Part 19
--Laissez-moi descendre, monsieur! Laissez-moi descendre!
Sans que je m’y opposasse, il lui ouvrit la portière, et tous deux, s’éloignant de quelques pas, se mirent à causer avec volubilité.
Je les suivis du regard; et en le voyant à cette heure séparément, pour ainsi dire, et isolé dans ce lugubre paysage, voyant en lui un homme seul et en danger, je fus pris de compassion. Un moment de plus, et je revenais peut-être sur ma décision; mais un doigt se posa sur ma manche, je sursautai, et me retournant vis Denise qui avançait vers moi son visage inquiet.
--Monsieur, chuchota-t-elle en hâte.
Elle ne put continuer, car je saisis sa main et la pressai avidement sur mes lèvres.
--Non, monsieur, non, pas cela, murmura-t-elle (et elle retira sa main, tout en devenant cramoisie, mais sans détourner du mien son regard loyal). Pas maintenant. Je dois vous parler, vous prévenir, vous dire...
--Et moi, mademoiselle, m’écriai-je sur le même ton assourdi, je veux vous bénir, vous remercier...
--Je dois vous prier de prendre garde à vous, appuya-t-elle, en hochant la tête avec vivacité, pour m’imposer silence. Faites attention! On va vous tendre un piège! Ma mère ne voudrait pas vous nuire, bien qu’elle soit en colère; mais cet homme est aux abois, et l’heure est dangereuse. Prenez donc garde, monsieur...
--N’ayez pas peur, répondis-je.
--Oh! si fait, j’ai peur, reprit-elle.
Mais la manière dont elle dit cela, en me regardant puis détournant les yeux comme un oiseau effarouché, me combla de joie; et, bien que la marquise revînt à ce moment, et que nous n’échangeâmes plus un mot ni même un regard, et fûmes forcés de nous rejeter dans nos coins et de simuler l’indifférence, cette joie fut si forte que je me sentis un autre homme. J’en laissai peut-être voir quelque chose, car la marquise, en arrivant à la portière, me lança un regard de soupçon et presque de haine, qu’elle reporta ensuite sur sa fille. Néanmoins les seules paroles prononcées le furent par Froment qui s’approcha de la portière et la referma, quand elle fut montée. Il me tira son chapeau.
--Monsieur le vicomte, dit-il, avec un peu d’amertume, si un chien venait à ma porte comme je suis venu à vous aujourd’hui, je le laisserais entrer.
--Vous feriez comme moi, répliquai-je.
--Non, dit-il avec conviction. Je le laisserais entrer. Néanmoins si nous nous revoyons à Nîmes, j’espère bien vous convertir.
--A quoi? demandai-je froidement.
--A avoir un peu de foi, répondit-il d’un ton sec. A avoir un peu de foi en quelque chose... et à courir des risques pour cela, monsieur. Me voici donc aujourd’hui, reprit-il avec un geste qui ne manquait pas de noblesse, solitaire et sans toit; j’ignore où je coucherai ce soir. Et pourquoi cela, monsieur le vicomte? Parce que je suis seul en France à avoir la foi! Parce que je suis seul à croire en quelque chose! Parce que je suis seul à croire en moi-même! Vous figurez-vous donc, poursuivit-il, avec un croissant mépris, que si vous autres nobles croyiez en votre noblesse, vous pourriez être dépouillés? Jamais! Ou que si vous, qui dites: «Vive le roi!» croyiez en votre roi, il pourrait être détrôné? Jamais! Ou que si vous qui professez obéir à l’Église croyiez en elle, elle pourrait être renversée? Jamais! Mais vous ne croyez en rien, vous ne respectez rien, vous ne vénérez rien. Vous êtes donc condamnés! Oui, condamnés; car même les hommes auxquels vous vous êtes associés ont une sorte de foi bâtarde en leurs théories, en leur philosophie, en leurs réformes, qui doivent régénérer le monde. Mais vous, vous ne croyez en rien; et vous disparaîtrez, comme vous allez maintenant disparaître à mes yeux!
