Chapter 2
Ce qui fut neige, éclairs, cristal et pierreries Retombe et flotte encor sur le bassin troublé Et bave et rôde autour des bêtes accroupies, Béantes de l'effort où leur col s'est enflé.
Car l'eau, pour qu'elle darde, étincelle et jaillisse, A passé par leur gorge en hoquets lumineux, Lavant le bronze rauque et mouillant le plomb lisse Où rampe un ventre mou près d'un dos épineux.
Je sais que pour dompter la horde fabuleuse Qui aboie en silence et qui hurle sans voix Et jette à leurs pieds nus sa colère écumeuse, Il est toujours des dieux debout et l'arc aux doigts.
J'en ai vu qui dressaient sous la pluie irisée Le sceptre, le trident, la massue et la faux Et, divins moissonneurs de la gerbe brisée, Cassaient d'un geste dur la tige des jets d'eaux;
D'autres, le pied au socle ou serrés dans la gaîne Qui porte leur stature ou qui leur monte au flanc, Et l'un d'eux dont la course éternellement vaine Précipitait encor son immobile élan.
Aucun n'a plus besoin, pour réduire au silence Les Dauphins de la vasque et les Dragons du bord, De lever le trident ou de brandir la lance Sur le mufle d'airain ou sur la gueule d'or.
Tout s'est tu. Le soleil aux jointures des dalles Chauffe la mousse droite et, tournant autour d'eux, Allonge doublement les ombres inégales Des buis pyramidaux et des ifs anguleux;
Mais toi, las des jardins somnolents et superbes Où le bronze verdit à l'abri du cyprès, Laisse l'allée aride et marche dans les herbes Loin du parc mort taillé au milieu des forêts;
Si ta bouche désire une eau qui désaltère Et non l'onde croupie aux feuilles des bassins, Couche-toi sur le ventre et pose contre terre Ton oreille attentive aux appels souterrains;
Car toute la forêt chante de sources vives Dont le murmure épars circule au sol vivant, Et leur sombre fraîcheur, nourricière et furtive, En elle s'insinue et partout se répand.
Ce sont elles qui font du tissu des racines Surgir le hêtre droit et le chêne aux durs noeuds, Et c'est vers leur attrait que se penche et s'incline Le bouleau jaune et blanc parmi les saules bleus.
Ce sont elles qui font, sur les mousses des sentes, Errer les mêmes dieux à longs traits enivrés D'avoir rebu la vie aux eaux adolescentes Où se sont rajeunis leurs corps régénérés.
Salut, ô vous, amis des sources forestières! Nul ne vous a sculpté des visages d'airain, Ni des torses de bronze ou des hanches de pierre; Aucun marbre immortel ne vous a faits divins.
Le chêne vous ébauche en son tronc énergique. Vous êtes à la fois partout où la forêt Pousse des profondeurs de la terre magique Son aspect surhumain où le vôtre apparaît.
Elle vous a prêté ses formes et ses forces; Votre souffle est en elle et le sien vous émeut, Et par vos muscles sourds qui bombent les écorces, Chaque arbre porte en lui la stature d'un dieu.
Janvier-Mars 1896.
LE SANG DE MARSYAS
_A la Mémoire de Stéphane Mallarmé._
_DÉDICACE_
_1842-1898._
_Ceux-ci, las dès l'aurore et que tenta la vie, S'arrêtent pour jamais sous l'arbre qui leur tend Sa fleur délicieuse et son fruit éclatant Et cueillent leur destin à la branche mûrie._
_Ceux-là, dans l'onyx dur et que la veine strie, Après s'être penchés sur l'eau la reflétant Dans la pierre vivante et qui déjà l'attend Gravent le profil vu de leur propre effigie._
_D'autres n'ont rien cueilli et ricanent dans l'ombre En arrachant la ronce aux pentes du décombre, Et la haine est le fruit de leur obscurité._
_Mais vous, Maître, certain que toute gloire est nue, Vous marchiez dans la vie et dans la vérité Vers l'invisible étoile en vous-même apparue._
LE SANG DE MARSYAS
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux.
VICTOR HUGO. _Le Satyre._
Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine, Comme l'eau différente est diverse aux fontaines. Écoute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent. Le tronc muet confie au feuillage vivant Le secret souterrain de ses sourdes racines. La forêt tout entière est une voix divine; Écoute-la. Le chêne gronde et le bouleau Chuchote, puis se tait quand le hêtre, plus haut, Murmure; l'orme gémit; le frisson du saule, Incertain et léger, est presque une parole, Et, fort d'un âpre bruit et d'un souffle marin, Mystérieusement se lamente le pin De qui l'écorce à vif et le tronc écorché Semblent rouges du sang d'un satyre attaché......
Marsyas! Je l'ai connu Marsyas Dont la flûte hardie a confondu la lyre; Je l'ai vu nu, Lié par les pieds et les mains Au tronc du pin; Je puis vous dire Ce qui advint Du Dieu jaloux et du Satyre, Car je l'ai vu, Sanglant et nu, Lié au pin.
Il était doux, pensif, secret et taciturne; Petit et robuste sur ses jambes, L'oreille longue, pointue et grande; La barbe brune Avec des poils d'argent; Ses dents Étaient blanches, égales, et son rire Rare et bref lui montait aux yeux En une clarté triste et soudaine, Silencieux... Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant Comme quelqu'un qui porte en soi-même Quelque joie éclatante et pourtant taciturne, Car s'il souriait rarement il parlait peu Et toujours en caressant sa barbe brune A poils d'argent.
Aux jours d'automne Où les satyres fêtent le vin Et boivent à l'outre en chantant le fruit divin, Où gronde et tonne Le tambourin; Aux jours d'automne, Où ils dansent d'un pied sur l'autre Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute, Le pampre aux cornes, La torche aux mains; Aux jours d'automne, Où ils sont ivres, On voyait Marsyas en leur troupe les suivre A petits pas Légers, et ne se mêlant pas A leur orgie. Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie A pourpre claire. Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre, La mangeait délicatement, grain à grain, Et dans sa main Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides.
Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins.
Sa grotte était creuse et basse, Ouverte au flanc d'un rocher, près d'une source, On y voyait un lit de mousse, Une coupe D'argile, Une tasse De hêtre, Un escabeau Et dans un coin une gerbe de roseaux.
Dehors, à l'abri du vent, Il avait construit, étant habile Dans l'art de tresser la paille Et gourmand De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim Mêlait un bruit d'abeille au murmure des pins.
C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre.
Le jour, Il s'en allait à travers champs partout où sourd L'eau mystérieuse et souterraine; Il connaissait toutes les fontaines: Celles qui filtrent du rocher goutte à goutte, Toutes, Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe, Celles qui perlent Ou qui bouillonnent, Brusques ou faibles, Celles d'où sort un fleuve et d'où part un ruisseau, Celles des bois et de la plaine, Sources rustiques ou sacrées, Il connaissait toutes les eaux De la contrée.
Marsyas était habile au métier Roseaux! De vous tailler: A chaque bout de la tige, il coupait juste Au bon endroit Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt, Syrinx ou flûte; Il y perçait des trous pour y poser les doigts Et un autre plus grand Par où l'on souffle Avec la bouche L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin Chante mystérieuse, inattendue et pure, S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure. Marsyas était habile et patient. Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune En caressant Sa barbe brune A poils d'argent.
Il savait mille choses sur les façons De tailler les roseaux courts ou longs Et sur les sons Et comment il fallait unir les lèvres et faire Jaillir la note aiguë et claire Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse, Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse, Et comment il faut tenir son corps, Tenir ses bras, Le coude en bas, Que sais-je encor?...
Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre. De sa grotte jamais on ne le vit descendre, Et, comme le faisaient les satyres souvent, Défier les bergers à des luttes de chant. Mais le soir, quand partout les hommes et les bêtes Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe fraîche Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin, Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins, En face de la nuit, du silence et de l'ombre. La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre. O merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté! Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté.... C'était vaste, charmant, mystérieux et beau Cette forêt vivante en ce petit roseau, Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines, Avec le ciel, avec la terre, avec le vent...
Mais ceux qui l'avaient entendu Raillaient disant: «Ce Marsyas est un peu fou Son chant rit puis pleure tout à coup, Se tait, reprend, Sans qu'on sache pourquoi Et cesse et pleure encor.» «--Il ne sait pas jouer selon les lois Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.» Ainsi parlait Agès, le faune, Chanteur fameux et rival non sans envie. Il était vieux et n'avait qu'une corne. Il n'aimait pas Marsyas.
Ce fut alors Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie, S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène. La moisson faite, la vendange était prochaine, Et, comme les grappes étaient lourdes Et que les granges étaient pleines Et qu'on était heureux, On accueillit gaîment le Dieu Porteur de lyre.
Il était beau à voir debout dans le soleil, Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil, Magnifique, hautain, solennel et content, Auguste; il s'essuyait le front de temps en temps. Les cordes de métal vibraient, fortes et douces, Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce, Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré, En cadence, dans l'air pacifique et pourpré, Égale, harmonieuse et large; et, comme en feu, La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.
Nous étions tous autour de lui, Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons, Assis en rond Autour de lui; Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui De ceux qui, jadis, entendirent La grande Lyre. Et les faunes, et les sylvains, et les satyres Des bois, de la plaine et du mont Étaient venus au-devant d'Apollon. Marsyas seul était resté Là-haut, Dans sa grotte, Couché, A écouter les pins, les abeilles, le vent...
O Marsyas! c'est là qu'ils te vinrent chercher. La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici. Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau A leurs diverses voix fit retentir l'écho. Chacun avait son tour et faisait de son mieux, Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu, Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques. Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique, Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux Se succédaient boiteux parfois et souvent faux. Apollon écoutait ces gens avec bonté, Silencieux, toujours debout dans la clarté, Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans, Sans fatigue, impassible et toujours indulgent Jusqu'à ce que parût enfin Agès, le faune. Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone. Il avait bien été, dit-on, jadis adroit A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts, Et, quand il y souffla d'une bouche édentée, Un son rauque sortit de sa flûte vantée, Tellement suraigu et strident qu'Apollon, A cette abeille ainsi transformée en frelon, En feignant d'arranger une corde à sa lyre, Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire D'Agès qui achevait le rythme commencé.
Le vieil Agès vit ce sourire et fut vexé. «Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement De Marsyas», se dit Agès, et doucement Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre... Comme le goût du miel fait oublier la cire On oublierait que le Chanteur avait souri D'Agès, quand il rirait du pauvre Marsyas.
Il vint. On s'écartait sur son chemin. Il marchait vite De son petit pas sec et prompt, Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite. Il avait apporté sa flûte La plus petite Et la plus juste, Faite d'un seul roseau Egal et rond,
Puis il s'assit en face d'Apollon, Modeste et les yeux clignés Devant le Dieu magnifique et vermeil Avec sa lyre d'or debout dans le soleil.
Marsyas chanta. Ce fut d'abord un chant léger Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger, Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes. Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse, Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer. Puis il se tut, et sa flûte reprit plus clair Et nous entendions vibrer à nos oreilles Le murmure des pins et le bruit des abeilles, Et, pendant qu'il chantait vers le soleil tourné, L'astre plus bas avait peu à peu décliné; Maintenant Apollon était debout dans l'ombre, Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre, Il semblait être entré tout à coup dans la nuit, Tandis que Marsyas à son tour, devant lui, Caressé maintenant d'un suprême rayon Qui lui pourprait la face et brûlait sa toison, Marsyas ébloui et qui chantait encor A ses lèvres semblait unir un roseau d'or.
Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre; Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire Du Dieu et regardaient le visage divin Qui semblait à présent une face d'airain. Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou.
Alors ce fut, immense, âpre et continuée, Une clameur brusque de joie, une huée De plaisir trépignant et battant des talons. Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon, Farouche et seul, parmi les rires et les cris, Silencieux, ne riait pas, ayant compris.
MARSYAS PARLE:
Tant pis! Si j'ai vaincu le Dieu. Il l'a voulu! Salut, terre où longtemps Marsyas a vécu, Et vous, bois paternels, et vous, ô jeunes eaux, Près de qui je cueillais la tige du roseau Où mon haleine tremble, pleure, s'enfle ou court, Forte ou paisible, aiguë ou rauque, tour à tour, Telle un sanglot de source ou le bruit du feuillage! Vous ne reverrez plus se pencher mon visage Sur votre onde limpide ou se lever mes jeux Vers la cime au ciel pur de l'arbre harmonieux: Car le Dieu redoutable a puni le Satyre.
Ma peau velue et douce, au fer qui la déchire, Va saigner; Marsyas mourra, mais c'est en vain Que l'Envieux céleste et le Rival divin Essaiera sur ma flûte inutile à ses doigts De retrouver mon souffle et d'apprendre ma voix; Et maintenant liez mon corps et, nu, qu'il sorte De sa peau écorchée et vide, car, qu'importe Que Marsyas soit mort, puisqu'il sera vivant Si le pin rouge et vert chante encor dans le vent!
QUATRE POÈMES D'ITALIE
URBS
Sois nombreux par le Verbe et fort par la Parole, Actif comme la ruche et comme la cité; Imite tour à tour avec fécondité La foule qui demeure et l'essaim qui s'envole.
Travaille, croîs, grandis! que ta hauteur t'isole, Et dresse dans le ciel sur le monde dompté Ta rumeur obéie et ton bruit écouté; Vis. Entasse la pierre et creuse l'alvéole.
Ce soir, Rome debout chante dans ta pensée Le chant d'or et d'airain de sa gloire passée, Et la Louve dans l'ombre allaite les Jumeaux.
N'as-tu pas bu comme eux aux sources de la vie Le désir d'être seul qui les rendit rivaux Jusques au sang versé sur la terre rougie?
VÉRONE
O Vérone! cité de vengeance et d'amour, Ton Adige verdi coule une onde fielleuse Sous ton pont empourpré, dont l'arche qui se creuse Fait l'eau de bile amère et de sang tour à tour!
Le dôme, le créneau, la muraille, la tour, Le cyprès dur jailli de la fente argileuse, Et tes tombeaux guerriers et ta tombe amoureuse Te parent orgueilleusement d'un noble atour.
C'est en vain que plus tard ta Soeur adriatique, Dans la rouge paroi de ton palais de brique, Incrusta son lion de pierre comme un sceau;
Son grondement ailé s'est tu dans l'air sonore Où roucoule toujours et se lamente encore La colombe plaintive et chère à Roméo.
LES SCALIGER
Ils dorment dans l'armure et couchés sur le dos, Leurs mains jointes, pourtant, ont l'air prêtes encore A l'épée, et leurs yeux que l'ombre eut peine à clore Goûtent sournoisement un sommeil sans repos.
Et celui-là, debout, équestre, tout en haut Du pinacle ouvragé que son bronze décore, Semble guetter au loin quelque tragique aurore Que l'Adige au pont rouge annonce dans ses eaux.
La vie a si longtemps, furieuse et farouche, Menacé par leur geste et crié par leur bouche Que l'écho vibre encor du nom des Scaliger;
Et, pour que de la mort ils ne reviennent plus Fouler tes dalles, ô Vérone, il a fallu Entourer leurs tombeaux d'une grille de fer.
PROMENADE
Sur l'eau verte, bleue ou grise, Des canaux et du canal, Nous avons couru Venise De Saint-Marc à l'Arsenal.
Au vent vif de la lagune Qui l'oriente à son gré J'ai vu tourner ta Fortune, O Dogana di Mare!
Souffle de l'Adriatique, Brise molle ou sirocco, Tant pis, si son doigt m'indique La Cà d'Or ou San Rocco!
La gondole nous balance Sous le felze, et, de sa main, Le fer coupe le silence Qui dormait dans l'air marin.
Le soleil chauffe les dalles Sur le quai des Esclavons; Tes détours et tes dédales, Venise, nous les savons!
L'eau luit; le marbre s'ébrèche; Les rames se font écho Quand on passe à l'ombre fraîche Du Palais Rezzonico.
FUNÉRAILLES
Oh! quel farouche bruit font dans le crépuscule Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!
VICTOR HUGO.
FUNÉRAILLES
Le bûcher dressé là pour ce nouvel Hercule, Emplit l'horizon et le ciel empourpré; Et la nuit s'illumine et tout entière brûle A l'ardente splendeur de ce couchant sacré.
Au brasier fraternel où se tordent ensemble Le laurier odorant et le chêne fumeux, Une foule sans cris se hâte et se rassemble Afin d'en emporter le reflet en ses yeux;
Et quelques-uns, penchés sur la flamme féconde, Y viennent allumer leur torche et leur flambeau, Pour éclairer encor les ténèbres du monde Quand le bûcher noirci ne sera qu'un tombeau.
Et c'est ainsi qu'ayant emprunté l'étincelle A l'énorme incendie en sa gloire écroulé Ils s'en repasseront la clarté mutuelle, Et l'une brillera quand l'autre aura brûlé,
Jusqu'à l'heure où ce feu vacillant et débile Ne soit plus au regard du passant incertain Que le dernier rayon de la lampe d'argile Que ménage le pas et que couvre la main.
* * * * *
Qu'il éblouisse l'ombre ou couve sous la cendre, Au geste de l'Amour comme aux doigts de Psyché, Qu'il monte la montagne ou qu'il la redescende, Qu'il soit lampe, foyer, flambeau, torche ou bûcher,
Sa flamme inextinguible, éternelle et divine, Ira jusques au fond des siècles à venir. Que le souffle la courbe ou que le vent l'incline, Car elle est immortelle et ne peut pas finir;
Puisque l'âme de l'homme en elle se consume Et qu'elle est née en lui de ce jour enchanté Où, sereine et debout devant son amertume, Apparut à ses yeux ton image, ô Beauté!
Ton doigt blanc s'est posé sur son coeur qui palpite Et qui bat à jamais et qui brûle en son sein, Et depuis lors un Dieu mystérieux l'habite, Et l'éclair a jailli qui ne s'est plus éteint.
* * * * *
Et maintenant bûcher, gronde, rougeoie, éclate. Change la feuille en flamme et la branche en tison Et dresse les cent noeuds de ton hydre écarlate Dont les langues d'or clair dévorent l'horizon!
Celui qui rassembla ta masse formidable A détourné le fleuve à travers la forêt Et, comme au seuil des temps son frère de la Fable, Une course éternelle a tendu son jarret.
Le lion a rugi sous sa massue ardente; Il empoigna le noir sanglier par son crin Et, du fauve farouche à la bête fumante, Ses pieds nus ont rejoint la biche aux pieds d'airain;
Mais, au lieu de percer de sa flèche intrépide L'engeance aux rauques cris du lac aux noires eaux Et de saisir, fougueux, l'étalon par la bride, Il a forcé les Sons, il a dompté les Mots.
Ils ont autour de lui dansé comme des Faunes. Les Nymphes ont souri de sa témérité Et, grave, il a tressé d'immortelles couronnes Et des guirlandes d'or au front de la Beauté.
Sa main forte a cueilli les pommes à la branche Du jardin bleu gardé par le Dragon rampant. La neige de l'hiver fleurit sa barbe blanche, Et sa lyre d'ivoire a des cordes d'argent.
Plutôt que de dormir sous le marbre et sous l'herbe, O flamme, prends sa chair et consume ses os; Donne à cet autre Hercule et qui dompta le Verbe Le bûcher mérité par ses Mille Travaux!
ODE ET POÉSIES
ODE
O vous que j'ai aimée aux jours de ma jeunesse D'un sombre amour, O Forêt, vous étiez la soeur de ma tristesse Et son séjour!
Lorsque le renouveau de vos feuilles naissantes Chantait au vent, Que l'Automne parait vos cimes bruissantes D'un or mouvant,
Quand, fraîche d'espérance et lourde encor de gloire, Votre beauté Paraissait tour à tour l'annonce ou la mémoire, De votre Eté,
Au lieu d'unir mon coeur à votre âme profonde Mêlée en lui, Je vous portais mes pleurs et ma peine inféconde Et mon ennui.
Je ne respirais pas votre odeur saine et forte, A plein poumon; Il me semblait partout traîner des feuilles mortes A mon talon.
Vous étiez patiente au bruit sous la ramée De mon pas lourd; Pardon de vous avoir, ô ma Forêt, aimée D'un sombre amour!
Ce n'est plus celui-là maintenant que j'éprouve, Ce n'est plus lui, Et, lorsque dans votre ombre encor je me retrouve, Comme aujourd'hui,
Je sens votre vigueur, vos baumes et vos forces Entrer en moi, Et le Dieu qui l'habite entr'ouvre votre écorce Avec son doigt.
Comme vous, chêne dur, je garde dans la terre Qui la nourrit Ma racine secrète, obscure et nécessaire; Mais mon esprit,
Au-dessus de mon corps qui pousse son tronc rude, Balance au vent Sa ramure déjà que l'automne dénude... Arbre vivant,
Qu'importe que le temps ou l'hiver ou la hache, Par son milieu, L'attaque, si déjà sous l'écorce se cache, En l'homme, un Dieu!
LA LUNE JAUNE
Ce long jour a fini par une lune jaune Qui monte mollement entre les peupliers, Tandis que se répand parmi l'air qu'elle embaume L'odeur de l'eau qui dort entre les joncs mouillés.
Savions-nous, quand, tous deux, sous le soleil torride Foulions la terre rouge et le chaume blessant, Savions-nous, quand nos pieds sur les sables arides Laissaient leurs pas empreints comme des pas de sang,
Savions-nous, quand l'amour brûlait sa haute flamme En nos coeurs déchirés d'un tourment sans espoir, Savions-nous, quand mourait le feu dont nous brûlâmes Que sa cendre serait si douce à notre soir,
Et que cet âpre jour qui s'achève et qu'embaume Une odeur d'eau qui songe entre les joncs mouillés Finirait mollement par cette lune jaune Qui monte et s'arrondit entre les peupliers?
LE BONHEUR