La cocarde rouge

Part 5

Chapter 53,982 wordsPublic domain

--Si vos amis en ont tout à fait terminé avec nous, monsieur de Saux, peut-être pourrions-nous rentrer? dit-il d’une voix mal assurée.

Je balbutiai une réponse vague, et m’apprêtai à l’accompagner, bien que le chemin de mon auberge fût dans la direction opposée. Nous n’avions avec nous que les deux Harincourt et M. de Gontaut. Les autres membres de l’Assemblée s’étaient dépêtrés de la foule, ou bien considéraient la bagarre du perron du Chapitre où ils étaient restés, séparés de nous par une muraille de peuple. J’offris mon bras à M. de Gontaut; mais avec un salut glacial il le refusa pour prendre celui de Harincourt; et quand je me rapprochai de lui, M. le marquis me déclara, avec un froid sourire, qu’on ne voulait pas me retenir davantage.

--Nul doute que nous ne soyons en sûreté, railla-t-il, si vous voulez bien donner des ordres à ce sujet.

Je m’inclinai sans répliquer; il s’inclina, et s’éloigna. Mais la foule avait trop bien compris son attitude, ou elle crut à une altercation entre nous, car aussitôt qu’il se mit en marche il s’éleva une huée. Plusieurs cailloux volèrent, en dépit des efforts de Buton pour l’empêcher; et la petite troupe n’avait pas fait vingt pas que la presse se referma sur elle, avec des cris sauvages. Gênés par la présence de l’invalide, les trois compagnons de M. de Gontaut ne pouvaient rien. J’aperçus fugitivement Saint-Alais, une joue en sang, qui couvrait vaillamment de son corps la personne du vieux gentilhomme. Alors je les suivis, la foule s’écarta avec empressement sur mon passage, des vivats éclatèrent de nouveau, et la grand’place sous l’ardent soleil de juillet semblait une mer de bras agités.

Je fus accueilli par M. de Saint-Alais. Il restait souriant, et avec un admirable empire sur lui-même il sut à la fois surmonter son humiliation et changer ses batteries.

--Je crains bien, tout compte fait, d’avoir à vous déranger, dit-il poliment. M. le baron n’est plus un jeune homme, et votre peuple, monsieur de Saux, est quelque peu turbulent.

--Que puis-je faire? demandai-je avec contrainte.

Je n’avais pas le cœur de les abandonner à leur sort, et en même temps j’étais médiocrement tenté de recevoir le fardeau qu’on allait m’imposer.

--Nous reconduire jusque chez nous, dit-il aimablement.

Et il tira sa tabatière pour prendre une prise.

La foule était redevenue silencieuse, mais ne perdait pas un seul de nos gestes.

--Si vous croyez que cela puisse vous être utile, répondis-je.

--N’en doutez pas, fit-il avec vivacité. Vous savez, monsieur le vicomte, que l’on naît et que l’on meurt à chaque minute? En vérité je vous le dis, bien que nul roi ne soit mort, il nous est né un nouveau roi.

Je me cabrai sous le sarcasme, et le mépris railleur de ses yeux. Mais je ne pouvais que céder, et m’inclinant je m’apprêtai à les accompagner. La foule s’ouvrit devant nous, et nous nous éloignâmes parmi des invectives mêlées d’acclamations. Mon intention était seulement de les aider à franchir le plus gros de la cohue, puis d’aller par le plus court à mon auberge, prendre mes chevaux pour décamper. Mais un détachement de la foule continua de nous suivre par les rues, et m’empêcha de mettre mon projet à exécution. Ce fut presque à mon insu que nous arrivâmes à la porte de l’hôtel de Saint-Alais, toujours suivis de notre farouche escorte.

La marquise et sa fille, en compagnie de leurs femmes, se trouvaient sur le balcon, aux aguets; au-dessous d’elles, à la porte, se groupaient les serviteurs effrayés. En nous apercevant, Mme de Saint-Alais quitta son poste d’observation et apparut sur le seuil, où la livrée lui fit place. Elle jeta les yeux avec stupeur sur nous d’abord, puis sur la canaille qui nous suivait. Quand elle vit du sang sur la cravate de Saint-Alais, elle lui demanda tout émue s’il était blessé.

--Pas du tout, madame, répondit-il avec insouciance. Mais M. de Gontaut a fait une chute.

