La cité de l'épouvantable nuit

Part 9

Chapter 93,879 wordsPublic domain

Il n’y avait guère qu’une légère différence dans les noms.

Au lieu d’entendre parler de Ghose et de Chuckerbutty, il s’agissait de dénominations comme Yih Tat, Lo Eug, etc.

L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours à bâtir des villes pour autrui et incite des étrangers à s’introduire dans les municipalités.

Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde des journaux pour s’infliger des blâmes.

L’année dernière, il y avait un Chinois dans la Municipalité.

Maintenant on s’est débarrassé de lui et l’assemblée actuelle se compose de deux personnages officiels et de quatre non-officiels.

En _conséquence_, on se plaint de l’influence qu’exerce l’administration.

Ayant donc réglé les affaires de Penang à mon entière satisfaction, je me transportai à un théâtre chinois planté au bord de la route et bâti en bambous et en sacs de jute.

L’orchestre suffit pour me convaincre qu’il y a quelque chose de radicalement de travers dans l’intelligence chinoise.

Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps, j’entendis le vacarme infernal que produisaient les cors que sonnaient les Danseurs du Diable, venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur d’un prince qui montait ce jour-là sur le trône.

Cela se passait à environ trois milles dans le Nord, mais le caractère de la musique était le même.

Un millier de Chinois, aussi tassés que possible, assistait à cet affreux vacarme et y prenait plaisir.

Je le répète encore, que peut-on faire à un peuple qui n’a point de nerfs, point de digestion, et qui manquerait également de morale, si ce qu’on dit est vrai? Mais il n’est point vrai qu’ils naissent avec des queues de la longueur qu’on voit: ces choses-là poussent, et dans la toute première période, c’est la coiffure la plus jolie qu’on puisse imaginer, c’est d’un brun clair, très bouffant, cela a environ trois pouces de long, et le bout en est orné de soie rouge.

Une queue à l’état infantile ressemble exactement au tendre bouton qui pointe d’une tulipe.

Ce serait chose charmante si le baby chinois n’était pas aussi horrible par sa couleur et sa forme.

Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice nourrissait dans le Pays des Merveilles. Il reste toujours immobile et ne pleure jamais. C’est qu’il a peur d’être bouilli et mangé.

J’ai vu colporter dans le cœur même de la ville des babies bouillis et froids. On disait que c’étaient des cochons de lait, mais je savais à quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point ce ricanement dans leurs yeux ouverts.

A ce moment-là les figures des Chinois me firent plus de peur que jamais.

Je courus donc vers les confins de la ville et vis une maison sans fenêtre dont la porte était surmontée du carré et de la boussole, sculptés et dorés sur bois de teck.

Je repris du cœur à la vue de ces choses familières.

Je savais que partout où on les rencontre, on trouve bonne camaraderie, et beaucoup de charité, quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés secrètes du monde.

Il faut féliciter Penang de posséder une des plus charmantes petites Loges qu’il y ait en Orient.

V

Comment le monde est fait pour chacun de nous, Comment tout ce que nous y connaissons, Tend un jour ou l’autre à donner un produit--De même Lorsqu’une âme se manifeste elle-même,--c’est-à-dire Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit.

--Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années et des années qu’on n’a pas éprouvé de chaleurs pareilles à Singapour. Le mois de mars passe toujours pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à fait anormal.

Et je répondis avec accablement à l’inconnu:

--Oui, naturellement. Dans d’autres endroits, on dit toujours cette menterie. Laissez-moi fondre en eau en paix.

C’est la chaleur qui règne dans une serre à orchidées, une chaleur collante, impitoyable, fumante, où l’on cesse de sentir une différence entre la nuit et le jour.

Singapour est un autre Calcutta et c’est bien plus encore.

Dans les faubourgs, on construit des rues de maisons à bon marché; dans la cité, on court contre vous en vous bousculant, en vous jetant dans le ruisseau.

Il y a des indices infaillibles de prospérité commerciale.

L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne suis pas même en état de parler des indigènes de l’endroit.

Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient Français ou Hollandais ou Allemands.

Les gens peu au courant supposent que l’île est une possession anglaise. Le reste appartient à la Chine et au Continent, mais principalement à la Chine.

Je reconnus que je touchais aux frontières du Céleste-Empire quand je fus imprégné jusqu’à saturation de la fumée du tabac chinois, une herbe finement coupée, grasse, luisante, dont la fumée est telle qu’en comparaison, l’arome d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un magasin de Rimmel.

La Providence me conduisit le long d’une plage, d’où la vue s’étendait à l’aise sur cinq milles couverts de navires, cinq milles où les mâts et les agrès ne formaient qu’une masse compacte, jusqu’à un endroit nommé l’hôtel Raffles.

La nourriture y est aussi bonne que les chambres sont mauvaises. Que le voyageur en prenne note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à l’hôtel de l’Europe.

C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de deux grosses dames élégamment vêtues de chemises de nuit qui étaient assises les pieds posés sur une chaise.

A cette vue Joseph s’enfuit: mais il se trouva que c’étaient des dames hollandaises venues de Batavia, et que c’était là leur costume national jusqu’à l’heure du dîner.

--Puisque vous dites qu’elles avaient des bas et des toilettes de salon, vous n’avez point sujet de vous plaindre. Généralement elles ne portent qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit un homme versé dans les usages du pays.

Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à croire qu’il en était ainsi, mais maintenant que je sais ce que signifie réellement la grâce de Batavia, je n’approuve pas cet usage.

Une dame en chemise de nuit jette le trouble dans l’esprit et vous empêche d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à la situation politique à Singapour.

Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment complet de forts et attend avec espoir quelques canons de neuf pouces se chargeant par la culasse, qui en feront l’ornement.

Il y a quelque chose de bien pathétique dans l’attitude obstinément fidèle des colonies, qui auraient dû depuis longtemps être aigries et méfiantes.

--Nous espérons que le gouvernement du pays peut faire ceci... Il se pourrait que le gouvernement métropolitain soit en état de faire cela.

Tel est le refrain de la chanson, et il continuera forcément à être le même partout où l’Anglais ne pourra se propager et prospérer.

Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être le séjour permanent de notre race, et considérez ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le câble d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans? Il y aurait cinquante mille milles de chemins de fer posés, dix mille milles de plus projetés, et peut-être un excédent annuel.

Est-ce là une idée séditieuse?

Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah, je contemple cette marine, les Chinois dans les rues, et les Anglais paresseux, languissants en chapeaux banians et jaquettes blanches, étendus sur les chaises de canne, et ces choses-là ne sont point belles.

En réalité, les hommes ne sont point fainéants, ainsi que je tâcherai de le montrer plus loin, mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils vont au bureau à onze heures, ce qui doit être fâcheux pour travailler.

Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à des intervalles ridiculement courts. On dirait qu’ils en ont le droit.

Encore une fois, si nous pouvions seulement produire des enfants qui ne pousseraient pas tout en nez et en jambes, dès la seconde génération, dans cette partie du monde et une ou deux autres, quelle étonnante dispersion en tous sens de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à moitié la séance d’une commission sur l’affaire Parnell!

Et plus tard, quand les États affranchis se seraient nettoyés à l’eau chaude, auraient livré leurs batailles, auraient abusé des emprunts et des spéculations, se seraient conduits en toutes choses comme de jeunes étourdis, ils finiraient par former une vaste ceinture de fer autour du monde.

Et à l’intérieur, liberté complète du commerce. Au dehors, protection jalouse.

Ce serait un nid de guêpes tellement vaste qu’aucune combinaison de puissances ne pourrait le troubler.

C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps, mais nous accomplirons un de ces jours quelque chose d’approchant.

Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo--Bornéo, qui aura à subir un bouleversement, un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse vigoureusement ses chances d’avenir,--ceux d’Australie, d’une centaine d’Iles éparpillées disent la même chose: «Nous ne sommes pas encore assez forts, mais nous le serons un jour».

Oh! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et pestez après tous les Gouvernements, c’est chose glorieuse que d’être un Anglais.

«Le sort nous a donné un beau terrain: oui, nous avons un magnifique héritage».

Prenez une carte et regardez la longueur de la Péninsule Malaise. Elle se prolonge de mille milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas?

Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement soulignés d’un trait rouge.

Voyez maintenant: nous avons un Résident auprès de chacun des États Malais indigènes de quelque importance, et tout le long de la ligne qui va de Kedah à Siam, notre influence domine et décide tout.

Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de l’or et de l’étain, et après ces choses, des Anglais qui organisent des Compagnies, obtiennent des concessions et vont de l’avant.

Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle seule, possède dans l’intérieur du pays une concession de deux mille milles carrés.

Cela se traduit en droit d’exploitation minière. Cela signifie qu’il y a là quelques milliers de coolies, et une administration bien établie, tout comme on en voit dans les grandes houillères de l’Inde, où les chefs des mines sont des rois responsables.

Avec les compagnies arriveront les chemins de fer.

Jusqu’à présent, les journaux des Détroits emploient leur papier à en parler, car en ce moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois ou vingt-quatre milles de chemins de fer à voie étroite dans la Péninsule, dans un endroit appelé la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est, ou était indécis--au sujet d’une concession de railway, à travers son pays, qui finira par le mettre en relation avec la Crique des Pirates.

Singapour a formé le projet de construire un pont d’un mille et demi pour franchir le détroit qui la sépare de l’État de Johore.

Cela servira à amorcer le prolongement dans le sud de la grande ligne Colquhoun qui, disons-le, partira de Singapour, traversera les petits États, et le Siam, pour, de là, sans interruption, se réunir au grand réseau des chemins de fer de l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici son billet pour Calcutta.

Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de ces projets de chemins de fer, qu’on met sur le tapis de temps à autre, pour remplir deux de ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse peu ordinaire.

Vous savez à quel point les ingénieurs ont la rage d’employer le jargon professionnel quand il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque région que l’on connaît à fond, et dont le rendement en trafic peut être déterminé à l’avance jusqu’au dernier penny.

C’est à peu près la même chose ici, à cela près que personne ne connaît d’une façon certaine la physionomie du pays au delà du point atteint par les levées de plan, non plus que celui où les travaux devront s’arrêter.

Cela donne de l’air à la conversation.

L’audace des parleurs est stupéfiante pour quiconque est habitué à voir les choses avec les yeux d’un homme de l’Inde.

Ils parlent de «parcourir la Péninsule», d’établir des communications ou de consolider l’influence, et de bien d’autres choses connues de la seule Providence. Mais ils ne soufflent jamais un mot sur la nécessité d’augmenter l’armée pour soutenir et protéger ces petites opérations.

Peut-être tiennent-ils pour établi que le Gouvernement métropolitain y pourvoira, mais cela fait un singulier effet, de les entendre discuter de sang-froid des projets qui rendront absolument nécessaire le doublement des garnisons, pour empêcher les entreprises de passer aux mains des étrangers.

Toutefois, les négociants font leur besogne, et je suppose que nous trouverons bien à prélever quelque part trois escouades et un sergent quand le moment sera venu, quand on commencera à se douter de la valeur immense qu’ont pour nous les Établissements des Détroits.

On peut prophétiser à bon compte. Dans un avenir prochain, ils seront devenus les...

A cet endroit, le Professeur lut par dessus mon épaule.

--Peuh! dit-il, ils deviendront tout simplement une annexe de la Chine, un autre champ pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché. Lorsque les Établissements hollandais ont été restitués, en 1815, toutes ces îles, par ici, vous savez, nous aurions bien fait de les restituer par la même occasion. Regardez.

Et il me montra là-bas ce fourmillement des Chinois.

--Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur. Dans une minute je prendrai mon chapeau et en cinq minutes j’aurai réglé la question de l’immigration chinoise.

Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque chagrin à regarder dans la rue, qui aurait dû être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du Konkan--de gens de notre Inde.

Alors se leva et prit la parole un homme recuit par le soleil qui avait des intérêts dans le haut Bornéo.

Il possédait des excavations dans les montagnes, quelques-unes de neuf cents pieds de hauteur et remplies de guano séculaire.

Il m’avait conté des histoires de sorcier à me donner la chair de poule.

--Il faut au Bornéo septentrional, disait-il tranquillement, un million de coolies pour en tirer quelque parti.

Un million de coolies! Mais on demande des hommes partout: dans la Péninsule, à Sumatra pour la culture du tabac, à Java--partout.

Mais Bornéo,--c’est-à-dire les Provinces de la Compagnie,--a besoin d’un million de coolies.

On est enchanté de faire plaisir à un inconnu, et je sentis qu’en parlant j’avais l’Inde derrière moi:

--Nous pourrions vous en céder deux millions, vingt millions au besoin, si vous y teniez, dis-je généreusement.

--Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit l’homme du Bornéo septentrional. Quand un homme de chez vous part, il faut qu’il emmène tout un village pour pourvoir à ses besoins. L’Inde, comme terroir de main d’œuvre ne vaut rien pour nous et les gens de Sumatra disent que vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le tabac comme il faut. Pour que le pays rende tout ce qu’il peut, il nous faut des coolies chinois.

Oh! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est d’avoir hérité d’une civilisation profondément perfectionnée et d’un antique code de préséances.

Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement tes enfants, êtres inutiles en dehors des provinces où ils sont prisonniers comme en des pots.

Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre, une porte qui ouvre sur d’abondants dîners, et par cette porte passaient à flot--par myriades,--des hommes jaunes, à queue de cochon--et pendant ce temps-là, au Bengale, l’indigène civilisé, directeur de journal, poussait les hauts cris, parce qu’on avait commis une «atrocité» en déplaçant, de quelques centaines de milles dans l’Assam, quelques centaines de gens!

VI

Nous ne sommes point divisés; Nous ne formons qu’un corps, Unique en espérance et en doctrine Unique en charité.

Lorsqu’on arrive dans une nouvelle station, la première chose à faire, c’est de rendre visite aux habitants.

J’avais négligé ce devoir, préférant fréquenter les Chinois jusqu’au dimanche, où Singapour, à ce qu’on me dit, allait aux Jardins botaniques et écoutait de la musique séculière.

C’était là que se réunissaient tous les Anglais de l’Ile.

Les Jardins botaniques auraient été charmants à Kew, mais ici, où tout le monde savait qu’ils étaient le seul endroit où pussent se distraire les habitants, ils n’avaient rien d’agréable.

Toutes les plantes des tropiques y croissaient pêle-mêle, et la serre des orchidées avait pour toit des lattes, juste assez pour empêcher l’action directe des rayons du soleil.

On y voyait des splendeurs d’un blanc de cire venant de Manille, des Philippines, de l’Afrique tropicale, plantes qui tenaient de la limace, et semblaient puiser leur nourriture dans leurs étiquettes de bois.

Mais il n’y avait aucune différence de température entre la serre aux orchidées et le plein air.

Ici comme là, elle était lourde, moite, chargée de vapeur.

J’aurais donné un mois d’appointements,--mais je n’ai point un mois d’appointements--pour une large aspiration du vent d’une chaleur étouffante qui vient des sables de Sirsa, pour les ténèbres d’un ouragan de poussière du Punjab, pour me changer des plantes toutes moites et des fougères arborescentes, dont la sueur coulait au point qu’on l’entendait.

Alors que je sentais plus que jamais la distance incommensurable qui me séparait de l’Inde, ma voiture s’avançait aux sons d’une musique lente et je me trouvai au milieu d’une station indienne, pas tout à fait aussi grande qu’Allahabad, mais infiniment plus jolie que Lucknow.

Elle dominait les jardins qui descendaient là-bas en pentes et en ravines.

Les cavernes étaient entourées d’une abondante verdure et il y avait un édifice pour le mess, qui suggérait de longues et rafraîchissantes rasades, et là on se promenait autour d’un orchestre anglais.

C’étaient bien là nos nobles personnes.

Au centre, la jolie Memsahib, aux cheveux de teinte claire, aux manières enchanteresses, et la petite et rondelette Memsahib qui parle à tout le monde, qui est la confidente de tout le monde, et la vieille fille, tout récemment arrivée de la métropole, et le sous-officier nourri de haricots, bien étrillé, en veste légère, et flanqué de son fox-terrier.

Sur les bancs étaient assis le gros colonel, et l’ample juge, et la femme de l’ingénieur et le négociant avec sa famille, chacun suivant son espèce, mâles et femelles.

Je les rencontrai, et sans ce léger détail, qu’ils m’étaient absolument inconnus, je les aurais salués comme de vieilles connaissances.

Je savais de quoi ils s’entretenaient.

Je devinais aisément qu’ils examinaient du coin de l’œil leurs toilettes respectives.

Je voyais aussi les jeunes gens se retirer en arrière et se répartir, pour se promener avec les jeunes personnes et j’entendais presque les «N’êtes-vous pas de cet avis?» et les «non vraiment» de notre conversation polie.

C’est une chose terrible que d’être installé dans une voiture de louage, d’avoir devant soi vos propres concitoyens et de savoir que tout en connaissant leur genre de vie, vous ne pouvez ni y entrer, ni y participer:

Je suis une ombre maintenant! hélas! hélas! Aux confins du séjour de la nature humaine.

dis-je d’un ton mélancolique au Professeur.

Il regardait Mistress--ou quelque autre qui lui ressemblait si complètement que cela revenait au même.

--Est-ce que je voyagerais autour du monde pour découvrir ces _gens-là_? dit-il. Je les ai tous déjà vus: voici le Capitaine Chose, et le Colonel Machin, et Miss Une telle, en grandeur naturelle et deux fois plus pâle.

Le Professeur avait deviné.

La différence était bien là.

A Singapour, les gens sont d’une pâleur mortelle,--la pâleur de Naaman,--et les veines sur le dos de leurs mains sont dessinées en indigo.

On eût dit que la saison des pluies venait de finir et qu’on n’avait permis à aucune des femmes de se rendre dans la montagne.

