La cité de l'épouvantable nuit
Part 7
Cet aliment, ainsi que s’expriment les _Guides_, consommé en quantité énorme par... mais quiconque se sera trouvé sous le vent de Rangoon sait ce que signifie _napî_.
Quant aux autres, ils ne comprendraient pas.
Oui, c’est un pays très nouveau, un pays où les gens s’entendaient en fait de couleur,--un pays délicieusement paresseux, où abondent les jolies filles et les très mauvais cigares.
Le pis de tout cela, c’est que l’Anglo-Indien y est un étranger, un être qui ne compte pas.
Il ne sait pas le birman, ce qui est une perte peu considérable et le Madrassi s’entête à lui parler anglais.
Pour le dire en passant, le Madrassi est une institution importante.
Il remplace le Birman, qui ne veut pas travailler et, au bout de peu d’années, il revient à son rivage natal avec des anneaux aux doigts et des grelots aux orteils.
Les conséquences se voient aisément.
Le Madrassi demande,--et il les obtient--des gages énormes et arrive à savoir qu’il est indispensable.
Le Birman jouit de la beauté de la vie, pendant que les Birmanes épousent des Madrassis et des Chinois, qui ne les laissent manquer de rien.
Lorsque le Birman éprouve le désir de travailler, il cherche un Madrassi pour le faire à sa place.
Où trouve-t-il l’argent pour payer le Madrassi?
On ne m’en a pas informé, mais tout le monde était d’accord pour dire qu’en aucune circonstance le Birman n’est capable d’un effort pour suivre le chemin d’une honnête activité.
Or, si une bienveillante Providence vous avait habillé d’un jupon couleur pourpre, vert, ambre, ou puce, et vous avait coiffé d’un turban fait d’une écharpe couleur rose rouge, si elle vous avait placé dans un pays agréablement humide, où le riz pousse tout seul, où le poisson vient se faire prendre à la main, tout pourri, tout salé, est-ce que vous travailleriez?
Ne préféreriez-vous pas allumer un cigare et flâner par les rues, à regarder ce qu’il y a à voir?
Si les deux tiers de vos jeunes filles étaient des personnes rieuses, accortes, et l’autre tiers des personnes vraiment jolies, ne passeriez-vous pas votre temps à leur faire la cour?
Le Birman s’occupe à ces deux choses, et l’Anglais, qui, après tout, s’est introduit péniblement en Birmanie, se hâte de le juger avec sévérité.
Pour mon compte personnel, j’aime le Birman avec ce parti-pris aveugle qui naît d’une première impression.
Je veux, après ma mort, devenir un Birman, avec autour du corps vingt yards de vraie soie royale tissée à Mandalay, et les cigarettes se succèderont sur mes lèvres.
Je balancerai ma cigarette pour souligner ma conversation, qui sera pleine de plaisanteries et de reparties, et je me promènerai toujours avec une jolie fille couleur d’amande qui rira et plaisantera de son côté, ainsi qu’il sied à une jeunesse.
Elle ne mettra point un _sari_ sur sa tête quand un homme la regardera pour lancer sous cet abri des œillades suggestives par derrière; elle ne marchera point d’un pas lourd, à ma suite, quand je me promènerai.
Ces usages-là sont particuliers à l’Inde.
Elle regardera tout le monde entre les deux yeux d’une façon honnête, et en bonne camaraderie, et je lui apprendrai à ne point salir sa jolie bouche en y mettant du tabac haché dans une feuille de chou, mais à humer d’excellentes cigarettes égyptiennes de la meilleure marque.
Parlons sérieusement.
Les jeunes Birmanes sont fort jolies, et après les avoir vues je compris très bien ce que j’avais entendu dire de... mettons des exploits que notre armée accomplit en Flandre.
La Providence aide réellement ceux qui ne s’aident point eux-mêmes.
Je suivais une rue au nom inconnu, attiré par la couleur qui s’épandait au hasard, à profusion, dans toute sa longueur.
Il y a de la couleur dans le Rapjutana, et dans l’Inde méridionale, et vous pouvez trouver toute une palette de teintes crues, dans n’importe quel durbar de cette région, mais le genre de coloris est différent dans la Birmanie.
