La cocarde rouge

Part 18

Chapter 183,903 wordsPublic domain

--En vérité, Denise, reprit-elle, je ne crois pas avoir jamais dit même à votre père: «Je vous aime.» J’ai du moins attendu pour cela qu’il me donnât un baiser sur les lèvres. Mais j’imagine que vous intervertissez l’ordre...

--Madame, balbutiai-je. Ceci est odieux!

--Quoi donc, monsieur? répondit-elle, prenant enfin garde à moi. Ne puis-je donc punir ma fille à ma façon?

--Pas devant moi, ripostai-je, plein de fureur. Ceci est indigne, ceci...

--Tiens, tiens, pas devant vous, monsieur le vicomte? répliqua la marquise, me contrefaisant. Et pourquoi pas devant vous? Je ne puis la ravaler plus qu’elle ne s’est abaissée elle-même!

--C’est faux! m’écriai-je, bouillant de rage. C’est une fausseté insigne.

--Ah! vous le voulez? Eh bien, je vais lui dire son fait! riposta Mme de Saint-Alais, impitoyablement ironique. Et vous, monsieur, restez assis et m’écoutez, je vous prie. Toutefois, ne vous y trompez pas, monsieur le vicomte, poursuivit-elle, en se penchant vers moi et me regardant dans le blanc des yeux. Parce que je la punis devant vous, n’allez pas vous figurer que vous êtes, ou serez jamais de la famille. Ou que cette dévergondée, cette impudique...

Sa fille poussa un cri de douleur, et s’affaissa davantage dans son coin.

--... que cette petite bête, continua-t-elle froidement, qui, lorsqu’on l’amorce avec une histoire à dormir debout, au sujet de cette cocarde, s’avise d’ajouter: «Je l’aime»--car elle a dit: «Je l’aime», cette sainte-nitouche!--sera jamais pour vous quelque chose. Cet engagement est rompu depuis longtemps. Il a été rompu quand vos amis ont brûlé notre château de Saint-Alais; il l’a été quand ils ont saccagé notre hôtel de Cahors; il l’a été quand ils ont fait notre roi prisonnier, quand ils ont massacré nos amis, quand ils ont enchaîné notre Église et l’ont traînée comme une esclave derrière leur char triomphal; oh oui, il est rompu, et rompu à jamais, sans qu’y puissent rien vos héroïsmes de théâtre! Comprenez bien cela, monsieur le vicomte. Mais puisque vous l’avez vue s’abaisser, vous devez la voir punir. Elle est la première des Saint-Alais qui se soit jamais déclarée à un amant.

Je connaissais l’histoire de sa famille assez pour donner le démenti à son affirmation; mais un tel conte n’était pas fait pour les oreilles de Denise. Je me bornai donc à me lever.

--Du moins, madame, dis-je en m’inclinant, je puis épargner à mademoiselle l’embarras de ma présence. Et c’est là ce que je vais faire.

--Non, vous ne ferez même pas cela, répondit sans bouger Mme de Saint-Alais. Si vous vous rasseyez, je vous dirai pourquoi.

Je me rassis, contraint par son ton.

--Vous ne le ferez pas, continua-t-elle, en me regardant froidement en face, parce que je suis forcée de reconnaître, tout en vous détestant, que vous êtes un gentilhomme.

--C’est bien pour cela que je dois vous quitter.

--Au contraire, c’est pour cela que vous continuerez de voyager avec nous.

--Sur le siège, alors.

--Non, à l’intérieur, répliqua-t-elle tranquillement. Nous n’avons ni passeports ni papiers; sans votre compagnie nous serions arrêtées dans chaque ville que nous traverserions. C’est regrettable, fit-elle, en haussant les épaules; j’ignorais que l’état du pays fût si mauvais, sans quoi j’aurais pris mes précautions... c’est regrettable. Mais nous devons faire contre mauvaise fortune bon cœur et voyager ensemble.

Je fus envahi d’une onde brûlante de joie, de triomphe et de vengeance prochaine.

--Je vous remercie, madame, fis-je en m’inclinant, de m’avoir dit cela. Il paraît donc que vous êtes en mon pouvoir.

--Ah bah?

--Et que pour vous rendre la peine que vous venez de causer à mademoiselle, je n’ai qu’à vous quitter.

--Allons donc!

