Part 11
--En effet, dit le prêtre avec lenteur. C’est aussi mon avis, mon fils, mais...
--Mais quoi? m’écriai-je. Il est périlleux de nous attarder!
--Vous avez envoyé un messager à Cahors?
--Qui, répondis-je. Est-ce que le marquis serait arrivé?
--Non pas; et sachez-le, monsieur le vicomte, je n’ai avec moi que ces quatre hommes, ajouta-t-il. Si j’avais cherché à en réunir davantage, je serais peut-être arrivé trop tard. Et avec ceux-ci seulement, je ne sais que faire. La moitié des pauvres misérables qui ont commis ce forfait sont perdus de boisson. Les autres ne me connaissent pas...
--Mais je croyais... je croyais que tout était fini, m’écriai-je stupéfait.
--Non, fit-il gravement. On nous a laissés passer, après discussion. Moi, je suis du Comité, ainsi que Buton. Mais quand ils vous verront, et encore plus Mlle de Saint-Alais... je ne sais ce qu’ils sont capables de faire, mon ami.
--Mais, mon Dieu! m’écriai-je. Ils n’oseront sûrement pas...
--Non, monseigneur, ils n’oseront pas, n’ayez crainte!
Ces paroles sortaient de la fumée. C’était Buton qui les prononçait. En même temps, il s’avança, une pesante barre de fer au poing, et ses gros bras velus retroussés jusqu’aux coudes.
--Mais il y a une chose que vous devrez faire, dit-il.
--Quoi donc?
--Vous devrez mettre la cocarde tricolore. Avec cela ils n’oseront pas vous toucher.
Il montrait un naïf orgueil, que je trouvai tout d’abord inintelligible. Je le comprends mieux à cette heure. Le lendemain, déjà, ce n’était plus pour moi une énigme, mais une redoutable merveille.
Le prêtre saisit l’idée au vol.
--Parfait, dit-il. Buton a trouvé. Ils vous respecteront avec cela.
Et sans me laisser le temps de parler, il détacha la large rosette piquée à sa soutane, et l’épingla sur ma poitrine.
--La vôtre, maintenant, Buton, reprit-il (et prenant celle du forgeron--elle n’était rien moins que propre--il l’assujettit sur l’épaule de Denise). Allons, monsieur le vicomte, emportez-la. Vite, ou nous allons étouffer. Buton et moi marcherons devant, et nos amis que voici vous suivront.
Denise, poussant des soupirs et des sanglots, commençait à revenir à elle, quand je la soulevai dans mes bras; et nous toussions tous à cause de la fumée. Celle-ci emplissait le couloir; eussions-nous tardé une minute de plus, et nous n’aurions pu passer sans danger, car les flammes léchaient déjà la porte de la pièce voisine, et dardaient vers nous des langues irritées. Néanmoins, nous descendîmes tant bien que mal l’escalier, avec notre aide mutuelle. Au bas, la porte fermée nous retint un instant, et lorsqu’elle s’ouvrit nous fûmes bien aises de déboucher pêle-mêle dans la cuisine, où nous restâmes à reprendre haleine, en nous frottant les yeux.
C’était la grande cuisine du château, celle qui avait vu les apprêts de tant de festins et contenu de tels monceaux de venaison; mais je fus heureux pour Denise qu’elle tînt sa figure cachée contre ma poitrine, et qu’elle n’en pût voir l’aspect actuel. Un grand feu, alimenté avec du lard et des jambons, flambait dans l’âtre, et devant ce feu, en guise de viande, les dépouilles de trois chiens rôtissaient à la broche et imprégnaient l’air d’une odeur de chair grillée. C’étaient les chiens favoris du marquis, tués par méchanceté pure. Au-dessous d’eux, sur le carreau jonché de bouteilles, le vin répandu formait un lac où les meubles brisés et les caisses défoncées faisaient comme des îles. Tout ce que les émeutiers ne pouvaient emporter ils le mettaient en pièces. Sous nos yeux mêmes, dans un coin, une femme emplissait son tablier à même un grand tas de sel piétiné, et trois ou quatre individus achevaient de piller le dressoir. Mais le plus grand nombre des paysans s’étaient retirés au dehors, et nous les entendions applaudir hideusement aux flammes, pousser des acclamations lorsqu’une cheminée tombait ou qu’une fenêtre éclatait, et jeter dans le feu tout être vivant qui avait le malheur de leur tomber sous la main.