Pour les femmes, l’écharpe, le jupon et la veste sont de trois couleurs vives, pour les hommes le _putso_ et le turban sont somptueux.
Et vous avez vos couleurs plaquées en taches sur un fond de maison en charpente de teinte sombre, encadrées de feuillage vert.
Nulle part de canons artistiques: tout effet, toute distribution de couleurs dépendent de la force du soleil qui tombe.
C’est pour cela que dans le brouillard de Londres des gens croient aux verts pâles et aux rouges mélancoliques.
Parlez-moi du lilas, du cramoisi, du vermillon, du lapis-lazuli, de l’aveuglant rouge sang, sous une ardente lumière solaire qui fond et modifie tout.
Je venais de faire cette découverte, et je remarquais que les gens traitaient leur bétail avec douceur, quand le conducteur d’une absurde petite voiture de louage bâtie en proportion avec un poney birman bien gras, s’offrit à me charger et nous partîmes dans la direction du quartier anglais de la ville, où les sahibs habitent de mignonnes maisonnettes faites avec d’anciennes boîtes à cigares.
On dirait qu’il suffit d’un coup de pied pour les démolir--et rapportez-vous-en à un globe-trotter pour vous fabriquer une théorie sur demande--c’est pour échapper à ce destin qu’elles sont, pour la plupart, montées sur des jambes.
Ces maisons n’ont rien qui tienne du cantonnement, et d’ailleurs le sol inégal et les routes poudreuses et rougeâtres ne se trouvent à leur place en aucun endroit de l’Empire, si ce n’est peut-être à Ootacamund.
Le poney s’égara dans un jardin parsemé de charmants petits lacs, parsemés eux-mêmes d’îles, et il y avait dans les bateaux des Sahibs en costumes de flanelle.
En dehors du parc, on voyait de charmants petits monastères pleins de gentlemen tondus ras, en robes de couleur d’ambre doré, qui apprenaient à renoncer au monde, à la chair et au diable, en bavardant furieusement entre eux.
A chaque cour on trouvait les trois fillettes revenant de l’école. On eût dit absolument qu’elles sortaient des coulisses du Savoy-théâtre, après la représentation du _Mikado_, et ce qu’il y avait de plus étrange dans tout cela, c’est que tous ces gens riaient, riaient, on l’eût dit, au ciel, parce qu’il était bleu, au soleil parce que c’était un coucher de soleil, et riaient les uns aux autres parce qu’ils n’avaient rien de mieux à faire.
Celui qui riait le plus fort, c’était un gros bébé, et cela bien qu’il fumât un cigare qui eût dû le rendre malade à mourir.
La pagode était toujours tout près,--mystère aussi brillant que quand elle m’avait apparu pour la première fois au bout du fleuve; mais lorsque nous fûmes plus près, sa forme avait changé, et on la voyait comme nichée au milieu de centaines de pagodes plus petites.
Je vis tout à coup sur une pente deux tigres gigantesques, conformément aux proportions classiques, en plâtre.
C’étaient les gardiens de la pagode la plus grande qu’il y ait en Birmanie.
Autour d’eux se mouvait à grand bruit une foule de gens heureux, en jolis costumes, et les pas de tous ces gens se dirigeaient vers une grande chaussée dallée qui passait d’entre les tigres et allait jusqu’au sommet du tertre.
Mais les marches de cet escalier étaient singulières. Elles étaient couvertes pour la plupart d’un tunnel, ou peut-être d’une colonnade murée, car on voyait çà et là dans l’obscurité des piliers à dorures épaisses.
L’après-midi était avancé quand j’arrivai dans cet étrange endroit, et je vis que j’aurais à gravir une longue montée de marches en pente douce pour parvenir jusqu’à la pagode.
Une ou deux fois en ma vie, j’ai vu un globe-trotter haleter littéralement d’émotion jalouse parce que l’Inde était bien des fois plus vaste et plus charmante qu’il ne l’avait jamais rêvé, et parce qu’il n’avait réservé que trois mois pour l’explorer.
Mon séjour à Rangoon ne se comptait que par heures.
