Part 20
Et il disait vrai, c’était définitif. En vain, je lui exposai les faits, et lui demandai si quelqu’un irait volontairement subir, dans l’unique but de cacher son manque de papiers, ce que j’avais subi; en vain je lui demandai si l’état dans lequel on m’avait trouvé n’était pas en lui-même une preuve suffisante du vol; si on pouvait se lier les mains à soi-même, et empiler du foin sur sa propre personne. J’eus beau ajouter que je connaissais mon voleur; cette dernière affirmation ne réussit qu’à empirer les choses.
--En vérité? fit-il ironiquement. Eh bien donc, je vous prie, qui est-ce?
--C’est ce bandit de Froment! Froment de Nîmes!
--Il n’est pas dans la région.
--Comment! je l’ai vu hier! répliquai-je.
--En ce cas nous voilà fixés, reprit l’homme du Comité avec un singulier sourire (et sa petite cour sourit également). Après cela, nous ne perdrons certainement pas de vue monsieur le vicomte.
Il tint parole: lorsque je rentrai dans l’auberge, pour fuir le froid qui me pénétrait, et que je m’assis devant l’âtre pour examiner ma situation, deux des laboureurs m’accompagnèrent; et quand je ressortis, pour jeter un regard mélancolique vers le haut et vers le bas de la route, j’en trouvai deux autres à mes côtés, comme par enchantement. Quelque part que j’allasse, il ne pouvait manquer d’en surgir un, et si je m’écartais trop de la maison, ils me touchaient le bras et d’un ton rogue m’ordonnaient de revenir. Le mont Aigoual lui-même, qui élevait sa cime nue, sévère et glacée, par-dessus la vallée, n’était pas plus ferme que leur vigilance, ou plus immuable.
Mon agitation s’en accrut, et je tombai momentanément dans un état voisin de la folie. Joué par Mme de Saint-Alais, volé par Froment,--qui, j’en étais sûr, avait pris ma place, et à cette heure roulait tout à son aise entre Sumène et Ganges avec mon brevet dans sa poche,--j’arpentais la route, cette route qui était ma prison, dans une fièvre de rage et de tristesse. L’ingratitude de la marquise, ma propre confiance, l’ineptie des villageois, me révoltaient à tour de rôle; mais je détestais plus encore, peut-être, l’inaction à laquelle je me trouvais condamné. Je venais d’échapper à un danger mortel, et j’aurais dû m’en féliciter; mais personne ne se résigne à être dupe. Et successivement, un jour, puis deux, puis trois, s’écoulèrent: il gela et dégela, il neigea et il fit beau; et toujours, cependant que la voiture filait sur la route de Nîmes, emportant ma promise de plus en plus loin de moi, je restai prisonnier dans ce misérable hameau. Je pris en horreur l’infâme auberge, dans laquelle je battais la semelle durant les heures froides, la route boueuse qui passait devant, la piteuse rangée de taudis qu’ils appelaient le village. Tout le jour, et où que j’allasse au dehors, les rustres se faisaient un jeu de me harceler et de me tarabuster; chaque soir le Comité venait m’interroger. Une maison dans un sens, une maison dans l’autre, étaient mes frontières, tandis que le monde s’agitait par delà les montagnes, et que la France trépidait; et je ne pouvais savoir ce qui se brassait en vue de m’aliéner le cœur de Denise. On ne s’étonnera pas si je côtoyai la folie.
J’avais laissé mon cheval à Millau, et l’aubergiste avait projeté de me l’expédier à Ganges au bout d’une couple de jours, par les soins d’une connaissance, qui devait passer par là. Je l’attendais donc à toute heure, et mon seul espoir était que son convoyeur fût à même de m’identifier, car une cinquantaine d’habitants de Millau avaient vu ou entendu lire mon brevet. Mais le cheval n’arrivait pas, ni personne de Millau, et la crainte que la mise en liberté des deux dames n’y eût causé du trouble, diminuait encore mon courage. Il m’eût été difficile de communiquer avec Cahors, et le Comité, dans son indépendance et son obstination rustiques, refusait aussi bien de me laisser aller que de me faire conduire à Nîmes, où mon identité serait reconnue. Ce fut en vain que je les pressai.
