sourire malicieux et me désigna discrètement le fond de la pièce.

--Avancez, monsieur, fit-il. Le salon tout au bout. Ah! mon ami, que je voudrais encore être jeune!

--Vous y gagneriez moins que je n’y perdrais, monsieur le baron, lui répondis-je par politesse, en le dépassant.

Plus loin, il me fallut répondre à deux ou trois dames, qui m’adressaient avec malignité des compliments du même genre; après quoi je tombai sur Louis. Il m’étreignit la main, et nous restâmes quelques minutes ensemble. La foule nous pressait; tout voisin de lui, un sot rieur pérorait sur le Contrat social. Mais à sentir la main de Louis dans la mienne, à regarder ses yeux, il me parut qu’un souffle des forêts envahissait la pièce et balayait les lourds parfums.

Cependant son air était soucieux. Il me demanda si j’avais vu Victor.

--Hier, répondis-je, comprenant très bien et son intention et ce qui clochait. Pas aujourd’hui.

--Ni Denise?

--Non. Je n’ai pas eu l’honneur de la voir.

--En ce cas, viens, reprit-il. Ma mère t’attendait plus tôt. Quelle impression t’a faite Victor?

--L’impression qu’il est parti Victor, et revenu grand personnage! répliquai-je en souriant.

Louis eut un léger rire, et haussa les sourcils avec un air de douleur comique.

--C’est ce que je craignais, fit-il. Il ne m’a guère paru bien satisfait de toi. Mais nous devons tous en passer par ses volontés, n’est-ce pas? En attendant, viens. Ma mère est avec Denise dans le salon tout au bout.

Ce disant il me fraya le chemin. Mais il nous fallait d’abord traverser le salon de jeu, et la foule était si dense à l’autre porte que nous ne pûmes tout de suite la dépasser, et tout en distribuant sourires et courbettes, j’eus le temps d’éprouver une légère appréhension. Nous arrivâmes enfin à nous faufiler et à entrer dans une pièce plus petite où il y avait seulement Mme la marquise,--causant debout au milieu du parquet avec l’abbé Mesnil,--deux ou trois dames et Denise de Saint-Alais.

Cette dernière était placée sur un canapé auprès de l’une des dames; et il va de soi que mes yeux allèrent tout d’abord à elle. Elle était vêtue de blanc, et je fus singulièrement frappé de la voir si menue et enfantine. Très jolie, du teint le plus pur et d’un galbe parfait, elle semblait emprunter un air extravagant de dignité déplacée à sa toilette cérémonieuse, à l’énorme édifice de cheveux poudrés qui surmontait son front, et au roide brocart de sa jupe. Avec cela elle était très petite. J’eus le loisir de remarquer ce détail, qui me désappointa quelque peu, et de me figurer que modelée sur de plus grandes proportions, elle eût été souverainement belle. Mais la dame sa voisine, en m’apercevant, lui dit quelques mots, et l’enfant--elle n’était guère plus--leva vers moi son visage soudain empourpré. Ses yeux rencontrèrent les miens--Dieu merci! elle avait les yeux de Louis--et elle les rabaissa aussitôt, dans une extrême confusion.

Je m’approchai de la marquise pour lui rendre mes devoirs, et baisai la main qu’elle me tendit sans interrompre tout de suite sa conversation.

--Mais quelle force! lui disait l’abbé, dont la réputation était plus ou moins celle d’un philosophe. Sans limites! Sans lacunes! Mal employée, madame...

--Aussi, le roi est trop bon, répondit la marquise, en souriant.

--Quand il est bien conseillé, d’accord. Toutefois, le déficit?

La marquise haussa les épaules.

--Il faut de l’argent à Sa Majesté, dit-elle.

--Soit... Mais où le prendre? demanda l’abbé, avec un geste qui valait une réponse.

--Le roi a été trop bon dès le début, répliqua Mme de Saint-Alais, non sans une nuance de reproche. Il devait les forcer à enregistrer les édits[3]. Néanmoins le Parlement a toujours cédé, et il cédera encore.

[3] Présentés au Parlement le 19 novembre 1787, et destinés à permettre le grand emprunt proposé par Brienne.

