Part 9
--Pas d'objections, dit-il enfin, en traduisant tout haut le résultat de son effort intérieur. Il faut essayer ça sur-le-champ.»
Zéphyrin Xirdal prit son chapeau, dégringola ses six étages et se précipita chez un petit menuisier, dont l'échoppe s'ouvrait de l'autre côté de la rue. En peu de mots nets et précis, il expliqua à cet industriel ce qu'il désirait, soit une sorte de roue montée sur un axe en fer et portant à sa périphérie vingt-sept augets, dont il donna les dimensions, augets destinés à contenir autant de bocaux, qui devaient rester verticaux pendant la rotation de leurs supports.
Cette explication donnée, avec ordre d'exécuter le travail sur l'heure, il poussa, cinq cents mètres plus loin, jusque chez un marchand de produits chimiques, dont il était avantageusement connu. Là, il choisit ses vingt-sept bocaux, que l'employé enveloppa dans un papier fort et cercla d'une ficelle solide, à laquelle s'agrafait une très commode poignée de bois.
L'emballage terminé, Zéphyrin Xirdal se disposait à rentrer chez lui, son paquet à la main, quand, à la porte de la boutique, il se trouva nez à nez avec un de ses rares amis, bactériologue d'un réel mérite. Xirdal perdu dans son rêve, ne vit pas le bactériologue, mais le bactériologue vit Xirdal.
«Tiens! Xirdal, s'exclama-t-il, les lèvres entr'ouvertes par un accueillant sourire. En voilà, une rencontre!
A cette voix bien connue, l'interpellé consentit à ouvrir ses gros yeux sur le monde extérieur.
--Tiens! fit-il en écho, Marcel Leroux!
--Lui-même.
--Et comment va?.. Rudement content de vous voir, vous savez.
--Je vais comme un homme qui est sur le point de prendre le train. Tel que vous me voyez, muni de cette sacoche en bandoulière, dans laquelle sont inclus trois mouchoirs et plusieurs autres articles de toilette, je cours de ce pas sur le bord de la mer, où je me saoulerai de grand air pendant huit jours.
--Veinard! approuva Zéphyrin Xirdal.
--Il dépend de vous de l'être autant que moi. En nous serrant, nous nous caserions bien tous les deux dans le train.
--Au fait!.. commença Zéphyrin Xirdal.
--A moins que vous ne soyez en ce moment retenu à Paris?
--Nullement.
--Vous n'avez rien de particulier?.. Pas d'expérience en cours?..
Xirdal chercha de bonne foi dans ses souvenirs.
--Rien du tout, répondit-il.
--Dans ce cas, laissez-vous tenter. Huit jours de vacances vous feront un bien énorme. Et quelles bavettes nous taillerons sur le sable!
--Sans compter, interrompit Xirdal, que je pourrai en profiter pour élucider un point qui me tracasse au sujet des marées. Cela se relie par certains côtés à des problèmes généraux que j'ai à l'étude. Je pensais précisément à cela, quand je vous ai rencontré, affirma-t-il avec une touchante sincérité.
--Alors, c'est oui?
--C'est oui.
--En route, donc!.. Mais, j'y pense, il faudrait d'abord passer chez vous, et je ne sais si l'heure du train...
--Inutile, répondit Xirdal avec conviction, j'ai là tout ce qu'il faut.
Et le distrait montrait de l'œil le paquet des vingt-sept bocaux.
--Parfait! conclut gaîment Marcel Leroux.
Les deux amis se remirent en marche, à larges enjambées, dans la direction de la gare.
--Vous comprenez, mon cher Leroux, je suppose que la tension superficielle...»
Un couple, qu'ils croisaient, força les deux causeurs à s'écarter l'un de l'autre, et le reste se perdit dans le vacarme des voitures. Cela n'était pas pour troubler Zéphyrin Xirdal, qui poursuivit imperturbablement son explication, en s'adressant successivement à une série de passants, lesquels en éprouvèrent une grande surprise. L'orateur ne s'en apercevait pas et persistait à discourir avec éloquence, tout en fendant les vagues humaines de l'océan parisien.
