Part 14
Tous deux se remirent aussitôt en garde, et engagèrent le fer; mais plus âprement cette fois, et avec moins de prudence, et plus d’une fois le capitaine usa d’une brutale parade en demi-cercle, plus en faveur auprès des bretteurs professionnels que dans les salles d’armes. Ce coup, qui toutefois le laissait exposé à une riposte, semblait déconcerter le marquis, lequel maniait l’épée, à mon sens, avec moins d’habileté que précédemment, et parut plus d’une fois dérouté par l’attaque du capitaine. L’inquiétude s’empara de moi, mon cœur se remit à battre précipitamment, les éclairs des lames qui se rabattaient et se relevaient réciproquement, m’éblouissaient la vue. Je regardai un instant au delà, vers Louis, et en cet instant eut lieu le coup fatal. M. le capitaine employa de nouveau sa parade en demi-cercle, mais cette fois il se découvrit trop, la lame de Saint-Alais fila par-dessous la sienne, agile comme un serpent. Le capitaine trébucha en arrière et l’épée s’échappa de sa main.
Comme il tombait, je le soutins dans mes bras, mais le sang jaillissait déjà d’une blessure ouverte sur le côté de son cou. Il put tourner les yeux vers moi, et fit un effort pour parler. Je saisis deux mots: «Vous ferez...» Mais le sang étouffa sa voix, et ses paupières retombèrent lentement. Il était mort, ou tout comme, avant l’arrivée du chirurgien, avant même que je l’eusse déposé sur le gazon.
Foudroyé par la soudaineté de la catastrophe, je restai un bon moment agenouillé auprès de lui; et ce fut dans une sorte d’égarement que je vis le chirurgien lui tâter le pouls et le cœur, et s’efforcer avec son pouce d’obturer la blessure. Pour une minute ou deux, mon univers se réduisit à la face plombeuse, aux paupières palpitantes que j’avais devant moi; et je ne vis, n’entendis et n’imaginai rien d’autre. Je ne pouvais croire que cette âme vaillante se fût déjà envolée; que l’homme fort qui avait si rapidement conquis mon estime fût à présent un cadavre, ce cadavre dont la face devenait livide, tandis que les pigeons tournaient toujours au-dessus de ma tête, que les moineaux pépiaient, et que le jet d’eau gazouillait au soleil.
Je poussai un cri de détresse:
--Il n’est pas mort? Il ne peut pas être mort si vite?
--Hélas! monsieur le vicomte, il a joué de malheur, répondit le chirurgien, en laissant retomber la tête inerte sur ce gazon taché de sang. Avec une blessure pareille il n’y a rien à faire.
Il se releva; mais je restai agenouillé, absorbé dans ma douleur, à contempler ces yeux vitreux qui étaient pleins de vie et d’alacrité quelques minutes plus tôt. Puis avec un frisson je tournai mon regard sur ma propre personne. J’étais couvert de son sang: il y en avait sur ma poitrine, sur mes bras, sur mes mains, plein mon habit. Après quoi mes pensées se portèrent sur Saint-Alais, et je regardai autour de moi pour voir s’il était toujours là. Je sursautai. Le bourdon grave d’une lourde cloche tinta une fois, ébranla les airs; et tandis que sa vibration lugubre emplissait encore mon oreille, des pas rapides s’approchèrent, et j’entendis derrière moi une exclamation âpre:
--Mais, palsambleu! c’est un guet-apens! Ils vont nous massacrer!
Je me retournai. C’était du Marc qui se plaignait, du Marc le matamore qui avait tenté en vain de me provoquer. Les deux Saint-Alais et le chirurgien étaient avec lui, et tous quatre arrivaient du côté de la porte par où nous étions entrés. Ils passèrent auprès de moi en détournant les yeux, et se dirigèrent en hâte vers une étroite poterne accolée à la vieille tour et qui donnait sur les remparts. Comme ils disparaissaient derrière un contrefort qui se trouvait là, la cloche retentit de nouveau, sur une note lugubre et pleine de menace.