Les pillards, à notre vue, s’éclipsèrent avec des mines haineuses de loups forcés de lâcher leur proie. Ils durent répandre la nouvelle de notre arrivée, car dans le temps bref que nous restâmes dans la cuisine, le hourvari du dehors s’apaisa, et ce fut au milieu d’un effrayant silence que nous apparûmes à la porte.
La lueur de l’incendie éclairait comme en plein jour la rangée d’êtres féroces qui se tenaient devant nous, à côté du vaste amas de débris qui témoignaient de leur fureur. Au début nous étions dans l’ombre du mur, et invisibles pour eux; mais quand nous eûmes avancé de quelques pas, le silence menaçant prit fin, et la foule, avec un hurlement de rage, s’élança, comme une meute de chiens déchaînés. Ces êtres au front bas et aux chevelures hirsutes, à demi nus et barbouillés de sang et de suie, ressemblaient davantage à des bêtes qu’à des hommes; et ils s’élancèrent comme des fauves, claquant des mâchoires, tandis que des derniers rangs--car ceux des premiers ne savaient plus que rugir--s’élevaient les cris de: «Mort aux tyrans! Mort aux accapareurs!» Mêlés au fracas de l’incendie, ces cris suffisaient à intimider les plus résolus.
Si mon escorte avait faibli une seconde, c’en était fait de nous. Maïs elle resta ferme, et sa contenance assurée en imposa à la foule qui se retira en grognant et réclamant notre mort, à l’exception d’un seul homme. Celui-là s’avança pour me porter un coup de couteau. Sur-le-champ Buton leva sa barre de fer, et avec un cri formidable de: «Respect aux trois couleurs!» il l’étendit sur le sol, et mit le pied sur son corps.
--Respect aux trois couleurs! cria-t-il à nouveau de sa voix de tonnerre.
Et ces mots eurent un effet magique. A leur son, la foule se rejeta en arrière et sur les côtés, et les yeux se fixèrent stupidement sur moi et mon fardeau.
--Respect aux trois couleurs! cria l’abbé Benoît, en levant la main.
Et il fit le signe de la croix. A cette vue cent voix reprirent le cri; et sans me laisser le temps de me reconnaître, ceux qui une minute plus tôt réclamaient notre mort se rejetèrent les uns sur les autres, en criant d’une seule voix:
--Place! place aux trois couleurs!
Il y avait quelque chose d’indiciblement nouveau, d’étrange, de redoutable, dans un tel respect accordé par ces brutes à un mot, à un bout de ruban, à une idée. L’impression que j’en ressentis ne s’est jamais complètement effacée. Mais sur le coup je m’en rendis à peine compte. J’entendais et voyais les choses indistinctement. Comme dans un songe, je m’avançai parmi la cohue, et trébuchant sous mon fardeau, passai entre deux rangs de faces bestiales, puis descendis l’avenue, jusqu’à la grille. Arrivé là, l’abbé Benoît voulut me prendre Denise, mais je ne le lui permis pas.
--A Saux! A Saux! dis-je fiévreusement.
Et alors, sans bien savoir comment, je me trouvai installé sur mon cheval, avec la jeune fille devant moi. Et nous prîmes la route de Saux, éclairés chemin faisant par les flammes du château en feu.
CHAPITRE X
LE MATIN QUI SUIT LA TEMPÊTE
Arrivés au carrefour, l’abbé Benoît eut la précaution d’y laisser un homme pour attendre ceux qui venaient de Cahors, et leur faire savoir que Mlle de Saint-Alais était sauvée. Nous avions fait à peine une demi-lieue quand un bruit de galopade nous annonça qu’ils nous suivaient. Je commençais à sortir de l’hébétude où m’avaient plongé les émotions de la nuit, et j’arrêtai mon cheval pour transmettre mon fardeau à M. de Saint-Alais, au cas où il voudrait s’en charger.
Mais il ne faisait point partie de la troupe. C’était Louis qui la conduisait, et je fus étonné de ne voir avec lui que six ou sept domestiques, le vieux M. de Gontaut, l’un des Harincourt et un étranger. Leurs chevaux étaient haletants et fumants de leur course rapide, et les yeux des cavaliers étincelaient d’émotion. Nul ne parut trouver singulier de me voir porter Denise; mais quand tous eurent en hâte remercié Dieu de son salut, ils s’informèrent bien vite du nombre des émeutiers.
