La cité des eaux

Chapter 3

Chapter 33,903 wordsPublic domain

Sois heureuse! qu'importe à tes yeux l'horizon Et l'aurore et la nuit et l'heure et la saison, Que ta fenêtre tremble aux souffles de l'hiver Ou que, l'été, le vent du val ou de la mer Semble quelqu'un qui veut entrer et qu'on accueille. Sois heureuse. La source murmure. Une feuille Déjà jaunie un peu tombe sur le sentier; Une abeille s'est prise aux fils de ton métier, Car le lin qu'il emploie est roux comme du miel; Un nuage charmant est seul dans tout le ciel; La pluie est douce; l'ombre est moite. Sois heureuse. Le chemin est boueux et l'ornière se creuse, Que t'importe la terre où mènent les chemins! Sois heureuse d'hier et sûre de demain; N'as-tu pas, par ta chair divine et parfumée, L'ineffable pouvoir de pouvoir être aimée?

LE CYPRÈS

Ce haut cyprès! c'est là qu'un soir est mort l'Amour, Dans l'ombre chaude encor de sa rouge journée, C'est là que, contre lui sa pointe retournée, Il est tombé, percé de sa flèche à son tour.

O lieu cher et cruel et triste, où, de ce jour, Mystérieuse et qui ne s'est jamais fanée, De son sang a fleuri une rose obstinée Dont semble encor la pourpre attendre son retour.

Et quelquefois, la main dans la main, ma Tristesse Et moi, qui ne veux plus, hélas! qu'elle me laisse, Nous montons jusqu'ici, son pas auprès du mien.

Elle aime cette rose et moi le cyprès sombre: Elle espère peut-être encor, mais je sais bien Qu'où l'Amour est tombé ne revient pas son Ombre!

LA COLLINE

Cette colline est belle, inclinée et pensive; Sa ligne sur le ciel est pure à l'horizon. Elle est un de ces lieux où la vie indécise Voudrait planter sa vigne et bâtir sa maison.

Nul pourtant n'a choisi sa pente solitaire Pour y vivre ses jours, un à un, au penchant De ce souple coteau doucement tutélaire Vers qui monte la plaine et se hausse le champ.

Aucun toit n'y fait luire, au soleil qui l'irise Ou l'empourpre, dans l'air du soir ou du matin, Sa tuile rougeoyante ou son ardoise grise... Et personne jamais n'y fixa son destin

De tous ceux qui, passant, un jour, devant la grâce De ce site charmant et qu'ils auraient aimé, En ont senti renaître en leur mémoire lasse La forme pacifique et le songe embaumé.

C'est ainsi que chacun rapporte du voyage Au fond de son coeur triste et de ses yeux en pleurs Quelque vaine, éternelle et fugitive image De silence, de paix, de rêve et de bonheur.

Mais, sur la pente verte et lentement déclive, Qui donc plante sa vigne et bâtit sa maison? Hélas! et la colline inclinée et pensive Avec le souvenir demeure à l'horizon!

L'OMBRE NUE

J'ai fait de mon Amour cette blanche statue. Regarde-la. Elle est debout, pensive et nue, Au milieu du bassin où la mire son eau Qui l'entoure d'un double et symbolique anneau De pierre invariable et de cristal fidèle. La colombe en passant la frôle de son aile, Car l'Amour est vivant en ce marbre veiné Qui de son long regard que rien n'a détourné, Contemple, autour de lui dans l'eau proche apparue, La fraîcheur de son ombre humide, vaine et nue.

L'HEURE

Rapide, aiguë et furtive, L'aiguille sur le cadran Perce l'heure où elle arrive De son dard indifférent.

La rose, de ses pétales, Compte l'instant qui se suit En minutes inégales Qui s'effeuillent sans un bruit.

Le temps pour toi se divise Selon que tu l'as pensé! Qu'il s'abrège ou s'éternise Il deviendra ton passé.

Et, lorsqu'un jour de ta cendre Les roses refleuriront, Tu ne pourras plus entendre Les aiguilles qui feront,

Sur le cadran à demeure, Leur travail minutieux De percer encore l'heure Que ne verront plus tes yeux.