Et pendant ce temps, pendant que Xirdal, tout à fait emballé par sa nouvelle marotte, s'éloignait à grands pas vers le train qui l'emporterait loin de la ville, rue Cassette, dans une chambre du sixième étage, une caisse noirâtre, à l'aspect inoffensif, ronronnait toujours discrètement, un réflecteur métallique projetait toujours sa lueur bleuâtre, et le cylindre de poussières tourbillonnantes s'enfonçait toujours, si rigide et si fragile, dans l'inconnu de l'espace.
Abandonnée à elle-même, la machine, que Zéphyrin Xirdal avait négligé d'arrêter et dont il oubliait maintenant jusqu'à l'existence, continuait aveuglément son obscur et mystérieux travail.
XI
DANS LEQUEL MR DEAN FORSYTH ET LE DOCTEUR HUDELSON ÉPROUVENT UNE VIOLENTE ÉMOTION.
Le bolide était parfaitement connu désormais. Par la pensée, tout au moins, on en avait fait le tour. On avait déterminé son orbite, sa vitesse, son volume, sa masse, sa nature, sa valeur. Il ne causait même plus d'inquiétudes, puisque, suivant sa trajectoire d'un mouvement uniforme, il n'était pas destiné à jamais tomber sur la terre. Rien de plus naturel que l'attention publique se détournât de ce météore inaccessible, qui avait perdu son mystère.
Sans doute, dans les observatoires, quelques astronomes jetaient encore de temps en temps un regard rapide sur la sphère d'or qui gravitait au-dessus de leurs têtes; mais ils s'en détournaient vite, pour s'attacher à d'autres problèmes de l'espace.
La terre possédait un second satellite, voilà tout. Que ce satellite fût en fer ou en or, qu'est-ce que cela pouvait faire à des savants, pour lesquels le monde n'est guère qu'une abstraction mathématique?
Il était regrettable que Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson n'eussent pas des âmes aussi ingénues. L'indifférence qui grandissait autour d'eux ne calmait pas leur imagination enfiévrée, et ils s'acharnaient tout autant à observer le bolide--leur bolide!--avec une ardeur qui confinait à la rage. A tous ses passages, ils étaient là, l'œil collé à l'oculaire de la lunette ou du télescope, même aux heures où le météore ne s'élevait que de quelques degrés au-dessus de l'horizon.
Le temps, qui se maintenait splendide, favorisait déplorablement leur manie, en leur permettant d'apercevoir l'astre errant une douzaine de fois par vingt-quatre heures. Qu'il dût ou non tomber sur la terre, les insolites particularités de ce météore, particularités qui le faisaient unique et le rendraient à jamais célèbre, augmentaient encore leur maladif désir d'en être déclarés l'exclusif inventeur.
Dans ces conditions, c'eût été folie que d'espérer une réconciliation des deux rivaux, entre lesquels, au contraire, une barrière de haine s'élevait plus haute tous les jours. Mrs Hudelson et Francis Gordon ne le comprenaient que trop clairement. Celui-ci ne mettait plus en doute maintenant que son oncle ne s'opposât par tous les moyens en son pouvoir au mariage projeté, et celle-là se sentait moins confiante dans la docilité de son mari, le grand jour venu. Il n'y avait plus d'illusion à se faire. Au désespoir des deux fiancés, à la fureur de miss Loo et de Mitz, le mariage paraissait, sinon compromis, du moins reculé à une date indéterminée et vraisemblablement fort lointaine.
Il était dit, pourtant, que cette situation, déjà si grave, se compliquerait encore.
Le soir du 11 mai, Mr Dean Forsyth, qui avait, comme de coutume, son œil rivé à l'oculaire du télescope, s'écarta brusquement de l'instrument en poussant une exclamation étouffée, y revint après avoir jeté quelques notes sur un papier, s'en écarta de nouveau pour y revenir ensuite, et continua ce manège jusqu'à la disparition du bolide au-dessus de l'horizon.
A ce moment, Mr Dean Forsyth était d'une pâleur de cire et respirait avec tant d'efforts, qu'Omicron, croyant son maître malade, se précipita à son secours. Mais celui-ci l'écarta du geste, et, du pas incertain d'un homme ivre, se réfugia dans son cabinet de travail, où il s'enferma à double tour.
Depuis, on n'avait pas revu Mr Dean Forsyth. Pendant plus de trente heures il était resté sans boire, ni manger. Une seule fois, Francis avait réussi à forcer la porte, mais cette porte ne s'était entr'ouverte qu'avec parcimonie, et, dans l'entre-bâillement, le jeune homme avait aperçu son oncle si brisé, si défait, avec de tels yeux de démence, qu'il en était demeuré interdit sur le seuil.
«Que me veux-tu? avait dit Mr Forsyth.
--Mais, mon oncle, s'était écrié Francis, voilà vingt-quatre heures que vous êtes enfermé! Permettez-nous au moins de vous apporter à manger!
--Je n'ai besoin de rien, avait répondu Mr Dean Forsyth, si ce n'est de silence et de calme, et je te demande comme un véritable service de ne pas troubler ma solitude.»
Devant une telle réponse, formulée avec une invincible fermeté et, en même temps, avec une douceur à laquelle Francis n'était pas habitué, ce dernier n'avait pas eu le courage d'insister. Cela, d'ailleurs, aurait été malaisé, la porte ayant été refermée sur les derniers mots de l'astronome. Son neveu s'était donc retiré sans avoir rien appris.
Dans la matinée du 13 mai, l'avant-veille du mariage, Francis exposait pour la vingtième fois cette nouvelle cause de soucis à Mrs Hudelson, qui l'écoutait en soupirant.
«Je n'y puis rien comprendre, dit-elle enfin. C'est à croire que Mr Forsyth et mon mari sont devenus complètement fous.
--Eh quoi! s'écria Francis, votre mari?.. Serait-il aussi arrivé quelque chose au docteur.
--Oui, avoua Mrs Hudelson. Ces messieurs se seraient donné le mot qu'ils n'agiraient pas autrement. Pour mon mari, la crise a commencé plus tard, voilà tout. C'est seulement hier matin qu'il s'est verrouillé dans son bureau. Depuis, personne ne l'a revu, et vous pouvez vous imaginer nos inquiétudes.
--Il y a de quoi perdre la tête! s'écria Francis.
--Ce que vous me dites de Mr Forsyth, reprit Mrs Hudelson, me porte à croire qu'ils auront encore fait tous deux à la fois quelque remarque au sujet de leur maudit bolide. Et je n'en augure rien de bon dans leur état d'esprit.
--Ah! si j'étais la maîtresse!.. intervint Loo.
--Que feriez-vous, ma chère petite sœur? demanda Francis Gordon.
--Ce que je ferais?.. C'est bien simple. J'enverrais cette affreuse boule d'or se promener si loin, si loin, que les meilleures lunettes ne pourraient plus l'apercevoir.
La disparition du bolide eût peut-être, en effet, rendu le calme à Mr Forsyth et au docteur Hudelson. Qui sait si, le météore parti pour ne plus revenir, leur absurde jalousie n'eût pas été guérie du coup?
Mais il ne semblait pas que cette éventualité dût se produire. Le bolide serait là au jour du mariage, il y serait encore après, il y serait toujours, puisqu'il gravitait avec une régularité constante sur son imperturbable orbite.
--Enfin! conclut Francis, nous verrons bien. Dans quarante-huit heures, il leur faudra prendre un parti définitif, et nous saurons alors à quoi nous en tenir.»
En rentrant à la maison d'Elisabeth street, il put croire, d'ailleurs, que l'incident actuel, à tout le moins, n'aurait pas de suite sérieuse. Mr Dean Forsyth était, en effet, sorti de son isolement, et il avait silencieusement dévoré un copieux repas. Maintenant, éreinté, repu, gavé, il dormait à poings fermés, tandis qu'Omicron accomplissait en ville une course pour son maître.
«As-tu vu mon oncle avant qu'il s'endorme? demanda Francis à la vieille servante.
--Comme je te vois, mon fieu, répondit celle-ci, puisque c'est moi qui lui ai servi son repas.
--Il avait faim?
--Une faim de loup. Tout le déjeuner y a passé: œufs _embrouillés_, roastbeaf froid, pommes de terre, pudding aux fruits. Il n'a rien laissé.
--Comment était-il?
--Pas trop mal, sauf qu'il était pâle comme un _sceptre_, avec des yeux tout rouges. Je lui ai conseillé de les laver à l'eau _bourriquée_. Mais il n'a pas eu l'air de m'entendre.
--Il n'a rien dit pour moi.
--Ni pour toi, ni pour personne. _Il a mangé sans ouvrir la bouche_, et il est allé se coucher, après avoir envoyé l'_ami Krone_ au _Whaston Standard_.
--Au _Whaston Standard!_ s'écria Francis. C'est pour lui communiquer le résultat de son travail, je le parierais. Voilà les polémiques de presse qui vont recommencer! Il ne manquait plus que ça!»
Cette communication de Mr Dean Forsyth au _Whaston Standard_, Francis la lut le lendemain matin avec désolation, en comprenant qu'un nouvel aliment était fourni par le sort à une rivalité déjà si dommageable à son bonheur. Et cette désolation s'augmenta encore, quand il eut constaté que les deux rivaux arrivaient _dead heat_ une fois de plus. Tandis que le _Standard_ publiait la note de Mr Dean Forsyth, le _Whaston Morning_ en publiait une semblable du docteur Sydney Hudelson. Elle continuait donc, cette lutte acharnée, dans laquelle aucun des deux combattants n'avait réussi jusqu'alors à s'assurer le moindre avantage!
Tout à fait pareilles au début, les notes des deux astronomes différaient notablement dans leurs conclusions finales. Cette divergence de vues, qui ne manqua pas de provoquer des controverses, pouvait avoir, d'ailleurs, quelque utilité, le cas échéant, en permettant de départager plus tard les deux rivaux.
En même temps que Francis, tout Whaston, et, en même temps que Whaston, le monde entier, à travers lequel elle fut instantanément répandue par le réseau serré des fils télégraphiques et téléphoniques, connurent la surprenante nouvelle donnée au public par les astronomes d'Elisabeth street et de Moriss street, nouvelle qui fut sur-le-champ le sujet des plus passionnés commentaires dans les deux hémisphères.
S'il pouvait en exister de plus sensationnelle, si l'émotion publique était justifiée, on laissera au lecteur le soin d'en décider.
Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson commençaient par exposer que leurs observations persistantes leur avaient permis de remarquer une incontestable perturbation dans la marche du bolide. Son orbite, jusque-là exactement Nord-Sud, était maintenant légèrement obliquée vers le Nord-Est-Sud-Ouest. D'autre part, une modification beaucoup plus importante avait été constatée dans sa distance du sol, distance qui était légèrement, mais incontestablement réduite, sans que la vitesse de translation fût accrue. De ces observations et des calculs qui en avaient été la conséquence, les deux astronomes concluaient que le météore, au lieu de suivre une orbite éternelle, tomberait nécessairement sur la terre, en un point et à une date qu'il était dès à présent possible de préciser.
Si, jusque-là, ils étaient d'accord, Mr Forsyth et le docteur Hudelson cessaient de l'être pour le surplus.
Tandis que les équations savantes de l'un l'amenaient à prédire que le bolide tomberait le 28 juin à l'extrémité sud du Japon, les équations tout aussi savantes de l'autre l'obligeaient à affirmer que cette chute se produirait seulement le 7 juillet en un point de la Patagonie.
Voilà comment s'entendent les astronomes! Au public de choisir!
Pour l'instant, il ne songeait guère à choisir, le public. Un seul fait l'intéressait, c'est que l'astéroïde tomberait, et avec lui les milliers de milliards qu'il promenait dans l'espace. Cela, c'était l'essentiel. Pour le surplus, au Japon, en Patagonie, ou n'importe où, on les trouverait toujours, les milliards.
Les conséquences d'un tel événement, le bouleversement économique qu'un si prodigieux afflux d'or ne pouvait manquer de causer, faisaient le sujet de toutes les conversations. En général, les riches étaient désolés en pensant à l'avilissement probable de leur fortune, et les pauvres ravis par la perspective vraisemblablement fallacieuse d'avoir une part du gâteau.
En ce qui concerne Francis, il éprouva un véritable désespoir. Que lui importaient ces milliards et ces billiards? Le seul bien qu'il désirât, c'était sa chère Jenny, trésor infiniment plus précieux que le bolide et ses détestables richesses.
Il courut à la maison de Moriss street. Là aussi, on connaissait la funeste nouvelle et l'on en comprenait les lamentables conséquences. La brouille violente et sans remède était inévitable entre les deux insensés qui s'attribuaient des droits sur un astre du ciel, maintenant qu'à l'amour-propre professionnel s'ajoutait l'intérêt matériel.
Que de soupirs poussa Francis, en serrant les mains de Mrs Hudelson et de ses aimables filles! Que de trépignements de colère se permit la bouillante Loo! Combien la charmante Jenny versa de larmes, que sœur, mère et fiancé furent impuissants à tarir, même quand ce dernier eut solennellement affirmé son inlassable fidélité, et qu'il eut juré d'attendre, s'il le fallait, jusqu'au jour où le dernier sou des cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards aurait été dépensé par le propriétaire définitif du fabuleux météore, serment imprudent, qui, selon toute apparence, le condamnait à un éternel célibat.
XII
OU L'ON VOIT MRS ARCADIA STANFORT ATTENDRE A SON TOUR, NON SANS UNE VIVE IMPATIENCE, ET DANS LEQUEL MR JOHN PROTH SE DÉCLARE INCOMPÉTENT.
Ce matin-là, le juge John Proth était à sa fenêtre, tandis que sa servante Kate allait et venait dans la chambre. Que le bolide passât ou non au-dessus de Whaston, il ne s'en inquiétait guère, soyez-en sûr. Non; sans préoccupations d'aucune sorte, il parcourait du regard la place de la Constitution, sur laquelle s'ouvrait la porte principale de sa paisible demeure.
Mais ce que Mr Proth estimait sans intérêt ne laissait pas d'avoir quelque importance aux yeux de Kate.
«Ainsi, Monsieur, il serait en or? demanda-t-elle, en s'arrêtant devant son maître.
--Il paraît, répondit le juge.
--Cela n'a point l'air de vous produire grand effet, Monsieur.
--Comme vous voyez, Kate.
--Et cependant, s'il est en or, il doit en valoir des millions!..
--Des millions et des milliards, Kate... Oui, ce sont des milliards qui se promènent au-dessus de notre tête.
--Et qui vont tomber, Monsieur!
--On le dit, Kate.
--Songez-y, Monsieur, il y aura plus de malheureux sur la terre!
--Il y en aura tout autant, Kate.
--Cependant, Monsieur...
--Cela demanderait trop d'explications... Et d'abord, Kate, vous figurez-vous ce que c'est, un milliard?
--Un milliard, Monsieur, c'est... c'est...
--C'est mille fois un million.
--Tant que cela!
--Oui, Kate, et vous vivriez cent ans, que vous n'auriez pas le temps de compter un milliard, fût-ce en y consacrant dix heures tous les jours.
--Est-il possible, Monsieur!..
--C'est même certain.
La servante demeura comme anéantie à cette pensée qu'un siècle ne suffirait pas à compter un milliard!.. Puis, elle reprit son balai, son plumeau, et se remit à l'ouvrage. Mais, de minute en minute, elle s'arrêtait, comme plongée dans ses réflexions.
--Combien ça ferait-il pour chacun, Monsieur?
--Quoi, Kate?
--Le bolide, Monsieur, si on le partageait également entre tout le monde?
--C'est à calculer, Kate, répondit Mr John Proth.
Le juge prit du papier et un crayon.
--En admettant, dit-il, tout en chiffrant, que la terre ait quinze cent millions d'habitants, cela ferait... cela ferait trois mille huit cent cinquante-neuf francs vingt centimes par tête.
--Pas davantage?.. murmura Kate désappointée.
--Pas davantage, affirma Mr John Proth, tandis que Kate regardait le ciel d'un air rêveur.
Quand elle consentit à redescendre sur la terre, elle aperçut, à l'entrée d'Exeter street, un groupe de deux personnes, sur lequel elle attira l'attention de son maître.
--Voyez donc, Monsieur... dit-elle, les deux dames qui attendent là.
--Oui, Kate, je les vois.
--Regardez l'une d'elles... la plus grande... celle qui trépigne d'impatience.
--Elle trépigne, en effet, Kate. Mais, quelle est cette dame, je ne sais.
--Eh! Monsieur, c'est celle qui est venue se marier devant nous, il y a plus de deux mois, sans descendre de cheval.
--Miss Arcadia Walker? demanda John Proth.
--Mrs Stanfort, maintenant.
--C'est bien elle, en effet, reconnut le juge.
--Que vient faire ici cette dame?
--Je l'ignore totalement, répondit Mr Proth, et j'ajoute que je ne donnerais pas un farthing pour le savoir.
--Aurait-elle de nouveau besoin de nos services?
--Ce n'est pas probable, la bigamie n'étant pas admise sur le territoire de l'Union, dit le juge en refermant la fenêtre. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, je ne dois pas oublier qu'il est l'heure de me rendre au Palais, où se plaide aujourd'hui une importante affaire, relative précisément au bolide qui vous préoccupe. Si donc cette dame venait à se présenter chez moi, vous voudriez bien lui exprimer mes regrets.»
Tout en parlant, Mr John Proth s'était préparé au départ. D'un pas tranquille, il descendit l'escalier, sortit par sa petite porte ouvrant sur Potomac street, et disparut dans le Palais de Justice, qui s'élevait juste en face de sa maison, de l'autre côté de la rue.
La servante n'avait point fait erreur: c'était bien Mrs Arcadia Stanfort, qui, ce matin-là, se trouvait à Whaston, avec Bertha, sa femme de chambre. Toutes deux allaient et venaient d'un pas impatient, en suivant des yeux la longue pente d'Exeter street.
Dix coups sonnèrent à l'horloge municipale.
«Dire qu'il n'est pas encore là! s'écria Mrs Arcadia.
--Peut-être a-t-il oublié le jour du rendez-vous? suggéra Bertha.
--Oublié!.. répéta la jeune femme d'une voix indignée.
--A moins qu'il n'ait réfléchi, reprit Bertha.
--Réfléchi!.. répéta une seconde fois sa maîtresse avec une indignation encore plus vive.
Elle fit quelques pas vers Exeter street, la femme de chambre sur ses talons.
--Tu ne l'aperçois pas? demanda-t-elle d'un ton impatient, au bout de quelques minutes.
--Non, Madame.
--C'est trop fort!
Mrs Stanfort retourna du côté de la place.
--Non!.. personne encore!.. personne!.. répétait-elle. Me faire attendre... après ce qui a été convenu entre nous!.. C'est bien aujourd'hui le 18 mai, pourtant!
--Oui, Madame.
--Et il va être dix heures et demie?
--Dans dix minutes.
--Eh bien! qu'il ne se figure pas lasser ma patience!.. Je resterai ici toute la journée, et plus encore, s'il le faut!
Les gens d'hôtel de la place de la Constitution auraient pu remarquer les allées et venues de cette jeune femme, comme ils avaient remarqué, deux mois auparavant, les impatiences du cavalier qui la guettait alors pour la conduire devant le magistrat. Mais maintenant, tous, hommes, femmes, enfants, songeaient à bien autre chose... une chose à laquelle, dans tout Whaston, Mrs Stanfort était sans doute la seule à ne point penser. On ne s'occupait que du merveilleux météore, de son passage dans le ciel, de sa chute annoncée à jours fixes--quoique différents!--par les deux astronomes de la ville. Les groupes réunis sur la place de la Constitution, les gens de service à la porte des hôtels ne s'inquiétaient guère de la présence de Mrs Arcadia Stanfort. Nous ne savons si, comme semblerait l'établir la croyance populaire aux lunatiques, la lune exerce une certaine influence sur les cervelles humaines. En tous cas, il est permis d'affirmer que notre globe comptait alors un nombre prodigieux de «météoriques». Ceux-ci en oubliaient le boire et le manger, à la pensée qu'un globe valant des milliards se promenait au-dessus de leur tête, et viendrait un de ces jours s'écraser sur le sol.
Mrs Stanfort avait évidemment d'autres soucis.
--Tu ne le vois pas, Bertha? répéta-t-elle après un bref instant d'attente.
--Non, Madame.
A ce moment, des cris s'élevèrent à l'extrémité de la place. Les passants se précipitèrent de ce côté. Plusieurs centaines de personnes étant accourues par les rues voisines, le rassemblement fut bientôt considérable. En même temps, les fenêtres des hôtels se garnissaient de curieux.
«Le voilà!.. le voilà!..»
Tels étaient les mots qui volaient de bouche en bouche. Et ces mots répondaient si bien au désir de Mrs Arcadia Stanfort, qu'elle s'écria: «Enfin!..» comme s'ils se fussent adressés à elle.
--Mais non, Madame, dut lui dire sa femme de chambre, ce n'est pas pour Madame que l'on crie.
Et en vérité, à quel propos la foule eût-elle acclamé de la sorte celui qu'attendait Mrs Arcadia Stanfort? Pourquoi eût-elle remarqué son arrivée?