On peut donc me pardonner d’avoir piétiné d’impatience au bas de cet escalier, parce qu’il m’était impossible de m’arranger pour voir entièrement, complètement, exactement tout ce qu’il y avait à voir.
La signification des tigres gardiens, le mystère intérieur de la pagode principale, et des innombrables petites pagodes, tout cela m’était caché.
Je me demandais en vain pourquoi les jolies filles, fumant des cigares, vendaient de petits bâtons et des bougies de couleur qu’on devait brûler devant l’image de Bouddha.
Tout était inintelligible pour moi, et personne n’était là pour me donner des explications.
La seule chose qui me parût claire, c’est que sous peu de jours le grand _’htée_ qui avait été détérioré par le tremblement de terre serait hissé de nouveau en place au milieu des fêtes et des chants, et que la moitié de la Haute Birmanie viendrait contempler ce spectacle.
Je m’avançai entre les deux gros monstres, à travers une cour blanchie à la chaux jusqu’à ce que je fusse arrivé sous une arche à cintre plat que gardaient des boiteux, des aveugles, des lépreux, des estropiés.
Pendant que je passais, ils me tiraient par mon habit, en geignant, en pleurnichant, mais le flot de gens qui s’engouffraient sur la pente douce ne faisaient aucune attention à eux.
Et je montai dans la demi-obscurité d’un long, long corridor flanqué de boutiques, et pavé de dalles que les pieds humains avaient rendue très lisses.
Tout au bout du corridor voûté, une large ouverture laissait voir le ciel du soir.
De cet endroit partait une seconde montée d’escalier beaucoup plus raide, conduisant tout droit au Shway Dagone.
Je m’arrêtai à ce point, parce qu’il y avait là une très belle arche de style birman, ornée d’une inscription chinoise juste en face de moi, et je m’imaginai sottement qu’en allant plus loin je ne trouverais rien de plus agréable à voir.
En outre, je tenais à comprendre pourquoi ce peuple était capable de produire le dacoit des journaux, et je savais qu’on apprend des choses de bien des sortes en s’arrêtant au bord de la grande route.
Alors j’aperçus une figure... qui m’expliqua bien des choses.
Le menton, les joues, les lèvres et le cou étaient modelés fidèlement d’après les lignes de la pire des Impératrices romaines, de ces «femmes haletantes, bouillonnantes» que chante Swinburne et dont nous voyons parfois des portraits.
Au-dessus de cette massive perfection de formes apparaissaient le nez mongoloïde, le front étroit et les yeux luisants du porc.
Je regardai avec une fixité intense.
L’homme me rendait mon regard avec une insolence admirable, qui plissait au coin de sa bouche.
Puis, il reprit sa marche en avant, avec son air de fanfaron, et j’enrichis ma mémoire d’une figure nouvelle et d’une notion de plus.
--Il faudra que je me renseigne plus exactement au Club, dis-je, mais voilà un homme qui paraît réaliser tout à fait le type du devoir. A l’occasion, il serait capable de crucifier sa victime.
Puis parut un bébé brun dans les bras de sa mère, et il se mit à rire. Sur quoi, je désirai vraiment lui donner une poignée de main et dans ce but je lui adressai un sourire.
La mère tendit le mignon petit bonhomme, et le bébé rit, et nous nous mîmes à rire tous les trois, parce que cela paraissait être l’usage du pays.
Puis je rentrai dans le corridor sombre, où les lampes des boutiquiers clignotaient, et où des tas de gens firent écho à nos rires.
Ce doit être une race aux mœurs douces que la nation Birmane, car ils laissent les petits enfants de trois ans à la garde de tout un monde de poupées en terre cuite ou d’une ménagerie de tigres articulés.
Je n’avais pas réellement pénétré dans le Shway Dagon, mais j’étais aussi content que si je l’avais fait.
Au Club du Pégu, je trouvai un ami, un Punjabi, sur la vaste poitrine duquel je me jetai, en lui demandant de me nourrir et de me distraire.
Peu de temps auparavant il avait reçu une visite du Commissaire de Peshawar, une localité bien inattendue, et il n’était point d’humeur à se laisser bouleverser par des arrivées imprévues.
