Chapter 1
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HENRI DE RÉGNIER
La Cité des Eaux
PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
MCMII
DU MÊME AUTEUR
_Poésie_
PREMIERS POÈMES 1 vol. POÈMES 1 vol. LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS 1 vol. LES MÉDAILLES D'ARGILE 1 vol.
_Roman_
LA CANNE DE JASPE 1 vol. LA DOUBLE MAÎTRESSE 1 vol. LE TRÈFLE BLANC 1 vol. LES AMANTS SINGULIERS 1 vol. LE BON PLAISIR 1 vol.
_Littérature_
FIGURES ET CARACTÈRES 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Cinq exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 5; Vingt-neuf exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 6 à 34 Et trois exemplaires sur chine, marqués A. B. C._
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
A JOSÉ MARIA DE HEREDIA
LA CITÉ DES EAUX
_Versailles, Cité des Eaux._
MICHELET.
_SALUT A VERSAILLES_
_Celui dont l'âme est triste et qui porte à l'automne Son coeur brûlant encor des cendres de l'été, Est le Prince sans sceptre et le Roi sans couronne De votre solitude et de votre beauté._
_Car ce qu'il cherche en vous, ô jardins de silence, Sous votre ombrage grave où le bruit de ses pas Poursuit en vain l'écho qui toujours le devance, Ce qu'il cherche en votre ombre, ô jardins, ce n'est pas_
_Le murmure secret de la rumeur illustre, Dont le siècle a rempli vos bosquets toujours beaux, Ni quelque vaine gloire accoudée au balustre, Ni quelque jeune grâce au bord des fraîches eaux;_
_Il ne demande pas qu'y passe ou qu'y revienne Le héros immortel ou le vivant fameux Dont la vie orgueilleuse, éclatante et hautaine Fut l'astre et le soleil de ces augustes lieux._
_Ce qu'il veut, c'est le calme et c'est la solitude, La perspective avec l'allée et l'escalier, Et le rond-point, et le parterre, et l'attitude De l'if pyramidal auprès du buis taillé;_
_La grandeur taciturne et la paix monotone De ce mélancolique et suprême séjour; Et ce parfum de soir et cette odeur d'automne Qui s'exhalent de l'ombre avec la fin du jour._
* * * * *
_O toi que l'aube effraie, ô toi qui crains l'aurore, Et que ne tentent plus la route et le chemin, Quitte la ville vaine, arrogante et sonore Qui parle avec des voix de soleil ou d'airain._
_C'est là que l'homme fait sa boue et sa poussière Pour élever son mur autour de l'horizon; Mais toi, dont le désir n'apporte plus sa pierre Au travail en commun qui bâtit la maison,_
_Laisse ceux dont le bloc charge, sans qu'elle plie, L'épaule et dont les bras sont propres aux fardeaux, Se construire sans toi les demeures de vie Et va vivre ton songe en la Cité des Eaux._
* * * * *
_L'onde ne chante plus en tes mille fontaines, O Versailles, Cité des Eaux, Jardin des Rois! Ta couronne ne porte plus, ô souveraine, Les clairs lys de cristal qui l'ornaient autrefois!_
_La nymphe qui parlait par ta bouche s'est tue Et le temps a terni sous le souffle des jours Les fluides miroirs où tu t'es jadis vue Royale et souriante en tes jeunes atours._
_Tes bassins endormis à l'ombre des grands arbres Verdissent en silence au milieu de l'oubli, Et leur tain qui s'encadre aux bordures de marbre Ne reconnaîtrait plus ta face d'aujourd'hui._
_Qu'importe! ce n'est pas ta splendeur et ta gloire Que visitent mes pas et que veulent mes yeux; Et je ne monte pas les marches de l'histoire Au-devant du Héros qui survit en tes Dieux._
_Il suffit que tes eaux égales et sans fête Reposent dans leur ordre et leur tranquillité, Sans que demeure rien en leur noble défaite De ce qui fut jadis un spectacle enchanté._
_Que m'importent le jet, la gerbe et la cascade Et que Neptune à sec ait brisé son trident, Ni qu'en son bronze aride un farouche Encelade Se soulève, une feuille morte entre les dents,_
_Pourvu que faible, basse, et dans l'ombre incertaine, Du fond d'un vert bosquet qu'elle a pris pour tombeau, J'entende longuement ta dernière fontaine, O Versailles, pleurer sur toi, Cité des Eaux!_
LA FAÇADE
Glorieuse, monumentale et monotone, La façade de pierre effrite au vent qui passe Son chapiteau friable et sa guirlande lasse En face du parc jaune où s'accoude l'Automne.
