Part 15
Mais cette hypothèse était trop extravagante pour me retenir plus de quelques secondes; et avec un ahan je me jetai dans la presse, et m’attachai de toutes mes forces à la traverser pour gagner l’espace libre, sans savoir toutefois ce que je ferais une fois arrivé là, ni en quoi ma présence pouvait être utile. Mais à peine avais-je fait un mouvement, que je me sentis empoigner par le bras, et quelqu’un, s’accrochant à moi avec ténacité, me tira en arrière. Je me retournai, prêt à répondre à cette violence par des coups, car j’étais hors de moi; mais à la vue de l’abbé Benoît je laissai retomber ma main, pour saisir la sienne avec une exclamation joyeuse, et il m’entraîna hors de la presse.
Son visage pâli était morne et consterné; mais le hasard merveilleux qui me l’avait fait rencontrer me rendit de l’espoir.
--Vous pouvez faire quelque chose! lui criai-je à l’oreille, tout en lui étreignant la main avec vigueur. Le Comité refuse d’agir, et ceci est un crime. Un crime, mon cher! Le voyez-vous bien?
--Qu’y puis-je? gémit-il.
Et il leva l’autre bras au ciel dans un geste de désespoir.
--Parlez-leur.
--Leur parler? répondit-il. Est-ce que des chiens enragés s’arrêtent quand on leur parle? Est-ce que des chiens enragés écoutent? Comment voulez-vous agir sur eux? D’où voulez-vous leur parler? C’est impossible, monsieur. Ils tueraient aujourd’hui père et mère, s’ils rencontraient ceux-ci entre eux et leur vengeance.
--Alors que voulez-vous donc faire? m’écriai-je avec emportement. Que voulez-vous faire?
Il hocha la tête; et je compris qu’il ne voulait rien, qu’il ne pouvait rien. A cette vue, tout mon être se révolta.
--Vous le devez! Il le faut! m’écriai-je âprement. Vous avez provoqué le diable, il vous faut l’apaiser! Est-ce donc là ces libertés dont vous nous entreteniez? Est-ce là le peuple en faveur de qui vous plaidiez? Répondez, répondez-moi, qu’allez-vous faire?
Et je le secouais furieusement.
Il se mit la main sur le visage.
--Que Dieu nous pardonne! fit-il. Que Dieu nous aide!
Je le regardai, pour la première et unique fois de mon existence, avec mépris, avec rage.
--Que Dieu vous aide? exclamai-je, hors de moi. Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes! C’est vous qui avez amené ceci! Vous, oui vous! Vous avez prêché ceci! A vous maintenant de le réparer!
Il restait muet, tout tremblant. La passion qui m’animait en présence de la férocité populaire ne le soutenait pas, et le courage lui manquait.
--Allons, réparez-le! répétais-je avec fureur.
--Je ne puis arriver à eux, balbutia-t-il.
--En ce cas, je vais vous ouvrir le chemin! répliquai-je, impitoyable. Suivez-moi! Entendez-vous ce tumulte? Eh bien! nous allons y jouer un rôle.
Une douzaine de coups de feu venaient de partir, presque en une salve. Nous ne pûmes voir leur résultat, ni ce qui se passait; mais le fauve mugissement de la populace m’enivrait. Je criai à l’abbé de me suivre, et me précipitai dans la cohue.
De nouveau il me saisit et m’arrêta, s’agrippant à moi avec un entêtement irréductible.
--Si vous tenez à y aller, allez-y par les maisons! Passez par les maisons d’en face! me chuchotait-il à l’oreille.
Il me restait assez de raison, quand il l’eut redit deux fois, pour le comprendre et lui obéir. Je me laissai mener par lui. Sitôt hors de la presse, nous nous élançâmes dans une venelle qui longeait le derrière des maisons opposées à l’hôtel de Saint-Alais. Nous n’étions pas les premiers à passer par là: la même idée était déjà venue à quelques-uns d’entre les plus actifs séditieux, qui avaient ainsi gagné les fenêtres d’où ils tiraient. Nous trouvâmes donc ouvertes les portes de plusieurs maisons, d’où nous arrivaient les cris et les blasphèmes de ceux qui en avaient pris possession. Mais nous n’allâmes pas loin. J’avisai la première porte venue, et dépassant vite un groupe terrifié de femmes et d’enfants--les probables occupants de la maison--qui se pressaient alentour, je pénétrai et me dirigeai tout droit vers la porte de la rue.