--Le Parlement, oui, répliqua l’abbé, avec un sourire de suffisance. Mais ce n’est plus du Parlement qu’il s’agit, et les états généraux...

--Les états généraux passent, déclara noblement la marquise. Le roi reste!

--Mais s’il se produit des troubles?

--Il ne s’en produira pas, trancha-t-elle sur le même ton solennel. Sa Majesté saura les empêcher.

Puis ayant dit encore quelques mots à l’abbé, elle le congédia et revint à moi. Elle me donna sur l’épaule un léger coup d’éventail.

--Oh! le méchant! fit-elle, avec un regard où la douceur s’alliait à un peu de sévérité. Je ne sais comment vous qualifier! Oui, après ce que Victor m’a raconté hier, je me demandais presque s’il fallait vous attendre ou non ce soir. Êtes-vous bien sûr que ce soit ici votre place?

--Je m’en porte garant pour mon cœur, madame, répliquai-je, en y portant la main.

Ses yeux clignèrent avec bienveillance.

--En ce cas, dit-elle, portez-le où il se doit, monsieur.

Et avec un grand air de cérémonie, elle alla me présenter à sa fille:

--Denise, voici M. le vicomte de Saux, le fils de mon vieil et excellent ami, Monsieur le vicomte... ma fille. Vous voudrez bien, j’espère, l’entretenir, cependant que je rejoins l’abbé.

Il est probable que Mlle Denise avait passé la soirée dans les affres de la timidité, à attendre ce moment, car elle me fit une révérence jusqu’à terre, et puis demeura muette et confuse. Elle oubliait même de s’asseoir, et je provoquai de nouveau sa rougeur en l’y invitant. Lorsqu’elle m’eut obéi, je pris place à côté d’elle, le chapeau à la main. Mais tandis que je cherchais un compliment convenable, et que je m’efforçais de découvrir en quoi elle ressemblait à l’enfant de treize ans sauvage et hâlée que j’avais connue quatre ans plus tôt, la timidité m’envahit moi aussi.

--Vous êtes revenue la semaine dernière, mademoiselle? dis-je enfin.

--Oui, monsieur, répondit-elle, les yeux baissés, dans un soupir.

--Cela doit vous faire un grand changement?

--Oui, monsieur.

Silence. Puis je hasardai:

--Assurément les sœurs étaient très bonnes envers vous?

--Oui, monsieur.

--Cependant, vous n’étiez pas fâchée de les quitter?

--Non, monsieur.

Mais alors la signification de ce qu’elle venait de dire en dernier lieu la frappa, ou bien elle perçut la banalité de ses réponses, car tout à coup elle leva vivement les yeux sur moi. Elle était pourpre, et je la devinai sur le point de fondre en larmes. Tout effrayé, je me penchai un peu plus vers elle.

--Mademoiselle, me hâtai-je de dire, je vous en prie, n’ayez pas peur de moi. Quoi qu’il arrive, vous n’aurez jamais à me redouter. Je vous supplie de me regarder comme un ami... comme l’ami de votre frère. Louis est mon...

Patatras! j’avais encore le nom sur les lèvres, lorsque je reçus dans le dos un choc brutal qui me jeta en avant presque dans les bras de la jeune fille, au milieu d’une dégringolade de verre cassé, du vacillement des bougies et d’un chœur grandissant de cris et de lamentations. Sur le coup, je restai d’abord étourdi, hors d’état de comprendre ce qui venait de se passer. Je savais seulement que Denise se cramponnait à mon bras en désespérée, qu’elle levait vers moi des yeux égarés d’épouvante, et que la musique s’était brusquement tue. Puis comme on s’empressait autour de nous et que je reprenais mes sens, je vis en me retournant que la fenêtre située derrière moi avait été projetée à l’intérieur, et le plomb et les vitraux éparpillés. Parmi les débris gisait sur le parquet une grosse pierre. C’était le projectile qui m’avait frappé.

CHAPITRE II

L’ÉPREUVE

Avec une promptitude fantastique le salon s’était rempli, rempli de visages irrités, si bien qu’avant même de savoir exactement ce qui s’était produit, je me vis entouré d’une foule--M. de Saint-Alais en tête--qui me pressait de questions. Tous parlaient à la fois, et reléguées aux derniers rangs, d’où elles ne voyaient rien, les dames se récriaient et jacassaient, en sorte que j’aurais difficilement pu m’expliquer. Mais la verrière brisée et la grosse pierre du parquet avaient leur éloquence, et racontaient plus vite qu’il ne m’eût été possible ce qui était arrivé.