Et cependant personne ne traite Singapour de pays malsain.

On y vit bien, on y est heureux jusqu’au jour où l’on commence à se sentir mal.

Et alors on va de mal en pis, parce que le climat ne nous laisse aucun moyen de réagir.

Alors on meurt.

La fièvre typhoïde est, à ce qu’il paraît, une des portes de la mort, tout comme dans l’Inde. Il en est de même du foie.

La chose la plus charmante qu’il y ait dans la station civile, qui naturellement est toujours à grande distance de la ville indigène, et qui est fière de ses jolis petits bungalows, c’est Thomas--ce cher Thomas, aux vêtements blancs, ce Thomas qui se dandine, qui fume, qui jure, cet immuable Thomas Atkins, qui écoute l’orchestre, qui rôde par les bazars et lance au sujet des palmiers son adjectif impossible à répéter tout comme s’il était à Mian-Mir[15].

[15] Voir _Trois Troupiers_ et _Autres Troupiers_.

Le cinquante-huitième régiment (de Northampton) se trouve dans ces parages. Ainsi donc, vous le voyez, Singapour ne court aucun risque.

Dans les jardins, personne ne voulut m’adresser la parole, bien qu’à mon avis, leur devoir eût été de m’inviter à boire, et je revins tout honteux à mon hôtel pour manger six plats épicés différents, tous à la même sauce.

* * * * *

Je veux rentrer chez moi! Je tiens à retourner dans l’Inde. Je suis malheureux.

A cette époque de l’année, le steamer _Nawab_ devrait être vide, et, au lieu de cela, il s’y trouve cent passagers de première classe, et soixante-six de seconde.

Toutes les jolies filles sont dans cette dernière classe.

Il est arrivé une catastrophe à Colombo. Deux steamers se sont heurtés.

Nous avons devant nous les résultats de la collision et nous formons une ménagerie.

Le capitaine dit qu’il ne devrait y avoir selon les règlements que dix ou douze passagers, et que si l’on avait prévu cette cohue, on aurait fait partir un autre steamer.

Pour mon compte, je suis d’avis qu’on devrait jeter par-dessus bord une moitié de nos compagnons de voyage.

Ils ne font le tour du monde que par plaisir, et cette sorte de distraction conduit à des opinions précipitées et exagérées.

En tout cas, qu’on me rende la liberté et les cafards de l’Inde Anglaise, où nous dînions sur le pont, où nous changions les heures des repas, où nous étions maîtres de tout ce que nous voyions.

Vous connaissez les règlements de forçats qu’on impose dans la _Peninsular and Oriental_.

Vous ne devez aborder le capitaine qu’en marchant sur les mains, et en agitant respectueusement les jambes.

Vous devez ramper à plat-ventre devant le principal commis aux vivres et l’appeler «Trois fois puissant Rince-Bouteilles».

Il vous est interdit de fumer sur le parc des moutons, de stationner sur la dunette, prescrit de mettre un habit neuf quand la bibliothèque du vaisseau est ouverte, et ce qui est le comble de l’injustice, de commander, un repas à l’avance, vos boissons pour le déjeuner et le dîner.

Comment un homme rempli de bière de Pilsen peut-il arriver à cet état de tranquillité clairvoyante qui est nécessaire pour commander ce qu’il boira à dîner. C’est montrer qu’on ignore la nature humaine.

La _Peninsular and Oriental_ aurait besoin d’une bienfaisante concurrence.

Les capitaines y sont qualifiés de commandants, et à voir leurs façons, on croirait qu’ils vous font une faveur en vous prenant à leur bord.

Je le répète, la liberté de l’Inde anglaise pour toujours! Et foin des conforts d’un vaisseau à coolies et à des prix qui conviendraient pour un palais.

Il y a environ trente femmes à bord, et j’ai été témoin avec un certain sentiment d’indignation de leur complot pour faire périr la femme qui est chargée des vivres, une dame délicate et de façons charmantes.

Je crois qu’elles arriveront à leur fin.

Le salon a quatre-vingt-dix pieds de long, et la maîtresse d’hôtel le parcourt dans toute sa longueur, pendant neuf heures par jour.

Dans les intervalles de repos, elle porte des tasses de thé au bœuf aux fragiles sylphes qui ne peuvent se passer de prendre de la nourriture entre neuf heures du matin et une heure du soir.

Ce matin, elle s’est avancée vers moi et a dit comme si c’était la chose la plus naturelle du monde:

--Monsieur, puis-je enlever votre tasse à thé?