Deux ou trois hommes de mauvaise mine, au visage noirci de poudre, tiraient par une fenêtre du rez-de-chaussée. Comme je passais, l’un d’eux se retourna et me vit. Avec un blasphème, il me cria de m’arrêter, me prévenant que si je me montrais au dehors, les aristocrates me tireraient dessus. Mais dans ma surexcitation je ne l’écoutai pas; j’ouvris la porte, et une seconde plus tard je me trouvais sur la rue, seul dans l’espace libre et ensoleillé. J’avais de chaque côté, à cinquante pas, les rangs serrés de la foule; devant moi se dressait, morne et blanche, la façade de l’hôtel de Saint-Alais. A mon apparition, il s’en échappa un petit flocon de fumée avec un coup de mousquet.
Étonnée de me voir là seul et arrêté, la foule se tut, et je levai la main. Un coup de feu partit au-dessus de ma tête, puis un second; et un éclat de bois s’arracha des volets verts à la maison d’en face. Puis une voix dans la foule cria de cesser le feu; et pour un moment tout fut silencieux. Je restai au milieu de la touffeur ardente et sans un souffle, la main levée. C’était l’occasion pour moi, et je l’avais obtenue par miracle; mais je fus d’abord muet, incapable de trouver mes mots.
Enfin, comme il naissait dans la foule un murmure confus, je parlai.
--Gens de Cahors! m’écriai-je. Au nom des trois couleurs, arrêtez!
Et, vibrant d’émotion, comme inspiré, tout à coup je m’avançai à pas lents vers la maison assiégée, puis, sous les yeux de tous, je détachai la cocarde de mon revers et la suspendis au heurtoir de la porte. Ensuite je me retournai.
--Je prends possession, criai-je de toutes mes forces, pour être entendu de tous; je prends possession de cette maison et de tout ce qu’elle renferme, au nom des trois couleurs, de la Nation et du Comité de Cahors. Ceux qui s’y trouvent passeront en jugement, et justice sera faite. Quant à vous, je vous requiers de partir, et de retourner chez vous en paix. Le Comité...
Je n’allai pas plus loin. Sur ce mot une balle siffla à mon oreille et fit sauter le plâtre du mur. Alors, comme si ce bruit avait déchaîné toutes les fureurs populaires, des rugissements d’indignation retentirent. On me sifflait, on m’injuriait, on hurlait: «A la lanterne!» et: «A bas le traître!» En un instant, comme si d’invisibles écluses avaient cédé, la foule de chaque côté se précipita tout à coup en avant, et roula vers la porte en une masse compacte, où je me vis aussitôt englouti.
Je m’attendais à être mis en pièces; mais au lieu de cela je fus simplement bourré de coups, et rejeté de côté. On m’oublia, et tout aussitôt je me perdis dans les remous tournoyants de la masse d’individus qui se jetaient pêle-mêle sur la porte, retombaient les uns sur les autres, et se blessaient réciproquement, dans la furie de leur attaque. Les blessés de tantôt étaient foulés aux pieds, mais personne ne s’arrêtait à leurs appels. Par deux fois, un coup de feu partit de la maison, et chaque coup fut efficace; mais la presse aux abords de la porte était si grande, et la furie des assaillants si aveugle, que les gens atteints s’effondraient sans qu’on s’en aperçût, et périssaient écrasés sous les talons de leurs complices.
Rejeté contre les balustrades de fer du perron, je m’y cramponnais, et protégé de la poussée par un pilier, je réussis non sans difficulté à me maintenir en place. Mais il m’était impossible de bouger; je dus rester là tandis que la foule déferlait autour de moi, et, dans un vertige d’horreur, j’y attendis le dénouement. Il se produisit enfin. Les panneaux de la porte, fendus et disloqués, s’abattirent. Les plus avancés des assaillants bondirent vers la brèche. Toutefois l’encadrement, retenu par un gond, résistait encore, et les empêchait d’entrer. A la longue, cet obstacle céda sous leurs coups, et la porte s’abattit avec fracas. Je me jetai dans le torrent, et j’eus le bonheur d’être porté dans l’hôtel parmi les premiers, sans tomber, comme il arriva à plusieurs.