STANCES

Si je vous dis, ce soir, en respirant ces roses Qui ressemblent au sang que l'on répand pour lui: L'Amour est là dans l'ombre et son pied nu se pose Sur le rivage obscur du fleuve de la nuit.

Si je vous dis: l'Amour est ivre et taciturne Et son geste ambigu nous trompe, car souvent Il écrase une grappe au bord rougi de l'urne Dont il verse la cendre aux corbeilles du vent.

Successif ouvrier de bonheur et de peine, Il ourdit tour à tour sur le même fuseau Les deux fils alternés de l'une et l'autre laine Qu'il emmêle, débrouille et confond de nouveau.

Prenez garde, l'Amour est vain et n'est qu'une ombre, Qu'il soit nu de lumière ou soit drapé de nuit, Et redoutez sa vue étincelante ou sombre Lorsque sur le chemin vous passez près de lui.

Fermez vos yeux prudents, si vous croyez l'entendre Marcher sur l'herbe douce ou sur le sable amer, Pour écouter en vous gronder et se répandre Le bruit de la forêt et le bruit de la mer.

ÉPIGRAMME

Pour que ton rire pur, jeune, tendre et léger, S'épanouisse en fleur sonore, Il faut qu'avril verdisse aux pousses du verger, Plus vertes d'aurore en aurore,

Il faut que l'air égal annonce le printemps Et que la première hirondelle Rase d'un vol aigu les roseaux de l'étang Qui mire son retour fidèle!

Mais, quoique l'écho rie à ton rire avec toi, Goutte à goutte et d'une eau lointaine, N'entends-tu pas gémir et répondre à ta voix La plainte faible des fontaines?

L'IMAGE

Que pour d'autres l'amour rende triste l'aurore Du regret frissonnant d'avoir hier aimé! Pour nous, dans l'air palpite et se répand encore La ténébreuse odeur dont tu l'as parfumé.

N'as-tu pas vu, en nous, se lever de l'étreinte Un dieu né de notre âme et fait de notre chair, Et qui, debout au seuil de la maison éteinte, En la jeune clarté sourit au matin clair?

Amour, prends aujourd'hui nos formes dans la tienne, Prête-nous pour marcher dans l'herbe tes pieds nus Et que, ce soir, tes pas par les nôtres reviennent Au seuil mystérieux où nous t'aurons connu;

Et laisse-nous, durant ce jour que tu nous donnes, Sentir en lui ton feu, ta force et ta beauté Et mirer dans les eaux qui reflètent l'automne L'image en un seul corps de notre double été.

LE VOEU

«N'avez-vous pas tenu en vos mains souveraines La souplesse de l'eau et la force du vent? Le nombreux univers en vous fut plus vivant Qu'en ses fleuves, ses flots, ses fleurs et ses fontaines.»

C'est vrai. Ma bouche a bu aux sources souterraines; La sève s'est mêlée à la fleur de mon sang Et, d'un cours régulier, naturel et puissant, Toute l'âme terrestre a coulé dans mes veines.

Aussi, riche et joyeux du fruit de ma moisson Et du quadruple soir de mes quatre saisons, Je te donne ma cendre, ô terre maternelle,

Pour renaître plus vif, plus vaste et plus vivant Et vivre de nouveau la Vie universelle, Dans la fuite de l'Eau et la force du Vent.

ÉLÉGIE

Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde Votre visage pur se sera reflété Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde Vous aura dit le peu que dure la beauté.

Il faudra que vos mains pour en être odorantes, Aient cueilli le bouquet des heures et, tout bas, Qu'en ayant respiré les âmes différentes Vous soupiriez encore et ne souriiez pas;

Il faudra que le bruit des divines abeilles Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les fleurs Ait longuement vibré au fond de vos oreilles Son rustique murmure et sa chaude rumeur;

Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses Fera frémir un peu votre bras sur le mien Et lorsque la douceur qu'épand le soir des choses Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient;

Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre Des baumes de la nuit et des senteurs du jour, Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble, Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour...

OMBRE D'EAU

Cette statue est charmante De la femme qu'elle fut Avant que cette eau dormante Reflétât son marbre nu;

Mais dans l'eau qui la reflète Au bassin ovale et clair Son ombre me semble faite Du souvenir de sa chair;

Et la pensée incertaine Est telle ou telle, suivant Que la voix de la fontaine Se mêle à la voix du vent...