Alors la vérité m’apparut. Le bruit qui m’emplissait les oreilles n’était pas la vibration de la cloche comblant l’intervalle entre les coups sonores, mais bien le mugissement de voix furieuses sur la place, le hourvari d’une foule qui se rapprochait en criant: «A la lanterne! A la lanterne!» Aux galeries de la cathédrale, aux fenêtres des coupoles, à toutes les ouvertures de l’imposant et sombre édifice qui me dominait de sa masse sourcilleuse, des hommes faisaient des signes, et dirigeaient leurs mains, et tendaient leurs poings, vers moi, me sembla-t-il tout d’abord, ou vers le cadavre étalé à mes pieds. Mais je perçus à nouveau des pas, je me retournai et je vis encore une fois les quatre autres: les deux Saint-Alais, pâles et défaits, avaient les yeux étincelants; mais le matamore, non moins pâle, lançait de tous côtés des regards furtifs, et ses lèvres étaient blanches.
--Malédiction! il y en a aussi à la porte! s’écria-t-il, d’une voix aiguë. Nous sommes cernés. Nous allons être massacrés. Mordieu! nous allons être massacrés, et par cette canaille! Par ces... Je vous prends tous à témoins que ce fut un combat loyal! Je vous prends à témoin, monsieur le vicomte...
--Cela nous fera une belle jambe, qu’il le reconnaisse, dit Saint-Alais en ricanant. Ah! si seulement j’étais chez moi.
--Oui, mais comment y arriver? s’écria du Marc, incapable de cacher sa terreur. Entendez-vous, continua-t-il d’un ton geignard, en s’adressant à moi, nous allons être massacrés! N’y a-t-il pas d’autre issue? Que quelqu’un me réponde! Parlez!
Ses craintes ne m’inspiraient aucune pitié. Je n’aurais pas levé un doigt pour le sauver. Mais je fus touché par la vue des deux Saint-Alais, qui restaient pâles et irrésolus, tandis que le mugissement des voix devenait à chaque instant plus fort et plus rapproché. Dans un moment la foule ferait irruption; qui sait si dans sa fureur, nous trouvant aux côtés de Hugues, elle ne nous sacrifierait pas tous indistinctement? La chose était possible; et le craquement de l’une des portes du jardin que l’on enfonçait vint me confirmer dans cette supposition. Presque sans le vouloir je criai qu’il y avait une autre porte, à condition qu’elle fût ouverte. Sans regarder s’ils me suivaient, je leur montrai le chemin, et abandonnant le cadavre, je me mis à courir sur le gazon vers le mur de la cathédrale.
Déjà la foule se déversait dans le clos, mais à la faveur d’un bouquet d’arbres nous pûmes fuir sans être vus, et gagner une petite porte, une poterne basse, qui s’ouvrait dans le mur de l’abside, et qui--je le savais pour avoir fait visiter la cathédrale à un Anglais, peu de temps auparavant--conduisait à la sacristie, laquelle communiquait avec la crypte. Mon espoir de trouver cette porte ouverte était faible; me fussé-je arrêté pour peser nos chances, je les aurais considérées comme nulles. Mais j’eus la joie, en y arrivant suivi de près par les autres, de la voir s’ouvrir d’elle-même, et un prêtre, passant par l’entre-bâillement son crâne tonsuré, nous fit signe de nous hâter. Précaution superflue! à la seconde nous lui avions obéi, et nous étions auprès de lui, palpitants. Les verrous claquèrent dans leurs gâches. Pour l’instant nous étions en sûreté.
Nous respirâmes de nouveau. Nous nous trouvions dans le demi-jour d’une longue salle étroite et voûtée, aux parois de pierre, où trois meurtrières tenaient lieu de fenêtres. Du Marc fut le premier à recouvrer la parole.
--Miséricorde! nous l’avons échappé belle! dit-il, en passant la main sur son front, que le jour froid revêtait d’une pâleur hideuse. Nous sommes...
--Loin d’être tirés d’affaire, répliqua gravement le chirurgien, encore que nous ayons bien lieu de remercier M. le vicomte. Ils nous ont découverts. Tenez, ils arrivent!