--Près d’une centaine, dis-je. Autant du moins que j’en puis juger. Mais où est M. le marquis?
--Il n’était pas revenu quand on nous a donné l’alarme.
--Vous êtes bien peu nombreux.
Louis poussa un juron de dépit.
--C’est tout ce que j’ai pu rassembler, dit-il. Marignac apprenait au même moment que le feu était à son château, et il a emmené une douzaine de nos hôtes. Une vingtaine ont pris peur; et ils sont montés à cheval au plus vite pour aller voir ce qui se passait chez eux. En somme, conclut-il amèrement, j’ai vu que chacun pensait d’abord à soi. Réserve faite, bien entendu, de mes excellents amis ici présents.
M. de Gontaut s’efforça de ricaner, mais il s’étrangla faute de souffle.
--C’est une des beautés du malheur, haleta-t-il.
Le pauvre homme avait peine à se tenir en selle.
--Mais vous allez venir à Saux! dis-je, comme ils tournaient bride dans une nuée de vapeur qui se détachait vaguement sur la nuit.
--Non pas! répondit Louis, en sacrant de nouveau (mais je trouvai tout naturel qu’il fût hors de lui, et que son humeur paisible de toujours l’eût abandonné). C’est l’instant ou jamais! Si nous les attrapons sur le fait...
Je n’entendis pas le reste. Ses paroles se perdirent dans le trot des chevaux, qu’ils poussaient de l’éperon en dévalant la route. Ils étaient déjà à cinquante pas, quand l’un d’eux, se détachant de la cavalcade, tourna bride et s’en revint vers moi. C’était l’étranger, le seul de la compagnie, en dehors des serviteurs, que je ne connaissais pas.
--Comment sont-ils armés, je vous prie? me demanda-t-il.
--Ils ont au moins un fusil, répondis-je, en l’examinant avec curiosité. Peut-être plus, à cette heure. La majorité avait des piques et des fourches.
--Et leur chef?
--C’est Petit-Jean, le maréchal ferrant de Saint-Alais, qui les commandait.
--Je vous remercie, monsieur le vicomte, dit-il en saluant.
Puis, donnant de l’éperon à sa monture, il partit au galop pour rejoindre les autres.
Je n’étais pas en état de les seconder, et il me tardait de remettre Denise aux soins des femmes. Quand donc ils eurent disparu, nous poursuivîmes notre chemin. L’abbé Benoît et moi nous taisions, pensifs, mais les autres bavardaient entre eux sans arrêt. La tête de Denise reposait sur mon épaule droite. Je sentais le léger battement de son cœur; et durant cette lente et sombre chevauchée, j’eus le loisir de rêver à beaucoup de choses. Quel courage, quelle volonté ferme, avait montrés cette pauvre petite échappée de couvent, alors qu’une quinzaine plus tôt elle n’avait su trouver un mot à me dire; mais aussi quelle faiblesse féminine, chère à mon cœur d’homme, avait finalement vaincu sa réserve, et l’avait jetée à mon cou, sanglotante. Le doux parfum de sa chevelure emplissait mes narines; j’aspirais à mettre un baiser sur son front mi-voilé. Mais si une heure avait suffi pour m’apprendre à l’aimer, j’avais appris aussi à la respecter davantage. Je refrénai mon désir, je le pressai avec plus de tendresse, et m’efforçai de songer à autre chose tant qu’elle serait dans mes bras.
Si j’y éprouvai de la difficulté, ce ne fut point faute de matière à réflexions. La clarté de l’incendie rougissait tout le ciel, derrière nous; la rumeur de la foule nous poursuivait; plus d’une fois, sur notre chemin, nous croisâmes des formes furtives qui s’enfonçaient dans les ténèbres, comme pour aller se joindre aux émeutiers. L’abbé Benoît croyait voir un second incendie, à une lieue dans l’est; et avec le trouble et le bouleversement général de cette nuit, je me serais à peine étonné si les flammes eussent éclaté devant nous, pour nous apprendre qu’il y avait aussi le feu à Saux.
Mais ce coup me fut épargné. Au contraire, le village tout entier vint à notre rencontre avec des lumières, et nous fit cortège, en poussant des vivats, depuis la grille jusqu’au perron du château. Une fois là, dans la clarté des torches, et au milieu d’un profond silence de curiosité sympathique, Mlle de Saint-Alais fut enlevée de ma selle et transportée dans la maison. Les femmes qui se pressaient devant la porte se penchèrent pour la suivre des yeux, mais je fus le seul à entrer derrière elle.