En un rien de temps, ce spectacle fit flamber les passions qui couvaient déjà. Une douzaine de voix crièrent: «Dehors! Sus à la canaille!» Aussitôt quelqu’un des derniers rangs proposa: «Vos épées, messieurs, vos épées!» Et en un clin d’œil la moitié des gentilshommes s’élancèrent tumultueusement vers la porte, sous la conduite de Saint-Alais, brûlant de venger l’injure faite à ses hôtes. M. de Gontaut et quelques-uns des plus âgés s’efforcèrent de les retenir, mais leurs exhortations furent vaines, et au bout d’un instant la pièce ne contenait presque plus d’hommes. Ils se précipitèrent dans la rue, qu’ils emplirent de lames au clair et d’éclats de voix. Une douzaine de laquais, accourus en hâte avec des flambeaux, aidaient aux recherches; durant quelques minutes, la rue, telle que la voyaient des fenêtres ceux qui étaient restés, fourmilla d’une agitation de lumières et de personnages.

Mais les malandrins qui avaient lancé la pierre, à quelque mobile qu’ils eussent obéi, s’étaient esquivés à temps, et bientôt nos hommes s’en revinrent, les uns mi-honteux de leur emportement, d’autres riant et se plaignant d’avoir gâté leurs bas de soie et leurs souliers; mais quelques-uns, moins coquets ou plus belliqueux, persistaient à dénoncer l’outrage et à réclamer vengeance. En autre temps, le fait eût passé pour une injure banale, une gaminerie; mais dans l’état de tension du sentiment public, il prenait un caractère pénible et menaçant qui ne fut pas sans effet sur les plus pondérés. Pendant la sortie de notre petite troupe, le courant d’air de la fenêtre brisée avait poussé contre les bougies un rideau, qui prit feu; et l’étoffe, jetée bas sans grand dommage, fumait encore sur le parquet au milieu des débris. Ce détail, joint aux figures bouleversées des dames et aux éclats de verre, donnait un aspect calamiteux et désolé à un salon où quelques minutes auparavant tout respirait la bienséance et la joie.

Je fus donc peu étonné de voir Saint-Alais, déjà grave à son entrée, s’assombrir en regardant autour de lui.

--Où est ma sœur? fit-il brusquement, et quasi brutalement.

--Ici, répondit sa mère.

Denise avait depuis longtemps volé à son côté, et s’attachait à elle.

--Elle n’est pas blessée?

--Non, répliqua la marquise, en tapotant familièrement la jupe de la jeune fille. C’est M. de Saux qui a le plus de raison de se plaindre.

--Préservez-moi de mes amis, hein, monsieur? dit Saint-Alais, avec un mauvais sourire.

Je tressaillis. La phrase en elle-même était peu de chose, mais l’ironie qui la soulignait était claire. Je ne pouvais la laisser passer.

--Si vous croyez, monsieur le marquis, dis-je sèchement, que je prévoyais en rien cet attentat...

--Que vous le prévoyiez en rien? Ma foi non! répliqua-t-il avec légèreté, en se récusant d’un geste poli. Nous n’en sommes pas encore tombés là. Qu’un gentilhomme de notre société s’abaisse à faire alliance avec ces... Non, ce n’est pas possible! Mais nous pouvons je crois tirer de ceci une leçon profitable, messieurs, continua-t-il, en se détournant de moi pour s’adresser à la compagnie. Et cette leçon est de veiller sur ce qui nous appartient en propre, si nous ne voulons bientôt perdre tout.

Un murmure d’approbation parcourut la salle.

--De maintenir nos privilèges, si nous ne voulons perdre nos droits.

Vingt voix se proclamèrent du même avis.

--De nous défendre maintenant, reprit-il, la face animée, le bras étendu, ou jamais!

--Maintenant! maintenant!