Au médaillon de marbre où Pallas la couronne, La double lettre encor se croise et s'entrelace; A porter le balcon l'Hercule se harasse; La fleur de lys s'effeuille au temps qui la moissonne.
Le vieux Palais, miré dans ses bassins déserts, Regarde s'accroupir en bronze noir et vert La Solitude nue et le Passé dormant;
Mais le soleil aux vitres d'or qu'il incendie Y semble rallumer intérieurement Le sursaut, chaque soir, de la Gloire engourdie.
L'ESCALIER
Toute la Gloire avec le glaive et l'étrier, Et la terre qui saigne et la mer qui écume, Le feutre balayant le parquet de sa plume, La Puissance et l'Amour, la rose et le laurier,
De ce songe royal et de ce bruit guerrier, Soleil d'or qui s'efface ébloui dans la brume, Il ne reste que l'oeuvre anonyme et posthume Du marteau d'un sculpteur dans le bloc du carrier;
Et le marbre du buste arrogant et romain, Sans yeux pour regarder et pour prendre sans mains, Se dresse taciturne et solitaire, au haut
De l'escalier qui garde à ses marches tassées, Dans le porphyre roux, la trace sans écho Du pas sanglant encor des Victoires passées.
PERSPECTIVE
Le cuivre du trophée et le bronze du buste Juxtaposent l'or jaune et la patine verte; Le carquois se suspend près de la corne ouverte, Cérès en fleurs sourit à Diane robuste.
Le parquet de bois clair mire la fresque inverse Où trône le Héros que la Victoire illustre; L'éclair silencieux rôde de lustre en lustre, Et le soleil s'irise au cristal qu'il traverse.
Le glorieux Passé, nu sous son laurier d'or, Par les fenêtres, voit se refléter encor, Dans l'échiquier verdi des portes de miroirs,
Le lys mystérieux du jet d'eau, et, votifs, Dressant sur le ciel clair leur double bronze noir, Le cippe d'un cyprès et la stèle d'un if.
L'ODEUR
Si tu songes l'Amour, si tu rêves la Mort, Si ton miroir est trouble à te sourire, écoute Les feuilles, feuille à feuille, et l'onde, goutte à goutte, Tomber de la fontaine et de l'arbre. Tout dort.
La rose de septembre et le tournesol d'or Ont dit l'été qui brûle et l'automne qui doute; Le bosquet s'entrelace et la grotte se voûte, Le dédale et l'écho te tromperaient encor.
Laisse l'allée oblique et le carrefour traître Et ne regarde pas à travers la fenêtre Du pavillon fermé dont la clef est perdue.
Silence! L'ombre est là; viens respirer plutôt, Ainsi que les hermès et les blanches statues, L'amère odeur du buis autour des calmes eaux.
LE BASSIN ROSE
Si le jet d'eau s'est tu dans la vasque, si l'or De la statue en pleurs au centre du bassin S'écaille sur la hanche et rougit sur le sein, Si le porphyre rose en l'onde saigne encor;
C'est que tout, alentour, s'engourdit et s'endort D'avoir été charmant, mystérieux et vain, Et que l'Écho muet dans l'ombre tend la main Au Silence à genoux auprès de l'Amour mort.
L'allée est inquiète où l'on ne passe plus; La terre peu à peu s'éboule du talus; La porte attend la clef, le portique attend l'hôte,
Et le Temps, qui survit à ce qu'il a été Et se retrouve toujours tel qu'il s'est quitté, Fait l'eau trop anxieuse et les roses trop hautes.
LE BASSIN VERT
Son bronze qui fut chair l'érige en l'eau verdie, Déesse d'autrefois triste d'être statue; La mousse peu à peu couvre l'épaule nue, Et l'urne qui se tait pèse à la main roidie;
L'onde qui s'engourdit mire avec perfidie L'ombre que toute chose en elle est devenue, Et son miroir fluide où s'allonge une nue Imite inversement un ciel qu'il parodie.