--Je vois d’ici devant nous une petite ville: dans trois minutes nous y serons. Eh bien! madame, si vous dites un mot de plus à votre fille, si vous l’outragez de nouveau en ma présence, fût-ce par un monosyllabe, je vous quitte et m’en vais de mon côté.

A mon étonnement, Mme de Saint-Alais laissa fuser un rire argentin.

--Vous n’en ferez rien, monsieur, dit-elle. Et je n’en traiterai pas moins ma fille comme il me plaira.

--Ne me mettez pas au défi!

--Je vous répète que vous n’en ferez rien.

--Dites-moi donc pourquoi? Pourquoi je n’en ferais rien? m’écriai-je.

--Parce que, répondit-elle, toujours riant, vous êtes un gentilhomme, monsieur le vicomte, et que vous ne pouvez pas plus nous quitter que nous mettre en danger. C’est pour cela, simplement.

Je retombai sur mes coussins, et lui lançai un regard d’indignation muette, car je vis dans un éclair mon impuissance et sa force. Les coussins me brûlaient; mais je ne pouvais les fuir.

Elle eut de nouveau un rire de délice.

--Là! je vous l’avais bien dit! reprit-elle. Maintenant je vais vous dire ce que vous allez faire. En avant de nous, paraît-il, on est fort soupçonneux. L’histoire de Mme Corvas, même confirmée par votre parole, peut ne pas suffire. Vous direz donc que je suis votre mère, et que mademoiselle est votre sœur. Elle préférerait, j’imagine, poursuivit la marquise, en jetant à sa fille un regard acéré, passer pour votre femme. Mais cela ne me convient pas.

Je poussai un grand soupir; mais j’étais aussi désarmé qu’un prisonnier, aussi contraint à l’obéissance qu’un esclave. Je ne pouvais les quitter, pas plus que les dénoncer; mon honneur et mon amour étaient l’un et l’autre en jeu. Mais je prévoyais que j’aurais à subir, heure par heure et de lieue en lieue, des brocards aux dépens de la jeune fille, des épigrammes sur sa modestie, des mots plus cuisants que des lanières. Tel était le plan de la marquise. La jeune fille devait voyager avec moi, respirer le même air que moi, et pendant des heures l’ourlet de sa jupe effleurerait ma botte. Notre sécurité à tous en dépendait. Mais après ceci, après ce que nous venions d’entendre l’un et l’autre, son regard, s’il rencontrait le mien, ne pouvait plus que se détourner; sa main, si elle touchait la mienne, devait se retirer avec horreur. Il y avait désormais une barrière entre nous.

Comme je l’avais prévu, Denise se renferma dans sa dignité, et elle resta sans pleurer ni gémir, et sans chercher par un regard à puiser du courage dans mes yeux. Sans que sa patience se démentît un seul instant, elle regardait par la fenêtre quand j’affectais de dormir, et elle regardait sa mère quand je me redressais. Elle se consolait peut-être à l’idée de leur salut, pour quoi elle supportait la punition en silence. Mais je n’y songeai pas. Peut-être aussi souffrait-elle moins que je ne l’imaginais; mais je doute qu’elle veuille en convenir, même aujourd’hui.

En tout cas, et bien qu’elle m’eût entendu prendre sa défense, elle ne me parla pas plus que je ne lui parlai. Ce fut dans ces singulières conditions que fut entrepris et poursuivi le plus singulier voyage que l’on ait jamais fait. Nous roulions parmi d’agréables vallées verdoyantes; sur des plateaux stériles, où les neiges de l’hiver s’attardaient aux creux des rochers; sous le soleil, ou éventés par la bise glaciale des hauteurs; mais rien de tout cela ne nous touchait. Nos cœurs et nos pensées ignoraient tout, en dehors de cette voiture, où la marquise trônait souriante, et où nous gardions un silence lugubre.

Vers midi nous fîmes halte pour nous reposer et manger à l’auberge d’un petit village, situé haut dans la montagne. On pouvait se croire au bout du monde, avec ce chaos de sommets qui s’étageaient par-dessus, et les pentes de schiste qui dévalaient par-dessous. Mais la démence de l’époque avait pénétré jusque dans ce coin perdu. Nous n’avions pas eu le temps d’absorber deux bouchées, que le syndic demandait à voir nos papiers. Je n’avais pas le choix, Dieu sait! et la marquise passa pour ma mère, et Denise pour ma sœur. Puis, tandis que le syndic restait penché sur mon brevet, tout en s’efforçant d’apprendre de moi les nouvelles de ce qui se passait dans la plaine, un cheval s’arrêta à la porte, j’entendis une voix, et, en un tournemain, M. le baron de Géol entrait dans l’auberge. Celle-ci ne contenait, en fait de pièce décente, que la salle où nous étions: il y pénétra.