Ce cri spontané jaillit non d’un seul mais d’une centaine de gosiers, masculins et féminins; en un instant la salle mise au diapason vibra d’enthousiasme, palpita de volonté. Les yeux étincelaient aux lueurs des flambeaux, on respirait vite et les joues se coloraient. Les plus faibles eux-mêmes subirent le magnétisme, et les niais qui s’étaient engoués du Contrat social et des Droits de l’Homme criaient plus fort que les autres. Il n’y eut qu’une seule voix:

--Maintenant! maintenant!

De ce qui suivit je n’ai jamais su le fin mot: était-ce une scène préméditée ou simplement une inspiration née de la commune ivresse? Je l’ignore. Mais tandis que les carreaux vibraient encore de cette clameur, et que tous les yeux étaient sur lui, M. de Saint-Alais fit deux pas en avant, et, campé dans une pose de la plus parfaite élégance, d’un geste superbe il tira son épée.

--Messieurs! s’écria-t-il, nous n’avons tous qu’une même pensée, qu’une même voix. Soyons aussi à la mode. Rester nous seuls paisiblement sur la défensive, alors que tout le monde est à lutter pour prendre et tenir, c’est provoquer l’attaque, et voire pis, la défaite! Unissons-nous, puisqu’il en est encore temps, et montrons que, dans le Quercy[4] du moins, notre ordre veut subsister ou bien tomber avec ensemble. Le serment du Jeu de Paume et la journée du 20 juin vous sont familiers. Faisons un serment nous aussi, en ce 22 juillet, non pas à mains levées comme un club de bavards qui promettent tout à tous, mais à épées levées. Comme nobles et gentilshommes, jurons de soutenir les droits, les privilèges et les exemptions de notre ordre!

[4] Pays de la province de Guyenne, subdivisé en Haut-Quercy (département actuel du Lot), capitale Cahors, et Bas-Quercy (notre Tarn-et-Garonne), capitale Montauban.

Une clameur qui fit vaciller et sursauter les lumières, qui emplit la rue et parvint jusqu’à la place du Marché, accueillit cette proposition. Quelques-uns tirèrent aussitôt leurs épées, qu’ils brandirent par-dessus leurs têtes, cependant que les dames agitaient éventails et mouchoirs. Mais la majorité criait: «Dans la grande salle! Dans la grande salle!» Et à l’instant, comme pour obéir à un mot d’ordre, tout le monde fit face dans la même direction, et avec une hâte surexcitée, en bousculade, on passa l’étroite porte qui menait à la pièce voisine.

Tels dans le nombre pouvaient être moins enthousiastes que d’autres; tels plus convaincus en apparence qu’au fond du cœur; mais nul, j’en suis persuadé, ne suivit la foule plus lentement que moi, plus à regret, avec un cœur plus serré et un plus net pressentiment de malheur. Je savais d’avance quel dilemme m’attendait; et furieux, le visage brûlant, aux abois, je ne voyais aucun moyen d’en sortir.

S’il m’eût été possible de me glisser hors de la pièce et de m’esquiver, je l’aurais fait sans scrupule; mais l’escalier se trouvait à l’autre bout de la grande salle où nous entrions, et une foule compacte m’en séparait. D’ailleurs, Saint-Alais me surveillait, et s’il n’avait pas machiné cette épreuve afin de régler mon cas et de m’arracher ma coopération, il était du moins résolu, dans l’entraînement de l’heure, à ne m’y laisser point échapper.

Toutefois, je ne voulais pas courir au-devant du malheur, et je restais dans le voisinage de l’entrée, à tout hasard; mais le marquis, arrivé au centre de la salle, monta sur une chaise, jeta un coup d’œil circulaire, et par ce moyen me tint sous son regard. Autour de lui se groupait la foule des gentilshommes, dont les plus jeunes et turbulents poussaient des cris de: «Vive la noblesse!» Un cercle de dames enfermait le tout. Les brillantes toilettes et les joyaux qui étincelaient aux lumières, les visages passionnés, les mouchoirs agités et les yeux avivés, faisaient un tableau inoubliable; mais sur l’instant je ne perçus que le regard de Saint-Alais.

--Messieurs! cria-t-il, veuillez tirer vos épées.

Elles jaillirent sur-le-champ, avec un flamboiement d’acier que reflétèrent les miroirs; et M. de Saint-Alais promena les yeux à la ronde avec lenteur, cependant que tous attendaient le signal. Il s’arrêta, les yeux braqués sur moi.

