La chasse au météore

Part 11

Chapter 113,592 wordsPublic domain

Ces exclamations se croisaient avec un bruit de tonnerre. Bientôt, elles se fondirent en un seul rugissement:

«A la gare!» hurlaient les deux partis enfin d'accord.

La foule, aussitôt, s'organisa d'elle-même en deux cortèges qui traversèrent obliquement la place de la Constitution enfin débarrassée du ballon de Walter Vragg. A la tête de l'un des cortèges paradait Mr Dean Forsyth, et le docteur Sydney Hudelson à la tête de l'autre.

Les policemen laissaient faire avec indifférence, toute crainte de troubles étant écartée. Nul danger, en effet, qu'il survînt une collision entre les deux cortèges, dont l'un conduisait triomphalement Mr Dean Forsyth à la gare de l'Ouest, première étape, pour lui, de San Francisco et du Japon, et dont l'autre escortait non moins triomphalement le docteur Sydney Hudelson à la gare de l'Est, terminus de la ligne de New-York où il s'embarquerait pour la Patagonie.

Peu à peu les vociférations décrurent, puis s'éteignirent dans l'éloignement.

Mr John Proth, qui, sur le pas de sa porte, s'était diverti à regarder la foule tumultueuse, songea alors qu'il était l'heure de déjeuner et fit un mouvement pour rentrer chez lui.

A ce moment, il fut abordé par un gentleman et par une dame qui s'étaient avancés jusqu'à lui en suivant le pourtour de la place.

«Un mot, s'il vous plaît, monsieur le juge, dit le gentleman.

--Tout à votre service, Mr et Mrs Stanfort, répondit Mr Proth avec amabilité.

--Monsieur le juge, reprit Mr Stanfort, lorsque nous avons comparu devant vous, il y a deux mois, c'était pour contracter mariage...

--Et je me félicite, déclara Mr Proth, d'avoir pu faire votre connaissance à cette occasion.

--Aujourd'hui, monsieur le juge, ajouta Mr Stanfort, nous nous présentons devant vous pour divorcer.

Le juge Proth, en homme d'expérience, comprit que ce n'était pas le moment de tenter une conciliation.

--Je ne me félicite pas moins de cette occasion de renouveler connaissance, dit-il sans se démonter.

Les deux comparants s'inclinèrent.

--Veuillez prendre la peine d'entrer, proposa le magistrat.

--Est-ce bien nécessaire? demanda Mr Seth Stanfort, comme il l'avait fait deux mois auparavant.

Et, comme deux mois auparavant, Mr Proth répondit avec flegme:

--Aucunement.

Impossible d'être plus accommodant. D'ailleurs, bien qu'ils ne soient pas prononcés, en général, dans des conditions aussi anormales, les divorces n'en sont pas pour cela plus difficiles à obtenir dans la grande république de l'Union.

Il semble que rien ne soit aussi aisé, et l'on se délie plus facilement qu'on ne s'est lié dans cet étonnant pays d'Amérique. En de certains États, il suffit d'établir un domicile fictif, et il n'est pas indispensable de se présenter en personne pour divorcer. Des agences spéciales se chargent de réunir les témoins et de procurer des prête-noms. Elles ont des recruteurs à cet effet et il en existe de célèbres.

Mr et Mrs Stanfort n'avaient pas eu besoin de recourir à de tels subterfuges. C'est au lieu de leur domicile réel, à Richmond, en pleine Virginie, qu'ils avaient fait les démarches et accompli les formalités nécessaires. Et s'ils étaient maintenant à Whaston, c'était par simple fantaisie de rompre leur mariage à l'endroit même où il avait été contracté.

--Vous avez des actes en règle? demanda le magistrat.

--Voici les miens, dit Mrs Stanfort.

--Voici les miens, dit Mr Stanfort.

Mr Proth prit les papiers, les examina, s'assura qu'ils étaient en bonne et due forme. Après quoi, il se contenta de répondre:

--Et voici l'acte de divorce tout imprimé. Il n'y a plus qu'à y inscrire les noms et à signer. Mais je ne sais si nous pourrons ici...