--Non, non, répondit l’homme à la mine chafouine, la première fois que je lui posai la question. Il passera bien quelqu’un dont vous êtes connu. Prenez seulement patience.
--Monsieur le vicomte doit être connu de beaucoup de monde, interrompit la femme de la maison.
Et elle me regarda, les bras enroulés dans son tablier et la tête penchée sur le côté.
--C’est évident! c’est évident! acquiesçait la foule, et, tout en se grattant les mollets, les membres du Comité lui emboîtèrent le pas, et me considérèrent avec satisfaction, comme un objet qui leur faisait beaucoup d’honneur.
Cette stupide vanité m’exaspérait; mais à quoi bon?
--Après tout vous êtes fort bien ici, disait le premier interlocuteur, en haussant les épaules. Vous êtes à merveille ici.
--Vous êtes toujours mieux que sous le foin! ne manquait pas de répondre l’homme qui m’avait piqué la jambe.
Et là-dessus--car c’était la plaisanterie quotidienne--un rire général s’élevait, et m’exhortant une dernière fois à la patience, le Comité se retirait.
Parfois l’entretien dans la cuisine prenait un tour plus sévère et périlleux: l’un après l’autre chacun de mes geôliers rappelait pour mon édification les vieilles histoires des dragonnades, de Villars et de Berwick, histoires à glacer le sang dans les veines, d’atroces cruautés infligées et subies, de rudes montagnards et de vaillantes femmes qui affrontèrent les pires châtiments des rois, pour la cause qu’ils avaient embrassée; histoires d’une grande cause, abattue mais non détruite, de tout un peuple traîné dans la poussière et le sang, mais toujours debout et redevenu fort.
--Et croyez-vous qu’après ceci, exclamait avec des prunelles flamboyantes le narrateur de ce drame auquel ses grands-parents avaient pris part, croyez-vous qu’après ceci nous allons rester en dehors de cette affaire? Croyez-vous, monsieur, qu’à cette heure où, après tant d’années, la vengeance est à notre portée et où nos persécuteurs chancellent, croyez-vous que nous allons rester là sans bouger, à les voir se raffermir? Évêques et capitaines, chanoines et cardinaux, où sont-ils à cette heure? Où sont les terres qu’ils nous ont volées? Ils les ont perdues! Où sont les dîmes qu’ils nous prenaient avec notre sang? On les à reprises! Où est saint Étienne, dont ils persécutèrent le père? Il a le pied sur leur tête! Et après ceci, croyez-vous qu’avec toutes leurs processions, leurs idoles et leurs saints-sacrements, ils viendront nous défier et nous imposer de nouveau leur loi? Non, monsieur, non; et mille fois non!
--Mais il n’est pas question de cela! dis-je timidement.
--Il n’en est que trop question, me fut-il répliqué sévèrement. Dans Nîmes et Montauban, à Arles, en Avignon! Nous autres habitants de la montagne avons vu trop souvent la tempête s’amonceler dans les plaines pour nous y tromper. Ces prêches et ces processions et ces vierges pleureuses, ces prières de réparations... savez-vous ce que cela présage, monsieur? Du sang! du sang! et encore du sang! Il en a été ainsi vingt fois, il en sera de même aujourd’hui. Mais cette fois-ci le sang ne sera pas versé que d’un seul côté!
Ces discours me donnaient à réfléchir. Je m’apercevais que la signification des mots différait selon la bouche qui les prononçait, et que la même Révolution qui s’opérait aisément et sans heurts dans le nord pourrait bien dans le sud mettre tout à feu et à sang. En Quercy nous avions perdu quatre ou cinq châteaux, une poignée d’existences, et pour quelques heures la populace s’était déchaînée, le tout sans grand enthousiasme. Ici, au contraire, je me figurais être sur le bord d’un énorme creuset sous lequel couvaient encore les feux de la persécution; je sentais sur ma joue le souffle ardent de la passion, je voyais sous les scories à peine refroidies la lave des vieilles inimitiés bouillonner à nouveau d’ambitions plus âpres, et les anciennes factions se rallumer au souffle de nouveaux fanatismes. Après avoir entendu Froment, j’entendais ses adversaires; il ne me restait plus qu’à savoir de quelles forces disposait le premier.
Néanmoins ce genre de pronostics n’apportait guère de soulagement à ma réclusion. Je passai la plus grande partie d’une quinzaine à me ronger d’impatience. La femme de l’auberge était enchantée de m’avoir comme pensionnaire; car je payais, et les clients étaient rares. Le Comité, lui, tirait gloire de moi, car je représentais un vivant et ambulant témoignage de son pouvoir, et de l’importance du village. Mais quand à cette situation pénible et grotesque vint s’ajouter l’angoisse que les nouvelles de Nîmes m’inspirèrent au sujet de Denise, je n’y tins plus, et résolus de m’évader coûte que coûte.
Le fait que je n’avais pas de cheval, et la quasi-certitude d’être arrêté à Sumène ou à Ganges, m’avaient jusqu’alors détourné de ce projet; mais la détention m’était enfin devenue intolérable, et après avoir supputé toutes les chances, je décidai de fuir dans la soirée, au coucher du soleil, et de gagner Millau à pied. Les villageois, sachant que je me rendais à Nîmes, ne manqueraient pas de me poursuivre dans cette direction, et même si une partie prenait l’autre route, j’avais beaucoup de chances de leur échapper à la faveur de l’obscurité. Je comptais atteindre Millau peu après le lever de l’aurore, et là, si le maire était toujours bien disposé envers moi, je pouvais récupérer mon cheval, et, pourvu d’un sauf-conduit, gagner Nîmes par le même chemin ou par un autre.
Ce plan paraissait réalisable, et dès ce soir-là, le hasard me favorisa. L’homme qui devait me tenir compagnie se renversa sur le pied une marmite d’eau bouillante, et sans plus s’occuper de moi ni de son devoir, il retourna chez lui en se lamentant. Une minute plus tard, la femme de l’auberge fut appelée au dehors par un voisin, et à l’heure précise que j’aurais moi-même désignée, je me trouvai seul. Mais je n’avais pas une minute à perdre. Incontinent, je mis mon manteau, et prenant mes pistolets sur la tablette où on les avait déposés, je me munis de quelques vivres et m’éclipsai par la cour de l’auberge. Un chien y avait sa niche, mais il me connaissait, et à ma vue il agita la queue. En deux minutes, après avoir longé précautionneusement les derrières des maisons, je rejoignis la route de Millau, où je me trouvai libre et solitaire.
La nuit était tombée mais il ne faisait pas encore tout à fait noir; et redoutant tous les yeux, je pris ma course, tour à tour sondant inquiètement le crépuscule devant moi, ou guettant par derrière l’approche d’une poursuite. Durant quelques minutes cette crainte m’absorba tout entier; mais enfin la seule lumière tremblotante qui décelait le village disparut, la nuit et le silence infini des montagnes se refermèrent sur moi, et une sensation de solitude, accablante, s’empara de moi. Denise était à Nîmes, et je me dirigeais du côté opposé; quels accidents ne pouvaient se produire, susceptibles d’ajourner mon retour? En attendant elle restait à la merci de sa mère et de ses frères, et toutes les traditions de sa famille, tous les préjugés de la virginité et de son éducation se liguaient contre mes désirs. Ne mettrait-on à profit cet imbroglio pour disposer de sa main? Ou, sans aller jusque-là, quel ne pouvait être le sort d’une jeune fille, dans cette cité de factions, dans cette lutte farouche que les paysans m’avaient fait prévoir?
Aiguillonné par ces pensées, je me hâtais fébrilement, et j’avais fait peut-être une lieue, quand le bruit sec d’un fer de cheval heurtant une pierre, frappa mon oreille. Comme ce bruit venait de devant, je me jetai sur le côté de la route et me tapis afin de laisser passer le voyageur. Je crus distinguer le pas de trois chevaux, mais quand la silhouette vague des cavaliers m’apparut, ils étaient seulement deux.
Il est probable que je me soulevai un peu trop pour mieux voir. En tout cas, je n’avais pas compté avec les chevaux, dont le plus proche, en passant devant moi, fit un écart soudain. La brusquerie de ce mouvement faillit démonter le cavalier, mais en un clin d’œil celui-ci maîtrisa sa monture, et sans me laisser le temps de me reconnaître, la poussa dans ma direction. Je n’osai bouger, crainte de trahir ma présence, mais la précaution fut vaine, car déjà le cavalier avait distingué ma silhouette.
--Holà! cria-t-il. Qui êtes-vous, qui vous embusquez afin de faire rompre le cou aux gens? Parlez, ou sinon...
Mais j’empoignai sa bride.
--M. de Géol! m’écriai-je, le cœur battant à me rompre la poitrine.
--Arrière! cria-t-il, en m’examinant, car il ne reconnaissait pas ma voix. Qui êtes-vous? qui est là?
--C’est moi, moi M. de Saux, répondis-je avec cordialité.
--Hé quoi, l’ami, exclama-t-il du ton de la plus grande surprise, je vous croyais à Nîmes depuis plus de dix jours! Nous avons votre cheval avec nous.
--Avec vous? Mon cheval!
--Hé oui. Votre bon ami que voici le mène depuis Millau. Mais qu’êtes-vous devenu tout ce temps? Et que faites-vous ici? reprit-il avec méfiance.
--J’ai perdu mon passeport. Il m’a été volé par Froment.
Il siffla.
--Et à Villeraugues on m’a arrêté, continuai-je. Je suis resté là depuis.
--Ah! ah! dit-il sèchement. Cela vous apprendra à voyager en mauvaise compagnie, monsieur le vicomte. Et ce soir je suppose que vous étiez...
--En train de prendre la poudre d’escampette, répliquai-je tout franc. Mais vous-même... je vous croyais passé depuis longtemps.
--Non, dit-il. J’ai été retenu. Mais puisque nous nous sommes trouvés, je vous conseille de monter à cheval et de revenir avec moi.
--Je ne demande pas mieux, fis-je vivement. Et vous pourrez leur dire qui je suis.
--Moi? répliqua-t-il. Pas du tout. Je ne sais pas qui vous êtes en réalité. Je sais seulement que vous m’avez dit être M. de Saux.
Je tombai de mon haut, et restai un moment à le considérer dans les ténèbres. Mais ce moment fut bref, car une voix sortit de ces ténèbres:
--N’ayez crainte, monsieur le vicomte, je répondrai pour vous.
Je sursautai.
--Palsambleu! m’écriai-je, frémissant. Qui a parlé?
--Moi, Buton. C’est moi qui ai votre cheval, monsieur le vicomte.
C’était en effet, Buton, le forgeron; le capitaine Buton, du Comité.
* * * * *
Cette rencontre mit une fin provisoire à mes tribulations. Quand nous arrivâmes dans le village, au bout de dix minutes, le Comité, médusé par les sauf-conduits dont Buton était porteur, admit aussitôt ses explications, et n’opposa aucune entrave à mon départ. Et douze heures après, les trois personnages réunis par ce singulier hasard traversaient Sumène. Nous couchâmes à Sauve, et bientôt laissant derrière nous l’hiver prolongé des montagnes, avec son froid et sa neige, nous commençâmes à descendre sous le soleil le versant occidental de la vallée du Rhône. Tout le jour nous chevauchâmes dans une atmosphère balsamique, entre des champs, des jardins en fleur et des bois d’oliviers: la poussière blanche, les maisons blanches, les rochers blancs, témoignaient du Midi. Un peu avant le coucher du soleil nous arrivions en vue de Nîmes, et saluions la fin d’un voyage qui, pour ma part, avait été accidenté.
CHAPITRE XIX
A NÎMES
On croira sans peine que je contemplai la ville avec une émotion peu ordinaire. J’en avais entendu assez à Villeraugues--sans parler des détails ajoutés en cours de route par M. de Géol--pour me convaincre que c’était ici et non dans le nord, ici dans le Gard et les Bouches-du-Rhône, parmi les champs d’oliviers et la poussière blanche du Midi, et non parmi les champs de blé et les pâturages du nord, que le sort de la nation allait se jouer. Ce n’était pas à Paris, où les gens voulaient et ne voulaient pas, où Mirabeau et La Fayette, par crainte du peuple, faisaient un jour un pas vers le roi, et le lendemain, par crainte qu’une fois rétabli sur son trône il ne vînt à sévir, retournaient en arrière, ce n’était pas là-haut, que la Révolution pouvait être arrêtée, mais bien ici! Ici, où l’ardente imagination des Provençaux voyait encore quelque chose de saint dans les choses naguère vénérées, ici où la faction rattachait les hommes à la foi.
Jusqu’à présent le flot révolutionnaire n’avait pas rencontré d’opposition sérieuse. Les obstacles qui semblaient les plus forts, le roi, la noblesse, s’étaient écroulés et effondrés devant elle, presque sans résistance; restait à voir si le troisième et dernier des pouvoirs dirigeants, l’Église, se comporterait mieux. Certes, si Froment disait vrai, si la foi devait s’opposer à la foi, et le fanatisme à un autre fanatisme, c’était bien ici, dans cette vallée du Rhône, où l’Église maintenait encore son autorité, que se trouvaient les matériaux les plus propices aux desseins de l’enthousiaste. Dans cette hypothèse--et tout en l’examinant, je promenai un long regard méditatif sur la ville et l’indéfinie plaine basse qui s’étalait au delà, baignée dans les feux du couchant--dans cette hypothèse, c’était d’ici que peut-être jaillirait la flamme destinée à embraser la France. D’ici pouvait partir du jour au lendemain une conflagration aussi vaste que le pays; une conflagration qui, se propageant avec une fureur croissante, gagnerait la Vendée, la Bretagne, les côtes du nord, et sous peu environnerait Paris de son cercle de feu.
Mais l’incendie s’allumerait-il? Dans ce doute, je contemplai de nouveau, avec une curiosité avide, cette cité de laquelle on attendait tant. Sa multitude de terrasses et de maisons blanches occupait la pente douce qui joint à la plaine du Rhône les derniers contreforts des Cévennes. Au nord, dans les faubourgs, s’élevaient trois collines: celle du milieu portait une tour, la plus orientale allongeait son ombre démesurée vers le fleuve lointain, et sur leurs pentes à toutes trois, vers l’est et le sud, la ville s’étageait. A mesure que nous en approchions, cet amphithéâtre, comme les routes convergentes, et la plaine aux verdures printanières, et les grandes manufactures qui çà et là s’élevaient dans les faubourgs, tout semblait bourdonner d’activité, d’une foule d’allants et venants, isolés ou par groupes, qui s’en allaient hors des murs à leurs plaisirs, ou couraient à leurs affaires.
Tous sans exception, je le remarquai, portaient un insigne quelconque: soit la cocarde tricolore, soit, plus souvent, une rosette rouge, un flot de rubans rouges, une cocarde rouge, et à l’aspect de ces emblèmes mes compagnons se rembrunirent à vue d’œil. Un autre détail caractéristique, le tintement de nombreuses cloches qui appelaient aux vêpres les fidèles--et dont les sons me parurent harmonieux dans l’air du soir--était aussi peu de leur goût. Elles tintèrent plus nombreuses, accélérant leur rythme; et il en résulta qu’insensiblement je finis par rester en arrière. Lorsque nous arrivâmes dans les rues, la circulation plus nombreuse, et l’attention avec laquelle je regardais autour de moi, accrurent la distance qui nous séparait; et bientôt, un long défilé de charrettes venant à passer, suivi d’une compagnie de gardes nationaux, je me trouvai chevauchant seul, à cent pas derrière eux.
Je ne le regrettai point. La nouveauté du spectacle, cette foule de visages renouvelés continuellement, le patois méridional, le mouvant défilé de soldats, de paysans, de filles, me divertissaient. Je le regrettai moins encore quand par hasard un objet, que je m’attendais plus ou moins à voir depuis mon arrivée dans Nîmes, se matérialisa, là, dans cette rue sinueuse, et me sauta, pour ainsi dire, aux yeux. En passant sous les barreaux d’une fenêtre peu élevée au-dessus du sol, j’entrevis une main blanche qui agitait un mouchoir: vision instantanée, mais le geste suffit à m’évoquer Denise! Quand je tirai sur ma bride, le mouchoir avait déjà disparu, la fenêtre était déserte, autour de moi la foule bavarde allait son chemin.
Machinalement j’arrêtai mon cheval et regardai à la ronde, le cœur palpitant. Je ne vis proche de moi personne à qui le signal pût être destiné; et pourtant, la chose me paraissait bizarre. Je ne pouvais admettre une telle bonne fortune, pas plus que d’avoir si tôt retrouvé Denise. Cependant, comme mon regard incertain se dirigeait à nouveau vers la fenêtre, le mouchoir y flotta encore un instant. Cette fois le signal s’adressait à moi si indéniablement qu’au mépris de toute prudence, je poussai mon cheval à travers la foule jusqu’à la porte, et sautant à bas précipitamment, jetai la bride à un gamin qui se trouvait là. Je n’osai lui demander qui habitait la maison; et embrassant d’un coup d’œil la morne façade blanche, la rangée de fenêtres grillées qui couraient sous le balcon, je m’en remis à la fortune, et heurtai.
A l’instant la porte s’ouvrit, et un laquais parut. Je n’avais pas réfléchi à ce que je lui dirais, et je restai d’abord à l’examiner stupidement. Puis, à tout hasard, sous le coup de la nécessité, je lui demandai si madame recevait.
Il me répondit très poliment que oui, et tirant la porte, s’effaça devant moi.
J’entrai, ahuri d’étonnement; et celui-ci ne fit que s’accroître quand après avoir traversé un vestibule spacieux, dallé de marbre noir et blanc, et m’être laissé guider jusqu’au haut de l’escalier, je m’aperçus que tout ce qui m’entourait, depuis la sobre livrée du laquais jusqu’aux moulures du plafond, portait le cachet de l’élégance la plus raffinée. Des piédouches, portant des bustes de marbre, occupaient les angles de l’escalier; trois orangers en caisses garnissaient le vestibule; et des fragments antiques ornaient les murs. Toutefois je n’y pus jeter qu’un coup d’œil: très vite j’arrivai au haut de l’escalier, et l’homme m’ouvrit une porte.
Je pénétrai dans la pièce, les yeux avides: un songe, un impossible songe, prit possession de moi pour un instant, et me fit espérer que Denise--non plus Mlle de Saint-Alais, mais Denise, la jeune fille qui m’aimait et avec qui je n’avais jamais été seul--serait là pour me recevoir. A sa place, une étrangère se leva posément d’un fauteuil placé dans la baie d’une fenêtre, et, après une courte hésitation, s’avança à ma rencontre. Cette inconnue, grande, l’air sérieux et très belle, m’examinait curieusement de ses yeux noirs, tandis qu’un peu de rose montait à ses fines joues olivâtres.
A la vue de cette étrangère, je me mis à balbutier des excuses pour mon intrusion. Elle me fit la révérence.
--Monsieur n’a pas à s’excuser, dit-elle, aimablement. Il était attendu, et le repas est servi. Si vous voulez bien suivre Gervais, il va vous mener à une chambre où vous pourrez vous nettoyer de la poussière du voyage.
--Mais, madame, fis-je, encore hésitant. Je crains d’abuser...
Elle secoua la tête d’un air mutin.
--Je vous en prie, dit-elle, en agitant sa main vers la porte.
--Mais mon cheval, dis-je, immobile d’ahurissement, je l’ai laissé sur la rue.
--On en prendra soin. Veuillez me faire le plaisir...
Et elle me montra la porte d’un petit geste impérieux.
Je sortis complètement abasourdi. L’homme qui m’avait conduit à l’étage m’attendait. Par un corridor large et spacieux, il me conduisit à une chambre à coucher, où je trouvai tout le nécessaire pour rafraîchir ma toilette. Il prit mon habit et mon chapeau, et s’occupa de moi avec la dextérité d’un valet de chambre consommé. Dans mon ahurissement, je le laissai faire. Mais lorsque, revenu un peu de mon trouble, j’ouvris la bouche pour lui poser une question, il me pria de l’excuser: madame m’expliquerait.
--Madame...? fis-je.
Et mon regard interrogatif attendait qu’il remplît la lacune.
--Oui, monsieur, madame vous expliquera, répondit-il, sans broncher.
Puis, voyant que j’étais prêt, il me reconduisit, non plus à la chambre que je venais de quitter, mais à une autre.