--Monsieur de Saux, dit-il poliment, nous vous attendons.

Naturellement, chacun se tourna vers moi. Je balbutiai quelques mots, et lui fis signe avec la main de poursuivre. Mais j’étais trop ému pour m’exprimer clairement; et un seul espoir me restait: qu’il cédât, par prudence.

Il n’y songeait en aucune façon.

--Voulez-vous prendre votre place, monsieur? dit-il doucement.

Je ne pouvais plus me dérober. Une centaine d’yeux, impatients ou simplement curieux, se posèrent sur moi. Le visage me brûlait.

--Je ne le puis, répondis-je.

Un grand silence se fit d’un bout à l’autre de la salle.

--Et pourquoi cela, monsieur, s’il m’est permis de vous le demander? reprit Saint-Alais, encore plus doucement.

--Parce que je ne suis pas... tout à fait d’accord avec vous, bégayai-je, en affrontant tous ces regards le plus bravement possible.

--On connaît mes opinions, monsieur de Saint-Alais, continuai-je d’une voix plus ferme. Je ne puis jurer.

Il calma d’un geste la douzaine d’hommes prêts à m’invectiver.

--Paix, messieurs, dit-il, les rappelant à la dignité; paix, je vous prie. Pas de menaces. M. de Saux est mon hôte; et j’ai trop de respect envers lui pour ne respecter point ses scrupules. Nous avons, je pense, un autre moyen. Je ne me hasarderai pas à discuter en personne avec lui. Mais, madame, poursuivit-il, en adressant à sa mère un sourire inimitable, si vous voulez bien autoriser Mlle de Saint-Alais à jouer, pour cette unique fois, le rôle de sergent recruteur, elle ne saurait manquer de combler la brèche.

Une discrète ovation de rires, une palpitation d’éventails et de paupières féminines, accueillirent la proposition. Mais la marquise, souriante et sphingienne, demeura quelques instants immobile et muette. Puis elle se tourna vers sa fille, qui, à l’énoncé de son nom, s’était rejetée en arrière, comme pour se dérober aux regards.

--Allez, Denise, dit-elle simplement. Priez M. de Saux de vous faire l’honneur d’être votre recrue.

La jeune fille s’avança lentement. On la voyait frissonner; et je n’oublierai jamais le tourment de cette minute où je l’attendis, le cerveau submergé tour à tour de honte et d’opiniâtreté. Un éclair de pensée me montra le piège dans lequel j’étais tombé, piège plus affreux que le dilemme prévu. Et ce ne fut pas ma moindre souffrance que de voir la jeune fille, martyrisée par la timidité, s’arrêter devant moi et balbutier son humble requête en termes presque inintelligibles.

La refuser, en présence de tout ce monde, me semblait chose monstrueuse. Cela me semblait une chose aussi barbare que de la frapper; une action aussi cruelle, abjecte, et indigne d’un gentilhomme, que de fouler aux pieds cette créature douce et innocente! Je sentais cela, je le sentais profondément. Mais je sentais non moins que me laisser fléchir c’était tourner le dos à ma réputation et à ma vie; c’était consentir à être la dupe d’un stratagème, à être un lâche, même applaudi de tous ceux qui m’entouraient. Je voyais ces deux alternatives, et je balançai une minute entre la fureur et la pitié, cependant que les lumières et les nobles visages, curieux ou méprisants, flottaient vertigineusement devant les yeux. A la fin je murmurai:

--Mademoiselle, je ne puis... Non, je ne puis.

--Monsieur!

L’exclamation ne venait pas de la jeune fille, mais de sa mère, et elle résonna haute et perçante par toute la salle. Je remerciai Dieu de cette intervention qui débrouillait d’un seul coup le chaos de mes pensées. Redevenu moi-même, je me tournai vers la marquise, et m’inclinai.

--Non, madame, je ne puis, dis-je avec fermeté, car, libéré de mon hésitation, j’étais résolu, plein d’assurance et de défi. On connaît mes opinions. Et je ne veux pas, même en faveur de mademoiselle, leur donner un démenti.