--Permettez-moi de vous proposer ce stylographe perfectionné, intervint Mr Stanfort en tendant l'instrument à Mr Proth.

--Et ce carton qui fera parfaitement office de sous-main, ajouta Mrs Stanfort en enlevant des mains de sa femme de chambre une grande boîte plate qu'elle offrit au magistrat.

--Vous avez réponse à tout, approuva celui-ci, qui commença à remplir les blancs de l'acte imprimé.

Ce travail terminé, il présenta la plume à Mrs Stanfort.

Sans une observation, sans qu'une hésitation fît trembler sa main, Mrs Stanfort signa de son nom: Arcadia Walker.

Avec le même sang-froid, Mr Seth Stanfort signa après elle.

Puis chacun d'eux présentant, comme deux mois plus tôt, un billet de cinq cents dollars:

--Pour honoraires, dit de nouveau Mr Seth Stanfort.

--Pour les pauvres,» répéta Mrs Arcadia Walker.

Sans plus tarder, ils s'inclinèrent devant le magistrat, se saluèrent réciproquement et s'éloignèrent sans retourner la tête, l'un montant vers le faubourg de Wilcox, l'autre dans une direction opposée.

Lorsqu'ils eurent disparu, Mr Proth rentra définitivement chez lui, où le déjeuner l'attendait depuis trop longtemps.

«Savez-vous, Kate, ce que je devrais mettre sur mon enseigne? dit-il à sa vieille servante, tout en fixant sa serviette sous le menton.

--Non, Monsieur.

--Je devrais mettre ceci: «Ici, on se marie à cheval et l'on divorce à pied!»

XIII

DANS LEQUEL ON VOIT, COMME L'A PRÉVU LE JUGE JOHN PROTH, SURGIR LE TROISIÈME LARRON, BIENTÔT SUIVI D'UN QUATRIÈME.

Mieux vaut renoncer à peindre la profonde douleur de la famille Hudelson et le désespoir de Francis Gordon. Assurément celui-ci n'aurait pas hésité à rompre avec son oncle, à se passer de son agrément, à braver sa colère et ses inévitables conséquences. Mais ce qu'il pouvait contre Mr Dean Forsyth, il ne le pouvait pas contre Mr Hudelson. En vain Mrs Hudelson avait-elle essayé d'obtenir le consentement de son mari et de le faire revenir sur sa décision: ni ses supplications, ni ses reproches ne firent fléchir l'entêté docteur. Loo, la petite Loo elle-même, s'était vue impitoyablement repoussée malgré ses prières, ses cajoleries et ses larmes impuissantes.

Désormais, on ne pourrait même plus recommencer ces tentatives, puisque l'oncle et le père, définitivement frappés de folie, étaient partis pour de lointains pays.

Combien pourtant ce double départ était inutile! Combien inutile le divorce dont les affirmations des deux astronomes avaient été la cause déterminante pour Mr Seth Stanfort et pour Mrs Arcadia Walker! Si ces quatre personnages s'étaient imposé seulement vingt-quatre heures de réflexion supplémentaire, leur conduite eût été certainement toute différente.

Dès le lendemain matin, en effet, les journaux de Whaston et d'ailleurs publièrent, sous la signature de J. B. K. Lowenthal, directeur de l'Observatoire de Boston, une note qui modifiait grandement la situation. Pas tendre pour les deux gloires whastoniennes, cette note, que l'on trouvera ci-dessous reproduite _in extenso_.

«Une communication, faite, ces jours derniers, par deux amateurs de la ville de Whaston, a fortement ému le public. Il nous appartient de remettre les choses au point.

«On nous permettra auparavant de déplorer que des communications de cette gravité soient faites à la légère, sans avoir été au préalable soumises au contrôle de savants véritables. Ces savants ne manquent pas. Leur science, garantie par brevets et diplômes, s'exerce dans un grand nombre d'observatoires officiels.

«Il est très glorieux, sans doute, d'apercevoir le premier un corps céleste qui a la complaisance de traverser le champ d'une lunette braquée vers le ciel. Mais ce hasard favorable n'a pas la vertu de transformer du coup de simples amateurs en mathématiciens de profession. Si, méconnaissant cette vérité de bon sens, on aborde inconsidérément des problèmes qui exigent une spéciale compétence, on s'expose à commettre des erreurs dans le genre de celle qu'il est de notre devoir de redresser.

«Il est bien exact que le bolide dont toute la terre s'occupe en ce moment a éprouvé une perturbation. MM. Forsyth et Hudelson ont eu le grand tort de se contenter d'une seule observation et de baser sur cette donnée incomplète des calculs qui, d'ailleurs, sont faux. En tenant compte seulement du trouble qu'ils ont pu constater le soir du 11 ou le matin du 12 mai, on arriverait, en effet, à des résultats entièrement différents des leurs. Mais il y a plus. Le trouble dans la marche du bolide n'a ni commencé ni fini le 11 ni le 12 mai. La première perturbation remonte au 10 mai, et il s'en produit encore à l'heure actuelle.

«Cette perturbation ou plutôt ces perturbations successives ont eu comme résultat, d'une part, de rapprocher le bolide de la surface de la terre et, d'autre part, de faire dévier sa trajectoire. A la date du 17 mai, la distance du bolide avait décru de 78 kilomètres environ, et la déviation de sa trajectoire atteignait près de 55 minutes d'arc.

«Cette double modification de l'état de choses antérieur n'a pas été réalisée en une seule fois. Elle est au contraire le total de changements très petits qui n'ont cessé de s'ajouter les uns aux autres depuis le 10 de ce mois.

«Il a été jusqu'ici impossible de découvrir la raison du trouble que le bolide a éprouvé. Rien dans le ciel ne paraît être de nature à l'expliquer. Les recherches continuent sur ce point, et il n'y a pas lieu de mettre en doute qu'elles n'aboutissent à bref délai.

«Quoi qu'il en soit à cet égard, il est au moins prématuré d'annoncer la chute de cet astéroïde, et a _fortiori_ de fixer l'endroit et la date de cette chute. Évidemment, si la cause inconnue qui influence le bolide continue à agir dans le même sens, il finira par tomber, mais rien n'autorise jusqu'ici à affirmer qu'il en sera ainsi. Actuellement, sa vitesse relative a nécessairement augmenté, puisqu'il décrit une orbite plus petite. Il n'aurait donc aucune tendance à tomber, dans le cas où la force qui le sollicite cesserait de lui être appliquée.

«Dans l'hypothèse contraire, les perturbations constatées à chaque passage du météore ayant été jusqu'à ce jour inégales, et leurs variations d'intensité semblant n'obéir à aucune loi, on ne saurait, tout en pronostiquant la chute, en préciser le lieu ni la date.

«En résumé, nous conclurons ainsi qu'il suit: La chute du bolide paraît probable; elle n'est pas certaine. Dans tous les cas, elle n'est pas imminente.

«Nous conseillons donc le calme, en présence d'une éventualité qui demeure hypothétique et dont la réalisation peut au surplus ne conduire à aucun résultat pratique. Nous aurons soin, d'ailleurs, à l'avenir, de tenir le public au courant par des notes quotidiennes qui relateront au jour le jour la marche des événements.»

Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker eurent-ils connaissance des conclusions de J. B. K. Lowenthal? Ce point est demeuré obscur. En ce qui concerne Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson, c'est à Saint-Louis, dans l'État de Missouri, pour le premier, et à New-York, pour le second, qu'ils reçurent le camouflet à eux adressé par le directeur de l'Observatoire de Boston. Ils en rougirent comme d'un véritable soufflet.

Quelque cruelle que fût leur humiliation, il n'y avait qu'à s'incliner. On ne discute pas avec un savant comme J. B. K. Lowenthal. Mr Forsyth et Mr Hudelson revinrent donc l'oreille basse à Whaston, celui-là faisant le sacrifice de son billet payé jusqu'à San Francisco, celui-ci abandonnant à une compagnie rapace le prix de sa cabine déjà retenue jusqu'à Buenos-Ayres.

De retour à leurs domiciles respectifs, ils montèrent impatiemment, l'un à sa tour, l'autre à son donjon. Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour reconnaître que J. B. K. Lowenthal avait raison, puisqu'ils eurent beaucoup de peine à retrouver leur bolide vagabond et qu'ils ne l'aperçurent pas au rendez-vous que leurs calculs, décidément inexacts, lui assignaient.

Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne tardèrent pas à ressentir les effets de leur pénible erreur. Qu'étaient-ils devenus, ces cortèges qui les avaient triomphalement conduits à la gare? Visiblement la faveur publique s'était retirée d'eux. Qu'il leur fut douloureux, après avoir savouré à longs traits la popularité, d'être soudain privés de ce breuvage enivrant!

Mais un souci plus grave s'imposa bientôt à leur attention. Ainsi que le juge John Proth l'avait prédit à mots couverts, un troisième compétiteur se dressait en face d'eux. Ce fut d'abord un bruit sourd qui courut dans la foule, puis, en quelques heures, ce bruit sourd devint nouvelle officielle, annoncée à son de trompe _urbi et orbi_.

Difficile à combattre, ce troisième larron, qui réunissait en sa personne tout l'univers civilisé. Si Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson n'avaient pas été aveuglés à ce point par la passion, ils eussent dès l'origine prévu son intervention. Au lieu de s'intenter réciproquement un procès ridicule, ils se seraient dit que les divers gouvernements du monde s'occuperaient nécessairement de ces milliers de milliards, dont l'apport subit pouvait être cause de la plus terrible révolution financière. Ce raisonnement si naturel et si simple, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne l'avaient cependant pas fait, et l'annonce de la réunion d'une Conférence Internationale les atteignit comme un coup de foudre.

Ils coururent aux informations. La nouvelle était exacte. Même on désignait déjà les membres de la future Conférence qui se réunirait à Washington, à une date que la longueur du voyage de certains délégués rendait malheureusement plus éloignée qu'il n'eût été désirable. Toutefois, pressés par les circonstances, les gouvernements avaient décidé que, sans attendre les délégués, il serait tenu à Washington des réunions préparatoires entre les divers diplomates accrédités auprès du gouvernement américain. Les délégués extraordinaires arriveraient pendant que se poursuivraient ces réunions préparatoires, au cours desquelles on déblayerait le terrain, si bien que la conférence définitivement constituée aurait, dès sa première séance, un programme bien défini.

On ne s'attend pas à trouver ici la liste des États susceptibles de faire partie de la Conférence. Ainsi qu'il a été dit, cette liste comprendrait la totalité de l'univers civilisé. Aucun empire, aucun royaume, aucune république, aucune principauté ne s'étaient désintéressés de la question en litige, et tous avaient désigné un délégué, depuis la Russie et la Chine, représentées respectivement par M. Ivan Saratoff, de Riga, et par Son Excellence Li-Mao-Tchi, de Canton, jusqu'aux Républiques de San-Marin et d'Andorre dont MM. Beveragi et Ramontcho défendraient fermement les intérêts.

Toutes les ambitions étaient permises, tous les espoirs étaient légitimes, puisque nul ne savait encore où le météore tomberait, en admettant qu'il dût effectivement tomber.

La première réunion préparatoire eut lieu le 25 mai, à Washington. Elle débuta par régler _ne varietur_ la question Forsyth-Hudelson, ce qui ne demanda pas plus de cinq minutes. Ces messieurs, qui avaient fait le voyage tout exprès, insistèrent vainement pour être entendus. Ils furent éconduits comme de misérables intrus. On juge de leur fureur quand ils revinrent à Whaston. Mais la vérité force à dire que leurs récriminations restèrent sans écho. Dans la Presse, qui, si longtemps, les avait couverts de fleurs, il ne se trouva pas un seul journal pour prendre leur défense. Ah! on leur avait donné à satiété de «l'honorable citoyen de Whaston», de «l'ingénieux astronome», du «mathématicien aussi éminent que modeste»! Le ton était changé maintenant.

«Que venaient faire à Washington ces deux fantoches?.. Ils avaient été les premiers à signaler le météore?.. Et puis après?.. Est-ce que cette circonstance fortuite leur donnait des droits quelconques?.. Étaient-ils pour quelque chose dans sa chute?.. En vérité, il n'y avait même pas lieu de discuter d'aussi ridicules prétentions!» Voilà comment s'exprimait la Presse à présent. _Sic transit gloria mundi!_

Cette question réglée, les travaux sérieux commencèrent.

Tout d'abord, plusieurs séances furent consacrées à dresser la liste des États souverains auxquels serait reconnu le droit de participer à la Conférence. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas de représentant attitré à Washington. Il s'agissait de réserver le principe de leur collaboration pour le jour où la Conférence entamerait la discussion sur le fond. L'établissement de cette liste n'alla pas tout seul et les discussions atteignirent un degré de vivacité qui promettait pour l'avenir. La Hongrie et la Finlande, par exemple, émirent la prétention d'être directement représentées, prétention contre laquelle s'élevèrent vivement les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. D'autre part, la France et la Turquie entamèrent, à propos de la Tunisie, une violente discussion que l'intervention personnelle du Bey vint encore compliquer. Le Japon, de son côté, éprouva de grands ennuis au sujet de la Corée. Bref, la plupart des nations se heurtant à des difficultés analogues, on n'avait encore abouti à aucune solution après sept séances consécutives, quand, le 1er juin, un incident inattendu vint jeter le trouble dans les esprits.

Ainsi qu'il l'avait promis, J. B. K. Lowenthal donnait régulièrement chaque jour des nouvelles du bolide, sous forme de courtes notes communiquées à la Presse. Ces notes n'avaient, jusqu'alors, rien offert de particulièrement spécial. Elles se contentaient d'informer l'Univers que la marche du météore continuait à subir des changements très petits, dont l'ensemble rendait la chute de plus en plus probable, sans qu'il fût toutefois possible de la considérer encore comme certaine.

Mais la note publiée le 1er juin fut notablement différente de celles qui l'avaient précédée. C'était à croire, vraiment, que le trouble du bolide avait quelque chose de contagieux, tant J. B. K. Lowenthal se montrait troublé à son tour.

«Ce n'est pas sans une réelle émotion, disait-il ce jour-là, que nous portons à la connaissance du public les phénomènes étranges dont nous avons été témoin, faits qui ne tendent à rien moins qu'à saper les bases sur lesquelles repose la Science astronomique, c'est-à-dire la Science elle-même, puisque les connaissances humaines forment un tout dont les parties sont solidaires. Toutefois, pour inexpliqués et inexplicables que soient ces phénomènes, nous n'en pouvons méconnaître le caractère d'irréfragable certitude.

«Nos communications antérieures ont informé le public que la marche du bolide de Whaston a éprouvé des perturbations successives et ininterrompues dont il a été impossible jusqu'ici de déterminer la cause ni la loi. Ce fait ne laissait pas d'être très anormal. L'astronome, en effet, lit dans le ciel comme dans un livre, et rien ne s'y passe, d'ordinaire, qu'il ne l'ait prévu ou qu'il ne puisse, à tout le moins, en prédire les résultats. C'est ainsi que des éclipses, annoncées des centaines d'années à l'avance, se produisent à la seconde fixée, comme obéissant à l'ordre de l'être périssable dont la prescience les a vues dans les brumes de l'avenir, et qui, à l'instant où sa prédiction se réalise, est endormi depuis des siècles dans le sommeil éternel.

«Cependant, si les perturbations observées étaient anormales, elles n'étaient pas contraires aux données de la Science, et si leur cause demeurait inconnue, nous pouvions en accuser l'imperfection de nos méthodes d'analyse.

«Aujourd'hui il n'en est plus de même. Depuis avant-hier, 30 mai, la marche du bolide a subi de nouveaux troubles, et ceux-ci sont en contradiction absolue avec nos connaissances théoriques les mieux assises. C'est dire que nous devons perdre l'espoir d'en trouver jamais une explication satisfaisante, les principes qui avaient force d'axiomes et sur lesquels reposent nos calculs n'étant pas applicables dans l'espèce.

«Le moins habile des observateurs a pu aisément remarquer que, lors de son second passage, dans l'après-midi du 30 mai, le bolide, au lieu de continuer à se rapprocher de la terre, comme il le faisait sans interruption depuis le 10 mai, s'en était éloigné sensiblement au contraire. D'autre part, l'inclinaison de son orbite, qui depuis vingt jours tendait à devenir de plus en plus Nord-Est-Sud-Ouest, avait tout à coup cessé de s'accentuer.

«Ce brusque phénomène avait déjà quelque chose d'incompréhensible, lorsque, hier, 31 mai, au quatrième passage du météore après le lever du soleil, on fut obligé de constater que son orbite était redevenue presque exactement Nord-Sud, tandis que sa distance de la terre était, depuis la veille, demeurée sans changement.

«Telle est la situation actuelle. La Science est impuissante à expliquer des faits qui auraient tous les caractères de l'incohérence, si rien pouvait être incohérent dans la nature.

«Nous avions dit, lors de notre première note, que la chute, encore incertaine, devait du moins être considérée comme probable. Nous n'osons même plus maintenant être aussi affirmatif et nous préférons nous borner à confesser modestement notre ignorance.»

Un anarchiste eût jeté une bombe au milieu de la huitième réunion préparatoire qu'il n'eût pas obtenu un effet comparable à celui de cette note signée J. B. K. Lowenthal. On se disputait les journaux qui la reproduisaient en l'encadrant de commentaires bourrés de points d'exclamation. L'après-midi tout entière se passa en conversations et en échanges de vues assez nerveux, au grand dommage des laborieux travaux de la Conférence.

Les jours suivants, ce fut pis encore. Les notes de J. B. K. Lowenthal se succédaient, en effet, plus surprenantes les unes que les autres. Au milieu du ballet si merveilleusement réglé des astres, le bolide semblait danser un véritable cancan, un fantaisiste cavalier seul sans règle ni mesure. Tantôt son orbite s'inclinait de trois degrés dans l'Est et tantôt elle se redressait de quatre dans l'Ouest. Si, à un de ses passages, il paraissait s'être quelque peu rapproché de la terre, il s'en était éloigné de plusieurs kilomètres au passage suivant. C'était à devenir fou.

Cette folie gagnait peu à peu la Conférence Internationale. Incertains de l'utilité pratique de leur discussion, les diplomates travaillaient avec mollesse et sans ferme volonté d'aboutir.

Le temps s'écoulait pourtant. Des divers points du monde, les délégués de toutes les nations accouraient à toute vapeur vers l'Amérique et vers Washington. Beaucoup d'entre eux étaient déjà arrivés, et bientôt leur nombre serait suffisant pour qu'ils pussent se constituer régulièrement sans attendre leurs collègues plus éloignés. Allaient-ils donc trouver un problème intact, dont même le premier point n'aurait pas été élucidé?

Les membres de la réunion préparatoire se piquèrent d'honneur, et, au prix d'un travail acharné, ils parvinrent, en huit séances supplémentaires, à cataloguer les États dont les délégués seraient admis aux séances. Le nombre en fut fixé à cinquante-deux, soit vingt-cinq pour l'Europe, six pour l'Asie, quatre pour l'Afrique, et dix-sept pour l'Amérique. Ils comprenaient douze empires, douze royaumes héréditaires, vingt-deux républiques, et six principautés. Ces cinquante-deux empires, monarchies, républiques et principautés, soit par eux-mêmes, soit par leurs vassaux et colonies, étaient donc reconnus comme seuls propriétaires du globe.

Il était temps que les réunions préparatoires aboutissent à cette conclusion. Les délégués des cinquante-deux États admis à participer aux délibérations, étaient en grande majorité à Washington et il en arrivait tous les jours.

La Conférence Internationale se réunit pour la première fois le 10 juin, à deux heures de l'après-midi, sous la présidence du doyen d'âge, qui se trouva être M. Soliès, professeur d'océanographie et délégué de la Principauté de Monaco. On procéda immédiatement à la constitution du bureau définitif.