Part 10
Il était accroupi sur le faîtage, dans l’ombre la plus noire, à l’endroit où le mur terminal de l’aile du levant dominait le jardin par où j’étais entré. Ce mur terminal n’avait pas de fenêtres, et la plus grande partie du jardin au-dessous restait dans l’obscurité, car l’angle de la maison s’interposait entre lui et les bâtiments en feu. Je crus que le régisseur s’était enfui jusque-là, pour se cacher, et j’attribuai à l’obscurité qu’il ne me reconnût pas. A mon approche, il se dressa à genoux sur le rebord, et me fit face, en grondant comme un chien.
--Arrière! dit-il, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. Arrière, ou sinon...
--Du calme, l’ami, répliquai-je posément, et commençant à croire que la peur lui troublait la cervelle. C’est moi, M. de Saux.
--Arrière! était sa seule réponse, et bien qu’il fût accroupi si bas que je ne pouvais voir sa silhouette se détacher sur les arbres éclairés, je vis reluire le canon du pistolet dont il m’ajustait. Arrière! Donnez-moi une minute! rien qu’une minute (sa voix chevrotait) et je ferai la nique à ces démons! Si vous approchez, si vous donnez l’alarme, je ne mourrai pas seul! Non, je ne mourrai pas seul! Arrière!
--Êtes-vous fou? dis-je.
--Arrière, ou je fais feu! grogna-t-il. Je ne mourrai pas seul.
Il était agenouillé tout au bord du toit, se retenant de la main gauche à la cheminée. Dans cette position, m’élancer sur lui c’était courir à la mort; et je n’avais rien à y gagner. Je reculai d’un pas. A l’instant même où j’exécutais ce geste, il passa par-dessus le bord et disparut.
Avec un recul involontaire, je respirai profondément, et prêtai l’oreille. Mais je ne perçus aucun bruit de chute; et comme une nouvelle idée me venait à l’esprit, je m’avançai jusqu’au bord et regardai par-dessus.
Le régisseur était suspendu en l’air, à une dizaine de pieds au-dessous de moi. Il descendait; il descendait d’un pied à la fois, lentement, par saccades; sa forme obscure devenait de plus en plus vague. Instinctivement je tâtai autour de moi; et au bout d’une seconde ma main rencontra la corde qui le soutenait. Elle était amarrée à la cheminée. Alors je compris. Ce mode d’évasion qu’il avait conçu, et en prévision duquel il tenait peut-être la corde toute prête, ce parfait vilain en avait conservé l’idée pour lui seul, afin d’améliorer ses chances, et pour n’avoir point à céder le pas à Denise et aux femmes. A cette découverte, dans le premier moment d’indignation, je fus presque tenté de couper la corde et de le faire choir; puis je songeai que s’il s’échappait, le chemin restait libre pour d’autres. Juste comme je pensais à cela, je vis dans le jardin au-dessous de moi briller soudain un éclat de lumière, et un flot d’une quinzaine de révoltés surgit du coin, et se dirigea vers la porte par laquelle j’avais pénétré dans le château.
Je retins mon souffle. Le régisseur, suspendu au-dessous de moi et arrivé alors à mi-chemin du sol, s’arrêta, et ne fit plus un mouvement. Mais il balançait encore un peu de-ci de-là, et dans la vive lumière des torches que portaient les nouveaux venus, je distinguais chaque nœud de la corde, et même le bout traînant sur le sol, auquel se communiquait son mouvement.
Les misérables, pour atteindre la porte, devaient passer à un pas de la corde, à un pas de ce bout traînant; mais dans leur hâte et leur exaltation, et aveuglés par la lumière de leurs torches, ils pouvaient ne pas le remarquer. Je cessai de respirer quand le chef arriva auprès; je crus qu’il allait le voir. Mais il passa, et disparut sous la porte. Trois autres à la fois dépassèrent la corde. Un cinquième, puis encore trois, et deux. Je commençais à respirer. Il ne restait qu’une femme, celle dont les imprécations m’avaient accueilli lors de mon apparition à la fenêtre. Il n’était pas vraisemblable qu’elle le vît. Elle courait pour rattraper les autres; elle tenait une torche de son poing droit, si bien que la clarté s’interposait entre elle et la corde. Et de plus elle agitait son brandon avec une frénésie d’énergumène, tout en trépignant et excitant les hommes au pillage.