Il fit de la main un geste de menace, et avant que je pusse lui répondre, la voiture se mit en mouvement, et le laissa là; le paysage gris, froid et dénudé remplaça son visage dans le cadre de la portière. Le jour commençait à tomber; une lieue encore nous séparait de Villeraugues. J’étais bien aise de sentir rouler la voiture, et de me voir délivré de lui; mais surtout mon cœur se délectait, parce que j’avais en face de moi Denise, et que je l’aimais. Les sombres regards que me jetait de son coin la marquise, ne me troublaient guère; et cependant le souvenir de cet homme que j’avais abandonné me hantait: ses paroles bourdonnaient dans mon crâne, et m’accablaient de sinistres pressentiments. «Condamné! condamné!» Il n’avait pas prononcé le mot en vain. Je ne pouvais plus douter de son éloquence. Je ne pouvais plus ignorer pourquoi on l’appelait le boutefeu de Nîmes. Le souffle ardent de la cité méridionale s’exhalait de lui; la passion de luttes vieilles comme le monde s’exprimait par sa voix. Mélancoliquement je méditai sur ce qu’il avait dit, et me rappelai les paroles analogues prononcées par l’abbé Benoît, et voire par de Géol; si bien que je restai pensif dans mon coin de berline, cahoté parmi le crépuscule, jusqu’au moment où nous fîmes halte dans la rue du village.
J’offris à Mme de Saint-Alais mon bras pour descendre.
--Non, monsieur, dit-elle, me repoussant avec irritation; je ne veux plus vous toucher.
Elle avait, je crois, l’intention de se chambrer avec sa fille, et de me laisser souper seul. Mais l’auberge ne possédait qu’une grande pièce servant de salle à manger, de cuisine et de tout; et quant à la petite alcôve voilée par un rideau crasseux où les dames se retiraient pour dormir, il n’y avait guère possibilité d’y manger. Cette auberge était, en fait, la plus mauvaise où je fusse jamais descendu: comme servante, une souillon qui sentait l’écurie; comme société, trois laboureurs; la terre battue en guise de parquet; pas de vitres aux fenêtres. Accoutumée à voyager, et soutenue par sa colère, la marquise prenait le tout avec une aisance de grande dame; mais Denise, fraîche émoulue de son couvent, s’effarouchait des éclats de voix et des jurons qui se croisaient autour d’elle, et se ramassait, pâle et craintive, sur son escabeau.
Cent fois je me vis sur le point d’intervenir pour lui épargner ces outrages; mais ses yeux, quand ils m’accordaient la joie de chercher timidement les miens pour un instant, semblaient me prier de n’en rien faire. Ces hommes, d’ailleurs, comme le prouvaient leurs tirades ineptes, étaient des délégués de Castres, qui dès le premier mot se seraient écriés: «Aux aristocrates!» Je me tins donc tranquille, et je fis bien, sans doute; mais l’arrivée de Géol lui-même eût été une diversion bien accueillie.
J’ai dit que la marquise ne faisait guère attention à eux; mais je m’aperçus bientôt du contraire. Quand nous eûmes soupé, alors que le tapage atteignait son paroxysme, elle s’en vint me trouver dans le coin où je m’étais réfugié, et chargeant sa voix de toute la colère et du dégoût que ses traits déguisaient si bien, elle me cria dans l’oreille qu’il nous fallait partir dès l’aube.
--Dès l’aube... ou même avant, chuchota-t-elle avec âpreté. Ceci est odieux! abominable! Cette auberge me tue. Je partirais même sur l’heure, en dépit du froid et de l’obscurité, si...
--Je vais leur parler, dis-je, en faisant un pas vers la table.
Elle me saisit par la manche, et me pinça le bras à me faire crier.
--Imbécile! dit-elle. Voulez-vous nous perdre tous? Un seul mot nous trahirait. Il ne s’agit pas de cela, mais de partir dès l’aube. Nous ne dormirons pas; et sitôt le lever du jour, en route!
J’y consentis, bien entendu. Pour elle, s’approchant du cocher, qui avait pris notre place à table, elle l’avertit tout bas, puis revint à moi, pour me dire de l’appeler s’il ne se levait pas. La chose réglée, elle s’en alla vers l’alcôve, où Denise s’était déjà réfugiée. Par malheur, ses allées et venues avaient attiré sur elle l’attention des rustres de la table, et l’un d’eux, se dressant soudain, l’arrêta au passage.