INVOCATION

Ombres de mes sept Soeurs et de mes sept Pensées! Toi, par la flèche, et toi, par la pierre lancée Au travers de la haie et par-dessus le mur; Toi, par la fleur tendue, et toi, par le fruit mûr Offerts l'un à ma bouche et l'autre à mon sourire; Toi que la nuit endort, toi que l'aurore étire, Toi qui ruisselles d'eau, toi qui coules de sang, Vous toutes qui parlez, passantes, au passant, Assises dans le soir ou debout dans l'aurore, Le long du fleuve calme ou de la mer sonore, Le pied sur l'herbe haute ou sur le rocher nu, Sur la lande déserte où danse un bouc cornu Ou dans le verger clair où chante une colombe Tandis que l'heure, hélas! marque d'un fruit qui tombe Son invisible fuite et son muet retour; Vous qui êtes la Mort, vous qui êtes l'Amour O flamboyantes, ô légères, ô glacées, En vous voyant marcher dans mon âme, Pensées Qui descendez en moi les pentes de l'oubli, Pour que vous les miriez en son lac d'or pâli J'ai fait à vos sept fronts à jamais sept couronnes Avec des fleurs d'été, avec des fleurs d'automne, Avec l'algue du fleuve et l'algue de la mer Et des feuillages durs immortellement verts Et des feuilles de lierre et des feuilles d'orties, Avec des cailloux noirs et des gemmes polies; Et, pour qu'en ma mémoire il se revive encor, J'ai couronné en vous mon Rêve sept fois mort.

LES CLOCHES

Ce matin est si clair, si pur et si limpide Que les cloches, qui l'ont à l'aurore éveillé En sa douceur soyeuse et en sa fraîcheur vive, Semblent tinter au ciel, où longtemps elle vibre, Une gamme d'argent et de cristal mouillé.

Midi. Le fort soleil accable la ramure Et verse ses rayons sur les choses et pleut Sa lumière éclatante, impitoyable et dure; Et les cloches, dans l'air qui brûle leur murmure, Semblent fondre les gouttes d'or de l'heure en feu.

Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze Comme si se heurtaient entre eux des fruits d'airain Et, mûres maintenant pour la nuit et pour l'ombre, Elles sonnent au fond d'un ciel d'où filtre et tombe La cendre qui succède au crépuscule éteint.

Le jour renaîtra-t-il de la nuit taciturne? La vie est-elle morte avec lui sourdement? Vous entendrai-je encore, ô cloches, une à une, Recommencer--Espoir, Amour, Regret--chacune Votre bruit tour à tour d'or, de bronze et d'argent?

LE PASSÉ

Avec des mains de haine et de colère, Amour! J'ai rompu rudement à mon genou farouche Le beau cep qui porta la grappe dont toujours Le goût voluptueux se ravive à ma bouche;

Et j'ai fait, tout ce jour, des treilles de ma vie Brûler le sarment sec et la feuille séchée Pour qu'il n'en reste au soir que la cendre et la suie Qui demeurent après une vaine fumée.

Et c'est ainsi qu'avant que s'éteignît dans l'ombre Ce feu dont les tisons ont mordu la nuit sombre, O Passé, j'ai voulu que ta flamme suprême

Couronnât et rougît une dernière fois, Comme d'un éclatant et pourpre diadème, Le visage brûlant que je penchais sur toi.

CHANSON

J'ai fleuri l'ombre odorante Et j'ai parfumé la nuit De la senteur expirante De ces roses d'aujourd'hui.

En elles se continue, Pétale à pétale, un peu Du charme de t'avoir vue Les cueillir toutes en feu.

Est-ce moi, si ce sont elles? Tout change et l'on cherche en vain A faire une heure éternelle D'un instant qui fut divin;

Mais tant qu'elles sont vivantes De ce qui reste de lui Respire l'ombre odorante De ces roses d'aujourd'hui.

LE FLEUVE

Emporte dans tes yeux la couleur de ses eaux. Soit que son onde lasse aux sables se répande Ou que son flot divers, mine, contourne ou fende La pierre qui résiste ou cède à ses travaux;

Car, sonore aux rocs durs et plaintif aux roseaux, Le fleuve, toujours un, qu'il gémisse ou commande, Dirige par le val et conduit par la lande La bave des torrents et les pleurs des ruisseaux.

Regarde-le. Il vient à pleins bords, et sa course Mène jusqu'à la mer la fontaine et la source Et le lac tout entier qu'il a pris en ses bras.

Sois ce fleuve, Passant! que ta pensée entraîne En son cours où toi-même, un jour, tu les boiras, Ta source intérieure et tes eaux souterraines.

LIED

Dors lentement avec des rêves Légers de l'air pur respiré Le long des rives fraternelles Où nos pas doubles ont erré.

Dors doucement avec des songes Parfumés des fleurs du chemin Qui ce soir encore dans l'ombre Sont odorantes de tes mains.

Dors seule en rêve avec toi-même. Sois ton propre songe; il n'est pas D'autre couronne pour ta tête Que le cercle nu de tes bras.

L'URNE

Sépulcre de silence et tombeau de beauté, La Tristesse conserve en cendres dans son urne Les grappes de l'automne et les fruits de l'été, Et c'est ce cher fardeau qui la rend taciturne,

Car sa mémoire encore y retrouve sa vie Et l'heure disparue avec la saison morte Et tout ce dont jadis, enivrée et fleurie, Elle a senti l'odeur féconde, saine et forte;

Et c'est pourquoi tu vas, en ta sombre jeunesse, Portant en l'urne d'or les cendres de l'été Et que je te salue, ô passante, Tristesse, Sépulcre de silence et tombeau de beauté!

CRÉPUSCULE

C'est un jour dont le soir a la beauté d'un songe, Tant l'air que l'on respire est pur en ces beaux lieux; Et, sous le doigt levé du Temps silencieux, La lumière s'attarde et l'heure se prolonge... Gardes-en longuement la mémoire en tes yeux.

Si la source a la voix de sa Nymphe limpide, Le frêne sous l'écorce étire son Sylvain: Un lent souffle palpite au feuillage incertain; Le ruisseau qui s'esquive est comme un pas rapide, Et, nocturne, le bois va s'éveiller divin!

Mais nous, nous n'avons pas en cette nuit mortelle Qui déjà nous entoure et qui rampe à nos pieds De fontaine éloquente et de dieux forestiers; Nous avons peur de l'ombre, et nous redoutons d'elle L'impassible sommeil qui nous prend tout entiers.

LA COURSE

Vous m'avez dit: Laisse-les vivre Là-bas... Que t'importent leurs bonds ou leurs pas Sur l'herbe de l'aurore ou l'herbe de midi, M'avez-vous dit?

C'est vrai. Ma maison est haute et belle sur la place. C'est vrai que ma maison est haute et belle et vaste, Faite de marbre avec un toit de tuiles d'or; J'y vis; j'y dors;

Mon pas y traîne sur les dalles Le cuir taillé de mes sandales, Et mon manteau sur le pavé Frôle son bruit de laine souple. J'ai des amis, le poing levé, Qui heurtent, en chantant, leurs coupes A la beauté! On entre; on sort. Ma maison est vaste sous son toit de tuiles d'or, Chacun dit: Notre hôte est heureux. Et moi aussi je dis comme eux, Tout bas: A quoi bon vivre, Là-bas, A quoi bon vivre ailleurs qu'ici...

Puis le soir vient et je suis seul alors dans l'ombre Et je ferme les yeux...

Alors: Il me semble que l'ombre informe, peu à peu, Tressaille, tremble, vibre et s'anime et se meut Et sourdement s'agite en son silence obscur; J'entends craquer la poutre et se fendre le mur

Et voici, par sa fente invisible et soudaine, Que, sournoise d'abord et perceptible à peine, Une odeur de forêt, d'eau vive et d'herbe chaude, Pénètre, se répand, rampe, circule et rôde Et, plus forte, plus ample et plus universelle, S'accroît, se multiplie et m'apporte avec elle Les diverses senteurs que la terre sacrée, Forestière, rustique, aride ou labourée, Mêle au vent de la nuit, du soir ou de l'aurore; Et bientôt, peu à peu, toute l'ombre est sonore. Elle bourdonne ainsi qu'une ruche éveillée Qui murmure au soleil à travers la feuillée, Après la pluie oblique et l'averse pesante; Voici que maintenant toute l'ombre est vivante Et que la nuit bourgeonne et la ténèbre pousse. Le siège où je m'appuie est tout velu de mousse. Je me penche: de l'herbe a verdi sur le marbre; La colonne soudain végète, et c'est un arbre Qui jusqu'à moi étend sa branche. Je me sens Environné partout de souffles frémissants Qui me chauffent la nuque et me brûlent la joue. L'ombre hennit; l'ombre danse; l'ombre s'ébroue, Palpite, naît, fleurit, germe, frémit, éclôt. Je n'ai pas peur. Le vent chante dans les roseaux;

Je sens sourdre à mes pieds des sources; je respire La résine, le fruit, la vendange, la cire Et je devine au fond de l'ombre et parmi elle Comme un cercle incertain de faces fraternelles. La Vie autour de moi murmure, vibre, bat; Je la sens dans cette ombre où je ne la vois pas; Sa rumeur est lointaine ou proche, brusque ou douce; Un invisible rire erre de bouche en bouche, D'arbre en arbre, de feuille en feuille. Tout frissonne. Et je sais qu'ils sont là, si je ne vois personne. C'est en vain qu'on se tait; j'entends, j'entends, j'entends!

Puisque l'arbre, la source et la feuille et le vent Sont venus jusqu'à moi et m'apportent en eux Leurs obscures odeurs et leurs bruits ténébreux, Êtes-vous là, fils de la glèbe et du sillon, Hôtes de la forêt, de la plaine et du mont, O formes à demi terrestres et divines? Toi, Faune, qui cueillais les grappes à ma vigne, Et toi, Satyre, qui dansais sur mon chemin, Et toi, qu'on entrevoit entre les troncs, Sylvain? O vous tous, avec qui, dans l'antre et le hallier, J'ai vécu, de chacun longuement familier, N'êtes-vous pas venus avec le vent et l'arbre Me chercher sous le toit de ma maison de marbre Pour me prendre la main et courir à l'aurore?

Ce sera toi. Salut, Maître! Salut, Centaure! Salut, de qui le pas foule l'herbe et le sable, Libérateur, ô Bienvenu, ô Vénérable, Dont la barbe est d'argent et le sabot d'airain! La croupe de cheval qui prolonge tes reins Te fait homme à la fois et bête, ô Dieu. Ton torse Ajoute à ton poitrail le surcroît de sa force. Te voilà donc. Je t'attendais. Oh viens plus près! Et maintenant prends-moi, Centaure, je suis prêt. Je vais sentir ton poing me saisir à plein corps Et, d'un geste puissant et d'un facile effort, Me soulever de terre et m'asseoir sur ton dos!

Il m'a pris. J'ai senti son souffle sur ma peau. Je serre son flanc rude et je m'accroche à lui; Ma tête lourde a son épaule pour appui; De mes deux bras j'étreins sa poitrine. La Ville Qu'il traverse est silencieuse et dort tranquille. Son pas égal résonne aux dalles de la rue. Voici le mur, la porte et la campagne nue. Il part; son ongle dur maintenant bat la terre, Et toute la nuit vaste, immense et solitaire Et l'ombre aventureuse et l'espace incertain S'ouvrent au cabrement de son galop divin.

O vertige! L'élan du nocturne Coureur M'emporte. La ténèbre est sourde et sans lueur. Le sol tantôt s'éboule et tantôt s'affermit; L'air rapide m'enivre et m'étouffe à demi; Le Centaure tantôt se cabre et tantôt fonce; C'est en vain qu'en passant, la haie avec sa ronce Le retient au poitrail ou le griffe à la croupe, Sa course furieuse et brusque s'entrecoupe Du fossé qu'il enjambe ou du ravin qu'il saute. Ici, le sable mou cède; là, l'herbe haute L'entrave; le caillou roule et ronfle avec bruit Derrière ce passant qui défonce la nuit; Le terrain sous son pied s'ébranle, gronde ou sonne; Une montée en vain l'essouffle et l'époumonne Que sa pente le rue et redouble l'élan Du Centaure qui va, passe, monte, descend Et, d'une fougue égale et d'un même jarret, Sort ruisselant du fleuve et boueux du marais, Et, franchissant taillis, plaines, bois et vallons, Parcourt éperdument l'ombre sans horizon, Tandis que moi, uni à sa force mouvante, Ivre d'air qui m'étouffe et de vent qui m'évente, Je respire en sa triple et formidable odeur Le Dieu terrestre, l'homme et la bête en sueur.

Encor, longtemps, toujours et d'échos en échos L'espace retentit sous les quatre sabots. Voici l'aube pourtant, bien qu'il soit nuit encore. La ténèbre blémit et l'ombre se colore. La montagne dressée abrupte, d'un seul bloc, Entasse ses cailloux, ses pierres et ses rocs. Le Centaure hennit vers la cime lointaine; Il s'épuise; son flanc palpite à son haleine; Il glisse, butte, tombe et sa force est à bout. Il boite. Le sang rompt les veines de son cou. Mais il monte toujours et sous moi je le sens D'un effort monstrueux arquer son rein puissant; J'entends râler sa gorge et craquer ses jointures. Le pic vertigineux qui l'attire s'azure; Nous allons vers le jour et la nuit reste en bas. Le Centaure s'acharne et monte; chaque pas Le hasarde à la chute et le risque à l'abîme, Mais tout à coup, d'un bond furieux, à la cime, Sur le rocher étroit du suprême plateau, D'aplomb, il a posé son quadruple sabot, Et, tout fumant encor de sa course sacrée, Tournant sa tête en feu vers sa croupe dorée, Prodigieux, aérien, pourpre et vermeil, Il se dresse debout et rit dans le soleil.

LA PLAINTE DU CYCLOPE

«Toi qui dans l'air léger lances d'un souffle pur La chanson de ta flûte en gammes vers l'azur Et qui, longtemps assis devant la mer sacrée, L'admires, tour à tour, rose à peine ou pourprée, Quand le soleil se lève ou tombe à l'horizon; O toi, qui, pour rentrer, le soir, en ta maison, Suis ce sentier charmant qui va par la prairie Et qui s'arrête au seuil de ta porte fleurie, Sache au moins être heureux de ta félicité Et combien purs et beaux tes jours auront été, Car ton chien est fidèle et ton troupeau docile, Et tu peux oublier que la verte Sicile, Sous ses blés jaunissants et ses hautes forêts, En son sein ténébreux cache un obscur secret; Mais, dans le ciel noirci que son sommet embrume, Regarde quelquefois, au loin, l'Etna qui fume, Et, quelquefois aussi, lorsque tu t'en reviens, Laisse aller devant toi tes chèvres et ton chien; Couche-toi sur le sol et pose ton oreille Contre terre. Entends-tu, qui, peu à peu, s'éveille Et qui gémit et gronde avec un bruit d'airain, La sonore rumeur d'un écho souterrain?

«C'est nous qui, sous la terre émue à notre haleine, En cadence frappons l'enclume souterraine Dont l'Etna porte au ciel la nocturne lueur. Nous sommes là, couverts d'une chaude sueur, Occupés dans la nuit furieuse et sans astres A fondre le métal que nos marteaux vont battre. Il court, fusible et clair, s'allonge et s'étrécit; Brûlant, il étincelle, et froid, il se durcit. La flamboyante orgie éclate. L'on est ivre De l'arôme du fer et de l'odeur du cuivre. Voici de l'or qui fond et de l'argent qui bout; L'alliage subtil les mêle en un seul tout.

Notre peuple travaille, accouple, unit et forge! La colère à forger nous saisit à la gorge Et nous gonfle le muscle et nous brûle le sang. Notre souffle inégal suit notre bras puissant, Car, de tout ce métal qu'il martèle sans trêve, S'aiguisent par milliers les lances et les glaives, Et la bataille sort de notre antre guerrier. Notre oeil unique, c'est ton orbe, ô bouclier! Et nos torses fumants que la scorie encrasse Ont servi de modèle à mouler la cuirasse, Et c'est nous, de qui l'oeuvre obscur et souterrain Pour la ville aux dieux d'or fait des portes d'airain.