Mais, comme si la présence de celui qui leur avait fait tant de mal à tous eût eu sur elle une influence occulte, comme si un sens particulier l’avertissait de sa présence, jusqu’au milieu de ce pandémonium, elle s’arrêta court au-dessous de lui, prête à poser le pied sur le seuil. Je la vis tourner la tête avec lenteur. Elle leva les yeux, en mettant la lumière de côté. Elle l’aperçut!
Avec un hurlement de joie elle se jeta sur l’extrémité de la corde, et se mit à tirer dessus comme si par ce moyen elle allait le tenir plus tôt. Elle emplissait l’air de ses cris de triomphe et de ses glapissements aigus. Les hommes qui étaient déjà dans la maison l’entendirent, et ressortirent, et d’autres avec eux. Agenouillé sur le rebord, je fus horrifié de rencontrer sous mes yeux le regard révulsé de leurs prunelles fauves. Quant à ce malheureux arrêté dans sa fuite égoïste, et suspendu là sans recours entre ciel et terre, Dieu sait quelles devaient être ses pensées!
Il se mit à grimper, pour remonter; et il réussit à gagner, une main après l’autre, une douzaine de pieds. Mais il se soutenait déjà depuis plusieurs minutes; et arrivé à ce point la force lui manqua. Des muscles humains ne pouvaient faire davantage. Il tenta de se hisser jusqu’au nœud suivant, mais il retomba en poussant un gémissement. Puis il me regarda.
--Remontez-moi! haleta-t-il, d’une voix presque éteinte. Pour l’amour de Dieu! je vous en prie, remontez-moi!
Mais les misérables d’en bas tenaient le bout de la corde, et il m’eût été impossible de le soulever, même si j’avais possédé la force nécessaire. Je l’en avertis, et l’exhortai à grimper, s’il tenait à la vie. Dans un instant il serait trop tard.
Il le comprit. Spasmodiquement il s’enleva jusqu’au nœud suivant, et tint bon. D’un autre effort désespéré, il gagna le prochain; mais je croyais entendre ses muscles éclater, et son souffle était à bout. Trois nœuds de plus--ils étaient espacés d’un pied environ--et il atteignait le toit.
Mais il leva vers moi son visage, et je lus dans ses yeux le désespoir. Il n’en pouvait plus, et tandis qu’il restait suspendu, les hommes, avec des éclats de rire, commencèrent à ballotter la corde de côté et d’autre. Il perdit prise, et avec un cri plaintif se laissa glisser de trois ou quatre pieds, avant de se rattraper, et de rester là, muet.
A ce moment, le groupe au-dessous de lui était devenu une foule, une horde d’êtres en démence, poussant de folles vociférations, et bondissant vers lui comme des chiens vers la nourriture; et bien que les traits du condamné fussent alors dans l’ombre et invisibles pour moi, je ne pus soutenir l’horreur du spectacle. Je me relevai pour me reculer, frissonnant, guettant le bruit de sa chute. Au lieu de cela, je ne m’étais pas encore retiré, qu’un éclair de feu m’aveugla, me brûlant presque le visage; un coup de pistolet retentit, et le corps du régisseur plongea la tête la première, laissant derrière lui un petit nuage de fumée.
Il avait trompé l’attente de ses ennemis.
CHAPITRE IX
LES TROIS COULEURS
On sut plus tard qu’ils s’étaient jetés sur le cadavre et l’avaient mis en pièces, comme des chiens furieux. Mais j’en avais vu assez. Tout vertigineux, je restai quelques instants appuyé contre la cheminée, tremblant comme une femme, prêt à défaillir. L’affreuse tragédie n’avait eu qu’un seul spectateur: moi; et l’étrange solitude dans laquelle j’y avais assisté, agenouillé au bord du toit du château, enveloppé dans le vent de la nuit et le tumulte qui montait vers moi, m’avait secoué jusqu’au tréfonds de l’être. Si les bandits étaient survenus alors, je n’aurais pas levé un doigt; mais heureusement, si mon réveil fut prompt, c’est à une autre main que je le dus. J’entendis derrière moi un bruit de pas, et en me retournant j’aperçus dans l’ombre la silhouette de Mlle de Saint-Alais.
--Monsieur, dit-elle, venez-vous?
D’un bond je me relevai, honteux et saisi de remords. Je l’avais oubliée, elle et tout, devant ce drame.
