La chanson de la croisade contre les Albigeois
Part 5
Les dards et les lances, les carreaux empennés, les pierres, les épieux niellés, les flèches, les traits, les bâtons équarris, les tronçons de lances, et les moellons qu’on précipite viennent des deux côtés, drus comme une pluie fine, tellement mêlés que l’on peut à peine apercevoir la clarté du ciel. Là, vous auriez pu voir tomber maint chevalier armé, fendre maint bon écu, défoncer des côtes, briser des jambes, trancher des bras, ouvrir des poitrines, briser des heaumes, déchirer les chairs, faire voler des têtes, répandre du sang en abondance et trancher des membres.
La bataille fut grande et rudes les dangers, jusqu’à ce que les assaillants, les meilleurs d’entre eux ayant été mis à mal, ont fait demi-tour avec leurs enseignes. Ceux de la ville crient alors: «Toulouse a maté les insensés! La croix[31] à elle seule vient d’abreuver le lion de sang et de cervelle, et le rayon de l’étoile vient d’illuminer l’obscurité! Prix et Parage recouvrent leur splendeur!»
[31] Les armes du comte de Toulouse portaient une croix et une étoile; celles de Simon de Montfort un lion.
Le comte de Montfort, auquel ses barons reprochent d’avoir mérité par sa cruauté les revers que Dieu lui inflige, fait appeler les médecins les plus habiles pour soigner ses blessés, et, dès le lendemain matin, réunit son conseil:
«Seigneurs, dit-il, j’ai bien raison d’être dolent, puisque, en si peu de temps, je vois blessés mes parents, mes compagnons et mon fils même. Si je perds mon frère et demeure seul, pour le reste de ma vie j’aurai double tourment; j’ai défendu la sainte Eglise et ses volontés; la Provence m’appartenait ainsi que ses dépendances, et je me demande comment Dieu, puisque je le sers et lui obéis, consent à me voir honni, et comment il m’a laissé détruire par ses adversaires.»--«Comte, dit le cardinal, ne craignez rien! Puisque votre esprit est saint et patient, vous reprendrez bientôt la ville; et que rien, ni église, ni hôpital, ni saints, ne protège les habitants et ne les empêche de recevoir la mort! Et si quelqu’un des nôtres y mourait en frappant, moi et le saint pape nous lui garantissons qu’il portera couronne à l’égal des Innocents.»--«Seigneur comte, dit Alain, vous m’avez l’air bien conquérant; mais cette fois vous êtes responsable de votre sort, car Dieu regarde les cœurs et la conduite: c’est l’orgueil, la colère et l’outrecuidance qui ont changé les anges en serpents, et c’est parce qu’orgueil et dureté vous dominent, parce que la modération ne vous est point chère, parce que la clémence vous est odieuse, que vous êtes dans un embarras qui causera votre perte et la nôtre. Le Seigneur, qui gouverne et juge selon droiture, ne consent pas à ce que les habitants de Toulouse soient tués et ruinés. Monseigneur le cardinal s’ingénie à nous rendre durs et cruels. Sans doute, puisqu’il nous assure qu’il sera notre garant, nous pouvons combattre désormais en toute sécurité, et nous devons le remercier de nous appeler des saints. Mais, du moment que notre salut lui est chose si agréable, il est aisé de voir où lui branle la dent[32]: il lui restera l’argent de ceux qui mourront! Aussi que Dieu ni saint Vincent ne me secourent point, si cette fois je suis le premier à combattre!»--«Seigneur comte, dit Gervais, je vous dirai mon sentiment: attaquer la ville est inutile, car de leur côté se sont accrues la vaillance et la hardiesse, et du nôtre les fatigues et les pertes. Nous n’avons plus affaire désormais à des novices: si nous les attaquons, ils se défendent énergiquement et leur défense est farouche et sauvage. Parce que nous leur avons fait saigner le cœur, ils aiment mieux une mort honorable qu’une vie d’opprobre. Par la foi que je vous dois, ils nous ont bien montré l’affection qu’ils nous portent et leurs intentions; et nous les avons trouvés tellement acharnés à combattre que notre mesnie est affaiblie de cent soixante hommes qui ne porteront plus les armes de cette quarantaine!»
