Part 12
--Permettez-moi de vous raconter une petite histoire, monsieur le vicomte. Il y avait une fois un homme qui en voulait à son voisin parce que la récolte de celui-ci était plus belle que la sienne. Il alla donc, nuitamment et en secret, et pas tout à la fois--pas tout à la fois, messieurs, mais petit à petit--il fit déborder sur les terres de son voisin le bras de rivière qui passait auprès de leurs domaines à tous les deux. Son succès fut tel que bientôt l’inondation non seulement couvrit la récolte, mais menaça de noyer le voisin en personne, et après cela sa propre récolte et lui-même! Comprenant trop tard sa folie... Cet apologue vous amuse, monsieur le curé?
--Il ne me concerne pas, répondit l’abbé Benoît, avec un pâle sourire.
--Je ne suis le domestique de personne, prétendait un esclave, riposta Saint-Alais avec un ricanement discret.
--C’est une indignité, monsieur le marquis! m’écriai-je, perdant patience. Je viens de vous dire que sans M. le curé et le forgeron que voici, Mlle Denise et moi...
--Et moi, répliqua-t-il, m’interrompant avec une jovialité feinte, je viens de vous dire ce que j’en pense, monsieur le vicomte. Voilà tout.
--Mais vous ignorez donc ce qui s’est passé? réitérai-je, exaspéré par son injustice. Vous ignorez, il faut que vous ignoriez, que quand l’abbé Benoît et ses compagnons sont arrivés, Mlle de Saint-Alais et moi nous trouvions dans la situation la plus critique? qu’ils ont couru les plus grands risques pour nous en tirer? et que notre salut final est dû en grande partie aux trois couleurs, qui nous ont fait respecter de ces misérables, mieux que tout déploiement de force en notre pouvoir.
--C’est donc vrai, cela aussi? fit-il, se rembrunissant. J’aurai quelque chose à dire là-dessus tout à l’heure. Mais d’abord, puis-je vous poser une question, monsieur le vicomte? Suis-je en droit de supposer que ces messieurs sont venus vous solliciter de la part, excusez-moi si je ne le qualifie pas comme il faut, de l’Honorable Comité de Salut public?
Je fis un signe affirmatif.
--Et je présume que j’ai à les féliciter de votre acceptation?
--Pas le moins du monde! répliquai-je, avec fierté. Ce monsieur (et je désignai le capitaine Hugues) m’a exposé certaines propositions et certains arguments en leur faveur.
--Mais il ne vous a pas exposé le plus fort de tous ces arguments, intervint le capitaine, avec un bref salut. Je le découvre, et vous le verrez comme moi, monsieur le vicomte, dans M. le marquis de Saint-Alais!
Le marquis le dévisagea froidement.
--Je vous suis fort obligé, fit-il avec dédain. A l’occasion, peut-être aurai-je quelque chose de plus à vous dire. Mais pour l’instant, je parle à M. le vicomte.
Et il s’adressa de nouveau à moi:
--Ces messieurs vous ont sollicité. Dois-je entendre que vous avez décliné leurs propositions?
--Absolument! répondis-je. Mais, ajoutai-je avec chaleur, il ne s’ensuit pas que je manque de gratitude ou de sentiments humains.
--Ah, ah! dit-il.
Puis, d’un air détaché:
--Je vois là votre valet. Pourrais-je disposer de lui un moment?
--Certainement.
Il fit un signe du doigt à André, qui nous regardait du haut du perron. Le valet accourut prendre ses ordres.
Saint-Alais s’adressa de nouveau à moi:
--J’ai bien votre autorisation?
Je m’inclinai, sans comprendre.
--Allez, mon ami, allez trouver Mlle de Saint-Alais, dit-il. Elle est dans la grande salle. Priez-la de vouloir bien nous honorer de sa présence.
André s’éloigna de son air le plus digne, et nous restâmes dans l’étonnement. Personne ne disait mot. J’aurais voulu consulter du regard l’abbé Benoît, mais je ne l’osai, car le marquis, son sourire impénétrable sur le visage, me me quittait pas des yeux, et je craignais qu’il ne me soupçonnât de faiblesse. Cette attente dura jusqu’au moment où Mlle Denise apparut sur le seuil du château et après une courte pause, vint nous rejoindre sur la terrasse.