Il avait hideusement baissé.
Quelques années auparavant, il parlait aisément la langue courante, et il était l’Un de nous.
--_Daniel, combien de socques ton maître possède?_
La perche que j’allais lui tendre, s’échappa de ma main:
--Grand Dieu! dis-je, est-il possible que vous... vous parliez à votre _nauker_ ce dégoûtant _pidgin_[11]. C’est à faire pleurer. Vous ne valez pas mieux qu’un homme de Bombay.
[11] Argot Chinois.
--Je suis un Madrassi, dit-il avec calme. Ici nous parlons tous anglais à nos boys? N’est-ce pas beau? Maintenant venez faire un tour au Gymkhana, et nous y dînerons. _Daniel, le chapeau et la canne de maître va chercher._
Il doit exister quelques centaines de gens au plus qui soient au fait des dessous de la guerre de Birmanie,--l’une des moins connues et des moins appréciées de toutes nos petites affaires.
Le Club de Pégu paraissait plein de gens qui partaient pour l’intérieur ou en revenaient.
La conversation était un simple écho du bruit sourd des conquêtes qui se faisaient bien loin dans le Nord.
--Vous voyez cet homme là-bas? Il a reçu une entaille sur la tête l’autre jour à Zounglounggoo. Ce doit être un dur à cuire. Cet autre type, près de lui, s’est livré à la chasse au dacoit pendant près d’une année. Il a détruit la bande de Boh-Mango. Il a capturé Boh dans un champ de riz. L’autre homme rentre au pays avec un congé de convalescence. Il a reçu un morceau de fer quelque part dans le corps... Goûtez de notre mouton. Je vous assure que le Club est le seul endroit de Rangoon où vous trouviez du mouton... Faites attention, il ne faut pas parler la langue courante à nos boys. _Hé! boy, apportez maître de la glace encore!_ Ce sont tous des gens de Bombay ou bien des Madrassis. Ici sur le pont, il y a quelques domestiques birmans, mais un véritable Birman ne travaillera jamais. Il aime mieux être un simple petit _daku_.
--Comment dites-vous?
--Un bon petit Dacoit. Nous les appelons _Dakus_ pour abréger. C’est en quelque sorte un petit nom d’amitié. Ceci c’est le poisson-beurre. J’oubliais que vous manquez un peu de poisson dans le haut pays. Oui, je suppose que Rangoon a ses bons côtés. Vous payez princièrement. Vous vous installez comme le feraient des gens mariés, une petite maison meublée; cent cinquante roupies. Les gages des domestiques se montent à deux cent vingt, deux cent cinquante roupies. Cela fait quatre cents roupies d’un seul coup. Mon cher, ici un balayeur n’accepte pas moins de douze à seize roupies par mois, et même alors il travaillera pour d’autres maisons. C’est pire qu’à Quetta. Un homme qui viendrait dans la Basse Birmanie avec l’espoir de vivre sur son traitement serait un imbécile.
_Voix venant du bas bout de la table._--Quel sot! C’est tout différent dans la haute Birmanie, où vous recevez des allocations de commandement et de voyage.
_Autre voix, au cours d’une conversation._--On n’a jamais mis cette histoire-là dans les journaux, mais je puis vous assurer que nous n’avons pas été si vifs à prendre le fort qu’on voudrait le faire croire. Voyez-vous, Bob Gure nous avait littéralement pris au piège, et au moment où l’on en vint aux mains, nos hommes reçurent des pruneaux par devant et par derrière. Cette guerre dans la jungle, c’est le diable et le reste! Encore de la glace, s’il vous plaît!
Alors on me conta la mort d’un de mes anciens camarades d’école, sous la rampe de la redoute de Minhla.
Quelqu’un se rappelle-t-il l’affaire de Minhla qui ouvrit le troisième bal birman?
--J’étais tout près de lui, dit une voix. Il est mort, je crois, entre les bras de A: mais je n’en suis pas bien sûr. En tout cas, je sais qu’il est mort sans souffrances. C’était un bon garçon.
--Merci, dis-je, et maintenant je crois que je vais partir.