[32] C’est-à-dire, de découvrir son jeu.
Sur le conseil de Foucaut, les croisés décident de bloquer Toulouse, mais le comte de Foix et Dalmatz de Creixell réussissent à entrer dans la ville, où leur arrivée soulève l’enthousiasme. Simon, ne pouvant décider ses barons à attaquer, lève immédiatement le siège.
XIX
Raimon VI tient conseil.
Tandis que le comte de Montfort est du côté de Muret, Raimon de Toulouse réunit son conseil pour organiser la défense de la ville, en prévision d’une nouvelle attaque des croisés.
C’est au Petit Saint-Sernin que se tient le conseil. Le comte fait taire le bruit, réfléchit, puis prend ainsi la parole: «Seigneurs, je me prosterne devant Jésus-Christ, et nous devons lui rendre grâces, car il nous a tirés de peine et de langueur en nous envoyant une grande splendeur qui nous a tous ranimés. Puisqu’il est saint, digne, et plein de bonté, qu’il entende ma plainte, considère mon droit, comme celui d’un pécheur qui s’est donné à lui, et qu’il nous accorde le pouvoir et le courage de défendre notre ville à notre honneur: nous avons un pressant besoin qu’il nous garde de la ruine! Par sainte Marie et le saint Sauveur, il n’y a baron, comte, chevalier ni _comtor_[33], que je ne fasse brûler, pendre ou jeter en bas de la tour, si, par outrecuidance ou par cupidité, il fait du mal à une maison religieuse ou à des pèlerins. Et puisque Dieu m’a rendu la possession de ma terre, qu’il me prenne désormais, s’il le veut bien, comme serviteur.»--«Voici une résolution qui me plaît, dit le comte de Comminges; Dieu et le monde vous en sauront gré. Et si la sainte Eglise et ses prédicateurs nous font quelque dommage, ne leur rendons pas la pareille, mais prions Jésus-Christ, le Père Rédempteur, de nous donner devant le pape un défenseur tel que nous vivions en paix et en amour avec la sainte Eglise. Nous ferons de Jésus-Christ le témoin et le juge du mal et du bien entre eux et nous!»
[33] Celui qui, dans la hiérarchie seigneuriale, vient après le vicomte.
Le comte de Foix prend la parole pour engager les Toulousains à faire confiance aux étrangers, dont ils ont besoin pour défendre la ville; puis, Dalmatz de Creixell ayant donné l’assurance de son entier dévouement, Rogier Bernart conseille de pousser les travaux de défense.
Entre les vaillants comtes se leva un bon et savant homme de loi, docte et bien emparlé; la plupart le nomment maître Bernart, et il est natif de Toulouse. Il répond avec douceur: «Seigneurs, grâces vous soient rendues pour le bien que vous avez dit de la ville. Nous nous plaignons à Dieu de l’évêque qu’il nous a donné pour pasteur, car il a mis ses ouailles en détresse et les a conduites, pour leur perte, en un lieu où, pour une brebis, il y avait mille ravisseurs. Et, puisque nous avons Jésus-Christ pour protecteur, tels pensent nous tuer et nous attaquent qui périront par notre glaive et mourront dans la douleur. Nous devons être vaillants et fermes, car nous avons une bonne ville et nous la rendrons meilleure encore. Soyons aux aguets le jour et la nuit, jusqu’à l’aube, dressons des pierrières et des calabres à l’entour, et un trébuchet qui mette en pièces le mur Sarrasin, le Château Narbonnais, la tourelle du guetteur et la tour. Au nom du conseil, dont je suis, en mon nom et au nom de tous les autres habitants, du plus grand au plus petit, je vous donne l’assurance que nous risquerons tout, chair et sang, forces et vigueur, richesses et puissance, intelligence et valeur, pour le comte mon seigneur, afin qu’il conserve Toulouse et tout le reste de sa terre! Et nous vous prévenons en secret que nos compagnons se mettront en route à la Toussaint, pour louer des chevaliers, nous savons bien où.» Arnaut de Montégut ajouta: «Je vais avec eux et les mènerai en sûreté jusqu’à Rocamadour, puis Bernart de Cazenac les recevra à son tour. S’il plaît à Dieu, vous nous verrez venir à Pâques. Quant à vous, mettez la ville en état de défense, tant que vous en avez le loisir.»