Le gazon toujours vert ressemble au bassin glauque. C'est le même carré de verdure équivoque Dont le marbre ou le buis encadrent l'herbe ou l'eau.
Et dans l'eau smaragdine et l'herbe d'émeraude, Regarde, tour à tour, errer en ors rivaux La jaune feuille morte et le cyprin qui rôde.
LE BASSIN NOIR
Laisse le Printemps rire en sa gaîne de pierre Et l'Hiver qui sanglote au socle où il est pris Jusqu'au torse, et l'Été, grave en ses noeuds fleuris, Près de l'Automne nu qui s'empampre et s'enlierre;
Laisse la rose double et la rose trémière Et l'allée à dessins de sable jaune et gris Et l'écho qui répond au rire que tu ris, Et viens te regarder dans une eau singulière.
Elle occupe un bassin ovale et circonspecte; Nulle plume d'oiseau et nulle aile d'insecte Ne raie en le frôlant l'ébène du miroir,
Et, de sa transparence où sommeillent des ors, Tu verrais émerger d'entre son cristal noir Le Silence à mi-voix et l'Amour à mi-corps!
L'ENCELADE
Les hauts buis d'alentour bordent un rond-point d'eau. Aux angles du bassin, devant leurs ombres graves, La Déesse aux yeux durs et le Dieu aux yeux caves Tiennent l'un le trident et l'autre le marteau.
Au centre, enseveli dans un vivant tombeau, Un Encelade tord, sous l'amas noir des laves, Son gigantesque corps qui, nu dans ses entraves, Sent peser la vengeance et le roc pour fardeau.
Sa gorge horrible, tout le jour, a fait jaillir L'écume qui retombe autour de lui, soupir Monstrueux et grondant de sa rage enchaînée.
Mais, avec le soir sombre et l'heure qui s'avance, A mesure, l'on voit, de sa bouche acharnée, Le jet d'eau qui décroît accroître le silence.
LÉDA
Au centre du bassin où le marbre arrondi Entoure une onde léthargique qui tressaille D'une ride qu'y fait, de son bec qui l'entaille, Un cygne se mirant à son miroir verdi,
Elle cambre son corps qu'une attente roidit; Son pied nu touche l'eau que son orteil éraille, Et sa langueur s'accoude à la rude rocaille, Et son geste s'étire au métal engourdi.
Les cygnes nonchalants qui nagent autour d'elle Approchent de la Nymphe et la frôlent de l'aile Et caressent ses flancs de leurs cols onduleux;
Et le bronze anxieux dans l'eau qui le reflète Semble encor palpiter de l'amour fabuleux Qui jusqu'en son sommeil trouble sa chair muette.
LA NYMPHE
L'eau calme qui s'endort, déborde et se repose Au bassin de porphyre et dans la vasque en pleurs En son trouble sommeil et ses glauques pâleurs Reflète le cyprès et reflète la rose.
Le Dieu à la Déesse en souriant s'oppose; L'un tient le sceptre et l'arc, l'autre l'urne et les fleurs, Et, dans l'allée entre eux, mêlant son ombre aux leurs, L'Amour debout et nu se dresse et s'interpose.
Les talus du gazon bordent le canal clair; L'if y mire son bloc, le houx son cône vert, Et l'obélisque alterne avec la pyramide;
Un Dragon qui fait face à son Hydre ennemie, Tous deux du trou visqueux de leurs bouches humides Crachent un jet d'argent sur la Nymphe endormie.
LE SOCLE
L'Amour qui souriait en son bronze d'or clair Au centre du bassin qu'enfeuille, soir à soir, L'automne, a chancelé en se penchant pour voir En l'onde son reflet lui rire, inverse et vert.
Le prestige mystérieux s'est entr'ouvert; Sa chute, par sa ride, a brisé le miroir, Et dans la transparence en paix du cristal noir On l'aperçoit qui dort sous l'eau qui l'a couvert.
Le lieu est triste; l'if est dur; le cyprès nu. L'allée au loin s'enfonce où nul n'est revenu Dont le pas à jamais vibre au fond de l'écho;
Et, de l'Amour tombé du socle qu'il dénude, Il reste un bloc égal qui semble le tombeau Du songe, du silence et de la solitude.