Les gens du toit avaient dû nous voir entrer, et dénoncer notre lieu d’asile, car tandis qu’il parlait, nous entendîmes un bruit de pas précipités, un tonnerre de coups retentit sur la porte, et aux fentes des arbalétrières apparurent une vingtaine de visages sinistres, qui nous regardèrent en hurlant et nous crachant des injures. Par bonheur la porte de chêne, cloutée et bardée de fer, avait été façonnée aux temps anciens de la barbarie en prévision d’un cas semblable, et nous étions relativement en sûreté. Il n’en était pas moins affreux d’entendre les cris de la foule, de la sentir si près, de juger de sa haine, et de comprendre à la façon dont les forcenés frappaient les pierres de la muraille, comme s’ils voulaient les arracher avec leurs mains nues, ce qui nous attendait si nous venions à tomber en leur pouvoir.
Nous nous entre-regardâmes, et--le demi-jour y contribuait peut-être--je ne vis aucun visage qui ne fût pâle. Mais l’attente ne dura guère. Le curé qui nous avait introduits déverrouillait en toute hâte une porte intérieure.
--Par ici, dit-il. (Les aboiements des fauves, à l’extérieur, étouffaient presque sa voix.) Si vous voulez me suivre, je vous ferai sortir par l’entrée sud. Mais dépêchez-vous, messieurs, dépêchez-vous! continua-t-il, en nous poussant devant lui, car ils pourraient deviner notre intention, et nous devancer.
On peut imaginer que nous ne perdîmes pas de temps. Nous l’accompagnâmes aussi vite que possible, au long d’un étroit corridor souterrain, à peine éclairé, au bout duquel un degré de cinq ou six marches nous donna accès dans un second corridor. Nous courûmes presque, dans celui-ci, et bien qu’une porte fermée nous retardât un moment,--qui nous parut une longue minute,--la clef tourna enfin et la porte s’ouvrit. L’ayant dépassée, nous nous trouvâmes dans une longue pièce étroite, la réplique de celle où nous étions entrés d’abord. Le curé ouvrit une porte à l’autre extrémité, et je regardai au dehors. L’allée--celle-là même qui longeait la cathédrale et menait au Chapitre--l’allée était déserte.
--Nous arrivons à temps, dis-je, avec un soupir de soulagement à respirer de nouveau l’air libre.
Et tout haletant de la hâte que nous avions faite, je m’apprêtai à remercier le curé qui nous avait sauvés.
M. de Saint-Alais, qui venait après moi, et qui s’était tu jusqu’alors, m’imita. Puis il resta hésitant sur le seuil, alors que je m’attendais à le voir s’éloigner au plus vite. Enfin il s’adressa à moi:
--Monsieur de Saux, dit-il, en parlant avec moins d’aplomb qu’à son ordinaire (il est vrai que nous étions tous agités), je voudrais vous remercier également. Mais peut-être la situation dans laquelle nous nous trouvons vis-à-vis l’un de l’autre...
--Je n’y pense plus, répliquai-je rudement. Mais celle dans laquelle nous venons tout juste de nous trouver...
--Oh! fit-il, en haussant les épaules, si vous le prenez de la sorte...
--Je le prends de la sorte, répondis-je, indigné que cet homme osât me parler, alors que le sang du capitaine n’avait pas eu le temps de sécher sur son épée. Oui, je le prends de la sorte. Et je vous avertis, monsieur le marquis, que si vous poussez votre dessein plus loin, ce dessein qui a déjà coûté la vie à un homme brave, il se retournera contre vous, et d’une façon terrible.
--Du moins je ne vous demanderai pas de me protéger, répondit-il avec fierté.
Et il s’éloigna nonchalamment, tout en rengainant son épée. La venelle était toujours déserte. Il n’y avait personne pour l’arrêter.
Louis le suivit; du Marc et le chirurgien avaient déjà disparu. Quand Louis passa devant moi, je crus le voir hésiter un instant; et il m’eût sans doute parlé, il m’eût regardé, il m’eût tendu la main, si je lui avais fait la moindre avance. Mais je crus voir apparaître la face cadavérique de Hugues, aux yeux sombrés, et me faisant un visage de pierre, je me détournai.
CHAPITRE XIII
«A LA LANTERNE!»
