La cité de l'épouvantable nuit
Part 8
Mais ce doit être un culte fort intéressant: d’abord tout s’y passe tranquillement, et dans le milieu le plus charmant qu’ait jamais offert un paysage.
Dans ce cas particulier la massive et blanche pagode surgissait dans le bleu, à l’ouest d’une colline murée, d’où la vue s’étendait sur quatre perspectives distinctes et aussi charmantes qu’il était à souhaiter. Les regards pouvaient se porter soit en bas sur le steamer, soit sur l’étendue argentée, vers la gauche, ou bien sur la forêt, à droite, ou enfin du côté de la terre, sur les toits de Moulmeïn.
Entre chaque pause du froufrou des costumes, et des causeries à voix basse des femmes, descendait de là-haut le tintement d’innombrables feuilles de métal, suspendues au _’htée_ de la pagode, lorsque la brise les agitait.
Une image dorée clignotait au soleil.
Celles qui étaient peintes regardaient fixement et tout droit devant elles par-dessus les têtes des fidèles.
Quelque part là-bas un maillet et un rabot, sans se presser, aidaient à construire encore une autre pagode en l’honneur du Seigneur de la Terre.
Resté assis, dans ma méditation, pendant que le Professeur circulait armé d’un appareil photographique, à la grande terreur de la jeunesse birmane, je fis deux découvertes notables, sur lesquelles je faillis m’endormir.
La première, c’est que le Seigneur de la Terre, c’est l’Indolence, une Indolence en couche épaisse, où l’on mêle et agite un peu de religion pour lui conserver sa douceur.
La seconde, c’était que la forme de la pagode tirait son origine de celle du renflement qu’offre le tronc du palmier-arack.
Il y en avait un entre moi et la lointaine ligne du ciel, et son profil reproduisait exactement celui d’un petit édifice de pierre grise.
Pourtant il se présenta plus tard à mon esprit une troisième découverte, et celle-là bien plus importante.
Un sale petit lutin d’enfant passait, plus ou moins vêtu d’un _putso_ en soie magnifiquement ouvrée, et tel que j’avais inutilement cherché à en trouver l’analogue à Rangoon.
Un assistant me dit qu’un article pareil coûterait cent dix roupies,--juste dix roupies de plus que le prix demandé à Rangoon,--après que je me fus montré peu courtois envers une jolie Birmane aux oreilles ornées de diamants, en la traitant comme si elle était une boutiquière de Delhi.
--Professeur, dis-je, lorsque l’appareil photographique sur ses pattes d’araignée parut au tournant de l’angle, il y a quelque malentendu sur ces gens-là. Ils ne travaillent pas. Ce ne sont point des dacoits et leurs babies ont des _putsos_ de cent dix roupies sur le dos, si toutefois leurs parents ne mentent point. Je me demande comment ils gagnent leur vie.
--Ils vivent en beauté, dit le professeur, et je n’ai apporté qu’une demi-douzaine de plaques. Je reviendrai demain matin avec d’autres. Avez-vous jamais rêvé d’un endroit comme celui-ci?
--Non, dis-je, c’est la perfection, et quand j’y passerais ma vie, je n’arriverais pas à voir où réside précisément ce qui en fait le charme.
--Dans cette indolence bestiale, dit le Professeur en repliant son appareil.
Et nous nous en allâmes à regret, poursuivis par les voix d’innombrables cloches qu’agitait le vent.
A moins de dix minutes de la Pagode, nous vîmes un véritable kiosque à musique anglais, un hangar étiqueté: Bureau municipal, une collection de mesquins bungalows qui s’efforcent, mais en vain, de gâter le paysage, et une troupe de soldats de Madras.
Je n’avais pas encore vu de soldats de Madras. Ils paraissent habillés exactement comme les Tommies et ont l’air très civilisé, très raffiné.
On dit qu’ils lisent des livres anglais et sont très ferrés sur leurs droits et privilèges.
Pour détails supplémentaires s’adresser au Club du Pegu, seconde table de la rangée de gauche à partir de l’entrée.
En une heure maudite, j’essayai de rendre la vie au commerce mouvant de Moulmeïn, et dans ce but, je fis promettre à un indigène de l’endroit de venir le lendemain matin à bord du steamer avec un assortiment de soieries birmanes.
C’était une traversée de cinq minutes et il aurait pu rester tout ce temps à la poupe.
Le matin vint, mais non l’homme.
Pas un bateau de melons d’eau, de melons d’eau charnus, cramoisis, ne s’approcha du navire.