LATONE
Le quinconce, le buis, les ifs et les cyprès, La rocaille coquette et la vasque pensive D'où s'épanche ou jaillit l'onde dolente ou vive Qui fait l'allée en pleurs ou le carrefour frais;
La fontaine qui jase et le bassin auprès Qui stagne et que tarit la fissure furtive, La statue et l'hermès que la mousse enjolive Et le parc qui finit en lointains de forêts;
Le Silence qui songe et l'Écho qui recule Bercent la douceur d'être en ce beau crépuscule Où, dans le souvenir, tout reste ce qu'il fut,
Et, parmi l'eau verdie où s'effeuille l'automne, Toujours s'obstine, en or accroupi, le salut De l'obèse grenouille à la svelte Latone.
FÊTE D'EAU
Le dauphin, le triton et l'obèse grenouille Diamantant d'écume et d'or Latone nue, Divinité marine au dos de la tortue, Dieu fluvial riant de l'eau qui le chatouille;
La vasque qui retombe ou la gerbe qui mouille, La nappe qui décroît, se gonfle ou diminue, Et la poussière humide irisant la statue Dont s'emperle la mousse ou s'avive la rouille;
Toute la fête d'eau, de cristal et de joie Qui s'entrecroise, rit, s'éparpille et poudroie, Dans le parc enchanté s'est tue avec le soir;
Et parmi le silence on voit jaillir, auprès Du tranquille bassin redevenu miroir, La fontaine de l'if et le jet du cyprès.
LES FEUILLES
Ta robe lente, pas à pas, soulève et traîne Un bruit de feuilles d'or et de roses fanées, Et dans le crépuscule où finit la journée L'automne est las d'avoir entendu les fontaines.
Si tu passes le long des eaux vastes et vaines, La statue, anxieuse et la tête inclinée Écoutant dans l'écho le pas de l'autre Année, Ne te reconnaît plus et te regarde à peine.
La Vestale au ciel gris lève ses yeux de marbre, L'Hermès silencieux dérobe d'arbre en arbre Son socle nu de terme et son masque de faune,
Et, dans le miroir clair que tu tiens à la main, Tu portes, reflétés, le parc morose et jaune Avec ses dieux, ses eaux et ses verts boulingrins.
LE REPOS
Le bronze grave étreint de son sommeil pesant Ton corps au geste las et ta face verdie; Et quelle douloureuse et douce tragédie T'a faite la statue où tu dors à présent?
Le marbre de ton socle est rouge et l'on y sent Partout la pourpre encor d'une tache agrandie; Est-ce la flèche aiguë ou la hache hardie Qui t'a couchée ainsi plus belle dans ton sang?
Le bronze jaune et vert qui souffre et qui suppure, Dont s'aigrit la patine et suinte la coulure, Sculpte de ton repos un cadavre éternel;
Et la matière où tu survis te décompose; Mais, puisque tendre fut ton Destin ou cruel, Laisse croître à tes pieds la ciguë ou la rose.
LA RAMPE
La double rampe, auprès du bassin que surplombe La terrasse de marbre où le buis nu serpente, Incurve sa montée et courbe sa descente, Et de la vasque en pleurs sanglote l'eau qui tombe.
La corneille criarde et la blanche colombe Alternent, l'une rauque et l'autre gémissante; Chaque cyprès, le long de cette double pente, Figure un cippe noir d'où le lierre retombe.
Si tu descends à gauche et si je monte à droite, Nous verrons tous les deux, en l'onde dont miroite La patine d'or vert qu'éteint le crépuscule,
Toi, la Déesse en fuite et moi le Dieu discret, Statue en marche qui s'avance ou qui recule, Glisser inversement de cyprès en cyprès.
LES STATUES
Les feuilles, une à une, et le temps, heure à heure, Tombent dans le bassin dont le jet d'eau larmoie; Iphigénie en sang près d'Hélène de Troie, Danaé, Antigone, Ariane qui pleure,
Marbres purs que le vent soufflette ou qu'il effleure! Si le torse se cambre ou si la tête ploie, Héroïque au destin qui caresse ou rudoie, La statue aux yeux blancs persévère ou demeure.
L'éternelle beauté subsiste à jamais belle. Le Silence a ployé le crêpe de son aile Et songe, assis, le coude au socle où il inscrit
Le nom de l'héroïne énergique ou morose Qui dérobe un sourire ou cache un sein meurtri Derrière les cyprès ou derrière des roses.
TRIANON
Un souvenir royal, mélancolique et tendre, Erre dans le palais et rôde par l'allée, Destin à qui la Mort tragique s'est mêlée, Poudre et fard devenus du sang et de la cendre.
Dans le jardin désert j'entends la hache fendre Le saule où roucoula la colombe envolée; Les roses ont fleuri l'ombre du mausolée, Et le ruisseau s'attarde et le banc semble attendre.
Un souvenir s'accoude au dossier des fauteuils; Un pas résonne encor sur le marbre des seuils; Un fantôme au miroir vient sourire et s'efface.
Le bassin se tarit, et les feuilles au fond Dessinent, sous l'eau noire où leur or s'entrelace, La couronne d'un chiffre et la lettre d'un nom.
L'ABANDON
Le carrosse d'or roux, la chaise, le sabot Qui piaffe au pavé clair et sonne sur la dalle, N'animent plus la cour vaste, vide et royale Où se sont tus les pas, le fouet et le grelot.
La porte s'entrebâille et le volet se clôt; Le vent use, tout bas, la pierre jaune et pâle; Le silence engourdi crispe de salle en salle Ses deux ailes de cendre et sa bouche d'écho.
La fontaine qui chante en gouttes dans la vasque, Ni le faune qui rit sous le marbre du masque, Ni le vase fleuri, ni les blanches statues
N'ont pu faire s'entresourire l'un à l'autre, Lui qui porte un miroir, elle qui s'y voit nue, La Solitude assise et le Passé qui rôde.
INTÉRIEUR
Le Temps sentencieux et le muet Amour Se tiennent côte à côte et debout devant l'âtre, Et l'on voit se croiser dans le miroir verdâtre La faulx vaine du Temps et l'aile de l'Amour.
L'aile est lasse. Le Temps parfois parle à l'Amour; La voix douce reprend la voix acariâtre; L'enfant résiste et le vieillard s'opiniâtre, Et l'enfant ne veut pas comprendre, étant l'Amour.
Rosaces au parquet et lustres au plafond, Éclair qui va tonner, roses qui fleuriront! Le miroir s'interroge et scrute le miroir.
Le meuble se contracte et crispe ses pieds tors; La porte s'entrebâille et l'on attend l'Espoir Qui de l'aile de cendre eût fait une aile d'or.
LE PAVILLON
La corbeille, la pannetière et le ruban Nouant la double flûte à la houlette droite, Le médaillon ovale où la moulure étroite Encadre un profil gris dans le panneau plus blanc;
La pendule hâtive et l'horloge au pas lent Où l'heure, tour à tour, se contrarie et boite; Le miroir las qui semble une eau luisante et moite, La porte entrebâillée et le rideau tremblant;
Quelqu'un qui est parti, quelqu'un qui va venir, La Mémoire endormie avec le Souvenir, Une approche qui tarde et date d'une absence,
Une fenêtre, sur l'odeur du buis amer, Ouverte, et sur des roses d'où le vent balance Le lustre de cristal au parquet de bois clair.
LE BOUQUET
Sur la rosace éclose au centre du parquet Pose ton pied léger, écoute et sois furtive; La solitude parle à celle qui arrive; N'as-tu pas entendu le marbre qui craquait?
La harpe tremble et vibre à ton pas indiscret, Le lustre se balance et son cristal s'avive; De ce qui semble mort crois-tu que rien ne vive? La glace a son fantôme et tout a son secret.
Le temps passe; tout fuit; les choses sont fidèles, L'invisible silence évente de ses ailes La poussière pensive et l'ombre transparente;
Et, sur la table nue où le marbre veiné A quelque chair ancienne et pâle s'apparente, Effeuille le bouquet que l'Amour t'a donné.
L'ILE
L'île basse, parmi les eaux, isole en elle, Sous les pleurs du vieux saule et le frisson du tremble, Le pavillon carré dont la tristesse semble Enclore en son secret un silence fidèle.
Par les vitres, on voit, qui se décharne, l'aile D'une harpe tendre ses cordes où il tremble Un peu du frôlement des doigts qui l'ont ensemble Fait vibrer doucement jadis, sonore et grêle.
Et le blanc pavillon de marbre et de cristal S'est endormi, avec en lui l'accord final Que le silence embaume en son ombre engourdie;
Et qui sait si le chant, par la fenêtre close, N'en filtre pas encor pour charmer l'eau verdie, Faire trembler le tremble et sangloter le saule?
FOND DE JARDIN
Le noir lierre aux douces roses enlacé Décore le portique et son treillage vert, Et l'on voit s'entr'ouvrir le pétale de chair Près du feuillage en coeur qui vers lui s'est glissé;
Une amoureuse odeur de soir et de passé Se mêle au dur parfum terrestrement amer; La fleur de sang sourit à la feuille de fer, Car de leur double poids son orgueil s'est lassé.
Un bassin, à l'écart, où rôde, ombre d'or grave, Un cyprin, ça et là, qu'une herbe glauque entrave, S'engourdit, et sa moire à jamais léthargique
Mire un dauphin de saxe arqué sur son piédouche Et, seule, la plus haute au faîte du portique, L'image, inverse en l'eau, d'une rose à sa bouche.
HOMMAGE
Décembre a noirci l'if et gelé le bassin, Le buis silencieux est saupoudré de givre, L'aurore est d'acier clair et le couchant de cuivre, Le vent, qui rôde, hurle et mord l'Amour au sein.
La Déesse frissonne et le lierre assassin Étouffe la statue à la gorge. Un Faune ivre Voit l'outre se durcir, et son pas qui veut suivre La Nymphe, sent monter la gaine qui l'étreint.
La fête est morte avec sa musique et sa joie! L'Hiver fait un vieillard de l'Été qu'il coudoie Et le parc semble mort qui fut jadis vivant.
Mais, immortelle encor par la gamme et l'arpège, J'écoute, à travers l'ombre et la mort et le vent, Une flûte à mi-voix qui chante dans la neige.
LA NEIGE
La neige astucieuse et le silence adroit Ont immobilisé au bout de l'avenue Vulcain jaloux et Mars surpris et Vénus nue. La Déesse est couchée et l'Amant se tient droit.
Les blancs flocons qui emmaillent le marbre froid Ont assourdi le guet, le pas et la venue Et semé des poils blancs dans la barbe chenue De l'Époux outragé de sa honte qu'il voit;
Et tous deux à jamais pris aux ruses du piège Dans l'enchevêtrement du filet de la neige Restent, couple captif autour de qui Vulcain,
Farouche et les bras nus sous le gel et le givre, A l'enclume de bronze et d'un ciseau d'airain, Martèle un parc d'argent et forge un ciel de cuivre.
L'HEURE
L'invariable buis et le cyprès constant Bordent l'allée égale et le parterre où songe Dans le bassin carré l'eau qui reflète et ronge Un Triton fatigué de sa conque qu'il tend;
En sa gaîne de pierre aussi l'hermès attend Que tourne autour de lui son socle qui s'allonge; Un Pégase cabré, le pied pris dans sa longe, Lève un sabot de bronze et gonfle un crin flottant.
L'heure est longue pour ceux qui, figés en statues, Vol brisé, saut captif, dont les voix se sont tues, Demeurent au jardin vaste et monumental;
Et le Temps qui s'en va, hibou noir ou colombe, Dessine au vieux cadran de pierre et de métal Une aile d'ombre oblique où fuit le jour qui tombe.
LA LOUANGE DES EAUX, DES ARBRES ET DES DIEUX
Plus même un cygne errant aux herbes qu'il remue Dans l'eau silencieuse et déserte aujourd'hui, De l'ombre de son aile en marquant l'heure aiguë Ne trouble les bassins où rôde son ennui.
La source souterraine où le flot pur abonde Confond son frais cristal à leur tiède torpeur, Et son onde secrète au lieu que vagabonde Se disperse, s'ajoute et se mêle à la leur;
Plutôt que d'arroser les roses riveraines, De sourdre en les roseaux et, du soir au matin, De chanter et de rire aux gorges des fontaines, Elle entre au lourd sommeil des antiques bassins.
Je sais bien que, parfois, pour un faste suprême, Le parc silencieux peut ranimer ses eaux Et d'un fluide, clair et mouvant diadème, Couronner sa tristesse et sacrer son repos;
Alors s'épanouit, monte, bifurque et fuse Le jet qui joue au ciel un clair bouquet vivant Et, bruine, pluie éparse et poussière confuse, S'irise aux feux du prisme et se disperse au vent.