--Qu’est-il donc arrivé? demanda-t-elle avec vivacité. Toute la ville semble devenue folle! J’ai ouï un grand bruit tout à l’heure, et la valetaille rapporte une histoire insensée concernant la Bastille.

--L’histoire est vraie.

--Hé quoi! La Bastille...

--A été prise par la lie du peuple, madame, et M. de Launay massacré.

--Impossible! s’écria la marquise, les yeux étincelants. Ce vieillard?

--Si fait, répliqua Saint-Alais, avec une suavité perfide. Messieurs du Peuple ne font pas acception de personnes. Par bonheur, poursuivit-il, en m’adressant un sourire qui me fit monter le sang à la face, ils ont des chefs plus prudents et judicieux qu’eux-mêmes.

Mais la marquise ignora ces derniers mots. Elle n’avait de pensée que pour ces abasourdissantes nouvelles de Paris. Elle restait là, les joues en feu, les yeux pleins de larmes; elle connaissait de Launay.

--Oh! mais le roi va les châtier! s’écria-t-elle enfin. Les misérables! les ingrats! On devrait les rouer vifs! Je suis sûre que le roi les a déjà châtiés?

--Il y viendra un jour, s’il ne l’a encore fait, répondit Saint-Alais. Mais pour l’heure, vous comprendrez sans peine, madame, que les choses sont un peu désorganisées. Les gens ont la tête tournée, et ne se connaissent plus. Ici même nous avons eu quelque bagarre. M. de Gontaut a été malmené, et je ne m’en suis pas tiré tout à fait indemne. Si M. de Saux n’avait son peuple aussi bien en main, poursuivit-il, en me lançant un regard souriant, je crois bien que nous aurions vu pis.

La marquise me considérait fixement, et à mesure qu’elle commençait à comprendre, je crus la voir se congeler devant moi. La vie se retira de son masque hautain. Elle me dévisagea sévèrement. Derrière elle, j’entr’aperçus les yeux effrayés de Denise et des serviteurs aux écoutes; puis elle interrogea:

--Ceux-là font-ils partie du peuple de M. de Saux?

Et elle s’avança d’un pas, en désignant la troupe de malandrins qui avaient fait halte à quelque distance et nous surveillaient d’un air indécis.

--Rien qu’une poignée, madame, fit Saint-Alais d’un air détaché, simplement ses gardes du corps. Mais ne parlez pas trop mal de lui; car, étant ma mère, vous devez lui avoir de l’obligation. S’il ne m’a pas tout à fait sauvé la vie, il a sauvé du moins mon esthétique.

--Il vous a sauvé grâce à ceux-là? fit-elle méprisamment.

--Grâce à ceux-là ou de ceux-là, reprit-il gaiement. D’ailleurs, pour un jour ou deux, sa protection peut nous être utile. Je suis assuré, madame, que si vous la lui demandez il ne la refusera pas.

Je subissais, furieux et impuissant, les coups de cravache de sa langue, et Mme de Saint-Alais me regardait toujours. Elle dit enfin:

--Se peut-il que M. de Saux se soit associé à des gredins pareils? (Et d’un geste de souverain mépris elle désignait la tourbe haineuse que j’avais derrière moi.) Avec des misérables qui...

--Tout doux, madame, fit M. le marquis à sa façon caustique. Vous allez trop loin. Actuellement ils sont nos maîtres, et M. de Saux est des leurs. Nous devons donc...

--Nous ne devons pas! répliqua-t-elle impétueusement, dressée de toute sa taille, tandis que ses yeux lançaient des éclairs. Comment! vous voudriez que j’aie des ménagements pour le rebut de la ville? Pour la boue de mes souliers? Pour les balayures du ruisseau? Jamais! Ni moi ni les miens n’avons rien de commun avec des traîtres.

--Madame! m’écriai-je, poussé à bout par son injustice. Vous vous oubliez! S’il m’a été donné de me placer entre votre fils et le danger, ce n’est pas grâce à la vilenie dont vous m’accusez.

--Dont je vous accuse? s’écria-t-elle. Mais quel besoin d’accusation, en présence de ces ignobles individus qui vous escortent? Est-il indispensable de crier «A bas le roi!» pour être un traître? Celui-là n’est-il pas aussi coupable, qui nourrit de faux espoirs et trompe les ignorants? Qui insinue ce qu’il n’ose dire, et fait entrevoir ce qu’il n’ose promettre? N’est-ce donc pas là la pire des traîtrises? Honte sur vous, monsieur! reprit-elle. Si votre père...