Elle portait une robe qui avait, je crois, appartenu à ma mère, et qui était trop longue pour elle; mais elle me sembla lui aller à ravir. Un fichu lui couvrait les épaules, et un autre, passant par-dessus ses cheveux poudrés, retombait à petits plis sur son cou et ses oreilles. A ce délicieux négligé, sa rougeur ajoutait un nouvel attrait, tandis qu’elle s’approchait de nous, en se garantissant les yeux du soleil. Je la revoyais pour la première fois depuis que les femmes l’avaient enlevée de ma selle, et elle m’apparut à cette heure, comme une divinité qui s’avançait sur la terrasse dans la jeune lumière du matin. Je ne comprenais pas comment j’avais pu renoncer à elle. Un désir absurde me saisit, de provoquer son frère et de l’enlever, elle, hors de cet affreux imbroglio de partis politiques.
Mais elle ne me regarda point, et mon cœur se serra. Elle n’avait d’yeux que pour M. le marquis, et s’approchait de lui comme s’il l’eût attirée par un moyen magnétique.
--Mademoiselle, dit-il gravement, il paraît que vous avez échappé la nuit dernière grâce à votre adoption d’un emblème que je vous vois porter encore. C’est un de ceux que nul sujet de Sa Majesté n’a le droit de porter avec honneur. Voulez-vous me faire le plaisir de l’ôter?
Pâlissant et rougissant tour à tour, elle nous lança un regard de détresse.
--Monsieur? murmura-t-elle, comme si elle ne comprenait pas.
--J’ai parlé assez clair, ce me semble, dit-il. Ayez la bonté d’enlever cet objet.
Se courbant sous l’avanie, elle hésita, et parut un instant prête à fondre en larmes. Puis, les lèvres frémissantes, et avec des doigts qui tremblaient, elle obéit, et se mit en devoir de détacher la cocarde tricolore que les domestiques--à son insu, peut-être--avaient transférée de son autre robe sur celle qu’elle portait à cette heure. Elle mit longtemps à l’enlever, sous nos regards, et je bouillais d’indignation. Mais je n’osai intervenir; et les autres la considéraient gravement.
--Je vous remercie, dit M. de Saint-Alais, quand à la fin elle fut parvenue à défaire l’épingle. Je vois, mademoiselle, que vous êtes une vraie Saint-Alais, préférant mourir que devoir votre salut à une félonie. Ayez la bonté de jeter cela par terre, et de marcher dessus.
Elle sursauta violemment à ces paroles. Nous tous aussi, je crois bien. Je sais que je fis un pas en avant; et, si M. le marquis n’eût levé la main, je l’aurais empêchée d’obéir. Mais je n’en avais pas le droit: nous n’étions que des spectateurs, c’était à elle de décider. Elle resta une minute sans souffle et sans mouvement, les yeux fixés sur son frère; puis, toujours fascinée par lui, avec un soupir convulsif, elle leva la main d’un geste lent et mécanique, et lâcha le ruban. Il tomba en tournoyant.
--Marchez dessus! dit le marquis, impitoyable.
Elle tremblait de tous ses membres; son visage, son visage d’enfant, blêmit. Mais elle ne bougeait pas.
--Marchez dessus! réitéra-t-il.
Alors, sans regarder à terre, elle avança un pied, et en effleura le ruban tricolore.
CHAPITRE XI
LES DEUX CAMPS
--Je vous remercie, mademoiselle; maintenant je ne vous retiens plus, dit-il.
Mais il n’avait pas besoin de parler, car dès l’instant où elle lui eut obéi, sa sœur se détournait de nous; il n’avait pas ouvert la bouche qu’elle s’élançait vers le perron, torturée de douleur, les deux mains sur le visage, tout entière secouée de sanglots qui parvenaient jusqu’à nous dans le matin d’été.
Ce spectacle me rendit furieux; mais pour un instant, et par un effort démesuré, je me contins. Je voulais d’abord laisser parler le marquis.
Mais il ne voyait pas, ou refusait de voir, l’effet qu’il avait produit.
--C’est tout, messieurs, dit-il, légèrement pâle. Je vous suis obligé de votre complaisance. Vous savez désormais ce que je pense de vos trois couleurs et de vos bons offices. Je refuse leur sauvegarde pour les miens comme pour moi. Je ne parlemente pas avec des assassins.
Je ne me contins plus, et bondis en avant.