Ce dernier mot sortait à peine de mes lèvres, qu’un gant, lancé par une main invisible, me frappa sur la joue; et pour une minute la salle entière parut prise de démence. Dans une tempête de huées, de «Malotru!... Félon!... Conspuez le traître!» une douzaine de lames s’agitèrent sous mon nez, une douzaine de cartels me furent jetés à la face. Je n’avais pas encore appris alors à quel point une foule est irritable et combien elle est moins accessible à la pitié que l’un quelconque de ceux qui la composent. Stupéfait, assourdi par le tumulte, que les cris perçants des dames ne contribuaient guère à diminuer, je reculai d’un pas.

M. de Saint-Alais saisit l’instant. Il sauta à terre, et refoulant les épées qui me menaçaient, il se jeta devant moi.

--Silence, messieurs! du calme! cria-t-il, dominant le tumulte. Écoutez-moi, je vous prie! Ce gentilhomme est mon invité. Il ne fait plus partie des nôtres, mais il doit sortir d’ici sain et sauf. Place! Faites place, je vous prie, pour M. le vicomte de Saux!

On lui obéit à contre-cœur, et se rejetant les uns à droite les autres à gauche, on dégagea au milieu de la salle un chemin libre jusqu’à la porte. Se tournant vers moi, Saint-Alais me fit un grand salut, son plus beau salut de cour.

--Par ici, monsieur le vicomte, s’il vous plaît, dit-il. Mme la marquise n’abusera pas davantage de votre temps.

Les joues en feu, je le suivis au long de l’étroit sillon de parquet luisant et passai sous le lustre, entre deux files d’yeux railleurs, sans que personne s’y opposât. Dans un silence de mort, je le suivis jusqu’à la porte. Arrivé là, il s’effaça devant moi, me salua, et je le saluai; puis, d’un pas automatique, je gagnai la sortie, seul.

Je traversai l’antichambre. La foule des valets ricaneurs qui s’y pressaient attirés par la curiosité, me dévoraient des yeux; mais je ne m’aperçus pas plus de leur insolence que de leur présence. Jusqu’à la minute où l’air froid de la rue me ranima, je marchai comme assommé et incapable de pensée, tant le coup avait été brutal et inattendu.

Lorsque je revins un peu à moi, mon premier sentiment fut de la rage. J’étais entré ce soir même chez M. de Saint-Alais en possession de tous les biens de la vie; et j’en sortais privé d’amis, de réputation, et de ma fiancée! J’y étais entré me fiant à son amitié, à cette amitié de tradition dans nos familles; et il m’avait joué le tour le plus affreux. Cette pensée m’arracha une plainte, et je m’arrêtai en pleine rue, songeant à la triste figure que j’avais faite parmi eux, et envisageant l’avenir qui m’était réservé.

Car déjà, je commençais à discerner l’étendue de ma folie... et que j’aurais dû céder. Je ne pouvais, planté là au milieu de la rue, prévoir l’avenir, ni me douter que l’ancienne France allait disparaître et qu’à cette heure même, dans Paris, son glas funèbre avait tinté. Je devais me conduire selon l’opinion des gens qui m’entouraient; je devais savoir, lorsque demain je passerais par les rues, quelle attitude garder vis-à-vis du monde, et s’il fallait me dérober ou me battre. Car dans la nouvelle séance de la matinée...

Ah oui! l’Assemblée. Ce mot donna un nouveau cours à mes idées. C’était là que je trouverais ma revanche. Pour m’empêcher d’y élever une note discordante, ils m’avaient cajolé, puis la cajolerie échouant, ils m’avaient insulté. Eh bien! je leur ferais voir que ce dernier moyen ne valait pas mieux que le premier, et qu’en croyant éliminer un Saux, ils suscitaient un Mirabeau. Partant de là, je passai une nuit de fièvre. Le ressentiment aiguillonnait mon ambition; par haine contre ma caste je donnais mon amour au peuple. Tous les signes de misère et de disette que j’avais eus sous les yeux pendant le jour me revinrent alors, et je les collectionnai pour en faire usage. L’aube me surprit, toujours arpentant ma chambre, toujours réfléchissant, composant, déclamant. Lorsque André, mon vieux valet, qui avait aussi été celui de mon père, entra chez moi à sept heures, un billet à la main, je ne m’étais pas encore déshabillé.