Part 10
D'ailleurs, toutes les têtes se levaient vers le ciel, tous les bras se tendaient, tous les regards se dirigeaient vers la partie nord de l'horizon. Était-ce le fameux bolide qui faisait son apparition au-dessus de la cité? Les habitants s'étaient-ils réunis sur la place pour le saluer au passage?
Non. A cette heure, il sillonnait l'espace dans l'autre hémisphère. Au surplus, quand bien même il eût sillonné l'espace au-dessus de l'horizon, ce n'est pas à l'œil nu qu'il eût été possible de l'apercevoir en plein jour.
A qui donc, alors, s'adressaient les acclamations de la foule?
--Madame... c'est un ballon! dit Bertha. Regardez!.. le voilà qui se montre derrière la flèche de Saint-Andrew.»
Descendant lentement des hautes zones de l'atmosphère, un aérostat apparaissait, en effet, salué par les applaudissements sympathiques de la foule. Pourquoi ces applaudissements? Cette ascension offrait-elle un intérêt particulier? Y avait-il des raisons pour que le public lui fît un pareil succès?
Oui vraiment, il y en avait.
La veille au soir, le ballon s'était enlevé d'une ville voisine, emportant à son bord le célèbre aéronaute Walter Vragg, accompagné d'un aide, et cette ascension n'avait d'autre but que de tenter une observation du bolide dans des conditions plus favorables. Telle était la cause de l'émotion de la foule anxieuse de connaître les résultats de cette originale tentative.
Il va de soi que, l'ascension décidée, Mr Dean Forsyth, au grand effroi de la vieille Mitz, avait demandé «à en être», comme disent les Français, et il va également de soi qu'il avait trouvé en face de lui le docteur Hudelson, émettant une prétention semblable, au non moins grand effroi de Mrs Hudelson. Situation éminemment délicate, l'aéronaute ne pouvant emmener avec lui qu'un seul passager. De là, grosse dispute épistolaire entre les deux rivaux qui excipaient de titres égaux. Finalement l'un et l'autre avaient été éconduits au profit d'un tiers, que Walter Vragg présentait comme son aide, et dont il affirmait ne pouvoir se passer.
Maintenant, un vent léger ramenait l'aérostat au-dessus de Whaston, et la population se proposait de faire aux aéronautes une réception triomphale.
Mollement poussé par une imperceptible brise, le ballon, continuant sa tranquille descente, prit terre juste au milieu de la place de la Constitution. Cent bras agrippèrent aussitôt la nacelle, tandis que sautaient sur le sol Walter Vragg et son aide.
Ce dernier, laissant son chef s'occuper de la délicate opération du dégonflement, s'avança d'un pas rapide vers l'impatiente Mrs Arcadia Stanfort.
Lorsqu'il fut près d'elle:
«Me voici, Madame, dit-il en s'inclinant.
--A dix heures trente-cinq, constata d'un ton sec Mrs Arcadia Stanfort, en montrant du doigt le cadran municipal.
--Et notre rendez-vous était pour dix heures et demie, je le sais, concéda le nouveau venu avec une déférente politesse. Je vous prie de m'excuser, les aérostats n'obéissant pas toujours à nos volontés avec la ponctualité qui serait désirable.
--Je ne me suis donc pas trompée? C'est bien vous qui étiez dans ce ballon avec Walter Vragg?
--C'est bien moi.
--M'expliquerez-vous?..
--Rien de plus simple. Il m'a paru original, voilà tout, d'arriver de cette manière à notre rendez-vous. J'ai donc acheté, à coups de dollars, une place dans la nacelle, contre la promesse de Walter Vragg de me descendre ici à dix heures et demie sonnant. Je pense qu'on peut lui pardonner de s'être trompé de cinq minutes.
--On le peut, concéda Mrs Arcadia Stanfort, puisque vous voilà. Vos intentions n'ont pas changé, je suppose!
--En aucune manière.
--Votre opinion est toujours que nous faisons sagement en renonçant à la vie commune?
--C'est mon opinion.
--La mienne, c'est que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.
--Je partage entièrement votre avis.
--Assurément, Mr Stanfort, je suis loin de méconnaître vos qualités...
--Les vôtres, je les apprécie à leur juste valeur.
--On peut s'estimer et ne pas se plaire. L'estime n'est pas l'amour. Elle ne saurait faire supporter une aussi grande incompatibilité de caractères.
--C'est parler d'or.
--Il est évident que si nous nous étions aimés!..
--Ce serait bien différent.
--Mais nous ne nous aimons pas.
--Ce n'est que trop certain.
--Nous nous sommes mariés sans nous connaître, et nous avons eu quelques désillusions réciproques... Ah! si nous nous étions rendu quelque service signalé capable de frapper notre imagination, les choses ne seraient peut-être pas ce qu'elles sont.
--Malheureusement, il n'en a pas été ainsi. Vous n'avez pas eu à sacrifier votre fortune pour m'éviter la ruine.
--Je l'aurais fait, Mr Stanfort. De votre côté, il ne vous a pas été donné de sauver ma vie au péril de la vôtre.
--Je n'eusse point hésité, Mrs Arcadia.
--J'en suis convaincue, mais l'occasion ne s'est pas présentée. Étrangers nous étions l'un à l'autre, étrangers nous sommes restés.
--Déplorablement exact.
--Nous avions cru avoir les mêmes goûts, à tout le moins en ce qui concerne les voyages...
--Et nous n'avons jamais pu être d'accord sur la direction à prendre!
--En effet, quand je désirais aller vers le Sud, votre désir était d'aller vers le Nord.
--Et lorsque mon intention était d'aller vers l'Ouest, la vôtre était d'aller vers l'Est!
--Cette affaire du bolide a fait déborder la coupe.
--Elle l'a fait déborder.
--Car vous êtes toujours décidé, n'est-il pas vrai, à vous ranger du parti de Mr Dean Forsyth?
--Absolument décidé.
--Et à vous mettre en route pour le Japon, afin d'assister à la chute du météore?
--En effet.
--Or, comme je suis, moi, résolue à suivre l'opinion du docteur Sydney Hudelson...
--Et à vous rendre en Patagonie...
--Il n'y a pas de conciliation possible.
--Il n'y en a pas.
--Nous n'avons donc qu'une chose à faire.
--Une seule!
--C'est de nous rendre devant le juge, Monsieur.
--Je vous suis, Madame.»
Tous deux, sur la même ligne, à la distance de trois pas, se dirigèrent vers la maison de Mr Proth, suivis à distance respectueuse par la femme de chambre Bertha.
La vieille Kate se tenait sur la porte.
«Mr Proth? demandèrent à la fois Mr et Mrs Stanfort.
--Il est absent, répondit Kate.
Les visages des deux justiciables s'allongèrent pareillement.
--Pour longtemps? demanda Mrs Stanfort.
--Jusqu'au dîner, dit Kate.
--Et il dîne?
--A une heure.
--Nous reviendrons à une heure,» affirmèrent à l'unisson Mr et Mrs Stanfort en s'éloignant. Parvenus au milieu de la place, qu'encombrait toujours le ballon de Walter Vragg, ils firent halte un instant.
«Nous avons deux heures à perdre, constata Mrs Arcadia Stanfort.
--Deux heures et quart, précisa Mr Seth Stanfort.
--Vous plairait-il de passer ces deux heures ensemble?
--Si vous avez la bonté d'y consentir.
--Que diriez-vous d'une promenade sur le bord du Potomac?
--J'allais vous le proposer.
Le mari et la femme ne commencèrent à s'éloigner dans la direction d'Exeter street que pour s'arrêter au bout de trois pas.
--Me permettrez-vous une remarque? interrogea Mr Stanfort.
--Je la permets, répondit Mrs Arcadia.
--Je constaterai donc que nous sommes d'accord. C'est la première fois, Mrs Arcadia!
--Et la dernière!» riposta celle-ci en se remettant en marche.
Pour atteindre le commencement d'Exeter street, Mr et Mrs Stanfort durent se frayer un passage au milieu de la foule de plus en plus compacte rassemblée autour de l'aérostat. Et si cette foule n'était pas plus dense, si tous les habitants de Whaston n'étaient pas réunis place de la Constitution, c'est qu'une autre attraction plus sensationnelle encore absorbait en ce moment même le plus clair de l'intérêt public. Dès les premières lueurs de l'aube, la ville entière s'était portée au Palais de Justice, devant lequel une «queue» formidable n'avait pas tardé à s'allonger. Aussitôt l'ouverture des portes, on s'était rué en tumulte dans la salle du Tribunal qui fut pleine à craquer en un clin d'œil. Force avait bien été de rétrograder à ceux qui n'avaient pu y trouver place, et ce sont ces malchanceux ou retardataires qui, à titre de compensation, assistaient à l'atterrissage de Walter Vragg.