--Une santé, madame, une santé! cria-t-il, avec un hoquet immonde (et, titubant sur ses jambes, il lui présenta un verre de vin). Buvez! c’est une santé que tout homme, femme ou enfant de France doit boire, ou le diable l’emporte. Aux trois couleurs! Aux trois couleurs; et à bas Madame Veto! Buvez, madame, buvez aux trois couleurs!
L’ivrogne lui tendait le verre, au milieu des vociférations de ses camarades.
--Buvez! buvez! Aux trois couleurs; et à bas Madame Veto!
Et il ajouta des plaisanteries et des blasphèmes que ma plume se refuse à écrire.
Je n’y tins plus: je me levai d’un bond pour châtier ces infâmes. Mais la marquise, qui gardait une présence d’esprit admirable, m’arrêta d’un coup d’œil.
--Non, dit-elle en relevant la tête avec fierté, je ne boirai pas!
--Oh! oh! s’écria-t-il avec un rire ignoble. Nous sommes donc une aristocrate? Buvez quand même, ou bien nous vous ferons voir...
--Je ne boirai pas! répliqua-t-elle, en lui opposant un courage hautain. Et de plus, quand M. de Géol arrivera tantôt, vous aurez des comptes à lui rendre.
L’homme prit un air déconfit.
--Vous connaissez le baron de Géol? dit-il, changeant de ton.
--Je l’ai quitté au dernier village, et il doit me rejoindre ici ce soir, répliqua-t-elle froidement. Et je vous conseillerai, monsieur, de boire vos santés vous-même et de laisser les autres tranquilles. Car il n’est pas homme à ravaler une injure.
Le braillard haussa les épaules, pour cacher sa mortification.
--Oh! alors, si vous êtes de ses amis, marmotta-t-il, en se disposant à regagner sa place, je suppose que tout va bien. C’est un brave. Il n’y a pas d’offense. Si vous n’êtes pas une aristocrate...
--Je ne suis pas plus aristocrate que M. de Géol, répondit-elle.
Et avec un léger salut, elle le laissa pour regagner l’alcôve.
Après cet incident les hommes firent un peu moins de tapage, car la marquise avait deviné juste: le nom de Géol était connu et respecté. Ils ne tardèrent pas à se coucher sur le sol, enveloppés dans leurs manteaux. Je fis de même, et passai la nuit, somme toute, beaucoup mieux que je ne l’attendais.
Au début, il est vrai, je ne m’endormis pas tout de suite, mais plus tard je tombai dans un sommeil pénible, plein de cauchemars ininterrompus, et attribuables à l’air confiné de la pièce. Lorsque finalement je m’éveillai en sursaut, je trouvai quelqu’un penché sur moi. D’apparence il faisait encore nuit, car tout était silencieux; mais les tisons rougeoyants de l’âtre jetaient une vague lueur dans la pièce, et me permirent de reconnaître Mme de Saint-Alais. C’était elle qui venait de m’éveiller. Elle me désigna les autres personnages, qui ronflaient encore.
--Chut! fit-elle, le doigt sur les lèvres. Il est cinq heures passées. Jules est en train d’atteler. J’ai payé la bonne femme, et dans cinq minutes nous serons prêts.
--Mais le soleil ne se lèvera que dans une heure! répondis-je.
Cela pouvait s’appeler un départ matinal!
La marquise n’en démordit pas.
--Voulez-vous donc nous exposer à ce que cela recommence? me glissa-t-elle, dans un chuchotement furieux. Vous tenez à nous garder ici jusqu’à l’arrivée de Géol, peut-être?
--Je suis à votre disposition, madame, déclarai-je.
Cette réponse lui suffit, et sans rien ajouter, elle s’éclipsa et disparut derrière le rideau, où je l’entendis chuchoter. J’enfilai mes bottes, et comme il faisait très froid dans la salle, je m’approchai du feu, et rassemblant du pied les tisons, je me chauffai une minute. Puis j’ajustai ma cravate et mon épée, que j’avais retirées, et me trouvai prêt à partir. Il était beaucoup trop tôt, à mon avis, et nous étions déjà partis si tôt la veille! Mais enfin, puisque la marquise le désirait, c’était mon rôle de lui complaire.
Elle revint au bout d’un instant, et je m’aperçus, malgré le pâle éclairage, qu’elle trépidait d’impatience.
--Oh! dit-elle, ce cocher ne viendra donc jamais? Il n’en finit pas! Allez le presser, monsieur!... Si Géol arrivait!... Allez, de grâce, et qu’il se dépêche!