--Et moi! m’écriai-je, moi aussi, monsieur le marquis, j’ai quelque chose à dire. J’ai quelque chose à déclarer. Il n’y a qu’un instant j’ai refusé les trois couleurs. J’ai repoussé les ouvertures de ceux qui me les présentaient. J’étais résolu à me ranger à vos côtés et à ceux de mes frères en dépit de ma raison. J’étais de votre parti, bien que sans y avoir foi; et vous auriez pu m’attacher à lui. Mais ce monsieur a raison, c’est vous qui êtes le meilleur argument contre vous-même. Et voici ce que je fais! voici ce que je fais! répétai-je dans un transport. Regardez, monsieur le marquis, et connaissez votre œuvre.
A ces mots je saisis le ruban que Denise avait foulé aux pieds, et de mes doigts qui tremblaient presque autant que les siens lorsqu’elle le détacha, je l’épinglai sur ma poitrine.
Il s’inclina, avec un sourire sarcastique.
--On change facilement de cocarde, dit-il.
Mais il était livide de rage, et il m’eût volontiers tué pour cette nasarde que je lui infligeais.
--Vous voulez dire que je tourne casaque facilement? dis-je d’un ton agressif.
--Vous avez mis le doigt dessus, monsieur le vicomte, riposta-t-il.
Les trois autres personnages s’étaient retirés un peu à l’écart--non sans manifester leur révolte--et nous laissaient face à face au même endroit où nous nous tenions trois semaines plus tôt, la veille de la soirée chez sa mère. Tout bouillant de colère au ressouvenir de sa conduite avec sa sœur, et dans l’intention de le blesser, je lui rappelai cette circonstance, avec les prophéties qu’il avait alors émises, prophéties qui s’étaient si mal accomplies.
Il me prit au mot.
--Elles se sont mal accomplies? dit-il sombrement. Certes, monsieur le vicomte, mais pourquoi? Parce que ceux qui devraient nous soutenir, ceux qui d’un bout de la France à l’autre devraient soutenir le roi, sont comme vous: des irrésolus qui ne savent ce qu’ils veulent! Parce que les gentilshommes de France se révèlent indolents et couards, et indignes des noms qu’ils portent! Oui, mal accomplies, reprit-il amèrement, parce que vous, monsieur de Saux, et les gens comme vous, êtes pour ceci aujourd’hui, et demain pour cela, et que vous criez maintenant: «Réforme!» et l’heure d’après: «Ordre!»
Ma colère s’affaissa. Je ravalai le démenti prêt à jaillir, et me bornai à lancer au marquis un regard prolongé. Il s’aperçut de mon embarras et en prit avantage.
--Mais suffit, continua-t-il d’un ton de dignité offensée d’autant plus mortifiante pour moi que c’était lui qui avait tort, et non moi. Laissons cela. Jusqu’au dernier moment, j’ai recherché votre concours, monsieur de Saux; et je reconnais, je ne cesse de reconnaître, et je serai le dernier à renier, l’obligation que nous vous devons depuis la nuit passée. Mais il ne peut plus y avoir de réelle amitié entre ceux qui portent ce machin (et il désigna la cocarde tricolore que j’avais adoptée) et ceux qui servent le roi à notre manière. Vous m’excuserez donc si je prends congé de vous, et si j’emmène ma sœur sans délai d’une maison où sa présence peut être mal interprétée, tout comme la mienne, après ce qui vient de se passer, doit être déplaisante.
Sur quoi il s’inclina de nouveau, et se dirigea vers la maison. Je le suivis, bouche cousue et le cœur soudainement glacé. André se trouvait seul dans le vestibule, à muser devant l’autre porte; mais au delà de celle-ci, dans l’avenue, trois ou quatre domestiques montés attendaient M. de Saint-Alais, et un peu plus bas trois cavaliers s’en allaient vers le portail. Un regard me suffit pour voir que Mlle Denise était à leur tête, et qu’elle se tenait courbée sur sa selle, comme si elle pleurait encore. Je me tournai vers Saint-Alais, dans un accès de violence.
Mais son regard était fixé sur moi de telle sorte que les paroles expirèrent sur mes lèvres. Il toussota.
--Ah, ah! dit-il, Mlle Denise a compris d’elle-même que la bienséance lui ordonnait de partir. Vous me permettrez donc, monsieur de Saux, de vous faire ses compliments et de prendre congé de vous à sa place.