Qu'ils eussent préféré être entassés avec les privilégiés qui remplissaient la salle du Tribunal, où se plaidait en ce moment la cause la plus gigantesque qui ait jamais été dans le passé et qui puisse jamais être dans l'avenir soumise à l'appréciation des juges!
Certes, le délire des foules avait paru poussé à ses extrêmes limites, lorsque l'Observatoire de Paris fit connaître que le bolide, ou tout au moins son noyau, était d'or pur. Et pourtant, ce délire n'aurait pu être comparé à celui qui se manifesta sur tous les points de la terre, lorsque Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson affirmèrent catégoriquement que l'astéroïde tomberait. Innombrables furent les cas de folie qui se déclarèrent en cette circonstance, et il n'y eut pas d'asile d'aliénés qui ne devînt trop petit en quelques jours.
Mais, parmi tous ces fous, les plus fous étaient, à coup sûr, les auteurs de l'émotion qui secouait la terre.
Jusque-là, ni Mr Dean Forsyth ni le docteur Hudelson n'avaient entrevu pareille éventualité. S'ils avaient réclamé avec tant d'ardeur la priorité de la découverte du bolide, ce n'était pas à cause de sa valeur, de ses milliards dont personne n'aurait jamais rien, non, c'était pour attacher, l'un le nom de Forsyth, l'autre le nom de Hudelson, à ce grand fait astronomique.
La situation changea du tout au tout, après qu'ils eurent constaté, dans la nuit du 11 au 12 mai, le trouble survenu dans la course du météore. Une question plus brûlante que les autres s'imposa aussitôt à leur esprit.
A qui appartiendrait le bolide après sa chute? A qui les trillions du noyau qu'entourait maintenant une étincelante auréole? Celle-ci disparue--et, d'ailleurs, on n'avait que faire d'impalpables rayons,--le noyau serait là. Lui, on ne serait pas embarrassé pour le convertir en monnaie sonnante et trébuchante!..
A qui appartiendrait-il?
«A moi! s'était écrié sans hésiter Mr Dean Forsyth, à moi qui, le premier, ai signalé sa présence sur l'horizon de Whaston!»
«A moi! s'était écrié avec une égale conviction le docteur Hudelson, puisque je suis l'auteur de sa découverte!»
Ces prétentions contradictoires et inconciliables, les deux insensés n'avaient pas manqué de les faire valoir par la voie de la Presse. Pendant deux jours, les journaux de Whaston avaient eu leurs colonnes encombrées par la prose furieuse des deux adversaires. Ceux-ci se jetèrent à la tête les épithètes les plus malsonnantes à propos du bolide inaccessible, qui semblait vraiment se moquer d'eux du haut de ses quatre cents kilomètres.
On conçoit qu'il ne pouvait, dans ces conditions, être question du mariage projeté. Aussi la date du 15 mai passa-t-elle sans que Francis et Jenny eussent cessé d'être fiancés.
Étaient-ils même fondés à se dire fiancés? A son neveu, qui faisait auprès de lui une dernière tentative, Mr Dean Forsyth avait textuellement répondu:
«Je tiens le docteur pour un misérable, et jamais je ne donnerai mon consentement à ton mariage avec la fille d'un Hudelson.»
Et, presque à la même heure, ledit docteur Hudelson coupait court aux lamentations de sa fille en s'écriant en propres termes:
«L'oncle de Francis est un malhonnête homme, et jamais ma fille n'épousera le neveu d'un Forsyth.»
C'était catégorique, et force fut de s'incliner.
L'ascension aérostatique de Walter Vragg avait fourni une nouvelle occasion de se manifester à la haine que les deux astronomes éprouvaient l'un pour l'autre. Dans les lettres que publia avec empressement une Presse avide de scandales, inouïe fut la violence des expressions employées de part et d'autre, ce qui n'était pas fait, on en conviendra, pour améliorer la situation.
Toutefois, s'injurier n'est pas une solution. Lorsqu'on est en désaccord, il n'y a qu'à agir comme tout le monde en pareil cas, et à s'en remettre à la Justice. C'est le meilleur, le seul moyen de terminer un différend.
Les deux antagonistes avaient fini par en convenir.
C'est pourquoi, le 17 mai, une assignation à comparaître dès le lendemain devant le tribunal de l'estimable Mr John Proth avait été adressée par Mr Dean Forsyth au docteur Hudelson; c'est pourquoi une assignation identique avait été immédiatement envoyée par le docteur Hudelson à Mr Dean Forsyth; c'est pourquoi, enfin, ce matin-là, 18 mai, une foule bruyante et trépidante avait envahi le prétoire.
Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient présents. Réciproquement cités devant le juge, les deux rivaux se trouvaient en face l'un de l'autre.
Plusieurs affaires venaient d'être expédiées au commencement de l'audience et les parties, arrivées en se menaçant du poing, avaient quitté la salle bras dessus, bras dessous, à l'entière satisfaction de Mr Proth. En serait-il ainsi des deux adversaires qui allaient se présenter devant lui?
«L'affaire suivante, ordonna-t-il.
--Forsyth contre Hudelson et Hudelson contre Forsyth, appela le greffier.
--Que ces messieurs s'approchent, dit le juge, en se redressant sur son fauteuil.
Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson s'avancèrent hors des groupes de partisans qui leur faisaient escorte. Ils étaient là, l'un près de l'autre, se toisant du regard, les yeux allumés, les mains crispées, tels deux canons chargés jusqu'à la gueule et dont une étincelle suffirait à provoquer la double détonation.
--De quoi s'agit-il, Messieurs? demanda le juge Proth, qui savait de reste ce dont il retournait.
Ce fut Mr Dean Forsyth qui prit le premier la parole.
--Je viens faire valoir mes droits...
--Et moi, les miens, interrompit aussitôt Mr Hudelson.
Ce fut, sans transition, un assourdissant duo, dans lequel on ne chantait ni à la tierce, ni à la sixte, mais, contre toutes les règles de l'harmonie, en perpétuelle dissonance.
Mr Proth frappa son bureau à coups précipités d'un couteau d'ivoire, comme fait de son archet un chef d'orchestre qui veut mettre fin à une cacophonie insupportable.
--De grâce, Messieurs, dit-il, expliquez-vous l'un après l'autre! Me conformant à l'ordre alphabétique, je donne la parole à Mr Forsyth; Mr Hudelson répondra ensuite à loisir.
Ce fut donc Mr Dean Forsyth qui exposa l'affaire, le premier, tandis que le docteur ne se contenait qu'au prix des plus grands efforts. Il raconta comment, le 16 mars, à sept heures trente-sept minutes vingt secondes du matin, étant en observation dans sa tour d'Elisabeth street, il avait aperçu un bolide traversant le ciel du Nord au Sud, comment il avait suivi ce météore tout le temps qu'il fut visible, et comment enfin, quelques jours plus tard, il avait envoyé une lettre à l'observatoire de Pittsburg pour signaler sa découverte et en établir la priorité.
Le docteur Hudelson, lorsque ce fut son tour de parler, donna forcément une explication identique, si bien que le tribunal, après ces deux plaidoiries, ne devait pas être mieux renseigné qu'auparavant.
Il paraissait l'être, toutefois, suffisamment, puisque Mr Proth ne demanda aucune explication complémentaire. D'un geste onctueux, il réclama simplement le silence et, quand il l'eut obtenu, donna lecture du jugement qu'il avait rédigé pendant que parlaient les deux adversaires.
«Considérant, d'une part, disait ce jugement, que Mr Dean Forsyth déclare avoir découvert un bolide qui traversait l'atmosphère au-dessus de Whaston, le 16 mars à sept heures trente-sept minutes et vingt secondes du matin;
«Considérant, d'autre part, que Mr Sydney Hudelson déclare avoir aperçu le même bolide à la même heure, à la même minute et à la même seconde....
--Oui! Oui! s'écrièrent les partisans du docteur en brandissant frénétiquement leurs poings vers le ciel.
--Non! non! ripostèrent les partisans de Mr Forsyth en frappant le parquet du pied.
«Mais, attendu que l'instance engagée repose sur une question de minutes et de secondes, et qu'elle est d'ordre exclusivement scientifique;
«Attendu qu'il n'existe pas d'article de loi applicable à la priorité d'une découverte astronomique,
«Par ces motifs nous déclarons incompétent et condamnons les deux parties solidairement aux dépens.»
Le magistrat ne pouvait évidemment répondre d'autre façon.
D'ailleurs,--et telle était peut-être l'intention du juge,--les plaideurs étant renvoyés dos à dos, il n'y avait du moins pas à craindre qu'ils se livrassent, dans cette position, à des actes de violence réciproque. C'était un avantage appréciable.
Mais ni les plaideurs, ni leurs partisans n'entendaient que l'affaire finît de la sorte. Si Mr Proth avait espéré s'en tirer par une déclaration d'incompétence, il lui fallut renoncer à cet espoir.
Deux voix dominèrent le murmure unanime qui avait accueilli le prononcé du jugement.
--Je demande la parole, criaient à la fois Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson.
--Bien que je n'aie point à revenir sur ma sentence, répondit le magistrat, de ce ton aimable qu'il n'abandonnait jamais, même dans les circonstances les plus graves, j'accorde volontiers la parole à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson, à la condition qu'ils consentiront à ne la prendre que l'un après l'autre.
C'était trop demander aux deux rivaux. C'est ensemble qu'ils répondirent, avec la même volubilité, la même véhémence de langage, celui-ci ne voulant pas être en retard d'un mot, d'une syllabe sur celui-là.
Mr Proth comprit que le plus sage serait de les laisser aller et prêta l'oreille de son mieux. Il parvint ainsi à comprendre le sens de leur nouvelle argumentation. Il ne s'agissait plus d'une question astronomique, mais d'une question d'intérêts, d'une revendication de propriété. En un mot, puisque le bolide devait finir par tomber, à qui appartiendrait-il? Serait-ce à Mr Dean Forsyth? Serait-ce au docteur Hudelson?
--A Mr Forsyth! s'écrièrent les partisans de la tour.
--Au docteur Hudelson! s'écrièrent les partisans du donjon.
Mr Proth, dont la bonne figure s'éclairait d'un charmant sourire de philosophe, réclama le silence, et l'obtint sur-le-champ, tant l'intérêt de tous était vivement excité.
--Messieurs, dit-il, vous me permettrez, avant tout, de vous donner un conseil. Dans le cas où le bolide tomberait, en effet...
--Il tombera! répétèrent à l'envi les partisans de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson.
--Soit! accorda le magistrat avec une condescendante politesse dont la magistrature ne donne pas toujours l'exemple, même en Amérique. Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient et souhaite seulement qu'il ne tombe pas sur les fleurs de mon jardin.
Quelques sourires coururent dans l'assistance. Mr Proth profita de cette détente pour adresser un regard bienveillant à ses deux justiciables. Hélas! bienveillance inutile. Apprivoiser des tigres altérés de carnage eût été besogne plus facile que réconcilier ces irréconciliables plaideurs.
--Dans ce cas, reprit le paternel magistrat, comme il s'agirait d'un bolide ayant une valeur de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards, je vous engagerais à partager!
--Jamais!
Ce mot si nettement négatif éclata de toutes parts. Jamais Mr Forsyth ni Mr Hudelson ne consentiraient à un partage! Sans doute, cela leur eût fait près de trois trillions à chacun; mais il n'y a pas de trillions qui tiennent devant une question d'amour-propre.
Avec sa connaissance des faiblesses humaines, Mr Proth ne fut pas autrement surpris que son conseil, si sage qu'il fût, eût contre lui l'unanimité de l'assistance. Il ne se déconcerta pas, et attendit de nouveau que le tumulte fût apaisé.
--Puisque toute conciliation est impossible, dit-il, aussitôt qu'il lui fut possible de se faire entendre, le Tribunal va rendre son jugement.
A ces mots, un profond silence s'établit comme par enchantement, et nul ne se permit d'interrompre Mr Proth, qui dictait d'une voix paisible à son greffier:
«Le Tribunal,
«Ouï les parties en leurs conclusions et plaidoiries;
«Attendu que les allégations produites ont même valeur de part et d'autre et sont appuyées sur les mêmes commencements de preuve;
«Attendu que de la découverte d'un météore ne découle pas nécessairement sur ledit un droit de propriété, que la loi est muette à cet égard et que, à défaut de la loi, il n'existe rien d'analogue dans la jurisprudence;
«Que l'exercice de ce prétendu droit de propriété, fût-il fondé, pourrait, en raison des circonstances particulières de la cause, se heurter en fait à d'insurmontables difficultés, et qu'un jugement quelconque risquerait de rester lettre morte, ce qui, au grand dommage des principes sur lesquels repose toute société civilisée, serait de nature à diminuer dans l'esprit public la juste autorité de la chose jugée;
«Qu'il échet, dans une espèce aussi spéciale, d'agir avec prudence et circonspection;
«Attendu enfin que l'instance engagée roule, quelles que soient les affirmations des parties, sur un événement hypothétique qui peut fort bien ne pas se réaliser;
«Que le météore peut, d'ailleurs, tomber au sein des mers qui recouvrent les trois quarts du globe;
«Que, dans l'un et l'autre cas, l'affaire devrait être rayée du rôle, par suite de la disparition de toute matière litigieuse;
«Par ces motifs,
«Remet à statuer après la chute effective et dûment constatée du bolide contesté.
«Un point,» dicta Mr Proth, qui se leva en même temps de son fauteuil.
L'audience était terminée.
L'auditoire était resté sous l'impression des sages «attendus» de Mr Proth. Rien d'impossible, en effet, à ce que le bolide tombât au fond des mers où il faudrait renoncer à le repêcher. D'autre part, à quelles «difficultés insurmontables» le juge avait-il fait allusion? Que signifiaient ces paroles mystérieuses?
Tout cela portait à réfléchir, et la réflexion rend d'ordinaire le calme aux esprits surexcités.
Il est à supposer que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne réfléchissaient pas, car eux, du moins, ne se calmaient pas, loin de là. Des deux extrémités de la salle, ils se montraient réciproquement le poing en haranguant leurs partisans.
«Je ne qualifierai pas ce jugement, clamait Mr Dean Forsyth, d'une voix de stentor, il est proprement insensé!
--Ce jugement est absurde, criait en même temps à tue-tête Mr Sydney Hudelson.
--Dire que mon bolide ne tombera pas!..
--Douter de la chute de mon bolide!..
--Il tombera où je l'ai annoncé!..
--J'ai fixé le lieu de sa chute!..
--Et puisque je ne puis me faire rendre justice...
--Et puisqu'on m'oppose un déni de justice...
--J'irai défendre mes droits jusqu'au bout, et je pars ce soir même...
--Je soutiendrai mon droit jusqu'à la dernière extrémité, et je me mets en route aujourd'hui même...
--Pour le Japon! hurla Mr Dean Forsyth.
--Pour la Patagonie! hurla pareillement le docteur Hudelson.
--Hurrah!» répondirent d'une seule voix les deux camps adverses.
Lorsque tout le monde fut dehors, la foule se divisa en deux groupes, auxquels se joignirent les curieux qui n'avaient pu trouver place dans la salle d'audience. Ce fut un beau tumulte; cris, provocations, menaces de ces enragés. Et sans doute les voies de fait n'étaient pas loin, car, visiblement, les partisans de Mr Dean Forsyth ne demandaient qu'à lyncher Mr Hudelson, et les partisans de Mr Hudelson étaient friands de lyncher Mr Forsyth, ce qui eût été une façon ultra-américaine de terminer l'affaire...
Heureusement, les autorités avaient pris leurs précautions. De nombreux policemen intervinrent, avec autant de résolution que d'opportunité, et séparèrent les combattants.
Les adversaires furent à peine écartés les uns des autres, que leur colère un peu superficielle tomba. Comme il leur fallait bien, cependant, conserver un prétexte pour faire le plus de vacarme possible, s'ils cessèrent leurs cris contre le chef du parti qui n'avait pas leur préférence, ils continuèrent à en pousser en l'honneur de celui dont ils avaient adopté le drapeau.
«Hurrah pour Dean Forsyth!»
«Hurrah pour Hudelson!»