--Oh! m’écriai-je, ceci est intolérable!

Elle me renvoya le mot avec une raillerie amère.

--Oui, intolérable! Il est intolérable que les forteresses du roi soient prises par la canaille, et des vieillards tués par des va-nu-pieds! Il est intolérable que des gentilshommes oublient leur naissance au point de s’abaisser jusqu’à la meute! Il est intolérable que le nom du roi soit vilipendé et affublé de sobriquets! Tous ces faits sont intolérables, mais ils ne sont pas de notre fait. C’est votre œuvre. Et quant à vous (et me dépassant soudain, elle apostropha la troupe de gueux arrêtés à quelques pas et l’écoutant d’un air farouche), quant à vous, pauvres sots, ne vous y trompez pas. Ce gentilhomme vous a raconté sans doute qu’il n’y a plus de roi en France, qu’il n’y aura plus d’impôts, ni de corvées; que les pauvres seront riches, et que tout le monde sera noble! Soit! croyez-le si cela vous amuse. Il y a eu des pauvres et des riches, des nobles et des roturiers, des oisifs et des travailleurs, depuis que le monde est monde et qu’il y a un roi en France. N’importe, croyez-le si cela vous amuse. Mais pour l’heure, allez-vous-en. Éloignez-vous de mon hôtel. Allez-vous-en, ou j’appelle mes valets qui vous chasseront par les rues à coups de fouet comme des chiens! A vos niches, ouste!

Elle frappa du pied, et j’eus l’étonnement de voir ces hommes, qui auraient dû comprendre l’inanité de sa menace, se retirer piteusement, tels les chiens auxquels on les comparait. A la minute, la rue était vide. Je n’en croyais pas mes yeux: ces mêmes hommes qui avaient failli tuer M. de Gontaut, qui avaient lapidé M. de Saint-Alais, se laissaient dompter par une femme! Quand le dernier eut disparu, elle revint à moi, la face animée, les yeux pleins de mépris.

--Voilà, monsieur, dit-elle, retenez bien cette leçon. Voilà votre brave peuple! Et maintenant, monsieur, allez-vous-en aussi! Dorénavant ma maison n’est plus faite pour vous recevoir. Je ne veux pas abriter de traîtres sous mon toit; non, pas même un seul instant.

Du geste elle m’ordonnait de partir, avec le même mépris altier qui avait maté la foule; mais avant de m’éloigner je lui dis devant tous:

--Vous étiez l’amie de mon père, madame.

Elle me regarda durement, et ne répondit pas.

--Il eût donc été plus séant à vous, repris-je, de me secourir, au lieu de me blesser. En tout cas, fussé-je le plus loyal sujet de Sa Majesté, vous avez fait tout le nécessaire pour m’induire en trahison. A l’avenir, madame la marquise, je vous prie de ne pas l’oublier.

Et je m’éloignai, frémissant de rage.

La foule cependant avait diminué sur la place, mais elle refluait dans les rues adjacentes, où par groupes l’on discutait les événements avec passion, et le mot «Bastille» volait sur toutes les lèvres. A ma vue, l’on faisait place, et l’on se découvrait. Des «Dieu vous bénisse, monsieur de Saux», et des «Vous êtes un bon, vous!» me caressaient les oreilles. Il y avait moins de bruit et moins de fièvre que dans la matinée, mais il régnait un air de détermination auquel on ne pouvait se méprendre.

Il laissait si peu de doute que les boutiquiers, midi à peine sonné, avaient fermé leurs échoppes et les mitrons leurs boulangeries. Un calme, plus menaçant que la tempête qui l’avait précédé, s’appesantit sur la ville. La majorité de l’Assemblée s’était dispersée en hâte, car je ne vis pas un seul de ses membres; mais le bruit courait qu’ils s’étaient rendus en corps à la caserne. Personne ne me molesta--la chute de la Bastille eut cela de bon pour moi--et je montai à cheval et sortis de la ville, sans avoir même rencontré Louis.

A vrai dire, j’étais anxieux de me retrouver chez moi, anxieux de consulter le seul homme qui, me semblait-il, pouvait me diriger dans cette vicissitude. Je le voyais clairement, deux routes s’offraient à moi: l’une facile et unie, bien que dangereuse, l’autre âpre et rebutante. La marquise m’avait qualifié de tribun du peuple, de prétendu Retz, de prétendu Mirabeau. Le peuple avait crié mon nom, m’avait proclamé son sauveur. Devais-je m’affubler de ce titre? Devais-je accepter ce rôle? Ma caste m’avait rejeté. Saisirais-je le périlleux honneur que l’on m’offrait, pour triompher avec le peuple ou tomber avec lui?