* * * * *
Bien des choses qui semblent belles la nuit, présentent au jour un aspect hideux; et d’autres que nous avons supportées sans difficulté sur le moment, paraissent monstrueuses et intolérables dans le recul du souvenir. Quand je me réveillai le matin, dans le vaste fauteuil du vestibule--où, suivant la tradition, Louis XIII s’était assis jadis--et qu’après trois heures d’un sommeil imparfait, je vis André penché sur moi, et le soleil entrant à flots par la porte et la fenêtre, je crus tout d’abord avoir rêvé ce que je me rappelais des événements de la nuit. Mais mon regard tomba sur la paire de pistolets que j’avais placés à côté de moi, et sur le plateau garni des verres qui avaient servi à nous désaltérer, le curé et moi, je compris que tout cela était de la réalité. Je me dressai d’un bond.
--Est-ce que M. de Saint-Alais est ici? demandai-je.
--Non, monsieur.
--Et M. le comte?
--Non plus, monsieur.
--Hé quoi! m’écriai-je. Personne de chez eux n’est donc venu?
Car je m’étais endormi avec la persuasion que l’on m’éveillerait au bout d’une heure pour les recevoir.
--Non, monsieur le vicomte, répliqua le vieux valet, personne, excepté un monsieur qui était avec eux et qui actuellement se promène dans le jardin avec M. le curé. Et quant à celui-là...
--Eh bien? dis-je sèchement, car André, qui avait pris son air le plus grave et le plus entendu, se taisait et reniflait avec mépris.
--Celui-là ne semble pas valoir qu’on éveille monsieur le vicomte pour lui, répliqua-t-il d’un air entêté. Mais M. le curé l’a voulu quand même; et par le temps qui court, il nous faut trotter pour un forgeron mieux que pour un directeur de la régie.
--Buton est donc ici?
--Oui, monsieur; et il se promène sur la terrasse, comme s’il se croyait chez lui. Je ne sais pas où nous allons, reprit-il, d’un ton grondeur et élevant la voix comme je me disposais à m’éloigner, ni ce qui va sortir de tout cela. Mais quand monsieur le vicomte a fait enlever le carcan, j’ai bien vu ce qui allait arriver. Oh! oui, continua-t-il de plus en plus haut, avec son plateau en main, et me lançant un regard réprobateur, j’ai bien vu ce qui allait arriver! Je l’ai bien vu!
A coup sûr, si je n’avais été jeté tout à fait en dehors de la commune ornière de pensée, j’aurais, moi aussi, trouvé quelque chose de singulier à l’assemblage des trois hommes que je trouvai faisant les cent pas sur la terrasse. Au milieu était l’abbé Benoît, les yeux baissés et les mains derrière le dos; d’un côté il avait Buton, fruste et balourd avec ses larges épaules et sa blouse maculée; de l’autre côté marchait l’étranger de la nuit, un homme de moyenne taille, correct, mais très simplement vêtu, avec des bottes de cheval et une épée. En me rappelant qu’il avait fait partie de la troupe de Louis, je m’étonnai de le voir porter les trois couleurs; mais j’étais surtout inquiet de savoir ce qu’il était advenu des autres. Sans nous arrêter aux cérémonies, je lui posai la question.
--Ils ont attaqué les émeutiers, perdu un homme, et été repoussés, répondit-il, précis et laconique.
--Et M. le comte?
--N’a pas été blessé. Il est retourné à Cahors, pour chercher du monde. Quant à moi, on semblait prendre mes avis en mauvaise part, et je suis venu ici.
Il me parlait comme à son égal, d’une façon brusque et allant droit au fait, et avec l’air d’être et à la fois de n’être pas un gentilhomme. Voyant qu’il m’intriguait, le curé se hâta de le présenter.
--Monsieur le vicomte, vous avez devant vous M. le capitaine Hugues, sorti de l’armée américaine. Il a mis ses services à la disposition du Comité.
--Dans l’intention, poursuivit le capitaine, avant que j’eusse le temps de me reconnaître, d’instruire et commander un corps de volontaires à lever en Quercy, pour maintenir l’ordre. Appelez-les milice; appelez-les comme vous voudrez.
J’étais passablement démonté. Cet homme, alerte, actif, pratique, dont la poche laissait dépasser la crosse d’un pistolet, était une nouveauté pour moi.
--Vous avez servi Sa Majesté? dis-je enfin, pour me donner le temps de réfléchir.
--Non pas, répondit-il. Il n’y a pas d’avenir dans cette armée, si l’on ne possède plusieurs quartiers. J’ai servi sous les ordres du général Washington.
--Mais je vous ai vu la nuit dernière avec M. de Saint-Alais?
--Quoi d’étonnant, monsieur le vicomte? répliqua-t-il, en me regardant bien en face. A peine arrivé, j’entends dire que l’on brûle un château. Je me suis mis à la disposition de M. le comte. Mais ces messieurs manquent de méthode, et ils refusent d’être conseillés.
--Ma foi, dis-je, ces procédés me paraissent un peu abusifs. Vous savez...
--Le château de M. de Marignac a été brûlé la nuit dernière, dit doucement le curé.
--Oh!
--Et nous en apprendrons d’autres, je le crains. Nous devons, je pense, regarder les choses en face, monsieur le vicomte.
--Il n’est pas question de penser ni de regarder, mais d’agir! interrompit rudement le capitaine. Il nous reste devant nous tout un long jour d’été, mais si nous n’avons pas fait quelque chose d’ici ce soir, c’est une triste aurore qui se lèvera demain sur le Quercy.
--N’y a-t-il pas les troupes du roi? dis-je.
--Elles refusent d’obéir. Elles sont par conséquent plus nuisibles qu’utiles.
--Et leurs officiers?
--Ils sont fidèles; mais haïs du peuple. Un chevalier de Saint-Louis est pour le peuple ce qu’est pour un taureau une étoffe rouge. Croyez-moi, ils ont assez à faire de maintenir leurs hommes dans les casernes, et de sauver leurs propres têtes.
Je n’aimais pas sa familiarité, ni son langage tranchant; mais néanmoins j’étais incapable de reprendre le ton sur lequel j’avais parlé la veille. La veille, j’aurais trouvé intolérable que Buton fût là à nous écouter. Aujourd’hui je trouvais la chose toute naturelle. Cet officier, d’ailleurs, était un autre homme que Doury; des arguments qui avaient accablé l’un seraient restés sans effet sur l’autre. Je m’en rendis compte, et à tout hasard, demandai à l’abbé Benoît ce qu’il avait l’intention de faire.
Il ne répondit pas. Ce fut le capitaine qui parla.
--Nous voudrions vous voir entrer dans le Comité.
--J’ai discuté cela hier, répondis-je avec quelque raideur. Je ne puis y consentir. L’abbé Benoît a dû vous l’expliquer.
--Ce n’est pas la réponse de l’abbé Benoît que je désire, répliqua le capitaine. C’est la vôtre, monsieur le vicomte.
--J’ai répondu hier, dis-je hautainement, et j’ai refusé.
--Aujourd’hui n’est plus hier, riposta-t-il. Hier, le château de M. de Saint-Alais était debout; ce n’est plus aujourd’hui qu’un décombre fumant. Celui de M. de Marignac est dans le même état. Hier, sur beaucoup de points, nous en restions aux conjectures. Aujourd’hui les faits parlent d’eux-mêmes. Quelques heures d’hésitation, et la province sera en feu d’un bout à l’autre.
Je n’en pouvais disconvenir. Toutefois il y avait autre chose que je ne pouvais faire, c’était de me déjuger une fois de plus. J’avais solennellement pris la cocarde blanche dans le salon de Mme de Saint-Alais, et le courage me manquait pour exécuter une nouvelle volte-face. Je me refusai à la palinodie.
--C’est impossible, impossible dans mon cas, balbutiai-je enfin avec embarras et d’une façon quelque peu incohérente. Pourquoi vous adresser encore à moi, au lieu d’aller trouver quelqu’un d’autre? Il y en a deux cents dont les noms...
--Ne nous seraient d’aucun usage, répondit brusquement M. le capitaine. Le vôtre au contraire rassurerait les timides, attacherait à notre cause les gens modérés, et ne rebuterait pas les masses. Je veux être franc avec vous, monsieur le vicomte, reprit-il, sur un autre ton. J’ai besoin de votre concours. Je veux bien courir des risques, mais seulement les risques indispensables; et je voudrais tenir ma nomination aussi bien d’en haut que d’en bas. Donnez votre adhésion au Comité, et j’accepte leur nomination. Sans doute je pourrais pacifier le Quercy au nom du tiers état seul, mais je préférerais fusiller, pendre, écarteler, au nom de tous les trois réunis.
--Je vous le répète, il y en a d’autres...
--Vous oubliez que je dois mater la canaille de Cahors, répliqua-t-il avec impatience, non moins que ces abrutis de paysans, qui croient la fin du monde arrivée. Et ces autres dont vous parlez...
--Sont inacceptables, dit doucement l’abbé Benoît, tout en m’adressant un regard d’intelligence.
La brise légère du matin soulevait les plis de sa soutane, et révélait la maigreur de ses jambes. Il tenait son tricorne au-dessus de sa tête, pour se protéger du soleil. Je sentais qu’il y avait un conflit dans son esprit tout comme dans le mien, et qu’il désirait m’avoir avec eux et ne m’avoir pas; et cette intuition m’encourageait à lui résister, malgré ses paroles.
--C’est impossible, dis-je.
--Pourquoi?
La nécessité de répondre me fut épargnée. J’étais tourné vers la porte du château, et ce dernier mot à peine prononcé, j’en vis sortir André accompagné de M. de Saint-Alais. La façon dont le vieux serviteur annonça: «M. le marquis de Saint-Alais, qui demande à voir M. le vicomte!» nous scandalisa légèrement, car elle décelait un secret triomphe; mais de la part de Saint-Alais qui s’approchait, rien ne laissa voir qu’il eût remarqué ce détail. Il s’avança d’un air parfaitement serein, et me salua avec cordialité. Je me figurai tout d’abord qu’il ne savait pas ce qui s’était passé la nuit; mais ses premiers mots dissipèrent cette illusion.
--Monsieur le vicomte, dit-il, m’interpellant d’un ton à la fois gracieux et dégagé, nous vous devons une reconnaissance éternelle. J’avais affaire au dehors, hier soir, et je n’ai pu intervenir; et mon frère, paraît-il, est arrivé trop tard, à supposer qu’il eût pu quelque chose avec une si petite troupe. J’ai vu ma sœur en traversant la maison, et elle m’a donné quelques détails.
--Elle a quitté sa chambre? m’écriai-je tout surpris.
Les trois autres personnages s’étaient retirés un peu à l’écart, afin de nous laisser nous entretenir à l’aise.
--Oui, répondit-il, en souriant un peu de mon étonnement. Et je puis vous assurer, monsieur le vicomte, qu’elle a dit de vous tout autant de bien qu’une jeune fille en peut dire. Du reste, ma mère sera mieux qualifiée que moi pour vous exprimer la gratitude de la famille. En attendant, j’espère que votre santé n’a pas souffert de cette algarade.
Je balbutiai une réponse; mais je savais à peine ce que je disais, tant l’attitude de Saint-Alais était différente de ce que j’attendais, son calme dégagé et sa gaieté si éloignés de la rage et de l’emportement qui eussent semblé naturels chez qui venait d’apprendre la destruction de son château et l’assassinat de son régisseur. Je n’en revenais pas. Je le voyais paré avec son soin et son élégance habituels, et j’étais convaincu pourtant qu’il avait été sur pied toute la nuit; les attentats contre son château et celui de Marignac venaient démentir ses prédictions les plus confiantes; et il ne montrait aucun signe d’irritation!
J’en restais confondu, vertigineux. Cependant il me fallait dire quelque chose. J’exprimai le souhait que Mlle Denise ne se ressentirait pas trop de ses aventures.
--Elle? je n’en ai pas peur, dit-il. Nous autres Saint-Alais ne sommes pas des femmelettes. Et après une nuit de repos... Mais je crains de vous avoir interrompu?
Et pour la première fois il daigna jeter les yeux sur mes compagnons.
--C’est à l’abbé Benoît et à Buton ici présents, que doivent aller en réalité vos remerciements, monsieur le marquis, repris-je. Car sans leur aide...
--Tiens, tiens! en vérité? fit-il froidement. On me l’avait déjà dit.
--Mais vous ne savez pas tout? exclamai-je.
--Je pense que si, dit-il.
Puis, continuant à les regarder tout en me parlant, il reprit: