Part 16
--Pourquoi pas? répondit-il avec tristesse. Dieu sait combien il reste peu de foi. La chose n’est que trop possible. Je la vois venir. Notre témoignage à nous qui croyons est d’autant plus nécessaire.
Je ne compris pas bien sur le moment ce qu’il voulait dire ou à quoi il faisait allusion; mais je vis que sa conscience scrupuleuse se tourmentait à l’idée qu’il avait hâté la catastrophe; et je me sentis mal à l’aise quand il n’apparut pas le lendemain à l’heure ordinaire de sa visite. Il vint le jour suivant; mais il était abattu et morose, et lors de son départ il prit congé de moi avec une douceur si navrée que je fus tenté de le rappeler. Le lendemain il ne vint de nouveau pas; ni le jour d’après. Alors j’envoyai chez lui, mais trop tard: mon messager s’entendit répondre par la vieille gouvernante qu’il était parti de chez lui brusquement, après s’être entendu avec un curé du voisinage pour se faire remplacer par lui durant un mois.
J’étais alors en état de sortir un peu, et je fis la route à pied jusqu’à sa maisonnette. Je n’y appris rien de plus, si ce n’est qu’un père capucin avait été son hôte pendant deux nuits, et que M. le curé était parti pour Cahors mécontent et préoccupé. Les villageois que je rencontrai en chemin me saluèrent avec respect, et même avec sympathie: c’était la première fois que je réapparaissais dans le hameau; mais l’ombre de suspicion que j’avais remarquée sur leurs visages des mois auparavant s’était accentuée depuis lors. Ils perdaient la notion exacte des distances, comme de nos droits respectifs; et timides devant moi et doutant d’eux-mêmes, ils étaient bien aises de me voir m’éloigner.
Devant le portail de l’avenue je rencontrai un homme que je connaissais; un marchand de vin d’Aulnoy. Je m’arrêtai pour lui demander si la famille était au château.
Il me regarda tout surpris.
--Non, monsieur le vicomte, dit-il. Ils ont quitté le pays depuis plusieurs semaines... après que le roi s’est laissé persuader d’aller à Paris.
--Et M. le baron?
--Lui aussi.
--Ils sont partis pour Paris?
L’homme, un honnête bourgeois, me fit un clin d’œil.
--J’ai dans l’idée que non, monsieur. Vous devez le savoir mieux que moi, monsieur le vicomte; mais si je disais Turin, je pense que je ne me tromperais pas de beaucoup.
--J’ai été malade, expliquai-je. Et je ne suis au courant de rien.
--Votre place serait plutôt à Cahors, répondit-il avec une bienveillante rudesse. Les nobles sont là pour la plupart, ceux qui ne sont pas partis au delà. Par le temps qui court, la ville est plus sûre que la campagne. Ah! si mon père vivait encore...
Il compléta sa phrase inachevée par un haussement des sourcils et des épaules, me salua, et s’éloigna. Il était visible, en dépit de sa surprise, que la révolution lui était agréable, bien qu’il dissimulât sa joie, par politesse.
J’éprouvai un sentiment de solitude et de tristesse en rentrant au château. Dépouillés du voile de verdure qui adoucissait leurs lignes, en été, la grande bâtisse de pierre, avec la tour seigneuriale, la poivrière et le pigeonnier, se découpaient crûment au fond de l’avenue; ils semblaient en quelque façon mystérieuse partager ma solitude et m’entretenir des mauvais jours qui étaient notre lot commun. En perdant l’abbé Benoît, je perdais mon unique compagnie, et cela juste au moment où le besoin de société et le désir d’une vie plus active s’éveillaient en moi, avec le retour de mes forces. Comme je faisais cette réflexion mélancolique, j’eus l’agréable surprise de voir, en m’approchant de la porte, un cheval attaché à l’anneau voisin de celle-ci. La selle était munie de fontes, et il y avait de la boue sur le harnais.
Je trouvai André dans la salle, mais à mon étonnement, au lieu de m’informer du nom du visiteur, il continua d’épousseter une table, sans se retourner vers moi.
--Qui est ici? demandai-je d’un ton acerbe.
--Personne, répondit-il.
--Personne? Alors à qui est ce cheval?
--C’est celui du forgeron, monsieur.
--Comment? de Buton?
--Hé oui, de Buton! C’est une nouveauté que de l’attacher à la porte d’honneur, ajouta-t-il, ironiquement.
--Mais que fait-il? Où est-il?
--Il est là où il doit être, c’est-à-dire aux écuries, répliqua le vieux valet, d’un air revêche. Je dois dire que c’est le premier travail honnête qu’il ait accompli depuis longtemps.
--Il ferre des chevaux?
--Que ferait-il d’autre? Monsieur aurait-il l’intention de l’inviter à dîner avec lui?
Sans m’arrêter à cette impertinence, je me dirigeai vers les écuries. J’entendis le râle du soufflet; et en tournant le coin du bâtiment je tombai sur Buton au travail avec deux de ses aides. Le maréchal avait mis bas son habit, et ceint du vaste tablier de cuir, avec ses bras nus et noircis, il ressemblait au Buton d’il y avait six mois. Mais sur le devant de la forge se trouvaient des vêtements pliés avec soin en un petit tas: un habit bleu à revers rouges, un long gilet bleu, surmontés d’un chapeau à large cocarde tricolore. Quand il laissa retomber le pied du cheval dont il s’occupait, il se redressa pour me saluer, et me regarda d’un nouvel air, où il entrait de l’humilité et du défi.
--Est-il possible? dis-je, le persiflant. C’est trop d’honneur, monsieur le capitaine! Être ferré par un membre du Comité!
--Monsieur le vicomte a-t-il quelque chose à me reprocher? dit-il, en rougissant sous son hâle.
--Moi? Pas du tout. Je suis seulement accablé sous l’honneur que vous me faites.
--Je suis venu ici une fois par mois pour ferrer, reprit-il avec obstination. Monsieur a-t-il à se plaindre que ses chevaux ont souffert?
--Non. Mais...
--Le château de monsieur le vicomte a-t-il souffert? Lui a-t-on brûlé une seule gerbe de blé, pris un poulain dans ses prairies, ou un œuf dans son poulailler?
--Non, dis-je.
Buton hocha la tête gravement.
--Puisque donc monsieur n’a rien à me reprocher, reprit-il, monsieur voudra bien me laisser finir mon ouvrage. Ensuite, je lui ferai part du message que j’ai à lui transmettre. Mais c’est confidentiel, et la forge...
--Ne vaut rien pour les secrets, même ceux du forgeron, répliquai-je, en lui lançant par-dessus l’épaule ce trait du Parthe. Eh bien! venez me rejoindre sur la terrasse quand vous aurez fini.
Il arriva une heure plus tard, l’air fortement empêtré dans ses beaux habits, et l’épée--Dieu me pardonne!--oui, l’épée au côté. Le fameux secret me fut bientôt révélé: il était porteur d’un brevet me nommant lieutenant-colonel de la garde nationale de la province.
--Ce brevet vous a été conféré sur ma demande, dit-il, avec une fierté maladroite. Il y en avait plusieurs, monsieur le vicomte, qui estimaient que vous ne vous étiez pas trop bien conduit dans l’affaire de l’émeute, mais je les ai vite remis à leur place. En outre j’ai déclaré: «Sans lieutenant-colonel, pas de capitaine!» Et ils ne peuvent se passer de moi. C’est moi qui maintiens le calme par ici.
Quelle situation! En vérité je ne sais si je la trouvai d’abord plus ridicule ou plus humiliante! Six mois plus tôt, j’aurais déchiré cette feuille dans un accès de rage et lui en jetant les morceaux à la figure, l’aurais chassé loin de ma présence à coups de canne. Mais il s’était passé beaucoup de choses depuis lors; et je sus même résister à la tentation de donner libre cours aux éclats de rire d’une sombre gaieté. Je la refoulai d’un effort dicté en partie par la prudence, en partie par un mobile plus noble: le souvenir du fruste attachement que cet homme m’avait témoigné dans les pires circonstances. Je le remerciai donc, tout en me contenant à grand’peine, et lui dis que j’en écrirais au Comité.
Il ne s’en allait toujours pas, se dandinant d’un de ses grands pieds sur l’autre; et j’attendais avec une politesse railleuse qu’il débitât son affaire. Enfin il grommela:
--Il y a encore une chose que je voulais vous dire, monsieur le vicomte. C’est que M. le curé a quitté Saux.
--Et alors?
--Oh! c’est un brave homme, ou plutôt c’en était un, poursuivit-il à contre-cœur. Mais il va se jeter dans un guêpier, et vous feriez bien de l’en avertir.
