Part 13
Je ne fus non plus guère étonné, en passant à cheval par les rues, la rosette tricolore au chapeau, d’être accueilli çà et là par des vivats. Je remarquai d’ailleurs que les porteurs de cocardes blanches ne manquaient pas. Ils tenaient le haut du pavé, par deux ou par trois, et s’avançaient le menton en avant, la main sur le pommeau de l’épée, regardés de travers par le populaire. Quelques-uns m’étaient connus; la plupart étaient des étrangers; et si je rougissais sous les regards méprisants des premiers, qui devaient voir en moi un renégat, je me demandais qui étaient les seconds. Finalement, je fus heureux d’échapper aux uns et aux autres en descendant chez Doury, dont la porte était surmontée d’un vaste drapeau tricolore qui pendait au soleil.
M. le curé de Saux? Tout justement il était là-haut en séance avec le Comité. Si M. le vicomte voulait monter?...
Je montai, parmi une presse de gens bruyants, qui obstruaient l’escalier, les couloirs et les réduits, et parlaient et gesticulaient, et semblaient disposés à passer la journée là. Je réussis à me frayer un chemin parmi eux, la porte s’ouvrit, m’envoyant une nouvelle bouffée de bruit, et j’entrai. Dans la pièce, assis autour d’une longue table, je vis une vingtaine d’hommes, dont plusieurs se levèrent pour venir à ma rencontre, tandis que la plupart demeuraient à leur place. Trois ou quatre orateurs parlaient à la fois et mon entrée ne les arrêta point. Je reconnus à l’autre bout de la table l’abbé Benoît et Buton, qui vinrent à ma rencontre, et le capitaine Hugues, qui se leva, mais continua de parler. Outre ceux-ci, il y avait deux petits noblaillons, qui laissèrent leurs chaises, pour venir à moi tout extasiés; Doury, qui se leva et se rassit une demi-douzaine de fois; plus deux ou trois curés ou ecclésiastiques, que je connaissais de vue. Le remue-ménage fut grand, et non moindre la confusion. Mais en somme, après une minute d’agitation, je me trouvai reçu avec bienveillance, et installé dans un fauteuil au bout de la table, entre M. le capitaine d’un côté et de l’autre un notaire de Cahors. A la faveur du bruit, j’échangeai quelques mots avec l’abbé Benoît, qui s’attarda un instant à mon côté.
--Pourquoi donc n’être pas venu hier? me glissa-t-il, avec un regard dont je fus seul à comprendre le pathétique.
--Mais vous m’aviez fait dire que je devais vous attendre! répliquai-je.
--Moi? fit-il. Pas du tout; je vous ai fait dire que je vous priais de venir nous rejoindre... si vous le vouliez bien.
--Alors la commission ne m’a pas été faite, repris-je. André m’a dit...
--Ah! André! vous m’en direz tant! fit-il à voix basse.
Et il hocha la tête.
--Le maraud! exclamai-je; il m’a donc menti. Et...
Mais le curé fut prié de regagner sa place, et il fallut nous séparer. A la même minute la plupart des conversations cessèrent, et il ne resta bientôt plus que deux orateurs. Sans faire la moindre attention l’un à l’autre, ils s’obstinaient à tenir tête à leurs voisins, discourant, l’un sur le contrat social, l’autre sur les brigands, ces brigands qui étaient partout à brûler les moissons et à massacrer le monde!
A la fin, M. le capitaine, qui attendait de prendre la parole, interpella le premier orateur:
--Ta ta ta! monsieur! L’heure de la théorie est passée. Un liard de faits...
--Vaut une livre de théorie! s’écria l’homme aux brigands (un épicier, je crois), et il asséna un grand coup de poing sur la table.
--Mais l’heure est venue!... l’heure providentielle de faire cadrer les faits avec la théorie! s’égosilla l’autre champion. L’heure de constituer un système idéal! de régénérer le monde! de...
--De régénérer la poudre de perlimpinpin! riposta son adversaire, avec une ardeur égale. Quand les brigands sont à nos portes! quand on brûle nos moissons et que l’on met le feu à nos demeures! quand...
--Monsieur, dit sèchement le capitaine, avec un sérieux qui exigeait le silence, permettez!