Ayant dit ces paroles, il me salua et se dirigea vers sa monture. Il levait le pied vers l’étrier quand je murmurai son nom.
Il fit demi-tour.
--Pardon! dit-il. Est-ce que...
Je fis signe aux valets de s’écarter. Mon accès de violence avait disparu, je restais douloureusement tiraillé entre la colère et la honte.
--Monsieur, dis-je, j’ai encore un mot à vous dire. Tout n’est pas fini pour cela entre Mlle Denise et moi. Quant à elle...
--Qu’il ne soit plus question d’elle! trancha-t-il.
Mais je ne me laissai pas démonter.
--Quant à elle, je ne connais pas ses sentiments, repris-je, sans tenir compte de l’interruption. Mais pour ma part, monsieur de Saint-Alais, je vous déclare avec franchise que je l’aime; et je ne changerai pas, qu’elle porte la cocarde tricolore ou une autre. Par conséquent...
--Je ne vous dirai qu’une chose, s’écria-t-il, en levant la main pour m’arrêter.
Je cédai, avec un grand soupir.
--Quoi donc? demandai-je.
--C’est que vos déclarations sont dignes d’un bourgeois, répliqua-t-il, avec un rire insultant. Ou d’un toqué d’Anglais! Et comme Mlle de Saint-Alais n’est pas la fille d’un mitron, pour qu’on lui fasse une cour de ce genre, je trouve votre cour intolérable. Cela vous suffit-il, ou voulez-vous en entendre davantage, monsieur le vicomte?
--Cela ne peut suffire à me détourner de mon chemin, répondis-je. Vous oubliez que j’ai apporté ici entre mes bras mademoiselle votre sœur, la nuit dernière. Mais moi je ne l’oublie pas, et elle non plus ne l’oubliera pas. Notre situation ne peut redevenir ce qu’elle était, monsieur le marquis.
--Vous vous targuez de lui avoir sauvé la vie pour prendre des droits sur elle? dit-il avec mépris. Voilà qui est généreux et digne d’un gentilhomme!
--Non, je ne m’en targue pas! répliquai-je avec véhémence. Mais j’ai tenu Mlle Denise entre mes bras, sa tête a reposé sur ma poitrine, et vous ne pouvez faire que l’un et l’autre n’aient pas été. J’ai par conséquent le droit de demander sa main, et je saurai l’obtenir.
--Moi vivant, vous ne l’aurez jamais! répondit-il avec âpreté. Je le jure; tout comme elle a foulé aux pieds ce ruban, sur un mot de moi, monsieur, de même elle foulera aux pieds votre amour. Mlle de Saint-Alais n’est pas pour vous.
Je tremblais de rage.
--Vous savez bien, monsieur, que je ne puis me battre avec vous! dis-je.
--Ni moi avec vous. Je le sais. Donc, poursuivit-il, après une pause, et revenant avec une souplesse merveilleuse à sa courtoisie première, je vais vous fuir. Adieu, monsieur, je ne dis pas au revoir; car je doute que l’avenir nous réserve beaucoup de rencontres.
Je ne trouvai absolument rien à lui répliquer, et il s’éloigna, descendant l’avenue. Mlle Denise et son escorte avaient disparu; ses serviteurs, ayant obéi à mon geste, étaient déjà près du portail. Je le vis s’enfoncer sous les ramures des noyers, dont la voûte laissait filtrer çà et là des rais de soleil qui tombaient sur lui; et dans la tristesse de mon cœur broyé, j’admirai l’air de vaillance qu’il conservait, et la grâce insoucieuse de son allure.
Assurément il avait de la force de caractère; et cette force, dont manquaient ses amis, il la possédait à un tel degré qu’en le suivant du regard j’estimai faibles et sottes les paroles dont je m’étais servi avec lui, et puérile la résolution que je lui avais opposée. Il avait raison, après tout; cette manière de faire la cour, que j’avais employée sous l’impulsion de la colère et de l’amour, n’était ni française ni digne, et je ne l’aurais certes pas goûtée s’il se fût agi de ma propre sœur. Pourquoi donc avoir avili Denise et m’être rendu ridicule par ce moyen, bon pour des maîtresses, et non pour des fiancées?
Je me sentais donc fort malheureux quand je quittai la place et réintégrai la maison. Mais dans le vestibule mon regard rencontra les pistolets déposés sur la table, et par un revirement soudain je m’avisai que je n’étais pas le seul dont les affaires n’allaient pas tout droit; que le château de Saint-Alais comme celui de Marignac étaient en cendres, que la nuit précédente j’avais arraché Denise à la mort, qu’au delà de l’avenue de noyers allongeant son ombre fraîche et tachetée de soleil, au delà de la paix de ce jour d’été, il y avait le monde effervescent et braillard du Quercy et de la France, un monde de paysans affolés et de citadins terrifiés, de soldats qui refusaient de se battre, et de nobles qui ne l’osaient pas.
Hé bien donc, «Vivent les trois couleurs!» le sort en était jeté. Je traversai la maison pour aller retrouver l’abbé Benoît et ses compagnons, afin de risquer mon enjeu avec le leur. Mais la terrasse était déserte; je ne les vis nulle part. De tous les domestiques je ne pus découvrir que le seul André, qui s’avança vers moi d’un air affairé, les lèvres pincées, et prêt à récriminer. Je lui demandai où était le curé.
--Parti, monsieur le vicomte.
--Et Buton?
--Également. Et la moitié des domestiques en ont fait autant.
--Ils sont partis? exclamai-je. Pour où aller?
--Bavarder au village, répondit-il âprement. Il n’est pas aujourd’hui un galopin de tournebroche qui ne doive connaître les nouvelles, prendre son congé à sa guise et à son heure pour aller s’en informer. C’est le monde renversé, m’est avis. Il est temps que S. M. le roi s’en mêle.
--M. le curé ne t’a-t-il chargé de rien me dire?
Le vieux serviteur hésita.
--Dame oui, fit-il en rechignant. Il m’a dit que si M. le vicomte restait chez lui jusque dans l’après-midi, il aurait de ses nouvelles.
--Mais il allait à Cahors! dis-je. Il ne va pas revenir aujourd’hui?
--Il a pris la petite allée qui mène au village, répondit André d’un ton bougon. Il ne m’a pas parlé de Cahors.
--Allons, va-t’en au village tout de suite, dis-je, et informe-toi si oui ou non il a pris la route de Cahors.
Le vieux valet partit en maugréant, et je restai seul sur la terrasse. Une tranquillité insolite pesait sur la maison, en ce matin d’été, comme si l’heure de la sieste fût déjà venue. Je m’assis sur un banc de pierre contre le mur, et me mis en devoir de récapituler mes aventures de la nuit, revoyant avec une vivacité extrême des choses qui sur l’heure avaient à peine arrêté mon regard, et frissonnant à l’évocation des horreurs dont la réalité m’avait à peine ému. Insensiblement je me détournai de ces sujets qui faisaient battre mes artères, et je m’occupai de Denise. Je la revis qui s’éloignait affaissée sur sa selle et pleurant. Les abeilles vrombissaient dans l’air chaud, les pigeons roucoulaient doucement dans le colombier, les ramures bordant la pelouse, au-dessous de moi, simulaient un dôme d’avenue par-dessus la tête de la jeune fille, et, sur cette vision, je m’endormis.
Après la nuit que je venais de passer, le fait n’avait rien d’extraordinaire. Mais quand je me réveillai et m’aperçus qu’il était plus de midi, je m’effarai. Je me dressai d’un bond, et jetant autour de moi des regards inquisiteurs, je surpris André qui s’éloignait à pas de loup le long du mur de l’habitation. Je le rappelai, et lui demandai pourquoi il m’avait laissé dormir.
--J’ai pensé que vous étiez fatigué, monsieur, marmotta-t-il, en clignant des yeux sous le soleil. Monsieur le vicomte n’est pas un paysan pour qu’il ne puisse dormir quand il en a envie.
--Et M. le curé? N’est-il pas revenu?
--Non, monsieur.
--Et il est parti... de quel côté?
André nomma un village éloigné d’une demi-lieue; et il ajouta que mon dîner m’attendait.
J’avais faim, et sans plus insister pour le moment, j’allai me mettre à table.