Il se découvrit à la vue des dames; puis me reconnaissant, il eut un léger haut-le-corps, et sourit, non sans amertume.

--Vous êtes parti de bonne heure! dit-il. Je vous ai attendu à la porte de l’est, mais je ne vous ai pas vu venir, monsieur.

Je rougis, pris de remords, et lui présentai mille excuses. De fait, je l’avais totalement oublié. Pas une seule fois l’idée ne m’était venue que j’avais rendez-vous avec lui à la porte.

--Vous n’êtes pas à cheval? fit-il, en jetant sur mes compagnes un regard assez singulier.

--Non, je ne suis pas à cheval, répondis-je.

Et je me trouvai incapable d’ajouter un seul mot. Prodiguant sourires et courbettes, le syndic était encore auprès de moi; et tout à coup j’aperçus l’abîme dans lequel j’étais prêt à choir.

--Vous avez rencontré des amies? appuya M. le baron, qui, le chapeau à la main, regardait la marquise.

--En effet, murmurai-je.

La politesse eût exigé une présentation. Mais je m’en abstins.

A la fin cependant, il s’aperçut de ma gêne, et il se retira en même temps que le syndic. A peine eurent-ils franchi le seuil que Mme de Saint-Alais m’apostropha, dans un élan de colère.

--Imbécile! fit-elle, sans détours, pourquoi ne nous l’avoir pas présenté? Ne voyez-vous pas que vous avez pris le vrai moyen d’éveiller les soupçons et de nous perdre? Un enfant aurait vu que vous aviez quelque chose à cacher. Si vous l’aviez dès l’abord présenté à votre mère...

--Si je l’avais présenté, madame?...

--Il serait parti content.

--J’en doute, madame, et pour une excellente raison, répondis-je avec ironie, vu que hier je lui ai déclaré très catégoriquement n’avoir ni mère ni sœur.

Je prenais ma petite revanche. Mme de Saint-Alais devint de toutes les couleurs, et resta un moment les lèvres pincées et les yeux fixés sur la table.

--Qui est-ce? Que savez-vous de lui? demanda-t-elle enfin.

--C’est un gentilhomme pauvre et un protestant fanatique, répondis-je sèchement.

Elle se mordit les lèvres.

--Seigneur Dieu! murmura-t-elle. Qui eût pu prévoir une telle mésaventure! Croyez-vous qu’il soupçonne quelque chose?

--Assurément. Pour commencer, je suis parti ce matin de bonne heure, sans tenir compte de mon engagement de faire route avec lui. Quand il apprendra, de surcroît, que je voyage avec une mère et une sœur dont j’étais dépourvu hier...

Elle me regarda comme si elle allait me battre.

--Qu’allez-vous faire? s’écria-t-elle.

--C’est à ma mère de le dire, répliquai-je poliment. (Et avec le plus grand naturel je me servis de fromage.) C’est elle qui m’a dicté cette conduite.

Elle était blême de fureur, et peut-être de crainte; je riais à part moi de la voir en cet état. Mais comme la fureur ne lui servait de rien, elle baissa pavillon.

--Que conseillez-vous? dit-elle enfin.

--Je ne vois qu’un moyen, répondis-je. Il nous faut payer d’audace.

Elle en convint. Mais il était plus facile d’imaginer ce procédé que de le mettre à exécution. Je m’en aperçus, quelques minutes plus tard, quand je sortis pour voir si la berline était attelée, et que je trouvai sur le pas de la porte de Géol, les traits aussi durs que les rochers de ses montagnes.

--Vous êtes sur le départ? demanda-t-il.

Je balbutiai une réponse affirmative.

--Il me reste donc à vous féliciter, reprit-il, avec un sourire ambigu.

--Me féliciter de quoi, monsieur?

--D’avoir découvert votre famille, répliqua-t-il, en me jetant un regard d’ironie amère. Ce doit être un grand bonheur, de découvrir à la fois une mère et une sœur dans l’espace de vingt-quatre heures. Mais... puis-je vous donner un avis, monsieur le vicomte?

--Je vous en prie, dis-je, avec la plus parfaite froideur.