De tous les faits qui s’étaient produits depuis mon départ de la salle du Comité, la mort du capitaine resta le plus important et le plus profondément gravé dans mon esprit. Durant le trajet de l’auberge au clos, il avait partagé avec moi les petits ennuis dont je me préoccupais alors, il les avait affrontés avec moi, noblement. Le souvenir de cette tardive sympathie, l’image de celui qu’il était alors, plein de vie et de colère brutale, me revenaient à la mémoire, et ces pensées protestaient violemment contre sa mort. Sa mort me paraissait si affreuse, que je frémis d’horreur, et que j’abominai l’être dont la main avait commis ce crime.
Et ce n’était pas tout. J’avais connu Hugues durant vingt-quatre heures à peine, mon amitié pour lui ne datait que d’une heure, mais je savais son histoire. Je pouvais le suivre allant emprunter la petite somme qu’il avait possédée. Je pouvais évoquer les espérances qu’il avait fondées sur elle. Je pouvais le voir venant ici plein de noble courage, croyant avoir trouvé la voie destinée à un homme comme lui, robuste, confiant, ami du progrès, plein de projets. Et de tout cela, il ne restait rien! Il avait espéré, il avait cru en l’avenir; et de l’autre côté de la cathédrale, il gisait raide mort sur le gazon.
Cette fin me paraissait si triste et pitoyable, je revoyais cet homme si vivement, que j’accordais à peine une pensée au danger couru par Saint-Alais, et à son évasion. Tout cela, avec notre fuite précipitée, avait passé comme un songe. Je me bornai à rester un moment aux écoutes devant la porte de l’église; puis m’étant assuré que la rumeur de la foule se perdait dans le lointain, et que la ville était calme, je remerciai le vicaire à nouveau et avec chaleur; et prenant congé de lui à mon tour, je m’engageai dans l’allée.
Mes pas y résonnaient, tant elle était silencieuse, et je ne tardai point à trouver ce silence singulier. Je me demandai pourquoi la foule, qui se montrait si acharnée quelques minutes plus tôt, ne s’était pas avisée de faire le tour de l’église, pourquoi le voisinage était devenu tout d’un coup si paisible. Mais quelques pas de plus devaient me l’apprendre: je me hâtai donc, et me trouvai peu après devant la place du Marché.
A ma stupéfaction, elle s’étalait au soleil, tranquille, absolument déserte. Un chien courait de-ci de-là, la queue en trompette, farfouillant parmi les détritus; quelques vieilles femmes se tenaient à leurs éventaires; un nombre égal de commerçants s’affairaient à poser des volets et à fermer leurs échoppes. Mais la foule qui emplissait la place si peu de temps auparavant, la «queue» qui s’allongeait devant les mesures de grain, les cocardes blanches, tout avait disparu. J’en restai abasourdi.
Mais je ne le restai pas longtemps. Car, au lieu du silence qui régnait entre les hauts murs de l’allée, un bruit sourd, lointain et grave, me parvint alors. Je prêtai l’oreille et tressaillis. Un instant plus tard, je traversais la place, et arrivais à la porte de l’auberge. Je m’engouffrai dans le couloir, et grimpai l’escalier, le cœur battant.
Ici encore, j’avais laissé une foule dans les corridors et dans l’escalier. Il ne restait pas une âme. La maison semblait morte; et cela à midi, par un temps de soleil radieux. Je ne vis personne, n’entendis personne, avant d’arriver à la porte de la salle où j’avais laissé le Comité. J’entrai. Là, du moins, je retrouvai de la vie, mais toujours le même silence.
Autour de la table siégeaient une douzaine de membres du Comité. A ma vue ils tressaillirent, comme des gens surpris à commettre une mauvaise action. Plusieurs restèrent assis, les coudes sur la table, piteux et me lançant des regards furtifs; d’autres se penchèrent à l’oreille de leurs voisins, pour chuchoter, ou écouter leurs réponses. Beaucoup étaient pâles et tous étaient sombres; et bien que la salle fût claire, et que l’ardent soleil de midi pénétrât par les trois fenêtres, le silence et l’attente que l’on sentait dans l’air avaient quelque chose de lugubre, qui me glaça le cœur.
L’abbé Benoît n’était plus là, mais je vis Buton, et le notaire, et l’épicier, et les deux noblaillons, et l’un des curés, et Doury--ce dernier pâle et doucereux, visiblement sous le coup de la peur. J’aurais pu me figurer, au premier abord, qu’ils ne savaient rien de ce qui venait de se passer à l’extérieur; qu’ils ignoraient le duel aussi bien que l’émeute; mais un second coup d’œil m’apprit qu’ils étaient au courant de tout, et mieux que moi. Sous mon regard, beaucoup d’entre eux détournèrent les yeux.