--Qu’y a-t-il? demandai-je.
--Le feu est au château.
Elle dit cela d’un ton si calme que je crus d’abord avoir mal entendu; et pourtant j’avais annoncé moi-même que la chose arriverait.
--A quel château, mademoiselle? A celui-ci? dis-je tout hébété.
--Oui, répondit-elle, aussi calme que devant. La fumée sort par l’escalier du réduit. Je crois qu’ils ont mis le feu à l’aile orientale.
Je retournai bien vite avec elle, et avant même d’avoir atteint la petite porte par où nous étions montés, je vis qu’elle ne se trompait pas. Un léger tourbillon de fumée blanchâtre, à peine visible dans la nuit, filtrait par le joint, entre le panneau et le chambranle. Les femmes étaient encore autour à examiner la chose; mais pendant que je les regardais, ahuri et me demandant ce qu’il convenait de faire, leur groupe se dispersa, et je restai seul avec Denise devant le flot de fumée qui devenait à chaque instant plus épais et plus noir.
Quelques minutes auparavant, aussitôt après avoir quitté l’étage inférieur, je me croyais capable d’affronter ce danger. Tout valait mieux que d’être pris avec les femmes, dans l’air confiné de ces pièces luxueuses, parfumées d’ambre et de rose, et de jasmin entêtant,--d’y être pris par les fauves qui nous poursuivaient. A cette heure le danger qui apparaissait le plus pressant me semblait aussi le pire.
--Nous allons retirer les briques! m’écriai-je. Vite, il faut ouvrir cette trappe. Il n’y a pas d’autre voie de salut. Allons, mademoiselle, aidez-moi, je vous prie!
--Ceux-là s’en occupent, répondit-elle.
Je vis alors où avaient couru femmes et laquais. Ils étaient déjà auprès de la trappe, se démenant avec frénésie pour la débarrasser des briques que nous y avions empilées. Tout aussitôt leur précipitation me gagna.
--Venez, mademoiselle, venez! m’écriai-je, en faisant vers le groupe un pas machinal. Les bandits sont apparemment occupés là-dessous à piller, et nous leur échapperons. D’ailleurs, c’est notre unique moyen de salut.
J’étais encore agité et troublé--soit dit à ma honte--par le sort de Gargouf; et comme elle ne me répondit pas tout de suite, je me retournai avec impatience. Je fus stupéfait de me trouver seul. Dans l’obscurité, il était difficile de voir quelqu’un à plus de deux ou trois toises, et le voile de fumée s’élargissait. Pourtant, elle était à côté de moi il n’y avait qu’un instant, elle ne pouvait donc être bien loin. Je fis quelques pas de droite et de gauche, et regardai plus attentivement. Alors je la découvris. Elle était agenouillée contre une cheminée, la face ensevelie entre ses mains. Sa chevelure lui retombait sur les épaules et cachait en partie sa robe claire.
L’heure me parut mal choisie, et je la touchai du doigt avec irritation.
--Mademoiselle, dis-je, il n’y a pas une minute à perdre! Venez! La trappe est dégagée.
Elle leva les yeux, et la calme pâleur de son visage me dégrisa.
--Je ne viens pas, dit-elle, à voix basse. Adieu, monsieur!
--Vous ne venez pas? m’écriai-je.
--Non, monsieur; sauvez-vous, répliqua-t-elle, d’un ton ferme et tranquille.
Et elle me regardait en tenant toujours les mains jointes, comme si elle n’attendait que mon départ pour se remettre en prières.
Je trépignais.
--Mais, mademoiselle! m’écriai-je, en considérant sa forme vêtue de blanc, que ces ténèbres rayées de temps à autre par le trait de feu d’une flammèche jaillissante, faisaient paraître presque irréelle; mais, mademoiselle, comprenez donc! ceci n’est pas un jeu. Rester ici, c’est vouloir mourir! mourir! Le château est en feu. Ce toit qui nous supporte ne tardera pas à s’écrouler...
--Plutôt cela, répondit-elle, en levant la main, et Dieu sait quelle noblesse féminine inspirait à l’enfant cette minute suprême. Plutôt cela, que de tomber en leur pouvoir! Je suis une Saint-Alais, et je saurai mourir, continua-t-elle avec fermeté, mais je ne dois pas tomber vivante entre leurs mains. Vous, monsieur, sauvez votre vie. Allez, je prierai Dieu pour vous.
--Et moi pour vous, mademoiselle, répondis-je, dans un élan d’abnégation. Si vous restez, je reste.
Elle me regarda un moment, troublée. Puis elle se remit debout avec lenteur. Les domestiques avaient disparu, laissant la trappe ouverte; personne n’était encore monté. Nous avions le toit à nous. Je la vis frissonner en regardant autour d’elle: et dans la même seconde je la soulevais entre mes bras--elle ne pesait pas plus qu’un enfant--et je traversais la moitié du toit. Elle poussa un léger cri de protestation, de reproche, et se débattit un peu. Mais je ne l’en serrai que plus étroitement et continuai à courir. De la trappe, une échelle menait en bas. Tant bien que mal, la soutenant toujours d’une main, je descendis jusqu’au pied de l’échelle, et me trouvai dans un corridor entièrement obscur. D’un côté cependant, tout au fond, brillait une lumière. J’emportai la jeune fille dans cette direction. Les cheveux contre mes lèvres, la tête sur ma poitrine, elle ne luttait plus; et j’atteignis bientôt le haut d’un escalier. Ce devait être un escalier de service, car il était nu, étroit et laid, avec des murs blanchis à la chaux et d’une propreté douteuse. Il n’y avait par là aucune trace d’incendie, la fumée elle-même n’y parvenait pas encore; mais à mi-descente des degrés, un flambeau renversé, mais qui brûlait encore, gisait sur une marche, comme si quelqu’un venait de le laisser tomber. De tout le rez-de-chaussée de la maison s’élevait un affreux vacarme de désordre et d’orgie, des cris de détresse, des encouragements, des rires. Je fis halte pour écouter.
Denise se redressa un peu entre mes bras.
--Mettez-moi par terre, monsieur, chuchota-t-elle.
--Vous viendrez?
--Je ferai ce que vous me direz de faire.
Je la déposai dans l’angle du corridor, au haut de l’escalier; et je lui demandai à voix basse ce qu’il y avait derrière la porte que j’apercevais au bas des degrés.
--La cuisine, répondit-elle.
--Si j’avais un manteau quelconque pour vous envelopper, dis-je, je crois que nous passerions. Ils ne nous cherchent plus. Ils sont occupés à piller et à boire.
--Voulez-vous prendre la lumière? chuchota-t-elle, toute tremblante. Dans l’une de ces pièces-ci nous trouverons peut-être quelque chose.
A pas de loup, je descendis les marches nues, et, l’ayant ramassé, je remontai avec le flambeau en main. Comme je me rapprochais de Denise, nos regards se rencontrèrent, et une rougeur, qui se fonçait de plus en plus, envahit son visage, comme l’aurore s’étale sur l’aube grise. Cette rougeur une fois venue, elle demeura; la jeune fille baissa les yeux et s’éloigna un peu de moi, éperdue et confuse. Nous étions seuls; et pour la première fois de la nuit, je pense, elle s’avisa de ses cheveux en désordre et de sa toilette négligée: elle se rappela qu’elle était une femme et moi un homme.
Le moment était singulier pour songer à de telles choses; alors qu’à tout instant la porte pouvait s’ouvrir, au bas de l’escalier devant nous, et livrer passage à une douzaine de bandits assoiffés de butin, et de pis encore. Mais cette expression et ce geste me réchauffèrent le cœur et firent battre mes artères avec plus de force que jamais. Le courage me revint à flots, et doubla mes énergies. Je me sentais capable de défendre l’escalier contre cent, contre mille ennemis, aussi longtemps qu’elle serait au haut. Par-dessus tout, j’admirais comment j’avais pu la porter dans mes bras une minute plus tôt, la serrer contre ma poitrine et sentir sur mes lèvres le contact de ses cheveux, en restant insensible! Dorénavant, je serais incapable de la porter sans que mon pouls battît plus vite. Cette certitude me pénétra tandis que j’étais à côté d’elle, au haut des marches nues, affectant de prêter l’oreille aux bruits d’en dessous, afin de lui laisser le temps de se remettre.
Mais je ne tardai pas à écouter plus sérieusement, car le bacchanal redoublait dans la cuisine que nous devions traverser pour fuir; et dans le même temps que je faisais cette remarque, une odeur de bois brûlé me parvint aux narines, avec une bouffée de fumée, et m’avertit que le feu se propageait au corps de bâtiment dans lequel nous nous trouvions. Derrière nous, à l’opposé de l’escalier, il y avait une porte; le long du couloir à gauche par où nous étions venus, se trouvaient d’autres portes. Je confiai la chandelle à Denise, et la priai d’aller jeter un coup d’œil dans les chambres.
--Vous trouverez bien un manteau, ou quelque chose! dis-je vivement. Nous ne pouvons nous attarder. Moi, pendant ce temps-là...
Un bruit me coupa la parole: la porte au bas de l’escalier s’ouvrit violemment, et un homme s’y précipita tête baissée, qui se mit à grimper les marches deux à deux. Il portait un flambeau devant lui et dans la main droite une grosse barre de fer. Un sauvage ouragan de vociférations pénétra avec lui par l’ouverture.
Sa brusque apparition ne nous laissa pas le temps de faire un mouvement. Je vis du coin de l’œil notre luminaire prêt à s’échapper des mains de Denise, que paralysait la terreur. Je lui repris le flambeau, éteignis la chandelle, et l’arrachai du chandelier de fer, que j’empoignai à pleine main; puis, penché en avant, j’attendis l’homme de pied ferme. J’avais laissé mon épée dans l’autre aile du château et me trouvais sans arme; mais le chandelier pouvait en tenir lieu, grâce à l’étroitesse de l’escalier et sous ce plafond bas et incliné. Si personne d’autre ne survenait, le chandelier ferait l’affaire.
L’homme était aux deux tiers du degré, tenant le lumière haute devant lui. Quatre ou cinq marches seulement le séparaient de nous! Mais soudain il trébucha, sacra, et tomba lourdement sur le nez. La lumière qu’il portait s’éteignit, et nous fûmes dans les ténèbres!
Instinctivement j’empoignai dans ma main gauche la main de Denise pour arrêter le cri qu’elle allait pousser; et nous restâmes comme deux statues, sans oser respirer. L’homme, si proche de nous, mais toujours ignorant de notre présence, continuait à sacrer. Au bout d’une effroyable minute d’angoisse, qu’il passa, j’imagine, à chercher son flambeau à tâtons, ses pas pesants redescendirent les marches. On avait refermé la porte du bas, et il ne réussit pas tout d’abord à trouver le loquet. Mais il y parvint enfin, et ouvrit la porte. Alors je reculai, et à la faveur du vacarme qui envahit aussitôt l’escalier, j’attirai Denise dans la chambre derrière nous, dont je refermai la porte qui faisait face aux marches, et je restai aux aguets.
Je croyais entendre battre son cœur. A coup sûr j’entendais battre le mien. Dans cette chambre, nous étions provisoirement en sûreté; mais comment pouvions-nous, sans lumière, trouver un déguisement pour la jeune fille? Et je regrettais presque d’avoir quitté l’escalier. Nous étions dans une obscurité complète, et tout restait invisible dans cette chambre, qui sentait le renfermé, ou plutôt la souris. Mais comme je remarquais cette odeur, le relent de bois brûlé, qui avait pénétré sans doute avec nous, se renforça et masqua l’autre odeur. Pareil au bruit du vent, le ronflement de l’incendie qui se rapprochait devenait perceptible, avec le crépitement lointain des flammes. Le cœur me manqua.
--Mademoiselle, dis-je à voix basse.
Je la tenais toujours par la main.
--Oui, monsieur, murmura-t-elle d’une voix faible.
Et elle me parut s’appuyer contre moi.
--N’y a-t-il pas de fenêtre à cette chambre?
--Je crois que les volets sont mis, murmura-t-elle.
Je songeais à présent que le chemin de la cuisine étant coupé, il nous restait à fuir par les fenêtres. Je fis un pas dans leur direction. Je voulais lâcher la main de la jeune fille, afin de libérer la mienne pour me diriger à tâtons, mais je la sentis avec surprise s’accrocher à moi et refuser de me laisser aller. Puis je l’entendis soupirer dans les ténèbres; et elle s’appuya sur moi, comme prête à s’évanouir.
--Courage, mademoiselle; courage! dis-je, terrifié à cette seule pensée.
--Oh! que j’ai peur! geignit-elle à mon oreille. J’ai si peur! Sauvez-moi, monsieur! sauvez-moi!
Elle venait de se montrer si brave un peu plus tôt que je fus stupéfait. J’ignorais que le courage de la femme la plus vaillante a de ces faiblesses-là. Mais je n’eus guère le temps d’y songer. Sa masse pesait entre mes bras, plus inerte à chaque instant, et le cœur me battait éperdument, à chercher autour de moi un secours, une pensée, une idée. Mais je scrutai en vain les ténèbres. Je ne me rappelais même plus où se trouvait la porte d’entrée. Je ne discernais pas le moindre filet de fumée qui m’eût révélé l’emplacement des fenêtres. J’étais seul avec Denise, et sans défense; nous avions la retraite coupée, et les flammes se rapprochaient. Je sentis sa tête retomber en arrière, et compris qu’elle venait de perdre connaissance. Tout ce que je pouvais faire dans le noir était de la soutenir, et de guetter le retour des pas de l’homme ou tout autre événement qui allait survenir.
Pour une durée assez longue, ou qui me parut telle, il ne se produisit rien. Puis un soudain éclat de tapage m’apprit que la porte se rouvrait, au bas de l’escalier; après quoi un claquement de sabots retentit sur les marches nues. Je discernai alors où se trouvait la porte de la chambre, et vivement mais avec douceur je déposai Denise sur le plancher, un peu en arrière de cette porte, et me postai sur le seuil. Je tenais toujours mon chandelier, et j’étais prêt à toute extrémité.
Je les entendis passer, avec un battement de cœur; puis ils firent halte, et je serrai mon arme; et soudain une voix qui m’était familière lança un ordre, et poussant un cri de joie je tirai brusquement la porte et me dressai devant eux, comme ils me le racontèrent plus tard, avec la mine d’un spectre sortant du tombeau. Ils étaient quatre, et le plus proche de nous était l’abbé Benoît.
Le bon prêtre me sauta au cou et m’embrassa.
--Vous n’êtes pas blessé? cria-t-il.
--Non, dis-je, d’une voix sépulcrale. Vous voilà donc arrivé?
--Oui, répondit-il, assez tôt pour vous sauver, Dieu soit loué! Dieu soit loué! Et mademoiselle? Mademoiselle de Saint-Alais? ajouta-t-il avec vivacité, en me considérant comme s’il me croyait hors de mon sens. Ne savez-vous rien d’elle?
Je lui tournai le dos sans rien dire, et rentrai dans la chambre. Il me suivit avec de la lumière, et les trois hommes, parmi lesquels se trouvait Buton, entrèrent à sa suite. Ce n’étaient que de grossiers paysans, mais ils se reculèrent et se découvrirent, à la vue de Denise. Elle gisait où je l’avais laissée, la tête reposant sur le sombre tapis de sa chevelure, au milieu duquel sa face enfantine, aux yeux mi-clos et levés au plafond, prenait la pâleur et la solennité de la mort. Pour moi, j’étais tellement épuisé d’émotions que je la regardai presque avec indifférence. Mais le curé poussa un cri.
--Mot Dieu! fit-il, un sanglot dans la voix. Est-ce qu’ils l’ont tuée?
--Non, répondis-je. Elle n’est qu’évanouie. S’il y a une femme ici...
--Il n’y a pas de femme ici à qui j’ose me fier, répondit-il entre ses dents.
Et il ordonna à l’un des hommes d’aller chercher de l’eau, en ajoutant quelques paroles que je ne saisis pas.
L’homme revint presque tout de suite, et l’abbé Benoît, l’ayant fait mettre à l’écart ainsi que ses compagnons, humecta les lèvres de la jeune fille, après lui avoir jeté quelques gouttes sur la figure. Il agissait avec un air de hâte qui m’intriguait; mais je m’aperçus bientôt que la chambre s’emplissait de fumée. En allant moi-même à la porte, je vis au bout du corridor la rouge réverbération du feu, et je perçus un lointain écroulement de pierres et de madriers. Je compris alors l’attitude de l’abbé Benoît, et je lui proposai d’emporter la jeune fille au dehors.
--Elle ne se ranimera jamais ici, dis-je avec un sanglot dans la gorge. Elle va suffoquer, si nous ne lui donnons de l’air.
Une volute de fumée dense qui passait dans le couloir vint confirmer tout à point mes paroles.