--Comment? dis-je. Savez-vous où il est?
--Je le devine. Il est là où il y en a d’autres aussi, et où il y aura bientôt du grabuge. Ce n’est pas pour rien qu’on voit ces pères capucins courir le pays. Quand ces corbeaux retourneront chez eux, il y aura du grabuge. Et je ne veux pas qu’il y soit mêlé.
Le ton du forgeron était devenu sauvage et menaçant.
--Je n’ai pas la moindre idée du lieu où il se trouve, dis-je froidement. Ni de ce que vous voulez dire.
--Il est allé à Nîmes, répondit-il.
--A Nîmes? m’écriai-je, stupéfait. Comment le savez-vous? Vous êtes mieux renseigné que moi.
--Je le sais, répondit-il. Et je sais aussi ce qui se brasse là-bas. Et beaucoup d’autres sont au courant. Mais cette fois les Saint-Alais et leurs séides, monsieur le vicomte,--oui, ils y sont bien tous,--ne nous échapperont pas. Nous leur casserons la tête. Oui, monsieur le vicomte, ne vous y trompez pas, reprit-il, en fixant sur moi des prunelles enflammées par la méfiance et la colère, n’allez pas vous fourrer dans cette manigance! Nous sommes le peuple! Oui, le peuple! Et malheur à tous ceux qui se trouvent sur notre chemin.
--Allez, dis-je. J’en ai entendu assez. Retirez-vous.
Il me regarda un instant comme prêt à répliquer. Mais les vieilles habitudes l’emportèrent, et sur un mot d’adieu bourru il s’éloigna en faisant le tour de la maison. Une minute plus tard j’entendis le trot de son cheval qui descendait l’avenue.
Je lui avais moi-même coupé la parole; et néanmoins à peine était-il parti que j’aurais voulu le rappeler, afin de lui en demander davantage. Les Saint-Alais à Nîmes? L’abbé Benoît à Nîmes? Et un complot se brassant là-bas, auquel tous prenaient part? Tout à coup cette nouvelle m’ouvrit pour ainsi dire une échappée sur le monde extérieur, et en y regardant je cessai de me sentir claustré dans la solitude de la campagne, loin de toute compagnie. La grande cité du Midi, blanche et poussiéreuse, m’apparaissait; je voyais les troubles s’y élever, et au milieu de ces troubles, me regardant avec tristesse, Denise de Saint-Alais.
L’abbé Benoît était parti là-bas. Pourquoi n’irais-je pas?
Je me promenais de long en large, dans un grand trouble d’esprit. Plus je considérais cette idée, plus elle me séduisait; plus je songeais à la morne inaction où j’étais condamné à croupir chez moi, faute de consentir à fraterniser avec Buton et sa clique, plus j’étais séduit par le désir du départ.
Et après tout pourquoi pas? Pourquoi n’irais-je pas?
J’avais en poche mon brevet, aux termes duquel j’étais non seulement nommé de la garde nationale, mais désigné comme ci-devant, «président du Comité de Salut public de la généralité de Quercy». En me tenant lieu de papiers et de passeport, ce document me faciliterait le voyage. Ma longue maladie était un prétexte tout trouvé pour justifier un changement d’air, et expliquer mon absence de chez moi. J’avais au château plus d’argent qu’il ne m’en fallait. En un mot, je ne rencontrerais aucune difficulté, ni rien qui m’empêchât, si je me résolvais au départ. Je pouvais suivre ma fantaisie.
Mon choix fut bientôt fait. Le lendemain je montai à cheval pour la première fois, trottai deux tiers de lieue sur la route, et rentrai chez moi harassé.
Les jours suivants je poussai jusqu’à Saint-Alais, où je vis les ruines du château, et m’en revins. Cette fois j’étais moins fatigué.
Le lendemain dimanche, je me reposai; et le lundi j’allai jusqu’à mi-chemin de Cahors, et retour. Ce soir-là, je nettoyai mes pistolets, et sous ma direction, Gilles fit mes valises. Je pris deux habits simples, l’un à mettre sur moi, et l’autre de rechange, plus un chapeau orné d’une petite rosette tricolore. Le matin suivant, 6 mars, je me mis en route; et me séparant d’André à la sortie du village, tournai bride vers Figeac. La sensation d’être libre et d’échapper aux difficultés et aux embarras, avec l’espoir de ce que j’allais trouver, me firent passer une première heure exquise, et ne cessèrent de me soutenir jusqu’à l’heure où le soleil de mars disparut et fut remplacé par cette obscurité glacée du soir, qui dans un endroit inconnu et nouveau est toujours sombre et mélancolique.
CHAPITRE XV
A MILLAU
Je rencontrai bon nombre de singularités au cours de ce voyage. Telles, par exemple, de voir dans les champs des paysans armés; d’arriver dans chaque village sur des hommes à l’exercice; d’entrer dans les auberges pour y trouver une douzaine de rustres attablés devant des verres de vin, parfois même devant un encrier, et que l’on m’apprenait s’intituler un Comité. Mais vers le soir du troisième jour, je vis quelque chose de plus singulier que tout cela. Je commençais à remonter la vallée du Tarn qui, à Millau, s’enfonce dans les Cévennes; le vent soufflait du nord, le ciel était couvert, le paysage grisâtre et nu; à une lieue devant moi la montagne dressait son massif morne et bleuâtre. Soudain, comme je marchais fatigué à côté de mon cheval, j’ouïs un chœur de voix qui chantaient. Je regardai autour de moi. Le son, clair et doux comme une musique surnaturelle, semblait sortir de terre juste à mes pieds.
Quelques pas plus loin, j’eus la clef du mystère. Je me trouvai sur le bord d’un petit creux de terrain, et vis devant moi les toits d’un hameau, et en deçà de celui-ci une réunion d’une centaine d’individus, hommes et femmes. Ils dansaient et chantaient alentour d’un grand arbre dépouillé de ses feuilles mais tout pavoisé; quelques vieillards étaient assis contre son tronc, à l’intérieur du cercle, et n’eussent été le froid et le paysage d’hiver, j’aurais pu me croire à la fête du Mai.
Mon apparition fit tout d’abord cesser les chants; puis deux des vieux paysans traversèrent le cercle et vinrent à moi, en se tenant par la main.
--Honneur à Vlais et Giron! cria l’un.
--Honneur à Giron et Vlais! cria l’autre.
Et sans me laisser le temps de répliquer, tous deux ajoutèrent:
--Vous arrivez en un jour de bonheur!
Je ne pus m’empêcher de sourire.
--J’en suis fort aise, dis-je. Mais permettez-moi de vous demander le motif de cette réunion.
--Les communes de Giron et Vlais, de Vlais et Giron, répondirent-ils, mêlant leurs voix, ne font plus aujourd’hui qu’une seule. Aujourd’hui, citoyen, les anciennes limites disparaissent, les vieilles rivalités meurent. Le noble cœur de Giron, le noble cœur de Vlais, battent à l’unisson.
J’eus peine à ne pas rire de leur naïveté; par bonheur, à ce moment, les chants et les danses reprirent alentour de l’arbre, et cette ronde, même par ce temps, avait quelque chose de gracieux, qui rappelait une fête de Watteau. Je félicitai les deux paysans.
--Mais, citoyen, ceci n’est rien, répliqua le premier avec une parfaite gravité. Ce ne sont pas seulement les limites des communes qui disparaissent; celles des provinces sont également une chose du passé. A Valence, au delà des montagnes, les deux rives du Rhône se sont tendu la main et juré une amitié éternelle. Désormais tous les Français sont frères; tous les Français sont de toutes les provinces.
--Voilà une idée superbe! fis-je.
--Aucun fils de la France ne versera jamais plus le sang français! continua-t-il.
--Ainsi soit-il.
--Catholiques et protestants, protestants et catholiques vivront en paix! Il n’y aura plus de procès. Le blé circulera librement, sans entrave de péages ou de taxes. Tous seront libres, citoyen. Tous seront riches.
Ils continuèrent sur le même ton de simplicité ingénue et avec la même confiance naïve; mais mon attention dévia, attirée qu’elle fut par un homme assis au pied de l’arbre, entre les paysans, mais qui me parut être d’une classe différente. Grand et mince, avec de longs cheveux noirs et des traits sévères et durs, il n’y avait rien dans son aspect extérieur pour le différencier de ceux qui l’entouraient. Son habillement, un grossier costume de chasse, était vieux et rapiécé; les éperons de ses bottes brunes et boueuses étaient rouillés et tordus. Mais son port avait une aisance qui manquait aux autres; et je lus un paisible mépris dans le regard qu’il promenait sur la ronde rustique.
Je ne remarquai pas qu’il s’aperçût de mon attention, mais je n’avais pas fait cent pas sur le chemin, après avoir pris congé des deux maires, que j’entendis un pas, et me retournant, vis l’étranger qui me suivait. Il me fit signe, et je m’arrêtai pour lui laisser le temps de me rejoindre.
--Vous allez à Millau? dit-il, sans préambule et avec un fort accent du pays, mais du ton de celui qui parle à un égal.
--Oui, monsieur, dis-je. Mais je doute d’y arriver ce soir.
--J’y vais également, répondit-il. Mon cheval est resté au village.
Et sans rien ajouter il marcha à côté de moi jusqu’à ce que nous fûmes au hameau. Arrivé là--l’endroit était désert--il tira d’une écurie une piètre jument, et se mit en selle. Je le regardai faire en silence.
--Que pensez-vous de cette bêtise? dit-il tout à coup, quand nous eûmes repris notre route.
--Je crains qu’ils ne se fassent des illusions, répliquai-je en me tenant sur mes gardes.
Il eut un gros rire plein de mépris.
--Ils se figurent que l’âge d’or est arrivé, dit-il. Et dans un mois ils verront leurs granges brûlées et eux-mêmes égorgés.
--Je souhaite que non, dis-je.
--Oh! moi aussi, répliqua-t-il d’un air cynique. Je souhaite bien que non, comme de juste. Mais dans ce cas même, _Vive la Nation! Vive la Révolution!_
--Hé quoi, si tels en doivent être les fruits? demandai-je.
--Et pourquoi pas? reprit-il, en fixant sur moi ses yeux sombres. C’est chacun pour soi, et l’ancien ordre de choses n’a pas tant fait pour moi que je doive craindre d’essayer le nouveau. Il me laissait à crever la faim sur un vieux donjon, auprès d’un vieux colombier, entre quatre murs de pierre nue, avec un vieux pot noirci en fait de vaisselle plate! Et cela tandis que des femmes et des traitants, des muguets parfumés et des abbés fainéants paradent devant le roi! Et pourquoi? Parce que je suis resté, monsieur, ce que la moitié de la nation était autrefois.
--Vous êtes protestant? hasardai-je.
--Oui, monsieur, et gentilhomme pauvre, répondit-il avec amertume. Le baron de Géol, à votre service.
En retour de sa politesse je lui donnai mon nom.
--Vous portez les trois couleurs, dit-il; et pourtant vous me jugez excessif? Je répondrai à cela que c’est très joli pour vous, mais que nous sommes des gens différents. Vous êtes sans doute père de famille, monsieur le vicomte, avec femme...
--Pas le moins du monde, monsieur le baron.
--Alors, une mère, une sœur...
--Non, dis-je en souriant. Je n’ai ni l’une ni l’autre. Je suis absolument seul au monde.
--Vous avez du moins un toit, persista-t-il, de la fortune, des amis, un emploi, ou l’espoir d’en avoir un?
--Oui, dis-je, c’est exact.
--Tandis que moi... moi, reprit-il, d’une voix que sa surexcitation rendait gutturale, je n’ai rien de tout cela. Je ne puis entrer dans l’armée: je suis protestant! Je me vois exclu des fonctions de l’État: je suis protestant! Je ne puis être avocat ni juge: je suis protestant! Les écoles royales me sont fermées: je suis protestant! Je ne puis témoigner en justice: je suis protestant! Je... aux yeux de la loi, je n’existe pas! Moi, moi, monsieur, continua-t-il plus posément et d’un accent non dénué de noblesse, alors que mes ancêtres ont figuré devant les rois, alors que le grand-père de mon grand-père a sauvé la vie de Henry IV, devant Coutras, je n’existe pas!
--Mais maintenant? dis-je, ému par son ton d’emportement.
--Ah oui, maintenant, répondit-il d’un air sombre, cela ne sera plus pareil. Maintenant cela va être tout autre, si toutefois ces noirs corbeaux de prêtres ne font pas rétrograder à nouveau la marche du progrès. C’est pour cela que je me suis mis en route.
--Vous allez à Millau?
--J’habite près de Millau, répondit-il. Et j’ai été absent de chez moi. Mais ce n’est pas chez moi que je retourne à cette heure. Je vais plus loin, à Nîmes.