Je m’étonnais de cette hâte, que je jugeais tout à fait vaine et ridicule, car il n’y avait guère de chances pour que de Géol arrivât à cette heure; mais convaincu que la marquise était à bout de résistance nerveuse, je crus convenable de lui céder. Je franchis avec précaution les corps des dormeurs, et atteignis la porte. Je soulevai le loquet, sortis, et refermai l’huis derrière moi. La bise glacée de l’aube, chargée d’une poussière de neige, fouetta mes joues, et transperça mon manteau. Je frissonnai. A l’orient, les premières lueurs du jour se révélaient à peine; vers tous les autres points cardinaux, c’était encore la nuit, aussi noire qu’à minuit.
Fort mal disposé envers la marquise, je me dirigeai comme je pus, tout grelottant, vers la porte de l’écurie, piètre bicoque, située dans l’alignement de la maison et environnée d’une mer de crotte. Elle était close, mais une vague clarté jaunâtre, s’échappant d’une fenêtre, tout au bout, m’apprit que Jules y était occupé. Je soulevai le loquet, et l’appelai. Il ne répondit pas. J’entrai donc, et, passant derrière trois ou quatre misérables haridelles--tant debout que couchées--arrivai enfin à nos chevaux, qui se tenaient côte à côte, les derniers, sous la lanterne suspendue à un crochet.
Cependant Jules restait invisible, et je m’étais arrêté, me demandant où il pouvait être, car il ne répondait toujours pas, lorsqu’une chose noire, fouettant l’air, s’abattit sur mon visage et m’aveugla. Tout aussitôt, je fus à me débattre dans les plis d’un manteau, qui m’enveloppait complètement la tête, cependant qu’une poigne de fer me saisissait les bras et les appliquait contre mes flancs. Pris à l’improviste, je tentai de crier, mais l’épais tissu m’étouffait; par un effort désespéré, je réussis à émettre un appel indistinct, mais d’autres mains que celles qui me maintenaient, assujettirent plus étroitement l’étoffe sur mon visage. A demi suffoqué, je luttais et me contorsionnais pour me délivrer. En vain. Je sentis des mains agiles parcourir tout mon corps, et je compris que l’on me dépouillait. Puis, comme je résistais toujours, l’homme qui me tenait par derrière me donna un croc-en-jambe, et je tombai, sans qu’il me lâchât, la face contre terre.
Par bonheur, je tombai sur de la paille; mais, bien qu’amorti, le choc me coupa la respiration; et, tant par suite de ma chute que grâce au manteau, qui dans ma nouvelle posture menaçait de m’étrangler tout à fait, je restai une minute inerte, et les scélérats en profitèrent pour me garrotter les poignets et les chevilles. Ainsi ficelé, je me sentis soulever et emporter à quelque distance, où l’on me jeta brutalement sur une couche molle--de foin, m’apprit mon odorat. Puis une botte de foin s’abattit sur moi, et une seconde, et d’autres, tant et plus. Je me crus sur le point d’asphyxier, et fis un effort frénétique pour appeler au secours. Mais le manteau m’entortillait la tête à plusieurs tours, et j’eus beau m’évertuer, je n’aboutis, en fin de compte, qu’à pousser un grognement sourd, qui se perdit dans les épaisseurs de l’étoffe.
CHAPITRE XVIII
JE FAIS TRISTE FIGURE
Je ne luttai pas longtemps. Les efforts que j’avais faits pour me libérer de mes agresseurs, et finalement pour appeler au secours, m’avaient porté le sang à la tête, et tellement épuisé que je restai anéanti, le cœur oppressé comme si ses battements allaient me suffoquer, et les poumons aspirant à l’air libre. Je me voyais en danger d’asphyxier pour de bon; mais heureusement, l’effroi de cette fin, qui une minute plus tôt avait provoqué mes efforts désespérés, m’inspira alors le courage suprême de rester immobile, et de me ressaisir, pour trouver moyen d’avoir de l’air.
Il était temps. Je brûlais comme feu, et suais par tous les pores. Néanmoins l’effroyable sensation d’étouffement s’atténua un peu quand je fus resté une minute tranquille; et me tournant la tête et le buste légèrement de côté,--ce que je réussis à faire, quoique incapable de me relever,--je respirai plus librement. Ma situation n’en restait pas moins affreuse. Sous la pression des bottes de foin qui m’écrasaient irrémédiablement, des souffrances nouvelles naquirent bientôt, en place de celles dont j’étais soulagé. Peu à peu, les liens de mes poignets me tuméfiaient les chairs, la garde de mon épée me pénétrait dans le flanc, je sentais mon échine prête à rompre sous le faix, mes épaules devenaient horriblement douloureuses. J’allais mourir ainsi, lentement écrasé, dans le noir, alors qu’un appel, un seul appel, si j’avais pu élever la voix, m’eût procuré secours et soulagement.
Cette idée m’affola si bien que me figurant après un siècle de cette torture entendre un léger bruit, comme si l’on remuait dans l’écurie, je cessai de me contraindre, et me remis à me débattre, m’enfonçant les liens dans les chairs et en guise d’appels exhalant des gémissements. Mais cette révolte ne fit qu’ajouter à ma détresse; l’individu, s’il existait en effet, ne m’entendit pas, et le bruit cessa; ou du moins s’il persista, le tumulte de mes artères et le gonflement excessif des veines de mon cou, me rendirent sourd à ce bruit. Le poids effroyable que j’avais un instant soulevé retomba. J’y renonçai, désespéré, et m’abandonnai, quasi pâmé, hors d’état de penser ou de me souvenir, sans désir de secours, ni projets d’évasion, totalement passif.
Cet état durait depuis quelque temps, lorsqu’un bruit assez fort pour faire vibrer mes tympans obnubilés me tira de ma stupeur. Je prêtai l’oreille, d’abord vaguement. Le bruit se renouvela; puis, sans autre avertissement, une douleur aiguë me transperça le mollet. Je hurlai; et malgré le manteau et le foin entassé sur ma tête, qui étouffaient mon cri, j’en perçus un faible écho. Puis plus rien.
Hébété comme un homme réveillé en sursaut, je crus tout d’abord avoir rêvé le cri aussi bien que la douleur; et je gémis dans ma détresse. Mais au même instant je sentis le foin s’agiter au-dessus de moi: le plus lourd de la masse qui m’écrasait fut retiré, je perçus des voix et des appels, je vis une faible lumière, et je compris que j’étais sauvé. En un clin d’œil on m’eut empoigné et dégagé, à grand renfort de cris et d’exclamations. Le manteau fut arraché de ma tête, et j’aperçus, étourdi et presque ébloui, une demi-douzaine de figures penchées sur moi et qui m’examinaient.
--Mais, doux Jésus! c’est le monsieur qui est parti ce matin! s’écria une femme.
Et, d’étonnement, elle jeta les bras au ciel.
Je la regardai. C’était la patronne de l’auberge. J’avais la gorge sèche et parcheminée, les lèvres gonflées; mais en m’y reprenant à deux fois, je réussis à lui dire de me délier.
Elle obéit, au milieu de nouvelles exclamations de surprise et d’émerveillement; puis, comme j’étais roide et engourdi à ne pouvoir remuer, on me transporta jusque sur le seuil de l’écurie, où quelqu’un plaça une escabelle, tandis qu’un autre m’offrait un verre d’eau. Cette eau et le grand air me ranimèrent, et au bout de quelques minutes je pus me tenir debout. Cependant on me pressait de questions; mais je restais vertigineux et confondu, et il me fut tout d’abord impossible de rassembler mes idées. Mais bientôt un personnage qui s’approcha d’un air d’importance, en écartant la foule de rustres et de valets d’écurie qui m’entouraient, m’aida à recouvrer la parole.
--Qu’est ceci? dit-il. Qu’est ceci, monsieur? Comment-vous trouvez-vous dans cette écurie?
La patronne de l’auberge répondit pour moi qu’elle l’ignorait; que l’un des garçons en allant querir du foin avait piqué sa fourche dans ma jambe, et m’avait ainsi découvert.
--Mais qui est-ce? demanda le nouveau venu d’un ton impératif.
C’était un homme grand et maigre, avec une petite figure chafouine et des yeux inquisiteurs.
--Je suis le vicomte de Saux, répondis-je.
--Hein? fit-il, en traînant le monosyllabe. Et comment, monsieur le vicomte, si tel est votre nom, comment diantre vous trouvez-vous dans cette écurie?
--J’ai été volé, soufflai-je.
--Volé! répliqua-t-il en reniflant. Allons donc, monsieur; il n’y a pas de voleurs dans notre commune.
--Pourtant, j’ai bien été volé, répliquai-je, idiotement.
Pour toute réponse, avant que je me fusse avisé de son intention, il plongea la main, sans cérémonie et sans un mot d’excuse, dans la poche de mon habit, et en retira une bourse. Il la leva en l’air à la vue de tous.
--Volé? fit-il, d’un ton ironique. J’en doute, monsieur; j’en doute!
Je regardai la bourse avec stupéfaction; puis machinalement je portai la main à ma poche, et en tirai successivement plusieurs objets. Il avait raison. Je n’avais pas été volé. Tabatière, mouchoir de poche, ma montre et mes breloques, mon canif, avec un petit miroir, et un calepin, tout y était!
--Maintenant que j’y repense, dit soudain la bonne femme, il y a dans la maison une paire de valises: elles doivent appartenir à ce monsieur! Je me demandais tout à l’heure à qui elles étaient.
--Elles sont à moi! m’écriai-je, retrouvant la mémoire et la présence d’esprit. Elles sont à moi!... Mais dites: les dames qui étaient avec moi? Elles ne sont pas parties?
--Voilà trois heures qu’elles sont en route, répliqua la femme, en me dévisageant. Et j’aurais juré que monsieur était avec elles. Mais, à vrai dire, le jour pointait à peine, et une erreur est bientôt faite.
Une idée qui eût dû me venir plus tôt, une idée affreuse, enfonça son dard dans mon cœur. Je plongeai la main dans la poche intérieure de mon habit, et la retirai vide. Le brevet, ce brevet dans lequel je mettais tout mon espoir, avait disparu.
Je poussai un cri de rage et promenai autour de moi des yeux égarés.
--Qu’y a-t-il? dit l’individu chafouin, en rencontrant mon regard.
--Mes papiers! exclamai-je, quasi grinçant des dents, à me voir ainsi berné et joué, car je comprenais enfin tout. Mes papiers!
--Eh bien quoi, vos papiers?
--Ils ont disparu! On me les a volés!
--En vérité? fit-il, d’un ton sec. C’est ce qui reste à prouver, monsieur.
Je crus d’abord qu’il voulait dire que je pouvais me tromper comme je m’étais trompé d’abord; et pour plus de sûreté je retournai ma poche.
--Non, dit-il, plus sec que devant. Je vois bien qu’ils ne sont pas là. Mais la question, monsieur, est de savoir s’ils y ont jamais été.
Je le regardai.
--Hé oui, fit-il, voilà précisément le hic, monsieur. Où sont vos papiers?
--Je vous répète qu’on me les a volés! m’écriai-je, en fureur.
--Et je vous dis, moi, que cela reste à prouver, répliqua-t-il. En tant que cela ne sera pas prouvé, vous ne partirez pas d’ici. Voilà tout, monsieur, et la chose est simple.
--Et qui donc, repris-je avec indignation, qui donc êtes-vous, je voudrais le savoir, monsieur, vous qui arrêtez les voyageurs sur la grand’route et leur demandez leurs papiers?
--Tout bonnement le président du Comité local, répondit-il.
--Et vous imaginez-vous, dis-je, révolté par sa bêtise, que je me sois lié les mains et étouffé moi-même sous ce foin, tout exprès? Exprès pour passer par votre maudit village?
--Je ne suppose rien, monsieur, répondit-il froidement. Mais nous sommes ici sur la route de Turin, où M. d’Artois est en train, paraît-il, d’assembler les mécontents; et sur celle de Nîmes, où des personnes malintentionnées arborent la cocarde rouge. Et sans papiers, personne ne passe.
--Mais que prétendez-vous faire de moi? demandai-je, voyant que les rustres qui béaient autour de nous le considéraient à l’instar d’un vrai Salomon.
--Vous garder, monsieur le vicomte, jusqu’à ce que vous vous soyez procuré des papiers, répondit-il.
--Mais, mordieu! fis-je. Ce n’est pas des plus commodes, ici. Y a-t-il apparence que quelqu’un me connaisse?
Il haussa les épaules.
--Sans papiers, trancha-t-il, monsieur ne partira pas. C’est définitif.