--Qu’est-il arrivé? demandai-je, arrêté à mi-chemin entre la porte et la longue table.
--Ne le savez-vous pas, monsieur?
--Non, fis-je, en les examinant.
Même ici, une rumeur lointaine emplissait l’air.
--Mais vous assistiez au duel, monsieur le vicomte? interrogea Buton.
--Oui, répondis-je avec nervosité. Mais ce n’est pas la question. J’ai vu M. le marquis s’en retourner chez lui sain et sauf, et je croyais que la foule s’était dispersée. Mais...
Et je m’arrêtai, prêtant l’oreille.
--Vous vous figurez toujours l’entendre? dit-il, me regardant avec une attention ironique.
--Oui; je crains qu’elle ne se livre à quelque méfait.
--Nous le craignons aussi, répliqua d’un ton sec le forgeron, en posant les coudes sur la table, et me regardant à nouveau. Ce n’est pas impossible.
Alors je compris. Je le lus dans les yeux de Doury, qui cherchaient à fuir les miens. La huée lointaine de la foule nous arriva plus haute dans l’air immobile d’été. A ce bruit, les visages devinrent plus graves, les mines s’allongèrent, plusieurs tremblèrent et baissèrent la tête. Je compris.
--Mon Dieu! m’écriai-je tout ému, tremblant moi aussi. Personne ne va-t-il rien faire? Voyons, allez-vous rester ici tranquilles, pendant que ces démons agissent à leur volonté? pendant que l’on saccage des maisons, et que des femmes et des enfants...
--Pourquoi pas? dit Buton sèchement.
--Pourquoi pas! m’écriai-je.
--Hé oui, pourquoi pas? reprit-il durement. (Et je vis alors qu’il dominait les autres; que lui ne voulait pas et qu’eux n’osaient pas.) Nous étions disposés à respecter la paix et à la faire respecter par les autres. Mais vos cocardes blanches, vos nobles matamores, vos officiers sans soldats, monsieur le vicomte, soit dit sans vous offenser, ne l’ont pas voulu. Ils ont entrepris de nous mater; et s’ils ne reçoivent une leçon ils vont recommencer. Non, monsieur, poursuivit-il en jetant les yeux autour de lui avec un sourire orgueilleux, car le pouvoir l’avait déjà singulièrement changé, laissons faire le peuple pour une demi-heure, et...
--Le peuple? m’écriai-je. Est-ce que la crapule et la lie des rues, les gibiers de potence, les va-nu-pieds et les forçats de la ville... est-ce que c’est cela, le peuple?
--Peu importe, dit-il, en fronçant les sourcils.
--Mais c’est un crime!
Deux ou trois frissonnèrent, et d’autres détournèrent les yeux de moi, piteusement; mais le forgeron ne fit que hausser les épaules. Cependant je ne désespérais pas, je m’apprêtais à en dire davantage, à essayer des menaces, voire des prières; mais sans me laisser le temps de parler, l’homme le plus rapproché des fenêtres leva la main pour réclamer le silence. Nous entendîmes le tumulte lointain s’apaiser, et dans le calme momentané retentit la sèche détonation d’une arme à feu, suivie d’une autre, et d’une troisième. Puis un rugissement de rage, distinct, articulé, plein de menace.
--Oh Dieu! m’écriai-je, en regardant à la ronde, tout vibrant d’indignation; je ne puis supporter cela! Est-ce que personne ne va agir? Est-ce que personne ne va rien faire? Il faut qu’il y ait une autorité. Il faut que quelqu’un soit là pour réduire cette canaille; ou sinon, je vous préviens, je vous préviens tous, ils finiront par vous égorger aussi; vous, monsieur le tabellion, et vous, Doury!
--Il y avait quelqu’un, mais il est mort, répliqua Buton.
Le reste du Comité paraissait au supplice.
--Était-il donc le seul?
--Ils l’ont tué, dit âprement le forgeron; qu’ils en subissent les conséquences!
