La cité des eaux

Chapter 4

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«Condamnés à la nuit, Cyclopes, nous aurions, Comme d'autres, aimé le jour et les rayons, Le soleil, la clarté, l'air vaste, la lumière, Mais notre race, hélas! de l'ombre est prisonnière. C'est ainsi. La sueur nous coule de la peau Tandis que court la source et glisse le ruisseau, Furtive entre les joncs et pensif sous les chênes, Et que la Nymphe rit d'être nue aux fontaines! Le vent frais eût séché nos corps laborieux. La terre est belle. Non. Les fleurs pour tous les yeux Multicolores et charmantes sont écloses, Un sang divin triomphe en la pourpre des roses, Mais l'oeil déshérité qui s'ouvre à notre front N'était pas fait pour voir ce que d'autres verront, Et, lorsque l'un de nous en rampant sur le ventre Se hasarde au dehors debout au seuil de l'antre, Le chien hurle à sa vue et le troupeau s'enfuit; Chacun en le voyant s'écarte devant lui. C'est en vain qu'un instant au soleil il s'étire. On a peur. Les oiseaux s'envolent, et le rire Des femmes s'interrompt en un cri, et l'on voit, L'une dans le verger et l'autre vers le bois, Se cacher Lycoris et courir Galatée; La flûte du berger se tait, épouvantée, Si le pas du Cyclope a troublé l'air divin.

«Bien plus. Les Faunes même et même les Sylvains Nous lancent des cailloux et nous jettent des pierres, Et notre oeil attristé sous sa lourde paupière Les fait rire de nous dans leurs barbes. C'est vrai Que l'ombre nous a faits rauques, gauches et laids. Le marteau a rendu gourdes nos mains difformes; L'âpre feu nous a cuit le visage. Nous sommes Tout haletants encor du labeur souterrain, Et notre souffle gronde en nos gorges d'airain.

«Laisse donc le printemps fleurir la terre douce. Ne te hasarde plus vers ce qui te repousse, Bon Cyclope! Reprends en bas ton oeuvre obscur; Le four ronfle; la cuve est pleine et bout. L'azur Du ciel est souriant, là-haut, aux blés que dore Ce soleil qui pour toi n'aura pas eu d'aurore. Retourne à ta caverne et rentre dans ta nuit; Descends vers la rumeur et descends vers le bruit, Et ne t'occupe plus de l'homme et de la terre. Sue et peine et, parfois, pourtant, pour te distraire, Songe que ton Destin, noir Ouvrier, est beau. O Forgeron, tu as pour sceptre le marteau! Ta couronne terrestre est un Etna qui fume; Et, lorsque à tour de bras tu frappes sur l'enclume, Pense donc que tu fais aussi, toi, comme un dieu, Naître des fleurs de flamme et des roses de feu.»

PAN

C'était au temps Où les grands Dieux de marbre et d'or Ne vivaient plus qu'en leurs statues; On les voyait encor, Debout et nues, Au seuil des temples clairs A tuiles d'or, Avec la mer Derrière eux, éclatante, innombrable et sereine, A l'horizon...

C'est ainsi que je les ai vus, étant petit, Figures vaines Dont on m'apprit, Sans doute en riant d'eux, les formes et les noms; Et je riais, enfant, à les voir et de voir Celui-là, le plus grand, dont l'ombre, vers le soir, S'allongeait à ses pieds, lourde et grave, Parce que sa statue était faite d'airain: C'était le Maître Souverain, Que nul ne brave, Zeus!

Et comme, ainsi que je l'ai dit, Son ombre était énorme et moi petit, Je m'asseyais dans sa fraîcheur déjà nocturne Et je jouais avec des pierres, une à une, Mais l'aigle courroucé qui veillait près de lui Me regardait et j'avais peur, étant petit.