Comme nous glissions sur le fleuve, en route pour Penang, je vis les éléphants jouer avec les poutres de teck, l’air aussi solennel, aussi mystérieux que jamais.
Ils étaient les principaux habitants, et, autant que je pus le voir, les maîtres de l’endroit.
Leur léthargie avait corrompu la ville, et lorsque le professeur voulut les photographier, je crois qu’ils s’en allèrent avec dédain.
Nous voici maintenant en route pour Penang avec une température de 70 degrés centigrades dans les cabines, et, sur le pont, la température que vous voudrez.
Nous avons épuisé toute notre littérature, bu deux cents limonades au citron, joué à quarante jeux de cartes différents (en grande partie, des patiences), organisé une loterie sur la course (si l’enjeu avait été de mille roupies au lieu de dix je ne l’aurais pas gagné!) enfin nous avons passé dix-sept heures sur vingt-quatre à dormir.
Il est absolument impossible d’écrire, mais vous ne vous en trouverez que mieux au point de vue moral, si l’on vous conte l’histoire des Vauriens d’Iquique, et «comme vous ne l’avez point entendu raconter, je vais vous la rapporter».
Un Allemand qui fait la chasse aux orchidées, vient justement de me la dire toute fraîche. Il a failli ces jours-ci laisser sa tête dans les montagnes de Lullaï, et cela après avoir fait presque le tour du monde.
Iquique est situé quelque part dans l’Amérique du Sud, au fond du Brésil, ou peut-être au delà.
Une fois il y arriva une tribu d’indigènes des forêts. Ils étaient si innocents qu’ils ne portaient aucun, mais aucun vêtement.
Ils avaient un grief mais point de costume.
Ils exposèrent le premier en présence de son Excellence le Gouverneur d’Iquique. Mais la nouvelle de leur arrivée et de leur absolue nudité les avait précédés, et les bonnes dames Espagnoles de la ville décidèrent unanimement qu’il fallait tout premièrement habiller ces païens.
Elles organisèrent donc une séance de couture, et le résultat, qui consistait principalement en des tabliers, fut mis à la disposition de ces vilaines gens, avec des indications sur la façon de s’en servir.
Ils parurent vêtus de leurs tabliers, devant le gouverneur, et toutes ces dames d’Iquique, rangées sur les degrés de la cathédrale, mais ce fut seulement pour apprendre que le gouverneur ne pouvait déférer à leur demande.
Et savez-vous ce que firent ces enfants de la nature?
En un clin d’œil, ils avaient enlevé leurs tabliers, pour les rouler autour du cou, et se mirent à danser, nus comme l’Aurore, devant les dames scandalisées d’Iquique, qui s’enfuirent en se cachant leurs yeux avec leurs éventails jusque dans le sanctuaire de la cathédrale.
Et lorsque les marches furent désertes, les Vauriens s’en allèrent, jetant de grands cris, sautant, leurs tabliers toujours autour du cou, car le bon drap est une chose de valeur.
Et comme ils connaissaient leur pouvoir, ils campèrent en dehors de la ville.
Il était impossible d’envoyer de la troupe contre eux. Il était également impossible de laisser les Señoritas courir le risque d’être offusquées quand elles sortaient.
Nul ne savait si à une heure ou à une autre, les Vauriens ne feraient pas irruption dans les rues.
On leur accorda donc ce qu’ils demandaient, et Iquique retrouva le repos. _Nuda est veritas et prævalebit._
--Mais, dis-je, qu’y a-t-il de si terrible chez un Indien nu ou même chez deux cents Indiens nus?
--Mon ami, dit l’Allemand, c’étaient des Indiens de l’Amérique du Sud, et je vous dis qu’ils ne sont pas beaux à voir en déshabillé.
Je mis ma main sur ma bouche et m’en allai.
IV
Certains soupirent après les gloires de ce monde, et certains soupirent après le paradis que promet le Prophète.
Ah! prenez l’argent comptant, et laissez là le crédit. Ne prêtez pas l’oreille au roulement d’un tambour lointain.
Il y a quelque chose de très fâcheux dans le caractère anglo-saxon.
A peine l’_Afrique_ avait-elle jeté l’ancre dans les Détroits de Penang que deux de nos compagnons de voyage furent frappés de folie, en apprenant qu’à ce moment même un autre steamer partait pour Singapour.
S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs jours.
Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si précieux.
A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs cabines et se mirent à faire leurs malles comme si leur salut en dépendait.
Ensuite ils coururent à la coupée, et un _sampan_ les emporta, en nage, mais heureux.
Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils avaient peut-être gagné trois jours.
Le voilà leur agrément.
Vous rappelez-vous la description, que fait Besant[13], de l’Ile Palmiste, dans _Ma fillette_ et _Ce fut ainsi qu’ils se marièrent_?
[13] Walter Besant (1838-1902) romancier fécond, qui connut les gros succès soit seul, soit en collaboration avec James Rice.
Penang, c’est l’Ile Palmiste.
Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant les collines boisées qui dominent la ville et les régiments de palmiers qui, à la distance de trois milles, signalaient la côte de la Province de Wellesley.
L’air était doux, chargé d’indolence, et le long des flancs du navire, des bateaux circulaient surchargés de Madrassis aux nombreux bijoux,--ceux-là même auxquels Besant fait allusion.
Un furieux coup de vent passa sur l’eau et effaça les rangées de maisons basses, couvertes en tuiles rouges, qui constituent Penang, et les ombres de la nuit succédèrent à l’orage.
Je mis dans ma poche la règle de douze pouces qui devait me servir à mesurer l’Univers, et je pleurai presque d’émotion, lorsque en mettant le pied sur la jetée, je tombai sur un Sikh,--un Sikh à barbe magnifique, avec des molletières blanches, et un fusil.
Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la vue d’une figure du vieux pays.
Mon ami était de Jandiala, dans le district d’Umritsar.
Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas vrai?
Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles que je pus me rappeler, au sujet des récoltes, et des armées, et des déplacements des grands personnages dans le Nord lointain.
Mon Sikh rayonnait.
Il faisait partie de la police militaire.
C’était un service agréable, mais naturellement cela vous retenait loin du vieux pays.
La besogne n’était point pénible et les Chinois n’étaient pas très ennuyeux.
Ils se battaient entre eux, mais «ils ne tiennent pas du tout à se montrer effrontés avec _nous_».
Et le gros homme se dandina avec le lent roulis et le balancement de tout un régiment de vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à l’idée que l’Inde--l’Inde que je me donne le genre de haïr,--n’était pas si loin que cela, après tout.
Vous connaissez notre tendance incorrigible à tout blâmer en province.
Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad possède une bonne salle de danse; Allahabad se demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait une fabrique de glaces, et Lahore se donne l’air de croire qu’à Peshawar, on dort avec ses armes au côté.
Ce fut d’une façon fort semblable que je me divertis en voyant à Rangoon un tramway à vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous nous attendions absolument à trouver les confins de la civilisation.
Vanité et ignorance reçurent un rude choc en se trouvant en présence d’une longue rue, le quartier des affaires, une rue dont les maisons avaient deux étages, une rue remplie de voitures de louage, d’enseignes, et où pullulaient les _jinrickshaws_.
Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais vu un véritable _’rickshaw_.
Il y en a environ deux mille à Penang, et il n’y en a pas deux qui se ressemblent.
Ils sont laqués de figures hardies représentant des dragons, des chevaux, des oiseaux, des papillons.
Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé de métal blanc, et si solides que le coolie s’asseoit dessus pendant qu’il attend son client.
Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux, il court tout aussi vite que six hommes des Collines.
Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de Canton,--et c’est un inconvénient pour les Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais ou cantonais.
N’était cela, on le dirigerait aussi aisément qu’un chameau.
Les hommes des ’rickshaws sont patients, endurants.
L’individu de mauvaise mine, qui conduisait ma voiture, les cinglait quand ils se trouvaient à portée de son fouet, et faisait tout son possible pour passer sur eux, en se dirigeant vers les cascades, qui sont à cinq milles plus loin que la ville de Penang.
Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par crainte d’être étouffées dans l’épaisseur des bois de cocotiers. Mais elles s’y continuaient en rues nombreuses, qui ressemblent beaucoup à Park Street et Middleton Street, à Calcutta, où les maisons à volets, sortes d’hybrides, entre un bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon, luttaient contre la verdure et des crotons aussi gros que de petits arbres.
Par intervalles, flamboyait la façade d’une maison chinoise toute découpée à jour, avec son vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec ses lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus des entrées, et ses échappées sur des arbustes taillés en formes bizarres, dans des jardins bien soignés.
Nous nous engageâmes dans des routes bordées de maisons indigènes qu’ombrageaient les palmes toujours vertes des cocotiers chargés de jeunes fruits.
L’air chaud était chargé des aromes de la végétation, parfum différent de celui qu’exhale la terre après la pluie.
Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel dans les profondeurs du feuillage, et un vague murmure de tonnerre se faisait entendre dans les montagnes, comme nous en approchions, mais partout ailleurs, calme complet, et la sueur gouttelait sur nos figures.
--Maintenant il faut que vous montiez à pied cette côte, dit le conducteur, en nous montrant une petite barrière fermant un jardin botanique bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici.
Nos membres se mouvaient comme s’ils étaient de plomb. Nous respirions péniblement.
A chaque pas nous aspirions en quelque sorte la vapeur d’un bain turc.
Le sol était tout vivant de moiteur et de chaleur; et les arbres--j’étais trop ensommeillé pour lire les étiquettes qu’avait écrites un homme d’une activité farouche,--étaient, eux aussi, moites et chauds.
La voix de l’eau murmurait quelque chose à mi-chemin de la hauteur, mais j’étais trop ensommeillé pour prêter l’oreille, et sur le sommet de la colline un gros nuage était posé, tout à fait pareil à un édredon sous lequel tout se tasse bien confortablement.
Dans l’après-midi on arriva en un pays Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi.
Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je voyais que le chemin montant était très raide, et grossièrement taillé en degrés, et je succombais à un irrésistible besoin de sommeil.
J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à l’endroit même où les mangeurs de lotus s’étaient assis quand ils avaient commencé leur chanson, car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait autour de mes oreilles «respirait comme un homme qui a le cauchemar».
Je regardai et compris qu’il me serait impossible de rendre par des mots le génie de cet endroit.
--Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un cousin qui joue du violon.
Je connaissais un homme qui le savait.
Certains disaient que ce n’était point un homme chic et que je courrais peut-être le risque de prêter à mal penser de ma morale, mais en un tel climat cela importe peu.
Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans de Zola, et lisez-y la description qu’il fait d’une serre chaude.
C’était bien cela.
«Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y avait ni gelée, ni chaleur brûlante qui marquât le passage du temps».
Je sentais seulement, et avec une acuité des plus douloureuses, que je devais «_faire_» la Cascade.
Je gravis donc les degrés de la côte, bien que chaque tas de pierres me criât: «Assieds-toi», et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un cours d’eau bien plus considérable descendait sur la mienne.
Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac méritant toujours plus d’égard qu’aucun stock de sentiment.
Un détour de la route fit disparaître les jardins et taire le bruit des eaux et cette aventure finit pour toujours.
Les aventures sont comme les cigares. Elles commencent désagréablement. Au milieu elles ont un goût parfait, et quand on arrive au bout, ce sont choses bonnes à jeter et qu’il ne faut jamais ramasser...
Il se nommait John et avait une tresse de cinq pieds de long, en vrais cheveux et non en soie tressée.
Il tenait un hôtel sur la route et nous fit manger un poulet dans la chair innocente duquel avaient été introduits de force des oignons et d’étranges légumes.
Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois, surtout quand ils cuisinaient, mais en ce moment nous aurions mangé tout ce qu’ils nous auraient servi.
Le repas se termina par une pomme de pin, d’une demi-guinée, et une sieste.
C’est là une belle chose, que nous autres gens de l’Inde--mais je ne suis plus de l’Inde,--nous ne comprenons point.
Vous vous allongez et vous laissez le temps passer.
Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne voudriez pas dormir. Vous êtes pénétré d’une divine somnolence, bien différente du lourd et morne engourdissement d’une chaude journée de dimanche, ou du repos affairé d’une matinée européenne.
Maintenant je commence à mépriser les romanciers qui parlent de siestes dans les climats froids.
Je connais le véritable sens de ce mot.
* * * * *
J’ai tâché de faire diverses emplettes, un _sarong_, qui n’est autre chose qu’un _putso_, qui n’est autre chose qu’un _dhoti_; une pipe, et un «maudit kris malais».
Les _sarongs_ viennent presque tous d’Allemagne; les pipes, de chez les prêteurs sur gages; et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces de petits cure-dents bien incapables de traverser le cuir d’un Malais.
Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse armée de Chinois--je n’aurais pas cru qu’il y en eût autant, même en Chine--campée dans des rues et des maisons spacieuses, les uns expédiant à Singapour de l’étain en barres, d’autres conduisant de belles voitures, d’autres fabriquant des chaussures, des chaises, des habits, en un mot tout ce qu’on peut souhaiter dans une grande ville.
C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée mongole en marche.
Les éclaireurs sont à Calcutta.
Il y a une colonne volante à Rangoon.
Mais ici commence le corps principal, fort de quelques centaines de mille, à ce qu’on dit.
N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur les Chinois, leur inhumanité et leur nature impénétrable[14]?
[14] Voir _Confession d’un mangeur d’opium_, trad. V. Descreux.
Certainement les gens de Penang ne sont pas beaux: ils sont mêmes terribles à contempler.
Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment malhonnête dans ce climat, et leurs yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons, leurs animaux favoris.
Nos dieux indous sont passables. Il en est même de facétieux--témoin notre gros pansu de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se complaît en des monstres rampants et met aux arêtes de ses toitures des guirlandes de flammes, ou des vagues marines?
Ils fourmillaient partout, et toutes les fois qu’il s’en trouvait trois ou quatre ensemble, ils mangeaient des choses innommables.
Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard?
Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un somptueux festin avec des détritus mendiés au maître d’hôtel et assaisonnés de poudre insecticide pour écarter les fourmis.
Cela, je le répète, n’est point naturel: quand on travaille comme un homme, on doit se nourrir comme un homme.
J’arrivai à comprendre très bien, après une couple d’heures (cette expression sent bien son Globe-trotter) une couple d’heures passées dans la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de caste inférieure déteste le Céleste.
--Il m’a fait peur: en conséquence, je n’ai pris aucun plaisir à regarder ses demeures, ses marchandises, et sa personne...
*
* *
L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment pénétrante.
Elle m’attira, me fit monter deux étages pour me conduire dans un bureau où les _services d’échange_ étaient épars dans un charmant désordre, où une petite presse à main tirait à grand bruit des épreuves à la bonne vieille mode.
Une feuille qui ressemblait un peu à la _Gazette de l’Inde_ prouvait que les _Établissements des Détroits_,--eux aussi!--avaient bien leur gouvernement à eux, et je poussai un soupir de regret pour un passé défunt, lorsque mes yeux tombèrent sur la belle phraséologie officielle qui ne varie jamais.
Comme nous sommes toujours les mêmes, nous les Anglais!
Voici un extrait d’un rapport: «Et les décors à la Chinoise qui ornaient jadis les murs du bureau ont été couverts de badigeon».
C’était justement de cela que j’allais m’enquérir.
De quelle façon allait-on traiter les décors chinois dans tout Penang? Est-ce qu’on tenterait sagement de les faire disparaître?
Le Conseil des Établissements des Détroits qui habite à Singapour venait justement de voter un bill (ici on appelle cela une ordonnance) supprimant toutes les sociétés secrètes chinoises dans la Colonie, et cette mesure n’attendait plus que la sanction impériale.
Un petit accident s’était produit à Singapour, à propos de je ne sais quel arrêté municipal, ayant pour objet de supprimer les vérandahs en surplomb.
Il en était résulté une bourrasque, et pendant ces trois jours ceux qui se trouvaient là reconnurent que la ville était entièrement à la merci des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse et rendaient l’existence impossible aux autorités.
Cet incident força le gouvernement à tenir sérieusement compte des sociétés secrètes qui pouvaient exercer une telle influence.
La conséquence en fut une mesure qu’il ne sera pas facile d’imposer.
Un Chinois doit être affilié à une société secrète, n’importe laquelle.
Il a été élevé dans un pays où ces institutions étaient nécessaires pour assurer son bien-être, le protéger et lui assurer le maintien du taux de son salaire.
Il en est ainsi depuis un temps immémorial, et il les importera partout où il ira, comme il importe son opium et son cercueil.
--Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation discrédite les sociétés secrètes? demandai-je au docteur.
--Non, il y aura du tapage.
--Quel tapage? Quelle sorte de tapage?
--Il faudra un renfort de troupes peut-être, des canonnières peut-être. Vous voyez, nous aurons alors comme commandant en chef Sir Charles Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre administration militaire a été subordonnée à celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec cet état de chose et que nous aurons Sir Charles Warren, les choses se passeront différemment. Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni personne ne serons capables de comprimer les turbulents. Toute chapelle d’idoles locales servira de centre à une société secrète. Que peut-on faire? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque parti pour découvrir les crimes. Maintenant elles sont trop considérables, trop importantes pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas à savoir si nous avons réussi à les supprimer. Il y aura du tapage.
Il est certain que la grosse difficulté, à Penang, c’est la question chinoise.
On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait les commissaires municipaux et si l’on ne se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île.
Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses oreilles, Penang est bien plus propre, même dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde, et son approvisionnement d’eau paraît parfait.
Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal et j’écoutais des histoires d’intrigues municipales qui n’eussent pas été déplacées à Serampore ou à Calcutta.