--Eux? m’écriai-je, dans un élan de colère et de pitié. Oui, et vous aussi! Et vous tous! Je vous le répète, vous employez la lie du peuple pour écraser vos ennemis! Mais bientôt vous serez écrasés à votre tour!
Personne ne me répondit; on se taisait obstinément, et tous les yeux fuyaient mon regard. Je me rendis compte enfin que rien de ce que je pourrais dire ne serait capable de les émouvoir; et sans ajouter un mot, je tournai les talons et me précipitai dans l’escalier. Je savais déjà, ou du moins je pouvais deviner, où la foule s’était portée, et d’où provenaient les clameurs et les coups de feu. Sitôt donc arrivé sur la place, je me dirigeai vers l’hôtel de Saint-Alais et pris ma course par les rues. Dans ces rues tranquilles je passai sous des fenêtres où des femmes pâles se penchaient curieusement, et sous les vertes persiennes fermées de maisons modernes; je croisai quelques badauds isolés; tout le quartier avait un aspect riant; mais je courais toujours, les oreilles pleines de cette sinistre rumeur, et le cœur serré d’une crainte atroce.
On mettait à sac l’hôtel de Saint-Alais!... Et Denise? Et sa mère?...
Je ne songeai à elles que tardivement; mais cette pensée une fois venue, rien ne put la déloger. Elle contracta mon cœur, qui semblait prêt à s’arrêter. N’avais-je donc sauvé Denise que pour cela? L’avais-je, au risque de ma vie, sauvée des rustres en démence, uniquement pour qu’elle allât tomber entre les mains plus odieuses de ces misérables en folie, de ces rebuts de la cité?
Pensée affreuse! car j’aimais Denise, et tout en courant, je comprenais mieux que je l’aimais. Si je l’avais ignoré jusque-là, cet amour ne pouvait manquer de m’être révélé par l’intensité de souffrance que me causait l’abominable perspective. Deux cents toises au plus séparaient les _Trois Rois_ de l’hôtel de Saint-Alais, mais la distance me sembla infinie. Un siècle me parut s’écouler jusqu’au moment où je m’arrêtai hors d’haleine et pantelant sur la lisière de la foule, et m’efforçai de voir, par-dessus les têtes moutonnantes, ce qui se passait devant moi.
Un coup d’œil suffit à me rassurer; et je respirai plus librement. La foule n’avait pas encore gain de cause. De chaque côté de l’hôtel de Saint-Alais, elle emplissait la rue dans toute sa largeur; mais devant l’hôtel même, il restait un espace, maintenu libre par le feu des assiégés. De temps à autre, un homme isolé ou une poignée d’hommes jaillissaient des rangs de la foule, et franchissant d’un trait cet espace libre, attaquaient la porte à coups de haches et de barres de fer, ou voire avec leurs poings nus; mais à chaque fois un flocon de fumée jaillissait des fenêtres, par les meurtrières percées dans les volets, puis un second coup, un troisième, et les hommes se rejetaient en arrière, ou s’effondraient sur les dalles, et restaient en plein soleil, perdant leur sang.
C’était un affreux spectacle. Bien qu’elle n’osât donner l’assaut en masse qui aurait emporté la place, une rage de bêtes fauves secouait la foule, quand elle voyait tomber ses chefs, et cette rage, à elle seule, eût intimidé les plus braves. Mais quand à cette rage et à ces cris démoniaques s’adjoignaient d’autres sons non moins affreux--les plaintes des blessés et le crépitement de la fusillade (car plusieurs avaient des armes, dans la foule, et tiraient des maisons voisines sur les fenêtres de Saint-Alais)--l’effet devenait formidable. Je ne sais pourquoi, mais l’éclat du soleil, et les grandes façades blanches alignées dans la rue, et la distinction même du quartier, rendaient l’effusion du sang plus hideuse; si bien que pour un temps la foule ondulante, l’espace découvert jonché de blessés, les hurlements, les blasphèmes ignobles et les coups de feu, tout ce spectacle me parut irréel. Moi-même, qui étais accouru à fond de train et en risque-tout, j’hésitais. J’hésitais à me croire dans Cahors, dans cette ville que j’avais toujours connue si paisible; et je me demandais si je ne rêvais pas.