--Eh bien donc, puisque vous avez la main heureuse en fait de découvertes, s’il vous arrive la prochaine fois de tomber sur M. Froment, le boutefeu de Nîmes, faux capucin et double traître, n’allez pas l’adopter aussi. Voilà tout.

--Je n’ai jamais fait sa connaissance, ripostai-je, glacial, tandis que le baron avait parlé avec passion et avec feu.

--Alors gardez-vous de la faire, répondit-il.

Je haussai les épaules, et il n’ajouta rien. Un instant après, la marquise et sa fille sortirent de l’auberge, prirent place dans la voiture, et je me mis en marche à côté des chevaux pour gravir la côte à pied.

La montée était roide et longue et monotone, et avant d’être arrivés au col il nous fallut faire halte à cinq ou six reprises, pour laisser souffler les bêtes; à cinq ou six reprises je jetai un regard en arrière sur la grisâtre petite auberge de montagne perdue dans le désert grisâtre du plateau. A chaque fois je revis le baron planté devant la porte, qui nous suivait des yeux, sévère, anguleux et immobile comme le reste du paysage. Et je frissonnai.

CHAPITRE XVII

FROMENT DE NÎMES

Cette rencontre n’eut pour résultat ni d’égayer mon humeur ni de dissiper les appréhensions que m’inspirait notre prochaine arrivée en des centres plus populeux, et où le soupçon, une fois éveillé, serait moins facilement apaisé. Certes, de Géol ne m’avait pas trahi, mais il avait peut-être ses raisons pour cela, et je n’en trouvais pas plus agréable d’avoir derrière nous ce sinistre fantoche qui incarnait sous les apparences des doctrines modernes un fanatisme que j’avais cru défunt, et qui cherchait sous le couvert d’un nouveau parti à venger d’antiques injures. Les pentes dénudées et les pics déchiquetés qui nous dominaient, tandis que se poursuivait notre fastidieux voyage, les cols venteux jusqu’où les chevaux hissaient péniblement la berline vide, les mélancoliques champs de neige qui s’étalaient à droite et à gauche, tout contribuait à approfondir l’impression que cet homme avait faite sur mon esprit, si bien que l’associant lui-même avec ses Cévennes natales, j’aspirais à leur échapper, j’aspirais à sortir de cette désolation pour revoir le grand soleil et les terrasses d’oliviers dévalant vers la Méditerranée.

Toutefois la mésaventure offrait son bon côté. Le péril dont je m’étais ému avait agi également sur Mme de Saint-Alais, et rabattu sensiblement son orgueil. Elle était plus calme; et tant assise à sa place que marchant à côté de la voiture, lorsque celle-ci contournait lentement quelque contrefort où s’élevait au long des interminables lacets de la route, elle m’abandonnait à moi-même. Voire, il ne m’échappait point que la distance parcourue, loin d’alléger son inquiétude, semblait l’aggraver; si bien que plus loin nous laissions en arrière le fâcheux baron, plus elle devenait nerveuse, plus elle scrutait avidement la route derrière nous; et moins elle m’accordait d’attention.

Je n’en étais que plus libre de me servir de mes yeux à mon gré; et le souvenir me hante aujourd’hui encore, de cette heure écoulée en vue du mont Aigoual. Harassée par des jours et des nuits de fatigue, Denise s’était endormie dans son coin, et grâce aux secousses de la berline, sa mante avait glissé de dessus sa figure. Une faible rougeur avivait ses joues, comme si même dans son sommeil elle eût senti mes yeux fixés sur elle; et bien qu’une larme perlât au bout de ses longs cils, un sourire ingénu--et le sourire resta quand la larme fut tombée--semblait dire que les joies de cette singulière journée en surpassaient les peines, et que dans son sommeil Denise ne trouvait rien à regretter. O Dieu! comme je contemplai ce sourire! Combien je fis des vœux pour qu’il me fût destiné! avec quel élan je priai pour elle! Jamais encore je n’avais eu le bonheur de la considérer à loisir, comme je le faisais en ce moment; de rêver ainsi à l’ombre fine que mettaient sur son front lisse et blanc les frisons follets de sa chevelure; de repasser les chères inflexions de ses lèvres, de son menton, de l’exquise oreille à demi cachée; de poser mon regard sur les paupières veinées d’azur, partagé entre la crainte et l’espérance de les voir se soulever et me découvrir!

Denise, ô ma Denise! Dans le secret de mon cœur je modulais ce nom: j’étais heureux. Malgré tout--malgré le froid, et le voyage, et de Géol, et la marquise--j’étais heureux. Mais voilà que soudain je retombai sur la terre, au son d’une voix qui prononçait nettement:

--Est-ce lui?

Je me tournai vers Mme de Saint-Alais, car c’était elle qui venait de parler. Je vis avec soulagement qu’au lieu de regarder de mon côté, elle s’était mise debout et tenait les yeux fixés en arrière dans la direction d’où nous venions. Presque aussitôt, soit sur son ordre, soit que le cocher fît halte de sa propre initiative, la voiture s’arrêta. Nous étions alors dans une gorge abrupte, entre deux parois de rocher.

--Qu’y a-t-il? demandai-je avec surprise.

Elle ne me répondit point, mais dans le silence de la route et des montagnes s’éleva la grêle modulation d’un air sifflé, dans lequel je reconnus: «O Richard, ô mon roi!» Parmi cette solitude de rocs et de précipices le son aigu et grêle faisait un effet bizarre et troublant. Je passai la tête à l’autre portière, et vis un homme à pied qui s’en venait tranquillement vers nous, comme si, l’ayant dépassé, nous nous arrêtions là pour l’attendre. Cet homme, grand et robuste, portait des bottes et un manteau des plus vulgaires; mais néanmoins il n’avait pas l’air d’être du pays.

--Vous allez à Ganges? lui cria la marquise, sans autre préambule.

--Oui, madame, répondit-il, en s’approchant paisiblement.

Et il la salua.

--Nous pourrions vous prendre avec nous, dit-elle.

--Mille fois merci, répliqua-t-il, en clignant des paupières. Vous êtes trop bonne. Si ce monsieur n’y voit pas d’inconvénient?

Et il me regarda, avec un sourire non dissimulé.

--Certes non! dit la marquise avec un accent ironique, ce monsieur n’y verra pas d’inconvénient.

Mais sa raillerie, ajoutée à mon étonnement, me donna le coup de pouce final. Le subterfuge de la rencontre était transparent; cette apparition d’un individu en manteau et botté, sur une route déserte et loin de toute demeure, était trop évidemment préméditée: faute de consentir à jouer le rôle de dupe bénévole, il me fallait agir sans retard.

--Permettez, madame, fis-je, revenu de mon étonnement. J’ignore qui est ce monsieur.

Elle avait repris sa place, et l’étranger s’était avancé jusqu’à la portière de son côté, et regardait à l’intérieur de la voiture. Ses traits, épais et rudes, sans être déplaisants, exprimaient une force d’âme peu commune; il avait le regard vif et brillant, et ses lèvres mobiles souriaient volontiers. La main qu’il posait sur la portière était énorme.

La marquise ne devait guère s’attendre à mes paroles car elle me jeta un regard courroucé.

--Vous êtes ridicule, fit-elle.

Et à lui:

--Montez donc, monsieur.

--Non pas, ripostai-je, me levant à moitié. Restez, je vous prie, restez où vous êtes, jusqu’à ce que...

La marquise se retourna vers moi, furieuse.

--Cette voiture m’appartient! s’écria-t-elle.

--Incontestablement, répondis-je.

--Eh bien! que voulez-vous dire?

--Simplement que si ce monsieur monte, je descends.

Nos regards se croisèrent. Elle me vit déterminé, et, se rappelant la force de ma position, elle baissa le ton.

--Hé quoi? fit-elle, respirant précipitamment. Hé quoi, parce qu’il entre dans la voiture, vous devriez en sortir?

--Madame, répliquai-je, je ne vois aucune raison de prendre avec nous un inconnu. Ce monsieur est peut-être tout ce qu’il y a de plus distingué...

--Ce n’est pas un inconnu! lança-t-elle. Je le connais, moi. Cela vous suffit-il?

--Cela me suffira, si vous me dites son nom, fis-je.

Jusque-là il avait assisté impassible à notre discussion, en promenant de l’un à l’autre un regard amusé; mais à ces mots il intervint:

--Avec plaisir, monsieur. Je m’appelle Alibon, et suis un avocat de Montauban qui la semaine dernière a eu la bonne fortune...

Je l’interrompis d’un ton brusque et péremptoire:

--C’est ce que je ne crois pas, fis-je. Vous n’êtes pas Alibon de Montauban. Vous êtes plutôt Froment de Nîmes, monsieur.

Une plaque de neige rosée par le soleil couchant s’étalait derrière lui et l’irradiation m’empêchait de distinguer ses traits: je ne pus voir comment il prit la chose. D’ailleurs il ne me répondit pas tout de suite, et quand il s’y décida, ce fut d’une voix calme, où je crus sentir plus de vanité que d’irritation.

--Eh bien! monsieur, fit-il, et à supposer que je le sois? Qu’en résulterait-il?

--Si vous l’êtes, répliquai-je d’un ton ferme, et en soutenant son regard, je refuse de voyager avec vous.

--Et par conséquent, reprit-il, madame, à qui appartient cette voiture, n’a pas le droit de voyager avec moi?

--Non, puisqu’elle ne peut voyager sans moi, lui répliquai-je du tac au tac.

Il fronça les sourcils, mais tout aussitôt il ricana:

--Et pourquoi cela? Ne suis-je pas digne de tenir compagnie à votre excellence?

--Il n’est pas question de dignité, ripostai-je carrément, mais de passeport, monsieur. Si vous voulez le savoir, je ne voyage pas avec vous parce que je tiens mon brevet du présent gouvernement, contre lequel vous travaillez, je pense. J’ai menti pour Mme de Saint-Alais et sa fille. C’était une femme, et je lui devais protection. Mais je ne veux pas mentir pour vous, ni vous servir d’égide. Est-ce assez clair, monsieur?

--Tout à fait, répondit-il avec calme. Néanmoins, c’est le roi que je sers. Et vous, qui servez-vous?

Je restai muet.

--De qui est ce brevet, monsieur, qui redoute la contamination?

Je regimbai sous l’ironie, mais gardai le silence.

--Allons, monsieur le vicomte, reprit-il avec franchise, et sur un autre ton. Revenez à vous, je vous en prie. Je suis Froment, vous l’avez deviné. Je suis de plus un fugitif, et si l’on venait à savoir mon nom, à Villeraugues, dans une lieue d’ici, je serais pendu aussitôt. Et à Ganges de même. Je suis donc à votre merci, et je vous demande de me protéger. Faites-moi passer à Sumène et à Ganges comme étant de votre société; au delà, conclut-il avec un sourire et un geste plein d’une fière suffisance, je puis me débrouiller tout seul.

Ce qui m’étonne, ce n’est pas d’avoir balancé, mais bien d’avoir tenu bon. La modestie de sa requête, la gravité d’un refus, en dépit de ma résolution prise une demi-minute plus tôt, me jetèrent dans une pénible indécision. Le visage me brûlait, sous le regard de la marquise qui me dévorait des yeux; le silence se prolongeait; il me fallait répondre... Un peu plus, je cédais. Mais, tout en me contorsionnant fébrilement sur mes coussins pour éviter le regard de la marquise, ma main effleura l’enveloppe qui recélait le brevet, et ce contact produisit en moi un revirement. L’affaire m’apparut sous son jour primitif, et, à tort ou à raison, je m’insurgeai contre ce que j’allais faire.

--Non! m’écriai-je avec irritation. Je refuse! je refuse!

--Vous êtes un lâche! s’écria Mme de Saint-Alais, dans un emportement soudain.

Et elle bondit, prête à me souffleter, puis se rassit, frémissante.

--Un lâche? c’est possible, dis-je. Mais je refuse.

--Pourquoi? pourquoi? pourquoi? cria-t-elle.

--Parce que je suis porteur de ce brevet: l’employer à protéger M. Froment serait un acte que M. Froment lui-même refuserait de commettre. Voilà tout.

Il haussa les épaules, et garda un silence magnanime. Mais elle entra en furie.

--Espèce de don Quichotte! s’écria-t-elle. Oh! vous êtes insupportable! Mais vous me le paierez. Ah! certes oui, monsieur, vous me le paierez!

--Non, madame, ces menaces sont inutiles. Car si je le voulais, je ne le pourrais pas. Vous oubliez que M. de Géol nous suit à moins d’une lieue, qu’il va à Nîmes: nous pouvons le voir apparaître d’une minute à l’autre. En tout cas, il ne peut manquer de descendre au même gîte que nous, ce soir. S’il découvre que ma famille naissante s’est accrue d’un frère, je doute qu’il prenne la chose en plaisanterie.

Mais ces paroles, dont elle vit certainement la justesse, ne l’émurent en aucune façon.

--Oh! vous êtes insupportable! s’écria-t-elle de nouveau.

Et s’adressant à Froment: