Part 17
--Est-ce que j’ai l’air d’un capucin? exclamai-je, furieux, en repoussant ceux qui me serraient de trop près. Mordieu! Est-ce ainsi que vous recevez vos hôtes, monsieur? Ou bien est-ce que tout le monde est devenu fou dans cette ville?
--Vous n’êtes pas le moine? dit-il, un peu démonté, à ce que je vis, par ma hardiesse.
--Ne viens-je pas de vous dire que je ne le suis pas? Est-ce que dans votre pays les moines ont l’habitude de voyager bottés et éperonnés? ripostai-je.
--En ce cas, vos papiers! reprit-il sèchement. Vos papiers! Il faut que vous sachiez, continua-t-il en se bouffissant les joues, que je suis maire de la ville aussi bien qu’hôtelier, et que je dirige la prison aussi bien que l’auberge. Vos papiers, monsieur, si vous préférez la seconde à la première.
--Devant vos amis que voilà? dis-je d’un air dégoûté.
--Ce sont de bons citoyens, répondit-il.
Je craignais un peu, en cette extrémité, que si je tirais mon brevet de ma poche, il ne produisît pas tous les effets que j’en attendais. Mais je me voyais contraint, et ne pouvais finalement y perdre; aussi après une courte hésitation, je l’exhibai. Il était heureusement libellé en termes flatteurs et il donna au maire, je ne sais trop pourquoi, l’idée que j’étais réellement chargé d’une affaire d’État. Lorsqu’il l’eut parcouru, donc, il se répandit en excuses, sollicita l’honneur de me rendre ses devoirs, et déclara à la foule attentive qu’elle avait commis une erreur.
J’estimai tout d’abord singulier que la foule ne parût pas le moins du monde embarrassée de sa méprise. Au contraire, tous s’empressèrent de me féliciter de mon innocence, et ils allèrent dans leur bonne humeur jusqu’à me taper sur l’épaule. D’aucuns allèrent veiller à ce qu’on mît mon cheval à l’écurie, ou donner des instructions en ma faveur, et les autres ne tardèrent pas à se disperser, me laissant tenté de croire qu’ils m’auraient pendu au prochain réverbère avec la même satisfaction stupide.
Lorsqu’il n’en resta plus que deux ou trois, je demandai au maire pour qui l’on m’avait pris.
--Pour un moine déguisé, monsieur le vicomte, répondit-il. C’est un très dangereux individu, que l’on sait être en chemin avec deux dames, pour Nîmes. Et l’ordre de l’arrêter m’a été envoyé de haut lieu.
--Mais je suis seul! protestai-je. Je n’ai pas de dames avec moi!
Il haussa les épaules.
--Précisément, monsieur le vicomte, répliqua-t-il. Mais nous tenons les deux dames. Elles ont été arrêtées hier matin, alors qu’elles tentaient de traverser la ville en voiture. Nous savons donc que lui également est seul.
--Oh! oh! dis-je. Ainsi donc à présent il ne vous manque plus que lui? Et de quoi l’accuse-t-on? repris-je, me rappelant avec un léger battement de cœur qu’un père capucin avait rendu visite à l’abbé Benoît avant son départ. Je trouvais singulier d’arriver ici sur les traces d’un autre moine.
--Il est accusé, répondit majestueusement M. Flandre, de haute trahison envers la nation, monsieur. Il a été vu ici et là, et ailleurs, à Montpellier, à Cette, à Albi, et même jusqu’à Auch, et toujours prêchant la guerre et la superstition, et corrompant le peuple.
--Et les dames? dis-je en souriant. Ont-elles aussi corrompu...
--Non, monsieur le vicomte. Mais l’on croit que, voulant retourner à Nîmes, et sachant les routes surveillées, il s’est déguisé et s’est joint à elles. Ce sont probablement des dévotes.
--Pauvres créatures! dis-je, avec un frisson de sympathie. Qu’allez-vous faire d’elles?
--Je vais demander des instructions. Dans son cas à lui, reprit-il d’un air dégagé, je n’en aurais pas besoin. Mais voici votre souper. Excusez-moi, monsieur le vicomte, si je ne vous sers pas moi-même. En tant que maire, je dois prendre soin de ma réputation... Mais vous le comprenez.
Je lui répondis que je le comprenais; et le souper étant servi dans ma chambre, selon la coutume des petites auberges d’alors, je lui offris de prendre un verre de vin avec moi, et au cours du repas j’appris beaucoup de choses sur l’état du pays, sur la fermentation qui se propageait le long de la côte méridionale, sur les prêtres qui excitaient le peuple par des processions et des sermons. Il s’étendit avec une éloquence particulière sur l’agitation qui régnait à Nîmes, où les masses étaient des catholiques romains fanatiques, tandis que les protestants avaient pour eux les hardis paysans de la montagne.
--Il y aura du grabuge, monsieur le vicomte, il y aura du grabuge par ici, dit-il d’un air significatif. Les choses vont trop bien pour ceux de là-bas. On les arrêtera si on peut.
--Et cet homme?
--C’est un de leurs missionnaires.
Je songeai à l’abbé Benoît, et soupirai.
--A propos, dit tout à coup le maire en me considérant d’un air rêveur, voilà qui est curieux!
--Quoi donc?
--Vous venez de Cahors, monsieur le vicomte?
--Oui, eh bien?
--Ces femmes aussi; ou du moins elles le prétendent. Les prisonnières.
--De Cahors?
--Oui. Cela me frappe maintenant, reprit-il, en se caressant le menton, mais quand j’ai lu votre brevet, je ne m’en suis pas avisé.
Je haussai les épaules avec impatience.
--Il ne s’ensuit pas que je sois de la conspiration, dis-je. De grâce, monsieur le maire, ne recommençons pas. Vous avez vu mes papiers...
--Ta ta ta! reprit-il. Ce n’est pas cela que je veux dire. Mais vous connaissez peut-être ces personnes.
--Au fait! dis-je.
Et je restai un moment la fourchette en l’air, à l’examiner à la lueur des chandelles. Une idée saugrenue, insensée, m’avait traversé l’esprit. Deux dames de Cahors? De Cahors, entre toutes les villes!
--Comment s’appellent-elles? demandai-je.
--Corvas, répondit-il.
--Corvas! tiens, fis-je, en me remettant à manger.
Et je continuai mon souper.
--Oui. La femme d’un marchand, à ce qu’elle dit. Mais vous allez la voir.
--Ce nom ne me rappelle rien, répliquai-je.
--N’importe, vous pouvez les connaître, reprit-il, avec l’insistance d’un homme dénué d’idées. Il se peut à la rigueur que nous ayons commis une méprise, car nous n’avons pas trouvé de papiers dans la voiture, mais seulement un objet qui a paru suspect.
--Quel était cet objet?
--Une cocarde rouge.
--Une cocarde rouge?
--Oui, reprit-il. L’insigne des anciens Ligueurs, rappelez-vous.
--Mais, dis-je, je n’ai pas ouï dire qu’aucun parti l’ait adopté.
D’un air dubitatif, il gratta son crâne chauve.
--Non, dit-il, c’est juste. Pourtant, c’est une couleur que nous n’aimons pas, ici. Et deux dames voyageant seules... Seules, monsieur! Puis, leur cocher, une sorte d’innocent, qui raconte qu’elles l’ont pris à Rodez, tout en niant mordicus avoir vu le capucin, a varié dans ses déclarations. En attendant, si vous avez fini de manger, monsieur le vicomte, je vais vous mener les voir. Vous aurez peut-être quelque chose à dire pour ou contre elles.
--Si vous ne croyez pas qu’il soit trop tard? dis-je, appréhendant un peu l’entrevue.
--On ne fait pas ce qu’on veut en prison, répliqua-t-il avec un mauvais rire.
Et il cria par la porte pour réclamer une lanterne et son manteau.
--Les dames ne sont donc pas ici?
--Hé non (et il me fit un clin d’œil). Qui enferme bien retrouve bien. Mais elles n’ont pas à se plaindre. Comme il y a un ou deux mauvais garçons au violon, Babet, le geôlier, leur à donné une chambre chez lui.
Cependant la lanterne arriva, et le maire ayant drapé dans un manteau son imposante personne, nous sortîmes de la maison. Il faisait absolument noir sur la place, le peu de réverbères qui l’éclairaient lors de mon arrivée ayant été éteints, j’imagine, par le vent qui se levait et tourbillonnait maintenant avec force dans cet espace resserré. La jaune clarté de la lanterne nous était indispensable, mais bien qu’elle nous fît voir à quelques pas où poser le pied sur le pavé, elle rendait plus noires les ténèbres d’alentour. Je ne distinguais même pas la silhouette des toits, et n’avais aucune idée de la direction ni de la distance parcourues. Tout à coup, M. Flandre fit halte, et levant son falot, en projeta la clarté sur un mur de pierre lisse, où une porte basse et cloutée de fer, profondément encastrée dans la maçonnerie, nous montrait son visage rébarbatif. Au milieu de cette porte il y avait un énorme heurtoir, et au-dessus, un petit judas.
--Qui enferme bien retrouve bien! répéta le maire, avec un rire opaque.
Mais au lieu de soulever le heurtoir, il frappa de son bâton sur les barreaux du judas.
Cet appel reçut vite sa réponse. Une tête regarda un instant par le grillage, puis la porte s’ouvrit devant nous. Le maire me précéda, et nous quittâmes la nuit pour pénétrer dans une atmosphère étouffante et chaude puant l’oignon et le mauvais tabac, plus toute une variété d’odeurs analogues. Sans mot dire, le geôlier reverrouilla la porte derrière nous, et prenant le falot des mains du maire, il nous conduisit par un couloir sombre et bas juste assez large pour une personne. Il fit halte devant la première porte à la gauche du couloir, et la poussa.
M. Flandre entra le premier, et s’arrêtant pour ôter son chapeau, obstrua momentanément le cadre de la porte. J’eus le loisir d’entendre un bout de refrain obscène qui provenait d’une pièce située plus loin dans le couloir, et les aboiements répétés du chien de la prison, qui, à notre bruit, tirait sur sa chaîne, quelque part dans la même direction. Je remarquai aussi que les murs du couloir étaient crasseux et ruisselants d’humidité. Mais une voix, qui répondait aux salutations de M. Flandre, frappa mon oreille, et me figea sur place.
C’était la voix de Mme de Saint-Alais!
Il était heureux que j’eusse envisagé, même une seconde, l’idée extravagante et folle qui m’avait traversé au cours du souper; car elle me préparait dans une certaine mesure. Et je n’eus guère le loisir d’autres préparations, pour réfléchir et me décider. Par chance la pièce était obscurcie de tabac et de la vapeur du linge qui séchait devant le feu; et je profitai d’un accès de toux, en partie simulé, pour m’attarder un peu sur le seuil après que M. Flandre fut entré. Puis je le suivis.
Outre le maire, quatre personnes occupaient la pièce, mais je négligeai l’homme et la femme maussades installés devant une table avec un jeu de cartes poisseuses. Je vis seulement la marquise et sa fille, que je dévorai des yeux. Elles étaient assises sur deux escabeaux, de l’autre côté de l’âtre: la jeune fille, les yeux à demi clos, s’adossait au mur d’un air de lassitude; la mère, droite et alerte, soutenait le regard du maire avec un sourire dédaigneux. Ni la prison, ni le danger, ni l’entourage de ce taudis infect, n’avaient eu le pouvoir de dompter cette âme hautaine; mais, lorsque ses yeux se détournant du maire rencontrèrent les miens, elle se leva d’un bond avec un cri étouffé, et resta interdite devant moi.
Pour une seconde, la vue gênée par le voile de fumée, elle eut quelques raisons de douter. Mais il y en avait là une autre qui ne douta pas. Au cri poussé par sa mère, Mlle Denise avait sursauté d’effroi, et toutes deux échangèrent un regard instantané. Puis elle s’affaissa sur son escabelle et éclata en sanglots.
--Holà! dit le maire. Qu’y a-t-il?
--Il y a erreur, je le crains, répondis-je d’une voix altérée, mais déjà prêt à la riposte.
Et adressant à la marquise un salut cérémonieux que je m’efforçai de rendre froid et dégagé:
--Je me félicite, madame, de la bonne fortune qui m’a amené dans cette ville.
Elle n’avait pas encore surmonté son trouble, et elle balbutia une réponse, en s’appuyant contre la muraille.
--Vous connaissez donc ces dames? fit le maire, en m’interpellant d’une voix rude où pointait un soupçon.
Et il nous examina attentivement l’un après l’autre.
--Je les connais très bien, répondis-je.
--Elles sont de Cahors?
--Oui, du voisinage.
--Mais quand je vous ai dit leur nom, vous m’avez répondu que vous ne les connaissiez pas, monsieur le vicomte?
Je cessai de respirer: une terreur soudaine apparut sur le visage angoissé de la marquise. Faute de mieux, je risquai le paquet.
--Corvas; vous m’avez dit que cette dame s’appelait Corvas, murmurai-je.
--Oui, eh bien? fit-il.
--Mais c’est Corréas, le nom de madame!
--Corréas? répéta-t-il, en ouvrant la bouche toute grande.
--Hé oui, Corréas. Je suppose, repris-je avec une politesse affectée, que ces dames étaient trop émues pour parler distinctement.
--Alors, elles s’appellent Corréas?
--C’est ce que je vous avais dit, répliqua Mme de Saint-Alais, prenant enfin la parole, et j’ai ajouté que je ne savais rien de votre père capucin. Et cela, poursuivit-elle avec gravité, en m’adressant du regard une supplication muette à quoi je ne pouvais me méprendre, je l’affirme de nouveau, sur mon honneur!
Je devinai à ces derniers mots ce qu’elle attendait de moi, et je répondis à son appel.
--Oui, monsieur le maire, dis-je, je crains que vous n’ayez commis une erreur. Je réponds de madame comme de moi-même.
Le maire se gratta la tête.
CHAPITRE XVI
A TROIS DANS UNE VOITURE
--Évidemment, si madame... si madame ignore tout du moine, fit-il, en promenant des yeux vagues sur le misérable taudis, il est clair... il paraît clair qu’il y a eu erreur.
--Et qu’il ne vous reste plus qu’une chose à faire, insinuai-je.
--Mais... mais, reprit-il, avec un retour à son importance première, il reste un point à expliquer: la cocarde rouge, monsieur. Qu’est-ce que cela veut dire, monsieur le vicomte?
--La cocarde rouge? fis-je.
--Oui. Qu’est-ce que cela veut dire? demanda-t-il avec insistance.
Je ne sus parer le coup, et j’adressai à la marquise un regard de détresse. Son astuce féminine ne pouvait manquer de trouver pour la cocarde une explication plausible.
--Avez-vous interrogé Mme Corréas? dis-je enfin, à tout hasard. Lui avez-vous demandé ce que signifie cette cocarde?
--Non, répondit-il, je n’y ai pas songé.
--Eh bien! que ne le lui demandez-vous? fis-je.
--A moi? c’est inutile: interrogez plutôt M. le vicomte, répliqua-t-elle d’un ton badin. Demandez-lui de quelle couleur sont les revers d’uniforme de la garde nationale du Quercy.
--Ils sont rouges! m’écriai-je, dans un élan de joie. Rouges!
Je me le rappelais pour avoir vu l’habit de Buton posé à terre devant la forge. Mais comment Mme de Saint-Alais le savait-elle, je n’en ai pas la moindre idée.
--Bah! dit M. Flandre, l’air mal convaincu. Et c’est pour cette raison que madame porte la cocarde?
--Non, monsieur le maire, répondit-elle (et je vis à son sourire malicieux qu’elle allait s’amuser de lui). Ce n’est pas moi qui la porte, mais bien ma fille. Si vous tenez à en savoir plus, vous n’avez qu’à l’interroger elle-même.
M. Flandre avait toute la curiosité et tout le goût du beau sexe propres à un bourgeois. Il minauda:
--Si mademoiselle voulait me faire ce plaisir extrême...
Denise était restée jusqu’alors cachée derrière sa mère, mais à ces mots elle se montra, et à contrecœur, tel un prisonnier sur la sellette, elle affronta nos regards. Mais lorsqu’elle ouvrit la bouche, ou pour mieux dire, après qu’elle eut prononcé quelques mots, je me rendis compte du changement qui s’était opéré en elle. Au lieu de ce masque blême de fatigue qu’elle offrait quelques minutes plus tôt, je lui vis le front couvert de rougeur, et les yeux brillants et noyés de larmes.
--C’est bien simple, monsieur, dit-elle à voix basse. Mon fiancé, monsieur le maire, fait partie de ce régiment.
--Voilà donc pourquoi vous portez cette cocarde? s’écria le maire, charmé.
--C’est que je l’aime, dit-elle timidement.
Et pour une seconde--ô joie!--ses yeux se posèrent sur les miens.
Je ne sais lequel de nous deux, elle ou moi, rougit alors davantage. Le sale et ignoble taudis me parut plus beau qu’un palais, je respirai avec délices son atmosphère de tabagie! Je n’eusse osé rêver ce qu’elle venait de dire, et bien moins encore ce que ses yeux me disaient, car en cet instant où ils rencontrèrent les miens, ils enflammèrent tout mon être! J’ignorai la réponse gaillarde du maire et son gros rire; et le sens de l’actualité me revint seulement lorsque Denise se recula derrière sa mère pour cacher sa rougeur, et quand je vis à sa place la marquise me regardant, un doigt sur les lèvres, et des yeux me recommandant la prudence.
La recommandation n’était pas inutile, car dans le premier feu de mon enthousiasme je ne sais ce que j’aurais pu dire. Et avec elle le maire était en meilleures mains. La petite note romanesque et sentimentale introduite dans l’histoire par l’aveu de Denise avait achevé de dissiper ses soupçons et de gagner sa sympathie. Il faisait les yeux doux à la marquise, et souriait à la jeune fille avec une galanterie paternelle. Il plaisanta sur le moine.
--C’est une erreur qu’il m’est difficile de regretter, madame, dit-il, avec une politesse balourde. Car elle m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance.
--Oh! monsieur le maire! minauda la marquise.
--Mais l’état du pays est en réalité si précaire, poursuivit-il, qu’il n’est pas sûr pour le beau sexe d’y voyager sans compagnie. Cela l’expose...
--A des rencontres pires que celle-ci, je le crains, dit Mme de Saint-Alais en lui décochant une œillade. Pauvres femmes que nous sommes! si nous n’avions rien de pis à redouter!
Et elle lui lança un nouveau regard.
--Ah! madame! fit-il, jubilant.
--Mais, hélas! nous n’avons pas d’escorte.
Le gros maire soupira; il allait, je pense, s’offrir lui-même.
Puis une idée lui vint:
--Ce monsieur, peut-être... (Et il me regarda.) Vous allez à Nîmes, monsieur le vicomte?
--Oui, dis-je. Et naturellement, si Mme Corréas...
--Oh! ce serait incommoder M. le vicomte, dit la marquise.
Et elle fit un pas qui l’écarta de moi pour la rapprocher de M. Flandre, comme s’il devait comprendre son hésitation.
--Je vous garantis que cela ne saurait être une incommodité pour personne de vous accompagner! répliqua-t-il avec emphase. Mais néanmoins, si M. le vicomte y voit une objection (et il posa la main sur son cœur), je trouverai bien quelqu’un...
--Quelqu’un? dit la marquise, d’un air espiègle.
--Moi-même! répondit le maire.
--Oh! s’écria-t-elle. En ce cas...
Mais je crus pouvoir alors m’avancer sans crainte.
--Non, non, dis-je. M. le maire me juge trop mal. Je puis vous affirmer, madame, que je serai charmé de vous être utile, et d’ailleurs nous suivons le même chemin. Si donc...
--Je vous en serai reconnaissante, répliqua la marquise avec grâce, en esquissant une révérence. C’est-à-dire, si M. le maire veut bien libérer ses pauvres prisonnières, lesquelles, il le sait maintenant, n’ont commis d’autre crime que de sympathiser avec la garde nationale.
--Je prendrai la chose sur moi, dit M. Flandre d’un air de haute importance. (Il était amené au degré voulu.) L’affaire est tout à fait claire, mais... (il fit une pause et toussota) afin d’éviter des complications, vous ferez mieux de partir de bonne heure. Quand vous serez parties j’aviserai à donner des explications. Et si vous ne voyez pas d’inconvénient à passer la nuit ici, conclut-il, en regardant autour de lui avec un peu de gêne, il me semble que...
--Nous nous en soucierons moins que tantôt, dit la marquise avec un soupir. Je suis rassurée depuis que je vous ai vu.
Et elle lui tendit une main encore blanche et potelée.
Le maire la porta à ses lèvres.
* * * * *
Quelques minutes plus tard, je traversais la place en guidant mes pas à la jaune lueur du falot de M. Flandre. Son manteau flottant au vent m’enveloppait parfois de ses plis, car le bonhomme marchait perdu dans ses réflexions et sans plus songer à ma présence. Moi-même je pouvais croire que je venais de faire un songe, tant la sale prison d’où je sortais me semblait irréelle, tant la présence des dames dans cette prison me semblait fantastique, et incroyable le rougissant aveu fait devant moi par Denise. Mais une horloge en grinçant au-dessus de ma tête sonna une heure avant minuit. Je comptai les coups: un veilleur non loin proclama, selon la vieille coutume, qu’il était onze heures et qu’il faisait beau temps. Pour achever de me persuader que je ne rêvais pas, je butai contre une pierre.
Mais s’il me fallut alors trébucher pour admettre que j’étais éveillé, que dire du lendemain matin, lorsque, dès la première aube, escortant à pied la berline depuis l’auberge jusqu’à la prison, je vis devant la sinistre porte la marquise et sa fille qui m’attendaient en grelottant. Que dire, lorsque je tins dans ma main les doigts de Denise, pour l’aider à monter en voiture, et lorsque je montai à mon tour et m’assis en face d’elle, à cette place que je savais devoir occuper durant des jours, puisque j’étais son compagnon de voyage, et que nous allions à Nîmes ensemble?
Ah! que dire, en vérité? Mais il n’existe pas de joie parfaite; il n’est pas d’heure où l’on puisse se dire entièrement heureux; et une ombre furtive de crainte assombrit ma joie, en cette matinée. Le maire assistait à notre départ, et ce fut sans doute l’expression inquiète de son visage qui donna naissance chez moi à un tel sentiment. Mais bientôt son visage disparut de la portière, et la berline se mit à rouler allégrement par les rues crépusculaires, tandis que nous nous rencognions tous les trois, dissimulés dans l’obscurité, invisibles même les uns aux autres. Toutefois il nous restait les portes à franchir, et le corps de garde; ou bien le guet pouvait nous arrêter, ou quelque citadin matinal, ou l’un quelconque de cent accidents possibles. Mon cœur battait à coups précipités.
Mais tout se passa bien. Au bout de cinq minutes nous étions au delà des portes, et nous roulions en sécurité sur la route. L’aube n’avait pas achevé de blanchir, et les arbres se silhouettaient en noir sur le ciel, quand nous traversâmes le Tarn sur le grand pont, et commençâmes à remonter la vallée de la Dourbie.
J’ai dit que nous ne pouvions nous voir. Mais tout à coup le rire de la marquise jaillit de son coin obscur.
--O Richard, ô mon roi! fredonna-t-elle.
Puis:
--Le gros fat! exclama-t-elle, et elle repartit à rire.
Je la jugeai cruelle, sinon ingrate; mais je respectai en elle la mère de Denise, et ne dis rien. Denise était en face de moi, et j’étais heureux. J’étais heureux de songer à ce qu’elle me dirait, à la façon dont elle me regarderait quand le jour serait venu, et qu’elle ne pourrait plus échapper à mes yeux; quand le jour serait venu, et que le joli visage qui déjà s’estompait dans le vaste coin de la vieille berline appartiendrait à mes regards, pour en rassasier ma vue, pour l’interroger et le déchiffrer, au cours des longues heures de ce voyage en paradis!
La lumière grandissait; je n’avais plus longtemps à attendre. Une rougeur envahissait une moitié du ciel; l’autre moitié, d’azur pâle où flottaient des nuages d’or, restait derrière nous. Encore quelques instants, et les cimes des montagnes s’illuminèrent des premiers rayons du soleil, et flottèrent très haut dans l’éther d’or. Je jetai un regard avide sur le visage de Denise, et le vis plus rougissant que l’aurore. Je rencontrai un instant son regard et le vis plus resplendissant que l’éther, puis je me détournai, craintif. J’estimai sacrilège de la regarder plus longtemps.
Soudain la marquise se mit de nouveau à rire dans son coin, et ce rire m’agaça et me donna chaud.
--Elle n’a guère la vocation religieuse, n’est-ce pas, monsieur le vicomte? dit-elle.
Je sursautai sur mes coussins. L’intonation de ces paroles, d’une gaieté ironique, cinglait comme un coup de fouet, non moi, mais la jeune fille.
--En vérité, Denise, vous vous y connaissez, reprit tranquillement Mme de Saint-Alais. J’aime, tu aimes, vous aimez, nous aimons... c’est parfait, rien n’y manque. Qui vous a donné des leçons? Est-ce M. le directeur? Ou bien...
--Madame! m’écriai-je.
Bien que la jeune fille eût rabattu sur son visage la cape de sa mantille, je me figurais sans peine sa confusion.
Mais sa mère fut inexorable.