Il était près de deux heures quand je la quittai. Comme j’attendais l’abbé Benoît d’une minute à l’autre, j’ordonnai de seller mes chevaux et de les tenir prêts; puis, trop agité pour rester en place, j’allai faire un tour dans le village. J’y trouvai tout sens dessus dessous. Les trois quarts des habitants étaient partis à Saint-Alais pour voir les ruines, et ceux qui restaient n’avaient pas la moindre velléité de s’occuper des travaux habituels, mais tenant des conciliabules sur le pas des portes, ou à la croisée des chemins, ou devant l’église, ils discutaient les événements. L’un prit sur lui de me demander s’il était vrai que le roi eût donné toutes les terres aux paysans; un autre, s’il y aurait encore des impôts; un troisième me posa une question encore plus niaise. Malgré tout, aucun ne me manqua de respect; et tous ou peu s’en faut m’exprimèrent leur joie de ce que j’avais échappé aux malandrins de _là-bas_. Mais à chaque fois que je m’approchais d’un groupe, je croyais voir une ombre subtile d’inquiétude, de gêne et de suspicion passer sur les visages qui m’étaient les plus familiers. Sur l’instant je n’en compris pas la raison, et même n’y attachai qu’une faible importance. Mais aujourd’hui, après coup, aujourd’hui qu’il est trop tard, je reconnais dans ces symptômes le premier indice de l’œuvre funeste que devait accomplir à la longue le poison social.
Avec tout cela, il me fut impossible de rien savoir au sujet du curé. L’un prétendait qu’il était ici, l’autre là, un troisième qu’il s’était rendu à Cahors. A la fin, je m’en retournai au château, dans un état de malaise et d’agitation inexprimables. Par crainte de le manquer, je ne quittai plus le devant de la maison; et durant des heures j’arpentai l’avenue, tantôt arrêté à la grille pour interroger la route, tantôt marchant à grands pas sous les noyers. Le soir tomba, puis la nuit; et enchaîné à la maison muette, j’attendais toujours la venue du curé, tandis que les imaginations de ce qui se passait au dehors me torturaient l’esprit. L’inquiet démon de l’époque s’était emparé de moi: je me voyais ici à ne rien faire, tandis que le monde s’agitait, et cette idée intolérable m’accablait de remords. Quand à la fin André vint m’appeler pour souper, je lui lançai un juron; et mon repas terminé, je montai sur le toit du château, pour scruter la nuit, m’attendant à voir encore le ciel éclairé par la lueur lointaine des incendies.
Tout compte fait, je ne vis rien, et le curé ne vint pas. Aussi, dès sept heures du matin, après une nuit de veille, j’étais à cheval, en route pour Cahors. André se déclara indisposé, et je ne pris avec moi que Gilles. Aux environs de Saint-Alais, le pays semblait désert; mais une demi-lieue plus loin, sur la hauteur, je rattrapai une vingtaine de lourds paysans qui cheminaient d’un air décidé. Je voulus savoir où ils allaient, et pourquoi ils n’étaient pas aux champs.
--Nous allons à Cahors, monseigneur, chercher des armes, me répondit-on.
--Des armes! Pour combattre qui?
--Les brigands, monseigneur. Ils sont de tous côtés, brûlant et massacrant. Dieu a permis que nous ne les ayons pas encore vus. Et ce soir nous serons armés.
--Les brigands! dis-je. D’où sortent-ils?
Ils furent incapables de me le dire; et m’étonnant de leur crédulité, je les laissai là et continuai mon chemin. Mais je n’en avais pas fini encore avec ces brigands. Une demi-lieue avant Cahors, je traversai un hameau où régnait la même crainte chimérique. Là, on avait élevé une barricade grossière au bout de la rue regardant la campagne, et je vis sur la tour de l’église un homme faisant le guet. Cependant tous ceux de l’endroit en état de marcher étaient partis à Cahors.
--Comment cela? Pour quoi faire? demandai-je.
--Pour s’informer des nouvelles.
Je commençais à voir que mon imagination ne m’avait pas leurré. Tout le monde était en rumeur, tout le monde était en l’air. Chacun avait hâte d’entendre, de savoir et de raconter; tel prenait les armes qui n’en avait jamais tenu, tel donnait des conseils qui avait passé sa vie à obéir; on faisait tout et n’importe quoi sauf la tâche quotidienne. Après cela, quand je trouvai Cahors en émoi comme une ruche d’abeilles prête à essaimer, et le pont Valentré si encombré que j’eus de la peine à franchir ses trois portes successives; quand je vis la queue de ménagères attendant leurs rations, plus longue, et ces rations plus exiguës que jamais; après cela, dis-je, tout ceci me parut presque naturel.