Et c'est ainsi que j'ai connu lui et les autres. Apollon Avec sa lyre; Hermès, les ailes aux talons Et deux ailes de même encore à son pétase; Mars qui brandit le glaive; et, nu, la barbe rase, Le torse blanc, la chair heureuse et dans sa main Portant le thyrse double et la pomme de pin, Bacchus qui, couronné de pampre et toujours beau, A sa tempe sans ride assure son bandeau, Et Neptune barbu d'algues et dont l'oreille Compare dans le vent qui l'apporte pareille La rumeur de la mer à celle des forêts; Et les Déesses et Cypris au rire frais Dont fleurissent les seins et dont mûrit la bouche, Et la grande Junon, sérieuse et farouche, Et Diane hautaine et farouche comme elle, Et Minerve casquée et l'antique Cybèle, Tous ceux que l'univers honora d'âge en âge... Mais tous n'étaient plus rien que de vaines images, Et, qu'ils fussent sculptés dans le marbre ou dans l'or, La figure des Dieux survivait aux Dieux morts.

Cependant l'étendue agreste de la terre N'était point tout à fait encore solitaire. Des êtres fabuleux et à demi divins Se cachaient dans les bois et hantaient les ravins, Fuyant l'homme et craignant sa ruse et son danger. Dans un monde nouveau maintenant étrangers, Ils épiaient les voix, les bruits, les pas: Centaures, Dans la gorge des monts hennissant à l'aurore Et qui, le soir, boiteux et lointains, du galop De leur fuite inégale inquiétaient l'écho; Faunes roux habitant les grottes et Satyres Rôdant d'un pied furtif près des ruches à cire, Tritons de qui la conque offusquait l'air marin, Fausse et rauque parfois à leur souffle incertain; Des Dryades souffraient sous l'écorce des chênes; Des Nymphes étaient l'onde encore des fontaines, Et, parfois, l'on voyait, dit-on, au crépuscule A cette heure indistincte où la vue est crédule, Errer un grand Cheval, au pas effarouché, Qui, de loin et d'un bond, sans qu'on pût l'approcher, S'envolait en ouvrant ses deux ailes de flamme!

On racontait cela, il m'en souvient, A la veillée, Auprès du feu; Les femmes Riaient quand on parlait du Satyre et du Faune, Et j'écoutais de mes oreilles émerveillées. C'était l'automne, Et l'on se ressemblait, déjà, autour du feu Où nous jetions Des feuilles sèches et des pommes De pin Dans les tisons A pleines mains...

Il y avait aussi quelqu'un d'autre Dont on parlait souvent: C'était avant Qu'une voix, le long de la côte, Eût couru sur la mer en criant Qu'il était mort. C'était au temps Où le Dieu Pan Vivait encor...

Il était invisible et présent dans les choses, Mystérieux, informe, innombrable et sacré, Et le printemps naissait avec toutes ses roses De l'air fécond soudain qu'il avait respiré;

C'est lui qui, de la terre, en épis ou en paille, Faisait pousser le blé et grandir la moisson, Et qui, roi des troupeaux que l'étable embercaille, Leur fait croître la corne et friser la toison;

C'est lui qui surveillait la vendange et la cueille, Conduisait la charrue et guidait le labour, Et qui, dans les vergers, abrite sous la feuille Le fruit qui, mûr enfin, sera graine à son tour;

Les eaux, où sourdement s'abreuvent les semences, Ainsi que le soleil, la nuée et le vent Et l'ombre qui finit et la nuit qui commence Et l'aurore et le soir, sont à lui qui est Pan.

Et, tandis que les dieux ont quitté leurs statues, Lui seul est demeuré quand les autres sont morts, Et sa forme multiple, éparse et jamais vue Subsiste universelle et vit partout encor.

Mon père, Homme pieux, Savait ces choses, Les ayant apprises du sien, Vieillard Versé dans la science des Dieux Et blanchi à l'ombre des sanctuaires; Ce fut mon père Qui m'enseigna ce qui peut plaire Au survivant, A Pan, Le dernier Dieu, Disant:

«N'allume pas pour lui le bûcher ni la torche; Le grand Pan ne veut pas les brebis qu'on écorche, Ni le jeune taureau, Ni la blanche génisse et la plaintive agnelle Dont la gorge entr'ouverte au sang qui en ruisselle Râle sous le couteau.

Ne choisis pas non plus pour charger ta corbeille Le fruit de l'espalier ni le fruit de la treille, Epargne à ta moisson D'en prélever pour lui sa gerbe la plus ronde; Pas plus que le miel roux ou que la cire blonde Pan n'aime la toison

Des bêtes que poursuit le vol clair de la flèche Ou que prend en ses lacs, caché sous l'herbe fraîche, Le piège secret, Ni l'écaille diverse, incertaine et changeante De celles que ramène aux mailles qu'elle argente La nasse ou le filet.

Non, mais va simplement au bord de cette source Au milieu du bois frais et, sans suivre sa course Qui la change en ruisseau Dont le murmure nu s'étire sous les feuilles, Penche-toi sur son onde, ô mon fils et y cueille La tige d'un roseau.

Car Pan, le dernier Dieu de la terre vieillie, Car Pan qui va mourir et qui déjà oublie Qu'il est encor vivant, Aime entendre monter au fond du crépuscule Le chant mystérieux que disperse et module La flûte dans le vent.»

INSCRIPTIONS LUES AU SOIR TOMBANT

LE SOMMEIL

Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits, Et cet âpre laurier plus amer que la cendre, Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis?

Si j'ai mêlé tout bas à l'onde des fontaines Les larmes que leur eau pleure encore aujourd'hui, Crois-tu que j'ignorais combien elles sont vaines?

Si, debout, j'ai marché sur le sable changeant, Était-ce pour marquer mon pas sur son arène, Puisqu'il n'en reste rien quand a passé le vent?

Et pourtant j'ai voulu être un homme et me vivre Et faire tour à tour ce que font les vivants; J'ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.

Amour, haine, colère, ivresse, j'ai voulu, Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre, Entendre dans l'écho ce que je n'étais plus.

Si j'ai drapé mon corps de pourpres et de bures, N'en savais-je pas moins que mon corps était nu Et que ma chair n'était que sa cendre future?

Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir, Et la vaine rumeur dont toute vie est faite, Non, tout cela, c'était pour pouvoir mieux dormir

L'ombre définitive et la nuit satisfaite!

INSCRIPTION

Si haut que ta racine ait poussé vers l'azur Ta cime épanouie et vivante, sois sûr, Cher arbre, que, malgré l'ombre que sur la mousse Etend autour de toi ta feuillée ample et douce, Et bien que les oiseaux y chantent et qu'en bas Un choeur de dieux sylvains défendent de leurs bras La Dryade pensive au creux de ton écorce, O bel arbre, debout encore dans ta force, Sois sûr et pense que le temps et les destins Qui font les soir jaloux naître de nos matins Ne t'épargneront pas, car toute vie est telle. L'inévitable lierre et l'automne mortelle.

AUTRE INSCRIPTION

Crois-moi. N'emprunte rien des hommes. Que tes yeux Ne le conduisent point sur leur pas anxieux. N'asservis pas ta faim à la faim d'autres bouches. Au contraire, sois libre et, s'il le faut, farouche; Et plutôt mords ton poing et frappe du talon, Pour les mieux éloigner, ceux qui te parleront, Puis, quand tu seras seul, regarde, écoute et veille. Si le vent passe auprès de toi, prête l'oreille, Car il sait les secrets de la nuit et du jour. Marche ou trébuche, tombe ou rampe, monte ou cours Ou reste là; l'aurore est pareille à l'aurore, Ici ou là. Partout, sa graine fait éclore Une semblable fleur à celle que tu tiens; L'odeur qu'elle répand en parfums te revient Dans l'air qui l'emporta et qui te le rapporte; Demeure ou pars, attends ou cherche, va, qu'importe! Ou remonte le fleuve, ou prends la route, ou suis D'autres chemins. L'écho garde tes pas en lui Comme pour te prouver, rétrograde et contraire, Que ta marche est inverse et retourne en arrière. Demeure donc. Pourquoi partir? Est-ce que l'eau N'est pas la même au fleuve et la même au ruisseau, Qu'elle gronde ou murmure et que, rapide ou lente, Etroite ou large, elle bifurque, aille ou serpente? Si la Mer est trop loin écoute la Forêt. Sois attentif, sois docile et surtout sois prêt A saisir la rumeur vivante éparse en elle Et, debout, sens en toi la force universelle Sourdre, croître, grandir et monter à son but En ta stature d'homme ainsi qu'en l'arbre nu.

L'AUTOMNE

Si l'automne fut douce au soir de ta beauté, Rends-en grâces aux dieux qui veulent qu'à l'été Succède la saison qui lui ressemble encore, Ainsi que le couchant imite une autre aurore Et comme elle s'empourpre et comme elle répand Au ciel mystérieux des roses et du sang! Ce sont les dieux, vois-tu, qui font les feuilles mortes D'un or flexible et tiède au vent qui les emporte, Et dont l'ordre divin veut que les verts roseaux Deviennent tour à tour, uniques ou jumeaux, Et, selon que décroît leur taille à la rangée, L'inégale syrinx ou la flûte allongée.

Ce sont eux qui, des fleurs de ton été, couronnent Ta jeunesse mûrie à peine par l'automne Et qui veulent encor que le parfum enfui De la fleur se retrouve encore au goût du fruit Et que, devant la mer qui baisse et se retire, Une femme soit belle et puisse encor sourire.

LA FLEUR DU SOIR

Ne crois pas, ô passant, à me voir, quand tu passes, Les mains vides, assis à mon seuil où s'enlace, Au-dessus de ma tête et de mes cheveux blancs, A soi-même le lierre égal et permanent, Que je ne sache plus que la terre éternelle, De saisons en saisons toujours se renouvelle. Je n'ignore pas plus ces choses qu'autrefois Quand, pour louer les dieux qui revivaient en moi, Ou pour en couronner les nymphes des fontaines, Toutes les fleurs tentaient mes deux mains incertaines. Mais aujourd'hui, plus sage et de mon seuil, j'attends Que l'été moins hâtif succède au court printemps,

Et, lorsque vient l'automne, aux dernières écloses, Je choisis longuement ma rose entre les roses, Car peut-être il faudra que cette fleur cueillie Parfume jusqu'au soir le reste de ma vie.

HÉLÈNE AU CHEVAL

Le cheval gigantesque est debout; un grand rire L'entoure. Entends grincer le câble qui le tire, Et la foule le traîne et le pousse au jarret. Un dard qui vibre encor tremble à son flanc secret, Et quel mystère noir lui gonfle ainsi la panse? Obèse et monstrueux, il oscille et s'avance. Et chacun rit tout haut de la bête de bois. Le seul Laocoon a maudit par trois fois Le don douteux du Grec que le Troyen rapporte Et l'a frappé d'un trait quand il passa la porte A peine haute assez pour son échine, au bruit Des boucliers d'airain que heurtaient devant lui Les guerriers, lance au poing et le glaive à la hanche. En le voyant, Priam rit dans sa barbe blanche Et svelte, et souriante, et belle, s'avançant Droit au monstre stupide, immobile et pesant, Qui, muet, la regarde à lui venir, Hélène Vers les rouges naseaux lève ses deux mains pleines L'une de blé de cuivre et l'autre d'orge d'or. Mais la vaste rumeur qui dilate et qui tord Du remous de sa danse et du cri de sa joie, Les femmes, les enfants et les hommes de Troie L'empêche en s'approchant d'entendre au ventre obscur Sourdre le stratagème et le fléau futur, Et, d'un brusque sursaut de la Bête applaudie, Le meurtre s'ébrouer et hennir l'incendie.

MASQUE

Avec la laideur rustique De ton masque biscornu, Où le regard raille, oblique, La bouche au rire dentu,

Avec tes cornes pareilles, Faune, en pointes à ton front, Ton nez et tes deux oreilles, On a fait un mascaron

Qu'on a sculpté dans un marbre D'un ocre veiné de sang, Qui ressemble aux feuilles d'arbre De l'automne finissant.

Mais déjà tu peux à l'ombre, Des pins hauts et des cyprès, Avant que la feuille tombe Des cimes de la forêt,

Venir boire à la fontaine Où ta bouche jette une eau Fraîche, pure, égale et saine A puiser quand il fait chaud.

Et tu verras dans la vasque Te sourire, en son reflet, D'un sourire vrai, le masque De ce Faune que tu es!

LE SOUVENIR

Qu'un autre, en arrivant au soir de son destin, Voie au fond de sa vie, éclatant et hautain, Celui qu'il fut jadis et dont le pas sonore Sur la route parvient à son oreille encore Et dont il se rappelle avoir vécu les jours. La gloire a couronné son front heureux. L'amour Au laurier toujours vert mêle son myrte sombre Qui parfume la nuit et qui sent bon dans l'ombre; La Fortune riante et qui lève un flambeau, En riant, l'a tiré par le pan du manteau; La toile s'est changée en pourpre à son épaule; Les abeilles, au creux de la ruche et du saule, Ont toujours eu pour lui quelque miel réservé. Ce qu'il fut est si beau qu'il peut l'avoir rêvé Et dans son souvenir, il s'apparaît pareil A quelqu'un qui marcha longtemps dans le soleil Et qu'au seuil de la nuit accueilleraient encor Des torches de lumière et des trompettes d'or!

Mais moi, si je regarde au fond de ma pensée D'aujourd'hui jusqu'au bout de ma route passée, Toujours je me retrouve et toujours je me vois Toujours le même, assis toujours au même endroit. Sur le sable jaillit mon unique fontaine Où ma bouche à son eau rafraîchit mon haleine. Là-bas, près du pin rouge et rauque, dans le vent, C'est là que je me vois et de là que j'entends Encore, dans l'air pur, au matin de ma vie, De ma flûte, monter de mes lèvres unies, Sonore, harmonieux, humble, tremblant et beau, Mon premier souffle juste à mon premier roseau.

LE SILENCE

Le silence est peut-être une voix qui s'est tue Comme le dieu se tait debout en sa statue, Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui. Le silence est peut-être une voix qui sait tout Comme un dieu taciturne en son marbre debout, Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute Ce que dira son ombre aux passants de la route, Qui regardent, d'en bas et le genou plié, L'ordre silencieux du dieu pétrifié.

LE JARDIN

Tu m'as vu bien souvent, de ton verger voisin Où le pampre vineux annonce le raisin, Bien souvent, tu m'as vu, par-dessus cette haie Que l'épine hérisse et que rougit la baie, Tout un jour, de l'aurore au soir, en mon enclos... Il est humble, petit, mélancolique et clos; Sa porte à claire-voie ouvre sur la grand'route; Une fontaine au fond s'épuise goutte à goutte Et ne remplit jamais qu'à demi le bassin; La ruche, dans un coin, bourdonne d'un essaim Qui rentre sous son toit dès que les fleurs sont closes. Tout est calme. Un rosier balance quelques roses Qui s'empourprent dans l'ombre auprès d'un vieux laurier. Il fait beau. Sur la route, avec son chevrier, Le troupeau qui piétine en la poussière chaude; Son bâton à la main, un mendiant qui rôde; Une femme qui rit et que l'on ne voit pas; Quelqu'un qui passe: rien, ni la voix, ni les pas Ne te semblent pouvoir de lui-même distraire Cet hôte, aux yeux baissés, du jardin solitaire. Ai-je l'air de vouloir être ailleurs qu'où je suis? Le jour s'en va, rayon à rayon, bruit à bruit; Et la ruche incertaine et la rose indistincte Sont l'une d'or pâli, l'autre de pourpre éteinte; Le crépuscule est à genoux devant le soir; Le laurier lentement se bronze et devient noir, Et je reste debout dans l'ombre, et c'est à peine Si l'on entend tout bas un peu plus la fontaine, Et j'écoute à mon coeur en larmes dans mes yeux L'éloquente rumeur de mon sang furieux.

LE CENTAURE BLESSÉ

Le cri qu'il nous arrache est un hennissement.

J. M. DE HEREDIA.

Je t'ai vu devant moi surgir. Tu étais beau. Le soleil au déclin, de la croupe aux sabots, T'empourprait tout entier de sa splendeur farouche. Ardent de ta vitesse et cabré de ta course, Tu dressais, sur le ciel derrière toi sanglant, Homme et cheval, le double effort de ton élan Où le poitrail de bête et la poitrine humaine Respiraient d'un seul souffle et d'une seule haleine. Alors, dans ce ciel rouge où tu m'es apparu, Comme un fatal présage, ô Centaure, j'ai cru Voir monter tout à coup, en un reflet lointain, La tragique rougeur du fabuleux festin Où, sous les yeux d'Hercule et de sa blanche Épouse, Votre troupe avinée et brusquement jalouse Mêla, dans un combat fameux et hennissant, A la pourpre du vin la pourpre de son sang!

J'ai tremblé. Ton galop remplissait mon oreille, Sonore de l'écho de sa rumeur vermeille, Et j'ai tendu mon arc en invoquant les Dieux! Et l'air porta vers toi mon trait victorieux... Tu tombas. Maintenant je maudis ma prière, Ma flèche trop certaine et ma peur meurtrière, Cher monstre! je te pleure et je revois encore Ta main d'homme presser à ton flanc, ô Centaure, Ta blessure et j'entends, au fond du soir, j'entends Le cri humain jailli de ton hennissement!

L'OUBLI SUPRÊME

Que m'importe le soir puisque mon âme est pleine De la vaste rumeur du jour où j'ai vécu! Que d'autres en pleurant maudissent la fontaine D'avoir entre leurs doigts écoulé son eau vaine Où brille au fond l'argent de quelque anneau perdu.

Tous les bruits de ma vie emplissent mes oreilles De leur écho lointain déjà et proche encor; Une rouge saveur aux grappes de ma treille Bourdonne sourdement son ivresse d'abeilles, Et du pampre de pourpre éclate un raisin d'or

Le souvenir unit en ma longue mémoire La volupté rieuse au souriant amour, Et le Passé debout me chante, blanche ou noire, Sur sa flûte d'ébène ou sa flûte d'ivoire, Sa tristesse ou sa joie, au pas léger ou lourd.

Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne; Ma grappe a son abeille et ma source a son eau; Que m'importe le soir, que m'importe l'automne, Si l'été fut fécond et si l'aube fut bonne, Si le désir fut fort et si l'amour fut beau.

Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre Et de tout le silence et de toute la nuit Qui sur l'homme à jamais pèse au sépulcre sombre, Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l'ombre Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.

L'HOMME ET LES DIEUX

La terre est chaude encor de son passé divin. Les dieux vivent dans l'homme, ainsi que dans le vin L'ivresse couve, attend, palpite, songe et bout Avant de se dresser dans le buveur debout Qui sent monter en lui, de sa gorge à son front, Et d'un seul trait, sa flamme brusque et son feu prompt. Les dieux vivent en l'homme et sa chair est leur cendre. Leur silence prodigieux se fait entendre A qui sait écouter leurs bouches dans le vent. Tant que l'homme vivra, les dieux seront vivants; C'est pourquoi va, regarde, écoute, épie et sache Voir la torche éclatante au poing que l'ombre cache. Contemple, qu'elle fuie ou qu'elle dorme, l'eau, Qu'elle soit source ou fleuve et fontaine on ruisseau, Jusqu'à ce que s'étire ou se réveille en elle La Naïade natale et la Nymphe éternelle. Observe si longtemps le pin, l'orme ou le rouvre Que le tronc se sépare et que l'écorce s'ouvre Sur la Dryade nue et qui rît d'en sortir! L'univers obéit à ton vaste désir. Si ton âme est farouche et pleine de rumeurs Hautaines, tu verras dans le soleil qui meurt, Parmi son sang qui coule et sa pourpre qui brûle, Le bûcher toujours rouge où monte encor Hercule, Lorsque tressaille en nous, en un songe enflammé, La justice pour qui son bras fort fut armé. C'est ainsi que dans tout, le feu, l'eau, l'arbre, l'air, Le vent qui vient du mont ou qui va vers la mer, Tu trouveras l'écho de ce qui fut divin, Car l'argile à jamais garde le goût du vin; Et tu pourras, à ton oreille, entendre encore La Sirène chanter et hennir le Centaure, Et, quand tu marcheras, ivre du vieux mystère Dont s'est paré jadis le passé de la terre, Regarde devant toi ce qui reste de lui Dans la clarté de l'aube et l'ombre de la nuit, Et sache que tu peux, au gré de ton délire, Faire du bouc barbu renaître le Satyre, Que ce cheval, là-bas, qui peine sous le joug Au dur sillon, si tu le veux, peut tout à coup, Frappant d'un sabot d'or la motte qu'il écrase, Aérien, ailé, vivant, être Pégase: Car tu es homme et l'homme a gardé dans ses yeux Le pouvoir éternel de refaire des dieux.

ÉPILOGUE

Une dernière fois reviens en mes pensées, O jeunesse aux yeux clairs, Et, dans mes mains encor, pose tes mains glacées. Le soir parfume l'air.