--A Nîmes? fis-je, avec étonnement.
--Oui, reprit-il, à Nîmes.
Et il me jeta du coin de l’œil un regard presque menaçant, et n’ajouta plus rien. Le soir tombait; la vallée du Tarn, que suivait notre route, bien que fertile et agréable à voir en été, offrait en cette saison, et dans le crépuscule, un aspect farouche et désolé. A droite et à gauche, les montagnes nous dominaient; et lorsque la route se rapprochait de la rivière, le bruissement de l’eau torrentueuse et tournoyant au-dessous de nous parmi les rochers, aggravait la mélancolie du paysage. Je frissonnai. L’incertitude de mon but, l’incertitude de tout, le sombre silence de mon compagnon, m’oppressaient. Je fus bien aise quand il sortit de sa rêverie, et me montra les lumières de Millau éparpillées dans une petite plaine que font les montagnes en s’écartant de la rivière.
--Vous allez sans doute à l’auberge? dit-il, comme nous arrivions dans les faubourgs. Demain, si vous allez à Nîmes, voulez-vous... Mais vous préférez peut-être voyager seul?
--Loin de là, répondis-je.
--Eh bien! je partirai de la porte de l’est, vers huit heures, répliqua-t-il d’un air bourru. Bonne nuit, monsieur.
Je lui rendis son souhait, et le quittai pour entrer dans la ville. Je passai par des rues étroites et laides, sous des voûtes sombres et des lanternes suspendues, qui grinçaient et se balançaient au vent, et faisaient de vains efforts pour dissiper la lugubre obscurité. Bien que la nuit fût complète, les gens circulaient activement, ou se tenaient sur le pas des portes; ce bourg, après la solitude que je venais de traverser, prenait des airs de grande ville. Je m’aperçus bientôt qu’une petite troupe suivait mon cheval. Avant que j’eusse atteint l’auberge, qui se trouvait sur une place à peine éclairée, cette troupe était devenue une foule, et menaçait de se refermer sur moi: l’individu qui marchait le plus près de moi examinait attentivement mes traits, tandis que d’autres, plus éloignés, s’adressant à leurs voisins ou à des personnages entrevus aux fenêtres des rez-de-chaussée, criaient que c’était _lui_!
Je trouvai la chose assez alarmante. Mes suiveurs ne me molestaient toujours pas; mais quand je m’arrêtai ils s’arrêtèrent aussi, et je fus forcé de descendre de cheval presque dans leurs bras.
--Est-ce ici l’auberge? demandai-je aux plus proches, tout en m’efforçant de faire bonne contenance.
--Oui, oui, crièrent-ils d’une seule voix, c’est ici l’auberge!
--Mon cheval...
--On prendra soin du cheval. Entrez seulement! entrez!
Je n’avais guère de choix, tant ils me serraient de près. Avec une insouciance affectée, j’obéis, comptant qu’ils ne me suivraient pas, et qu’à l’intérieur on m’apprendrait la raison de leur conduite. Mais j’eus à peine le dos tourné qu’ils entrèrent pêle-mêle derrière et autour de moi, et me soulevant presque de terre, me poussèrent bon gré mal gré dans l’étroit couloir de la maison. Je voulus résister, protester; mais les plus avancés étouffèrent ma voix en appelant à grands cris:
--M. Flandre! M. Flandre!
Par bonheur, celui auquel ils s’adressaient n’était pas loin. Une porte vers laquelle on me poussait s’ouvrit, et il apparut. C’était un homme d’une obésité monstrueuse, avec une figure à l’avenant. Il nous examina tout d’abord, ahuri par cette invasion. Puis avec colère, il demanda de quoi il s’agissait.
--Ventrebleu! s’écria-t-il. Est-ce ici ma maison ou la vôtre, sacripants? Qui est cet individu?
--Le capucin! le capucin! crièrent une dizaine de voix.
--Ho! ho! répliqua-t-il, avant que j’eusse le temps de parler. Apportez de la lumière!
Deux ou trois femmes aux bras nus, que le bruit avait attirées sur le seuil de la cuisine, s’approchèrent avec des chandelles, et les élevant au-dessus de leurs têtes, m’examinèrent avec curiosité.
--Ho! ho! reprit-il. Est-ce là le capucin? Vous l’avez donc attrapé?