Avec le peuple? Ces mots sonnaient bien, mais ils avaient alors un sens plus vague qu’aujourd’hui, et je me demandai, parmi tous ceux qui avaient embrassé sa cause, lesquels avaient triomphé? Une émeute de la faim, un tumulte, une révolte locale,--celle par exemple qui coûtait la vie à M. de Launay,--de ces choses-là, oui, le peuple s’en était montré capable; mais jamais d’une victoire durable. Toujours le roi avait maintenu son pouvoir, toujours les nobles avaient gardé leurs privilèges. Pour quelles raisons aujourd’hui en serait-il autrement?

Les raisons ne manquaient pas. Oui, certes; mais elles me semblèrent moins décisives, et les précédents militèrent plus fortement contre elles, lorsque j’en vins à songer, avec timidité, de m’en faire un levier. Surtout j’affrontais mal l’odieux de déserter mon ordre. Jusqu’ici j’étais demeuré innocent; c’était à tort que l’on m’avait fait la grimace. Mais si j’acceptais le rôle que l’on m’assignait, non seulement je devais m’attendre au pis en cas d’échec, mais le succès ferait de moi un paria. Tribun du peuple, je devenais un proscrit pour mes pairs!

Tout en poursuivant ces pensées, je pressais mon cheval avec vigueur; et je ne doutais pas d’être le premier qui apportât ces nouvelles à Saux. Mais le plus surprenant de cette époque fut la vélocité avec laquelle les bruits de ce genre parcouraient le pays. Ils se transmettaient de bouche en bouche; un regard y suffisait; l’air même semblait les porter. Ils dépassaient le plus rapide voyageur.

Partout donc où j’arrivai, la nouvelle était connue. Connue de ceux qui se tenaient depuis des jours à la croisée des chemins, dans l’attente d’ils ne savaient quoi; connue d’hommes aux regards torves qui sur les ponts des villages conversaient à voix basse en surveillant les tours du château; connue des régisseurs et factotums, gens de la trempe de Gargouf, qui l’accueillaient d’un sourire incrédule, ou vous parlaient, comme Mme de Saint-Alais, du roi, de sa bonté, et de tous ceux qu’il ferait pendre à cette occasion. Connue, enfin, de l’abbé Benoît, dont je voulais prendre conseil. Il m’attendait près de la grille du château, à l’ancienne place du carcan. Il faisait trop noir pour distinguer ses traits, mais je le reconnus à la coupe de sa soutane et à la forme de son chapeau. J’envoyai Gilles et André devant, et il remonta l’avenue à mon côté, la main sur l’arçon de ma selle.

--Eh bien! monsieur le vicomte, la chose est arrivée, pour finir, dit-il.

--Vous avez appris?

--Buton m’a raconté.

--Hé quoi! il est ici? demandai-je avec étonnement. Je l’ai vu à Cahors il n’y a pas trois heures.

--Ces nouvelles-là donnent des ailes, répondit avec force l’abbé Benoît. Je le répète, la chose est arrivée. Elle est arrivée, monsieur le vicomte.

--En partie, dis-je, prudemment.

--Tout à fait, répliqua-t-il avec confiance. La populace a pris la Bastille, mais qui s’est mis à sa tête? Les soldats, les gardes-françaises. Or, monsieur le vicomte, si l’armée n’est plus sûre, c’est fini des abus, fini des exemptions, des extorsions, des disettes, fini des Foullon et Berthier[7], fini de pressurer le pauvre, de...

[7] Berthier, intendant de Paris, pendu par les vainqueurs de la Bastille, ainsi que son beau-père Foullon.

Je coupai court à la litanie du curé.

--Mais si la troupe se met avec la populace, où s’arrêtera-t-on? fis-je.

--C’est à nous d’y veiller, répondit-il.

--Venez souper avec moi, dis-je. J’ai quelque chose à vous exposer, et aussi à vous demander.

Il ne se fit pas prier.

--Car je ne saurais dormir cette nuit, dit-il, les yeux étincelants. Voilà de grandes, de superbes nouvelles, monsieur le vicomte. Votre père s’en serait réjoui.

--Et M. de Launay? lançai-je en mettant pied à terre.

--On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, répondit-il fermement, bien que sa mine s’allongeât un peu. Ses pères ont péché, et il en a subi la peine. Mais Dieu donne le repos à son âme! J’ai ouï dire que ce fut un juste.

--Et qui est mort à son poste, répliquai-je assez vertement.

--Amen, conclut l’abbé Benoît.

Mais je ne me rendis pas pleinement compte de l’impression que les nouvelles avaient faite sur le curé, avant d’être installé avec lui dans le salon noisette,--que la livrée appelait la salle anglaise,--les flambeaux entre nous, au moment du dessert. Alors, tandis qu’il parlait ou m’écoutait, je vis l’émotion agiter ses membres longs et grêles, et contracter son visage émacié.

--C’est la fin, dit-il. N’en doutez pas, monsieur le vicomte, c’est la fin. Votre père m’a répété maintes fois que dans l’argent réside le nerf du pouvoir. C’est avec l’argent, disait-il, que l’on paye l’armée, et tout repose sur l’armée. Récemment, c’est l’argent qui a manqué. Aujourd’hui, l’armée fait défection. Il ne reste plus rien.

--Et le roi? fis-je, parodiant à mon insu Mme la marquise.

--Dieu protège Sa Majesté! répondit de bon cœur le curé. Ses intentions sont pures et maintenant il va pouvoir les réaliser, puisque la nation est avec lui. Mais sans la nation, sans argent ni armée, il n’est qu’un mot. Et ce mot n’a pas sauvé la Bastille.

Alors, débutant par ce qui s’était passé à la soirée de Mme de Saint-Alais, je lui racontai tout ce qui m’était arrivé: le serment des épées, le débat de l’Assemblée, l’émeute sur la place, et pour finir, je lui rapportai en quels termes rudes la marquise m’avait donné mon congé. Tout. Mon récit l’agita extraordinairement. Lorsque j’en vins à décrire la scène de la Chambre, il ne put rester en place, et dans son enthousiasme, il arpentait le salon, en parlant tout seul. Et quand je lui dis comment la foule avait crié: «Vive Saux!» il répéta les mots posément et me regarda d’un air enchanté. A la fin, tout en rougissant, et m’interrompant de temps à autre, tout en jouant avec mon pain pour cacher mon trouble, je lui exposai les pensées qui m’assaillirent sur le chemin du retour, et l’alternative où je me voyais. Mais alors, il reprit son siège, et se mit lui aussi à émietter son pain en silence.

CHAPITRE V

LA DÉPUTATION

Il resta muet si longtemps, les yeux fixés sur la table, que je finis par m’en formaliser, me demandant quelle mouche le piquait, et pourquoi il se taisait et ne me disait pas les choses que j’attendais. Je prévoyais si bien quel conseil il me donnerait, que dès le début j’avais revêtu mon récit de la couleur appropriée. J’avais laissé voir mon amertume; loin de taire aucune parole méprisante, je lui avais fourni tous les matériaux dont il pouvait avoir besoin pour me donner le conseil que je lui mettais d’avance sur les lèvres.

Mais il ne parlait toujours pas. Cent fois je l’avais ouï affirmer sa sympathie envers le peuple, sa haine de la corruption, de l’égoïsme, des abus gouvernementaux; moins d’une heure auparavant, ses yeux étincelaient quand il parlait de la chute de la Bastille. C’était sur ses conseils que j’avais fait brûler le carcan; sur ses instances que j’avais consacré une forte somme à nourrir le village au cours de la disette, l’année précédente. Et maintenant, alors que je m’attendais à le voir se lever et me presser de jouer mon rôle, il se taisait!

Je n’y tins plus à la fin.

--Eh bien? dis-je, avec irritation. N’avez-vous rien à me dire, monsieur le curé?

Et je déplaçai l’un des flambeaux afin de mieux distinguer ses traits. Mais il tenait toujours les yeux baissés, évitant mon regard, l’air pensif, les doigts occupés avec les miettes.

--Monsieur le vicomte, dit-il enfin, posément, par la mère de ma mère, je suis, moi aussi, noble.

Je tombai de mon haut, non que ce fût là une nouvelle pour moi, mais parce que je voyais où il voulait en venir.

--Et à cause de cela, dis-je, vous voudriez...

Il m’arrêta d’un geste.

--Non, dit-il doucement. Je ne voudrais pas. Car, malgré tout, je suis peuple de naissance, et pauvre par vocation. Mais...

--Mais quoi? dis-je, agacé.

Au lieu de répondre, il se leva, et s’emparant de l’un des flambeaux, se dirigea vers le mur que décorait un portrait en pied de mon père, encadré d’une curieuse guirlande de feuillage ciselé. Il épela le nom inscrit au-dessous:

--«Antoine du Pont, vicomte de Saux», fit-il comme à part lui. Ce fut un juste, et un ami du pauvre. Dieu l’ait en sa sainte garde!

Il s’attarda un peu à rêver sur le grave et noble visage, qui lui rappelait sans doute beaucoup de choses; puis tenant la bougie haute, il passa au tableau qui faisait pendant au premier, de l’autre côté de la table. Il lut:

--«Adrien du Pont, vicomte de Saux, colonel du Royal-Flandre.» Tué, je crois, à Minden. «Chevalier de Saint-Louis, et de la Maison du roi.» Un beau gentilhomme et certes aussi vaillant. Je ne l’ai pas connu.

Je ne répondis pas, mais je commençai à rougir quand il passa au troisième tableau, derrière moi.

--«Antoine du Pont, vicomte de Saux», lut-il, la bougie en main. «Maréchal et pair de France, chevalier des ordres royaux, colonel de la Maison du roi et membre du Conseil privé.» Mourut de la peste à Gênes, en 1710. J’ai ouï dire qu’il avait épousé une Rohan.

Il le regarda longuement, puis s’approcha du quatrième lambris, et resta silencieux une minute.

--Et celui-ci? dit-il enfin. C’est, je crois, une noble figure entre toutes. «Antoine, seigneur du Pont de Saux, de l’ordre de saint Jean de Jérusalem.» Propagateur de la langue française. Mourut à La Valette, l’année d’après le grand siège, de ses blessures, disent les uns, de ses travaux et fatigues inouïs, dit l’ordre. Un soldat chrétien.

Ce tableau était le dernier. Quand il l’eut considéré un peu, il rapporta la bougie et la reposa auprès des deux autres sur la table luisante. Cette surface polie, avec les panneaux des murs, absorbait toute la lumière, et nos visages, seuls visibles dans un halo de clarté, se détachaient sur un fond obscur. Il me fit une inclination.

--Monsieur le vicomte, prononça-t-il enfin, d’une voix légèrement émue, vous êtes d’une noble race.

Je haussai les épaules.

--C’est entendu, fis-je. Et après?

--Je n’ose vous donner de conseils.

--Mais la cause est bonne! m’écriai-je.

--Oui, répondit-il posément, je le répète depuis toujours. Je n’ose me dédire aujourd’hui. Mais... la cause du peuple est celle du peuple. Laissez-la au peuple.

--C’est vous qui me parlez ainsi! répliquai-je en le considérant, perplexe et irrité. Vous qui m’avez cent fois déclaré que je suis du peuple! que la noblesse sort du peuple! qu’il n’y a en France que deux catégories: le roi et le peuple!

Il sourit un peu tristement, et tapota des doigts sur la table:

--Je parlais en théorie, avoua-t-il. Au moment de mettre cette théorie en pratique, le cœur me fait défaut. Car moi aussi j’ai un peu de sang noble dans les veines, monsieur le vicomte, et je m’y connais.

--Je ne vous comprends plus, dis-je déconcerté. Vous soufflez le chaud et le froid, monsieur le curé. Je vous disais il n’y a qu’un instant que j’ai parlé en faveur du peuple à la séance de la noblesse, et vous m’approuviez.

--Vous avez noblement agi.

--Et maintenant?

--Je dis la même chose, répliqua l’abbé Benoît d’un air pénétré. Vous avez noblement agi. Combattez pour le peuple, monsieur le vicomte, mais parmi les vôtres. Faites entendre votre voix là où vous ne récolterez rien d’autre que blâme et déconsidération. Mais s’il faut en venir, si nous en sommes venus à une lutte entre votre classe et le vulgaire, entre la noblesse et la roture, si un noble doit se ranger aux côtés de ses pairs ou se mettre à la solde du peuple, alors (la voix de l’abbé Benoît hésita un peu, et sa main pâle et émaciée tambourina doucement sur la table) j’aimerais mieux vous voir parmi les rangs de vos pairs.

--Contre le peuple?

--Oui, contre le peuple, répondit-il, avec une légère hésitation.

J’étais abasourdi.

--Mais, juste ciel! m’écriai-je, la plus élémentaire logique...