--Soit, monsieur.
--Eh bien, à parler net, je ne crois pas plus à vos brigands qu’aux théories de M. le tabellion.
Ce fut cette fois l’épicier qui se récria.
--Hé quoi! exclama-t-il. Quand ils ont été vus à Figeac, à Cajarc, à Rodez, à...
--Par qui? demanda nettement le militaire, en l’interrompant.
--Par des centaines de personnes.
--Citez un nom.
--Mais la chose est notoire.
--Oui, monsieur, la chose est un notoire mensonge! répondit tout à trac M. le capitaine. Croyez-moi, les brigands auxquels nous avons affaire sont plus près d’ici. Laissez-nous d’abord nous occuper d’eux, et ne rabattez plus les oreilles à M. le vicomte avec vos billevesées.
--Écoutez-moi! s’écria l’officier ministériel.
Mais c’en était trop pour l’homme aux brigands. Il repartit de plus belle, et d’autres firent chorus, pour lui ou contre lui. A mon découragement, il semblait que la dispute ne fît que commencer, et qu’il fallût à nouveau rétablir la paix.
Inutile de dire à quel point j’étais affecté par tout ce vacarme, ce tohu-bohu, ce chamaillis sans l’ombre d’une politesse à laquelle j’étais accoutumé depuis toujours; par ces vulgaires prises de bec et ces braillements. Je restais étourdi, perdu dans le bacchanal, sans plus d’importance, pour l’heure, que Buton. Voire moins, car tandis que je regardais autour de moi, plongé dans la stupeur de me trouver à cette table avec des gens d’une classe à côté de qui je ne m’étais jamais assis,--sauf par hasard à l’auberge, où ma présence maintenait tout dans les justes limites,--ce fut Buton qui, venant à la rescousse de l’officier, obtint finalement le silence.
--Maintenant qu’on vous a laissé parler, vous me permettrez peut-être d’en faire autant, dit le capitaine, d’un ton acerbe, s’emparant de l’attention qu’on lui avait ramenée. Cela va bien pour vous, monsieur le notaire, et pour vous, monsieur dont j’ai oublié le nom, vous n’êtes pas des combattants et n’avez cure de la difficulté où je me trouve. Mais une demi-douzaine de ceux qui siègent à cette table sont dans la même situation que moi, et ils me comprennent. Vous aurez beau réorganiser, si vos officiers sont emportés chaque matin, vous n’irez pas loin.
--Emportés? comment ça? cria le tabellion, bouffissant ses joues caves. Membres du Comité de...
--Comment? reprit M. le capitaine, le coupant sans cérémonie; par la piqûre d’une épée de ville! Vous ne me comprenez pas, vous; mais nous sommes ici quelques-uns qui ne pouvons faire trois pas dans la rue sans risquer d’être insultés ou provoqués.
--C’est la vérité! déclarèrent d’une seule voix les deux noblaillons, au bas bout de la table.
--C’est la vérité, et il y a plus, poursuivit le capitaine, s’échauffant à mesure. Ce n’est pas là l’œuvre du hasard, mais le résultat d’un plan préconçu. C’est par ce moyen qu’on prétend nous réduire. J’ai vu tout à l’heure dans la rue trois hommes qui, j’en jurerais, sont des prévôts d’escrime déguisés.
--Des spadassins! lança le notaire avec emphase.
--Je veux bien, dit Hugues avec plus de sang-froid. Donnez-leur le nom qu’il vous plaira. Mais quel parti prendre? Si nous ne pouvons faire un pas sans provocation ni duel, nous voilà désarmés. On vous prendra tous vos chefs successivement.
--Le peuple vous vengera! dit le notaire, d’un ton majestueux.
M. le capitaine haussa les épaules.
--Vous êtes trop aimable, dit-il.
L’abbé Benoît intervint.
--Pour le moment, dit-il d’un air soucieux, je ne vois qu’une chose à faire. Vous avez dit, monsieur le capitaine, que plusieurs membres du Comité ne sont pas des combattants. Pourquoi donc, je vous le demande, l’un quelconque de nous se battrait-il pour faire le jeu de nos adversaires?
--Pardieu! il me semble que vous avez raison! répliqua Hugues avec franchise. (Et il promena les yeux autour de lui comme pour quêter des suffrages.) A quoi bon se battre, en effet? Je sais pour ma part que je n’y tiens aucunement. J’ai fait mes preuves.
Il y eut un silence, au cours duquel nous nous entre-regardâmes, indécis.
--Allons, qu’est-ce qui vous retient? prononça enfin le capitaine. Ceci n’est pas une plaisanterie, mais une affaire sérieuse. Nous ne sommes plus de libres gentilshommes, mais des soldats sous le joug de la discipline.
--Oui, fis-je avec embarras, car j’étais le centre de tous les regards. Mais il est difficile pour des hommes d’honneur, monsieur le capitaine, de se dépouiller de certaines idées. Si nous cessons de relever les insultes, nous nous ravalons au niveau des bêtes.
--N’ayez crainte, monsieur le vicomte! s’écria soudainement Buton. Le peuple ne le souffrira pas!
--Non, non! le peuple ne le souffrira pas! répétèrent plusieurs voix, et pour une minute la salle retentit d’acclamations indignées.
--Eh bien! en tout cas, dit à la fin le capitaine, nous voilà tous avertis. Et désormais, ceux qui se battront à la légère le feront en pleine connaissance de cause: ils favorisent le jeu de nos adversaires. J’espère que tous le comprennent. Pour ma part, conclut-il en haussant les épaules avec un rire bref, ils peuvent bien me bâtonner; je ne serai pas assez sot pour me battre.
CHAPITRE XII
LE DUEL
J’ai dit plus haut combien tout ceci me pesait; avec quels dégoûts je voyais autour de la table, aussi bien les traits pâles et pincés du notaire que le sourire suffisant de l’épicier ou le rude visage de Buton; j’ai dit avec quels serrements de cœur je me trouvais tout à coup l’égal de ces hommes, qui m’interpellaient tantôt avec une grossière brusquerie, et tantôt avec servilité; enfin et surtout, avec quelle dépression j’assistai au démêlé qui s’ensuivit, dont le capitaine se rendit maître par des efforts prolongés. Heureusement, la séance ne dura pas longtemps. Après une demi-heure de débats et de conversations, durant laquelle je vins en aide de mon mieux aux rares personnes qui entendaient quelque chose à l’affaire, l’assistance se dispersa: les uns s’en allèrent remplir de quelconques missions, et les autres demeurèrent afin de parer aux éventualités. Comme j’étais de ceux que l’on avait désignés pour rester, j’attirai l’abbé Benoît dans un coin, et dissimulant tout d’abord le sentiment de détresse qui me poignait, je lui demandai si d’autres émeutes avaient éclaté dans les alentours.
--Non, répondit-il, en me serrant la main discrètement. Nous avons du moins obtenu cela de bon.
Puis, sur un ton différent, qui prouvait bien sa divination de mes pensées, il reprit à mi-voix:
--Ah! monsieur le vicomte, maintenons d’abord la paix! Faisons ce qui est en notre pouvoir. Protégeons les innocents, et ensuite peu importe ce qui arrivera. Hélas! j’en prévois plus que je n’en ai prédit. Il y a plus de choses compromises que je ne l’imaginais. Attachons-nous seulement...
Il se tut et se retourna, surpris par l’entrée du capitaine, entrée si brusque et si bruyante que ceux qui restaient autour de la table se levèrent d’un bond. M. Hugues avait le visage en feu, ses prunelles étincelaient de fureur. Le notaire, qui se trouvait le plus proche de la porte, pâlit et balbutia une question. Mais le capitaine passa devant lui avec un regard méprisant, et vint droit à moi.
--Monsieur le vicomte, dit-il très haut, et bredouillant dans sa précipitation, vous qui êtes un gentilhomme, vous allez me comprendre. J’ai besoin de votre assistance.
Je le regardai fixement.
--Volontiers, dis-je. Mais de quoi s’agit-il?
--Je viens d’être insulté! répondit-il.
Et ses moustaches se hérissèrent.
--Comment cela?
--Dans la rue! Et par un de ces freluquets! Mais je lui apprendrai à vivre! Je suis un soldat, monsieur, et je...
--Mais attendez donc, monsieur le capitaine, fis-je, totalement déconcerté. Je croyais que l’on ne devait plus se battre. Et que vous-même en particulier...
--Ta ra ta ta!
--Vous laisseriez bâtonner avant d’aller sur le pré.
--Mille tonnerres! exclama-t-il, qu’est-ce que cela signifie? Croyez-vous que je ne sois pas un gentilhomme parce que j’ai servi en Amérique et non en France?
--Loin de moi cette idée, répondis-je, en refrénant avec peine un sourire. Mais c’est là favoriser leur jeu. Vous le disiez vous-même il y a une minute...
--Voulez-vous, oui ou non, m’assister, monsieur? s’écria-t-il d’un ton courroucé.
Et comme le tabellion voulait intervenir:
--Taisez-vous, vous! reprit-il, en se retournant sur lui d’un air si menaçant que le gratte-papier fit un bond en arrière. Qu’est-ce que vous y entendez, espèce de vil petit chicaneau! espèce de...
--Tout doux, tout doux, monsieur le capitaine, dis-je, ému par cet éclat et par la crainte de nouvelles complications. M. le notaire ne fait que son devoir en s’efforçant de vous retenir. Il a raison...
--Je n’ai rien à faire avec lui. Et quant à vous... vous me refusez votre assistance?
--Je ne dis pas cela.
--En ce cas, si vous me l’accordez, je réclame vos services sur-le-champ! Sur-le-champ! répéta-t-il d’un ton plus posé. J’ai fixé rendez-vous derrière la cathédrale. Si vous voulez me faire cet honneur, je dois vous prier de venir sans retard.
Je vis qu’il n’en démordrait pas, et qu’il était inutile d’insister. En guise de réponse, je lui tirai mon chapeau, et nous nous dirigeâmes vers la porte. Le notaire, l’épicier, une demi-douzaine d’autres, nous interpellaient, s’efforçant de nous retenir. Mais comme l’abbé Benoît garda le silence, je descendis l’escalier et sortis de l’auberge. Au dehors, il était facile de voir que la querelle et l’insulte avaient eu des spectateurs. Une foule inquiète, non pas massive mais formée de petits groupes aux aguets, emplissait toute la partie découverte et ensoleillée de la place. A l’opposite, la chaussée que nous devions prendre pour aller à la cathédrale avait comme seuls occupants une bonne vingtaine de gentilshommes qui arboraient des cocardes blanches et se promenaient de long en large par trois ou quatre de front.
La foule les surveillait en silence; et eux affectaient d’ignorer la foule. Bien plus, ils causaient et souriaient avec insouciance, les paupières entre-closes; ils faisaient le moulinet avec leur canne, s’envoyaient des saluts, et de temps à autre s’arrêtaient pour s’offrir une prise. Ils dissimulaient mal un air provocateur que semblait justifier l’attitude silencieuse et presque couarde du populaire qui les surveillait du coin de l’œil.
Il nous fallut affronter leurs regards, et je rougis de honte en passant auprès d’eux. Beaucoup de ceux que je rencontrais là m’avaient vu, deux jours plus tôt, prendre la cocarde blanche chez Mme de Saint-Alais; ils me voyaient à cette heure dans le camp opposé, sans rien savoir de mes motifs, et je devinais à leurs moues de mépris ce qu’ils pensaient de ce revirement. D’autres, qui me toisaient de haut et me laissaient à peine la place de passer, étaient des étrangers, porteurs d’épées d’ordonnance et de croix de Saint-Louis.
Ce défilé, par bonheur, fut aussi bref qu’il était pénible. Nous longeâmes le côté nord de la cathédrale, et une petite porte nous donna accès dans un clos, où des citronniers tempéraient l’ardeur du soleil. La ville, avec sa foule et son bruit, nous parut aussitôt lointaine. Sur la droite s’élevaient les murs du chevet et les coupoles byzantines de l’église; devant nous se dressaient les remparts; à gauche, une vieille tour du XIVe siècle, à demi ruinée, levait un front sourcilleux revêtu de lierre. Au pied de cette tour, dans l’ombre, quatre personnes nous attendaient, réunies sur un espace de gazon ras.
L’un était M. de Saint-Alais; le second, Louis; les autres m’étaient inconnus. Soudain une pensée me frappa d’horreur.
--Avec qui vous battez-vous? demandai-je tout bas.
--Avec M. de Saint-Alais, répondit le capitaine, sur le même ton.
Et comme nous arrivions auprès des autres, je n’en pus dire davantage. Ils firent quelques pas à notre rencontre et nous saluèrent.
--M. le vicomte? dit Louis.
Je l’aurais à peine reconnu, tant il était grave et soucieux.
Je fis un signe machinal d’assentiment, et nous nous écartâmes de quelques pas.
--Il ne saurait être question d’arranger l’affaire, j’imagine? dit-il, en s’inclinant.
--J’en doute, répondis-je, d’une voix altérée.
A la vérité, l’horreur m’ôtait presque la parole. Je découvrais peu à peu en quel dilemme je m’étais placé. Au cas où Saint-Alais tomberait sous l’épée du capitaine, que dirait de moi sa sœur, que penserait-elle de moi, comment pourrait-elle me tendre encore la main? Et d’autre part, pouvais-je souhaiter du mal à mon propre champion? L’aurais-je pu, en tout honneur, même si cet homme dont j’étais le témoin n’avait déjà et peu à peu gagné ma sympathie par son caractère ferme et pratique, uni à la simplicité de sa valeur?
Et pourtant il fallait que l’un des deux tombât. La grosse horloge au-dessus de nos têtes, en égrenant avec lenteur les douze coups de midi, me fit pénétrer un peu plus à chaque coup cette vérité dans le crâne. Un vertige m’envahit: le soleil m’éblouissait, les arbres vacillaient devant moi, le sol ondoyait sous mes pieds. Les voix de la foule extérieure me bourdonnaient aux oreilles. Mais, sortant de ce brouillard, la voix de Louis, calme extraordinairement, agrippa mon attention, et mon cerveau reprit sa lucidité.
--Voyez-vous un inconvénient à choisir cet endroit? dit-il. Le gazon est sec et ne glisse pas. Ils se battront à l’ombre, et l’éclairage est bon.
--Cela fera l’affaire, balbutiai-je.
--Si vous voulez examiner le terrain? Je n’y ai constaté ni creux ni bosses.
Je fis semblant de regarder.
--Je n’en vois pas non plus, dis-je.
--En ce cas nous allons placer nos adversaires?
--C’est entendu.
J’ignorais l’habileté relative des deux escrimeurs, mais en allant pour retrouver Hugues, je fus frappé du contraste qu’ils offraient, debout à quelques pas l’un de l’autre, et tous deux le torse nu. Le capitaine était le plus petit d’une tête, et se tenait raide et ferme, l’œil clair et le visage attentif. M. le marquis, d’autre part, était grand et élancé, la longueur de son bras devait lui donner une portée dangereuse, et son sourire n’était guère plus rassurant. Si son art et son sang-froid allaient de pair avec ses dons naturels, à coup sûr M. Hugues... Mais à nouveau le vertige me saisit. Qu’allais-je donc souhaiter là?
--Nous sommes prêts, dit avec impatience M. Louis (et je notai que son regard se dirigeait non sur moi mais sur la porte du clos). Voulez-vous comparer les épées, monsieur le vicomte?
J’obéis, et j’allais placer mon homme, quand M. le capitaine me fit signe qu’il voulait me parler. Sans me soucier du mécontentement des autres, je le tirai à part.
Toute trace d’emportement avait disparu de son visage: il était pâle et soucieux.
--Voilà un tour d’idiot, dit-il d’un ton bref et à mi-voix. Si ce blanc-bec me transperce, je ne l’aurai pas volé. Voulez-vous me faire un plaisir, monsieur le vicomte?
Je lui chuchotai que je ferais pour lui tout ce qui était en mon pouvoir.
--J’ai emprunté mille livres pour m’équiper en vue de cette campagne, reprit-il en évitant mon regard, à quelqu’un de Paris dont vous trouverez le nom dans ma valise qui est à l’auberge. S’il m’arrivait malheur, je vous serais reconnaissant de vouloir bien lui envoyer ce qui me reste d’argent. Voilà tout.
--Il sera remboursé en totalité, dis-je. J’en fais mon affaire.
Il me serra la main, et alla se mettre en position. Louis et moi nous nous plaçâmes chacun d’un côté des deux combattants, l’épée au poing, prêts à intervenir en cas de nécessité. On donna le signal, les acteurs principaux se saluèrent, tombèrent en garde, et tout aussitôt les lames engagées se froissèrent et cliquetèrent, tandis que les pigeons de la cathédrale volaient en cercle au-dessus de nous. Au milieu du jardin, un petit jet d’eau gazouillait paisiblement au soleil.
Dès avant la troisième reprise on put se rendre compte de l’entière diversité de leurs méthodes. Hugues, lui, y allait vigoureusement de tout son corps, il se baissait, s’avançait, se jetait de côté, ne tenant raide que son bras, et jouant beaucoup du poignet. A l’inverse, M. le marquis gardait le torse droit et immobile, et bougeait à peine le bras; son jeu était serré comme s’il se fût trouvé à la salle d’armes, un fleuret en main, et il dédaignait toutes autres parades que celles de l’épée. D’évidence, c’était lui le meilleur escrimeur, et le capitaine devait se lasser le premier des deux, car il ne restait pas en place, et le poignet se fatigue plus vite que le bras. En outre, je m’aperçus bientôt que le marquis se tenait sur la défensive et attendait, pour déployer tous ses moyens, d’avoir fatigué son adversaire. Mes yeux devenaient brûlants, ma gorge sèche, et je ne respirais plus, dans la crainte du coup final. Mais soudain il se produisit un incident. Le capitaine parut glisser du pied, mais ce n’était là qu’une feinte, et en un instant, baissé presque à plat ventre, sa main gauche à terre, il passait sous la garde de l’autre. Sa pointe effleurait la poitrine du marquis, quand celui-ci fit un saut en arrière, juste à temps pour son salut. Le capitaine ne s’était pas encore relevé, que Louis lui rabattait sa lame.
--Jeu déloyal! cria-t-il avec emportement. Jeu déloyal! Une botte en dessous. Ce n’est pas de règle.
Le capitaine restait haletant, sa pointe baissée vers le sol.
--Pourquoi donc n’est-ce pas de règle, monsieur? demanda-t-il.
Et il me regarda.
--Je ne comprends pas très bien, monsieur de Saint-Alais, dis-je d’un ton rogue. Ce coup...
--N’est pas autorisé.
--Dans les salles d’armes, fis-je. Mais il s’agit ici d’un duel.
--Je ne l’ai jamais vu employer dans un duel, affirma-t-il.
--Peu importe, répliquai-je avec feu. Il est ridicule d’intervenir sous un tel prétexte.
--Monsieur!
--C’est ridicule! répétai-je avec force. Après un pareil traitement il ne me reste plus qu’à faire quitter le terrain à M. le capitaine.
--Vous désirez peut-être prendre sa place? dit en ricanant quelqu’un derrière moi.
Je me retournai avec vivacité, et reconnus l’un des deux personnages que nous avions trouvés avec Saint-Alais. Je m’inclinai, et lui demandai:
--Vous êtes le chirurgien?
--Non pas, répondit-il avec irritation. Je suis M. du Marc, et tout à votre service.
--Mais vous n’êtes pas un second, répliquai-je. Et vous n’avez nul droit par conséquent de vous trouver où vous êtes, ni de rester ici. Je vous prierai donc de vous retirer.
--J’ai du moins autant le droit de rester que ceux-là, reprit-il, en désignant le toit de la cathédrale, où l’on voyait aux balustrades une quantité de têtes penchées vers nous.
Je restai interdit.
--Nos amis ont au moins autant de droit que vous, continua-t-il, en me narguant.
--Mais ils n’interviennent pas, ripostai-je avec fermeté. Vous ne le devez pas non plus. J’exige que vous vous retiriez.
Il refusait encore, et prétendait même faire du tapage; mais c’en était trop pour Louis, qui intervint sèchement. Sur un mot de lui, le matamore haussa les épaules et s’éloigna. Nous nous regardâmes tous les quatre.
--Nous ferons mieux de continuer, dit le capitaine, carrément. Si mon coup était irrégulier, ce monsieur a eu raison d’intervenir. Sinon...
--Je ne demande pas mieux, dit Saint-Alais.