Et je m’en allai à travers les vapeurs de la nuit, la tête pleine d’un bruit de batailles, d’assassinats, de morts subites.
J’avais mis la main sur la frange du voile qui cache la Haute-Birmanie. J’aurais payé bien cher pour remonter le fleuve et aller voir une vingtaine de vieux amis, maintenant gens de guerre usés par la jungle.
Toute la nuit, je rêvai d’escaliers interminables que descendaient des milliers de jolies filles, aux toilettes si brillantes qu’elles me faisaient mal aux yeux.
Il y avait au haut des marches une grosse cloche d’or, et au bas, gisait la figure tournée vers le ciel le pauvre D, mort à Minhla, autour duquel une troupe de déguenillés, en Khaki, montait la garde.
III
J’ai bâti, mon âme, une seigneuriale demeure de plaisance, Pour y habiter à l’aise éternellement. J’ai dit: «ô mon âme, réjouis-toi, fais la fête, O ma chère âme, car tout est bien.»
Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un programme de voyage bien défini.
J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon à Penang.
Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn dans un steamer tout neuf qui n’a pas l’air de se rendre à une destination bien arrêtée.
Pourquoi irait-il à Moulmeïn? C’est un mystère. Mais comme tous les gens qui sont de ce bord sont comme moi des flâneurs, personne n’est mécontent.
Figurez-vous une équipe de passagers pour lesquels le temps ne compte pas, qui ne désirent pas autre chose que trois repas par jour, et pas d’autres émotions que celles que produit de temps à autre la vue d’un cafard.
Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure d’un fleuve qui devrait traverser l’Amérique du Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux indigènes semble s’être installée à demeure en cet endroit.
De vilains steamers chargeurs que les initiés appellent: «les chemineaux de Geordie» grondent et crachent leur fumée aux belles collines qui dominent le port, et les vaisseaux de ligne de l’Inde, aux flancs ventrus, se meuvent lourdement près des côtes.
Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares que bien peu de navires, en dehors des vaisseaux de transports, trouvent quelque avantage à s’éloigner de la côte.
Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle, que Moulmeïn n’est pas du tout une cité de notre planète.
Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez, y passa lors de ce mémorable voyage où il découvrit le cimetière des éléphants.
Comme le steamer remontait le fleuve, nous aperçûmes un éléphant, puis un autre activement occupés dans les chantiers de charpente qui faisaient face à la rive.
Certaines gens à l’esprit étroit, munis de jumelles, dirent qu’il y avait des _mahouts_ sur leurs dos, mais cela ne fut jamais clairement prouvé.
Je préfère croire à ce que j’ai vu, une ville endormie, avec une seule rangée de maisons éparpillées le long d’un beau cours d’eau, et ayant pour habitants des éléphants lents, solennels, qui construisaient des barricades pour leur propre agrément.
Il y avait dans l’air une forte senteur de teck fraîchement scié--nous ne pûmes voir aucun éléphant occupé à scier--et de temps à autre le tiède silence était interrompu par le craquement de la poutre.
Lorsque les éléphants s’étaient aiguisé l’appétit pour le lunch, ils se rendaient en flânant, par couples, à leur club.
Ils ne se donnèrent pas la peine de nous envoyer leur salut non plus que les derniers journaux arrivés par la malle, ce qui nous causa un vif désappointement, mais nous reprîmes de l’entrain en voyant sur une colline une grande pagode blanche entourée d’une vingtaine de petites pagodes.
--Voilà, dîmes-nous, d’une seule voix, voilà qui indique une excursion à faire.
Et aussitôt nous frissonnâmes en pensant à notre exclamation profane, car nous tenions, par-dessus toutes choses, à ne point nous conduire comme de vulgaires touristes.
Les tikka-gharries de Moulmeïn sont trois fois plus petits que ceux de Rangoon, car les poneys ne sont pas plus gros que des moutons respectables.
Leurs cochers leur font monter et descendre la côte, et comme le gharri est extrêmement étroit, que les routes ne sont rien moins que bonnes, c’est un exercice fortifiant.
Ici encore, les cochers sont des Madrassis.
Je devrais me rappeler à quoi ressemblait cette pagode, si je n’étais pas tombé profondément, irrévocablement amoureux d’une petite Birmane qui se trouvait au bas du premier étage des degrés.
Sans le fait que le steamer partait le même jour à midi, rien n’eût pu m’empêcher de me fixer pour toujours à Moulmeïn et d’y devenir possesseur d’une paire d’éléphants.
Ils sont si communs qu’ils se promènent par les rues, et qu’on peut, je n’en doute pas, les avoir pour un morceau de canne à sucre.
Laissant là cette jeune personne par trop aimable, je montai quelques degrés seulement, et, faisant demi-tour, je contemplai un tableau formé d’eau, d’une île, d’un beau fleuve, d’un superbe pays à pâturage, et borné par une ceinture de bois qui me fit me réjouir d’être vivant.
La pente, au-dessus et au-dessous de moi, flamboyait de pagodes, depuis celle qui était d’une dorure somptueuse, d’un vermillon splendide, jusqu’à une autre en pierre d’une délicate nuance grise qu’on venait d’achever en l’honneur d’un prêtre éminent, décédé depuis peu à Mandalay.
Bien au-dessus de ma tête, se faisait entendre un vague tintement. On eût dit des cloches en or et le babillage des brises dans les cimes des palmiers-arack.
En conséquence, je montai, je montai encore d’autres marches, et finis par arriver à une retraite de paix profonde, toute parsemée de figures birmanes d’une propreté immaculée.
Des femmes étaient là rendant leurs hommages multipliés.
Elles baissaient la tête, et leurs lèvres s’agitaient, parce qu’elles disaient des prières.
J’avais à la main un parapluie,--un parapluie noir.
J’étais chaussé de souliers bains de mer, et j’étais coiffé d’un casque.
Je ne priais point, je pestais contre moi d’être un globe-trotter, et j’aurais voulu savoir assez de birman pour expliquer à ces dames que j’étais désolé, et que sans le soleil j’aurais ôté mon chapeau.
Un globe-trotter est une bête.
J’eus la grâce de sourire, tout en faisant le tour de la pagode.
Il me sera tenu compte de cela, en toute justice.
Mais je contemplai avec une horrible fixité un temple latéral or et rouge, qui contenait une image de Bouddha, artistement dorée, puis des figures farouches dans les niches qui se trouvaient à la base de la pagode principale, les petits palmiers qui sortaient des fentes entre les briques qui formaient le pavé de la cour--les grands palmiers au-dessus de moi, et les cloches de bronze suspendues à une faible hauteur à chaque angle, pour que les femmes pussent les frapper avec des cornes de cerf.
Sur une d’elles se lisait cet étonnant tristique en anglais, composé évidemment par le fondeur, lequel avait achevé son œuvre, et, espérons-le, atteint le Nibban[12], trente-cinq ans auparavant:
[12] Nirvana.
Celui qui détruira cette cloche, Ils doivent aller dans le grand Enfert Et qu’ils ne puissent pas en sortir.
J’ai du respect pour un homme qui ne sait pas écrire correctement le mot Enfer: cela prouve qu’il a été élevé dans une croyance aimable.
Vous qui viendrez à Moulmeïn, soyez pleins de respect pour cette cloche, et évitez de jouer avec elle, car cela blesse les sentiments des fidèles.
Dans la base de la pagode il y avait quatre chambres, où trois côtés étaient couverts de colossales figures en plâtre, et devant chacune d’elles brûlait une solitaire lampe à huile dont les rayons luttaient avec les flots de lumière vespérale qui entraient par les fenêtres.
Il en résultait dans cet éclairage d’un jaune pâle une sensation qui n’avait rien de terrestre.
De temps à autre une femme se glissait dans une de ces chambres pour prier, mais presque toute la troupe restait dans la cour.
Toutefois celles qui faisaient face aux figures priaient plus ardemment que les autres, par où je jugeai que leurs soucis devaient être les plus grands.
Ce que je savais sur la réalité de ce culte était moins que rien, car les livres anglais élégamment reliés que nous lisons ne parlent point de brins de paille à bout rouge qu’on présente à une figure dorée, ni de la cloche qu’on fait sonner dans un temple hindou, en signe cultuel.