Mon intention était de devancer les autres, et ainsi, gagnant l’étage avant eux, je combattrais au moins pour Denise, si je ne pouvais la sauver. Car j’avais pris la contagion populaire, et le sang me bouillait. Personne de la foule n’était plus que moi disposé à tuer. Je luttai donc de vitesse avec les autres; mais quand j’arrivai au pied de l’escalier je vis, comme eux, un obstacle qui nous arrêta tous.
C’était M. de Gontaut, qui en cette heure suprême de danger, se haussait au-dessus de lui-même. Il se tenait sur les marches, seul, et regardait de haut les envahisseurs, en souriant. Toute trace de décrépitude et de frivolité avait disparu de son visage qui reflétait uniquement la valeur de sa caste. Il voyait son monde chanceler, la lie et la canaille prêtes à le submerger, tout ce qui avait fait sa joie et sa raison de vivre prêt à disparaître; il voyait la mort qui l’attendait, sept marches plus bas, et il souriait. Sa fine épée suspendue au poignet, il tapotait sa tabatière en nous regardant de haut; non plus bavard, volage, et--avec ses histoires de futiles intrigues et sa foi épicurienne--quasi méprisable; mais fier et assuré, avec des yeux rayonnants de défi.
--Ah, ah! chiens! dit-il, vous voulez mériter la potence?
Durant quelques secondes personne ne bougea. La présence du vieux gentilhomme et son intrépidité en imposaient aux plus vils; et ils restaient béants, domptés par son regard. Puis il remua. D’un geste posé, comme on salue avant un duel, il leva la garde de son épée, dont il nous présenta la pointe.
--Allons, dit-il, d’un ton plein de mépris amer, ne vous gênez pas. Qui de vous tient à précéder les autres en enfer? Car j’en veux dépêcher un.
Le charme était rompu. Avec un hurlement, une douzaine de gredins escaladèrent les marches. Je vis l’acier clair flamboyer une fois, deux fois; et l’un d’eux retomba en arrière et roula sous les pieds de ses collègues. Puis une énorme barre de fer se leva et retomba sur le visage souriant, et le vieux gentilhomme s’affaissa sans un cri ni une plainte, sous une tempête de coups qui le réduisirent aussitôt à l’état de cadavre.
Ce fut l’affaire d’un instant, et je ne pus intervenir. L’instant d’après une vingtaine d’hommes s’élancèrent par-dessus son corps et dans l’escalier, avec d’effroyables hurlements. Je les rejoignis. A droite et à gauche étaient des portes fermées, décorées de peintures à la Watteau. Elles furent enfoncées en un clin d’œil, et la horde sauvage envahit les appartements somptueux, balayant tout sur son passage, renversant et fracassant avec fureur vases, statues, cristaux, miniatures. Avec des clameurs de triomphe, ils emplirent ce salon qui ne connaissait depuis des générations que les grâces et le charme de la vie; et leurs sabots martelèrent les parquets cirés depuis si longtemps caressés par les traînes des jolies femmes. Tout ce dont ils ignoraient l’usage était arraché et jeté à bas; en un moment les grands miroirs de Venise furent en pièces, les tableaux crevés et lacérés, les livres lancés par les fenêtres.
Je n’eus de ce spectacle qu’un bref aperçu en m’arrêtant sur le palier. Mais j’en vis assez pour me convaincre que les fugitifs n’étaient pas dans ces pièces-là, et je me précipitai dans l’escalier, vers l’étage supérieur. Malgré la brièveté de ma halte, d’autres m’y avaient précédé. En débouchant sur le palier, je me trouvai devant trois individus qui écoutaient à une porte. En me voyant l’un d’eux se dressa.
--Ils sont ici! cria-t-il. Il y a une voix de femme! Arrière!
Et levant une pince de fer il s’apprêtait à enfoncer la porte.
--Halte! m’écriai-je, d’un ton si impérieux qu’il abaissa son outil. Halte! Au nom du Comité, je vous ordonne de laisser cette porte. Le reste de la maison est à vous. Pillez-le à votre aise.
Les hommes me dévisageaient.
--Sacré tonnerre! lança l’un d’eux. Qui donc es-tu, toi?
--Je suis le Comité! répondis-je.
Il m’invectiva, le poing levé.
--Décampez! criai-je avec fureur, sinon je vous fais pendre!
--Hou! hou! L’aristocrate! répliqua-t-il.
Et élevant la voix:
--Par ici, les copains! par ici! Un aristocrate! un aristocrate! hurla-t-il.
A ces mots une vingtaine de ses pareils surgirent de l’escalier. Je me vis tout aussitôt entouré de faces patibulaires et d’yeux menaçants, d’êtres hideux vomis par les sentines de la ville. Une seconde de plus et ils allaient m’empoigner; mais avec la rage du désespoir je m’élançai sur l’homme à la pince, et la lui arrachant à l’improviste, en un clin d’œil je l’abattis à mes pieds.
Mais en même temps je perdis l’équilibre, et tombai. Avant que je me fusse relevé, quelqu’un m’envoya sur la tête un coup de sabot qui m’étourdit à moitié; cependant je réussis à me remettre sur pieds, et tapant comme un sourd je fis reculer mes adversaires, et pour un instant déblayai le terrain autour de moi. Mais la tête me tournait; un brouillard ronge couvrait ma vue, les objets dansaient devant moi; je n’arrivais plus à diriger mes coups, et je n’entendais plus les menaces et les nasardes qui m’arrivaient de tous côtés. Quelqu’un me tira par mon habit. Je me retournai en aveugle. Et tout aussitôt un coup formidable me fut porté--par qui et avec quoi, je l’ignorerai toujours--et je tombai comme une masse, privé de connaissance.
CHAPITRE XIV
CELA TOURNE MAL
Le pillage de l’hôtel de Saint-Alais, à Cahors, eut lieu en août, et les feuilles des noyers étaient encore vertes, quand je tombai sans connaissance. Les frênes étaient dénudés, et les chênes avaient pris leur rousse toison, lorsque la conscience des choses me revint peu à peu, et que je retrouvai la volonté de vivre en regardant le paysage automnal de dessus mon oreiller. Mais il s’écoula en réalité bien des jours encore où je menai une vie purement animale, réduit à manger, boire et dormir, et prenant l’abbé Benoît agenouillé à côté de mon lit pour un simple phénomène de la nature. Mais vint enfin une heure, dans les derniers jours de novembre, où la lucidité me revint, alors que ceux qui me veillaient en désespéraient presque; et mes yeux venant à rencontrer ceux de l’excellent curé, je le vis se détourner pour verser des larmes de joie.
Une semaine plus tard, je savais tout--l’histoire complète, publique et privée, de ce prodigieux automne, que j’avais passé dans mon lit, tel un soliveau. Tout d’abord, et en évitant les sujets qui me touchaient de trop près, l’abbé Benoît me raconta les événements de Paris: les dix semaines de suspicion et d’attente qui suivirent les émeutes de la Bastille, ces semaines durant lesquelles les Faubourgs, timidement contenus par La Fayette et ses gardes nationaux, surveillaient jalousement Versailles, où l’Assemblée ne perdait pas de vue le roi; la disette qui régna durant cette période harassante, et les bruits renouvelés que la cour méditait un coup de force; puis ce malencontreux banquet de la reine, d’où sortit l’étincelle qui mit le feu aux poudres; enfin, la sortie en masse des femmes de la halle sur Versailles, le 5 octobre, qui ramenant de force à Paris le roi et l’Assemblée, et faisant le roi prisonnier dans son propre palais, mit fin à cette période d’incertitude.
--Et depuis lors? dis-je, en un pâle étonnement. Nous sommes au 20 novembre, me dites-vous?
--Il ne s’est rien produit, répondit-il, rien que des symptômes et des présages.
--Mais encore?
Il hocha la tête avec gravité.
--Tout le monde fait partie de la garde nationale: et d’une. Chez nous en Quercy, le corps que M. Hugues avait entrepris de former compte plusieurs milliers d’hommes. Tout le monde est armé, par conséquent. Puis, les lois de chasse étant abolies, tout le monde est chasseur. Et tant de nobles ont émigré, que l’on peut dire qu’il n’y a plus de nobles, ou bien que tout le monde est noble.
--Mais qui gouverne?
--Les municipalités. Et là où il n’y en a pas, les Comités.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
--Et le vôtre, de comité, monsieur le curé? dis-je.
--Je n’y vais plus, dit-il, en fronçant un peu les sourcils. A parler franc, ils vont trop vite pour moi. Mais j’ai pire encore à vous apprendre.
--Quoi donc?
--Le 4 août l’Assemblée abolissait les dîmes ecclésiastiques; avant le milieu du mois on proposait de confisquer les biens de l’Église. Actuellement ce doit être chose faite.
--Hé quoi! Le clergé va-t-il mourir de faim? m’écriai-je avec indignation.
--Pas tout à fait, répondit-il avec un sourire mélancolique. Nous allons être payés par l’État... aussi longtemps que nous resterons dans ses bonnes grâces.
Il me quitta là-dessus; et je restai à rêver, en regardant par la fenêtre, et m’efforçant de me représenter sous son nouvel aspect le monde qui s’étendait autour de moi. Puis André vint m’apporter un bouillon. Je me plaignis de le trouver si fade: la grande rafale de vie extérieure que les nouvelles avaient fait passer dans ma chambre, excitaient mon appétit, et me donnaient le dégoût des tisanes et des drogues.
Mais le vieux valet prit ma réclamation très mal.
--Oh bien! monsieur, grommela-t-il, à quoi peut-on s’attendre de mieux, lorsque les fermages ne rentrent pas, qu’on a tordu le cou à la moitié de vos pigeons, et qu’il ne reste pas un lièvre dans le pays? Quand on voit tout le monde chasser et baguenauder, et les forgerons et les tailleurs se pavaner à cheval--oui, et voire l’épée au côté!--quand la noblesse a disparu ou se cache la tête dans l’oreiller, il n’y a rien d’étonnant à ce que le bouillon soit fade! Si monsieur le vicomte aimait le bouillon fort, il aurait dû avoir la prudence de garder la vache lui-même, et non...
--Ta ta ta, mon ami, dis-je, en fronçant les sourcils à mon tour. Que devient Buton?
--Monsieur veut parler de M. le capitaine Buton? répondit le vieux valet en ricanant. Il est à Cahors.
--Et y a-t-il eu quelqu’un de puni pour... pour l’affaire de Saint-Alais?
--On ne punit plus personne, de nos jours, répliqua André, vertement. Sauf parfois un meunier, que l’on pend sous prétexte que le blé est cher.
--En ce cas Petit-Jean lui-même...
--Petit-Jean est parti à Paris. Il est probablement à l’heure qu’il est major ou colonel.
Sur ce dernier trait le vieux valet me laissa, et je restai à la torture. Car je n’avais pas encore trouvé le courage de demander la seule chose que je désirais savoir; cette chose qui avait développé en moi, parallèlement au retour de mes forces, d’abord une vague inquiétude, transformée par degrés en une angoisse redoutable, en une crainte accablante qui pesait sur moi comme un cauchemar, et en dépit de ma jeunesse minait mon existence, et retardait ma guérison.
J’ai lu qu’en certains cas l’amour s’éteint avec la fièvre, et que des gens se relèvent guéris non seulement de leur maladie, mais de la passion qui les consumait lorsqu’ils s’alitèrent. Mais tel ne devait pas être mon cas: dès l’instant où cette angoisse vague et sans cause prit forme et consistance, et où je vis sur les rideaux verts de mon lit un pâle visage d’enfant, un visage qui tantôt pleurait et tantôt me regardait triste et suppliant,--dès cet instant Denise ne resta plus une heure absente de mon esprit. Les pensées qu’elle me consacrait dans sa détresse, les muets élans de son cœur vers moi, jouèrent-ils un rôle dans cette hantise? Dieu le sait! Mais tel était le fait.
Le lendemain cependant, je fus délivré de cette crainte opprimante. L’abbé Benoît, j’imagine, avait résolu d’entamer ce sujet; car sa première question, après s’être informé de ma santé, alla droit au fait.
--Vous ne m’avez jamais demandé ce qui s’est passé après que vous fûtes blessé, monsieur le vicomte, dit-il après une courte hésitation. Vous rappelez-vous?
--Je n’ai rien oublié, dis-je en laissant échapper une plainte.
Il poussa un soupir de soulagement. Il devait craindre que je n’eusse le cerveau dérangé.
--Et pourquoi ne l’avez-vous jamais demandé? reprit-il.
--Ne le comprenez-vous donc pas, mon ami? exclamai-je d’une voix altérée, en me soulevant, et retombant dans mon fauteuil, en proie à une agitation incoercible. Ne comprenez-vous pas que je voulais garder l’espoir? Mais à présent ne me torturez pas davantage. Racontez, racontez-moi tout, mon ami, et alors...
--Je n’ai rien que d’heureux à vous raconter, répliqua-t-il joyeusement, afin de dissiper mes craintes dès les premiers mots. Vous savez tout le pis. Le pauvre M. de Gontaut fut tué dans l’escalier. Il était trop peu ingambe pour fuir. Les autres, jusqu’au dernier des serviteurs, ont gagné les toits des maisons voisines.
--Et ils ont échappé?
--Oui. La ville a été en effervescence durant plusieurs heures, mais ils étaient bien cachés. Je crois qu’ils ont quitté le pays.
--Vous ne savez donc pas où ils sont?
--Non. Je n’ai revu personne d’entre eux depuis l’attentat. Mais j’ai ouï dire qu’ils étaient dans un château ou dans l’autre, chez les Harincourt, ou ailleurs. Puis les Harincourt sont partis, vers la mi-octobre, et M. de Saint-Alais et sa famille ont dû les accompagner.
Dans l’excès de ma joie je restai tout d’abord incapable de dire un mot. Puis:
--Et vous ne savez rien de plus?
--Rien, répondit le curé.
Mais c’en fut assez pour moi. Lors de sa visite suivante, j’étais en état de me promener avec lui sur la terrasse. Je recouvrai mes forces avec rapidité. Toutefois, à mesure que l’air et l’exercice me revigoraient, je voyais l’excellent prêtre décliner. Son visage doux et sensible devenait de jour en jour plus sombre, et sa taciturnité croissait. Si je lui en demandais la raison:
--Cela tourne mal, cela tourne mal, répondait-il. Et, Dieu me pardonne, je n’en suis pas innocent.
--Qui donc l’est? disais-je, pour l’apaiser.
--Mais j’aurais dû prévoir! répliqua-t-il, en se tordant les mains ouvertement. J’aurais dû me rappeler que le premier don fait par Dieu à l’homme est l’ordre. L’ordre!... Et aujourd’hui, dans Cahors, les tribunaux sont comme inexistants: les anciens magistrats ont peur, on se moque des anciennes lois, et on ne peut même plus recouvrer une créance! L’ordre! Mais quand un criminel est jeté en prison, la pire chose qu’il ait à craindre aujourd’hui, c’est d’y être oublié. L’ordre! Et je ne vois partout que des armes; et ceux qui ne savent pas lire en remontrent aux plus instruits; et ceux qui ne payent pas d’impôts disposent de l’argent de ceux qui les payent! Je vois la ville dans la disette, et les paysans vont à la chasse ou se croisent les bras: quand l’avenir est incertain, qui donc travaillerait encore? Les hôtels des riches sont déserts et leurs serviteurs meurent de faim; on ne vend et on n’achète que le strict nécessaire, il n’y a plus ni industrie, ni commerce, ni trafic!... Je vois toutes ces choses, monsieur le vicomte, et je ne dirais pas: _Mea culpa, mea maxima culpa_?
--Mais la liberté, fis-je timidement. Vous-même m’avez dit une fois qu’une certaine rançon devait...
--La liberté est-elle donc la licence de faire le mal? répliqua-t-il avec une chaleur croissante. (Je l’avais vu rarement aussi ému.) La liberté est-elle la licence de voler? La tyrannie cesse-t-elle d’être tyrannie, quand les tyrans sont mille au lieu d’un seul? Monsieur le vicomte, je ne sais plus que faire, non, je ne le sais plus, continua-t-il. Pour un peu je m’en irais par le monde, pour dédire à tout prix ce que j’ai dit, et défaire ce que j’ai fait! Oui, pour un peu! je ne sais ce qui me retient!
--Serait-il arrivé encore quelque chose? dis-je, tout étonné par cette sortie. Quelque chose que j’ignore?
--L’Assemblée nous a dépouillés de nos dîmes et de nos biens, répondit-il avec amertume. Vous le savez, cela. En tant qu’Église on nous conteste le droit à l’existence. Vous savez cela. On vient maintenant de décréter la suppression de toutes les maisons religieuses. Bientôt on fermera aussi nos églises et nos cathédrales. Et on rétablira le paganisme!
--C’est insensé! m’écriai-je.
--Mais cela est.
--La suppression, oui. Mais pour les églises et les cathédrales...