Le conseil se sépare dans la joie et l’allégresse, et on le vit bien à l’œuvre et aux travaux [qui furent entrepris], car, au dedans et au dehors, nombre d’ouvriers fortifièrent la ville.
XX
Nouvelle victoire des Toulousains.
Simon de Montfort se plaint amèrement aux chefs de son armée d’avoir perdu Toulouse et s’irrite de voir «les lièvres résister ainsi aux lévriers!»
--«Comte, dit Gui de Lévis, il est aisé de dire ce qui en est: quand le dommage croît, le trésor s’affaiblit. Or, ce siège ne fait que traîner! Jamais, avec vos liseurs de prières, vous n’entreprendrez rien qui ne vous oblige à lutter pendant dix années entières! Mais, si vous voulez m’en croire, nous en finirons: au matin, dès l’aube, à l’heure où le tourier sonne [le lever du jour], faites que s’équipent tous vos chevaliers, vos bonnes compagnies, vos écuyers, avec les cors, les trompes et tous les porte-enseigne. L’hiver est âpre, dur, froid et sombre, et les hommes [de Toulouse] seront au lit avec leurs femmes. Tandis qu’ils demanderont leurs vêtements et leurs chausses, nous tenterons la chance, nous et nos chevaux. Franchissons les passages ou suivons les chemins jusqu’aux portes, pour y tuer les portiers, et que par toute la ville commencent le carnage, les cris, le tumulte et l’incendie! Que ce soit leur dernier jour ou le nôtre, car une mort honorable vaut mieux que la misère!»
--Par Dieu, Gui, dit Alain [de Rouci], parce que vous êtes miséricordieux et bon ami du comte, je veux que vous soyez le premier [à entrer dans la ville], et, si le comte est second, je serai le troisième!»--«Alain, dit le comte, pour cette fois il en sera fait ainsi! Au point du jour, nous serons tous équipés, avec toutes nos armes et nos bons coursiers arabes, et nous aurons préparé notre ruse en secret. Nos meilleures mesnies et les plus habiles engageront la lutte, jusqu’à ce que les Toulousains soient sortis. Et, quand ils se seront répandus par la plaine, nous accourrons tous ensemble, en force, donnant de l’éperon, combattant, portant des coups, si pleins d’ardeur que les Toulousains seront dispersés par le glaive et par l’acier, et que, avant qu’ils aient eu le temps de se remettre et de s’en apercevoir, nous entrerons avec eux; et telle sera notre énergie que nous garderons la ville ou que nous y laisserons la vie. Il nous vaut mieux mourir ensemble ou mettre fin à nos maux, que tenir plus longtemps un siège déshonorant!»--«Seigneur, dit Amauri [de Montfort], voilà qui est bien parlé! C’est moi qui, avec ma mesnie, engagerai l’affaire!»
Quand le conseil se fut séparé, ils mangèrent et dormirent. [Le lendemain], aux premières lueurs du jour, les uns établissent leur embuscade, tandis que les autres éperonnent par la plaine unie. Quand ceux de la ville les ont vus et entendus venir, les cris et le tumulte retentissent de toutes parts, et les Toulousains, aussitôt réveillés, prennent si promptement les armes qu’ils en oublient de mettre leur chemise et leurs braies. Les cors, les enseignes, les trompes occupent la place et s’emparent du terrain, avec des cris, tandis que les Français s’élancent tous ensemble par la plaine. Bertran de Comminges prend le commandement des hommes de la ville, et leur crie de ne point souffrir qu’on les extermine. Le comte [de Montfort], Amauri [son fils], Alain [de Rouci] tout dispos, Foucaut [de Berzi], Robert [de Piquigni], Pierre de Voisins, Robert de Beaumont, Manassès de Cortit, Hugues de Laci et Roger d’Andely éperonnent ensemble, si bien suivis que partout où ils se montrent on frappe de beaux coups, tellement que les Toulousains trébuchent et tombent, et que nombre d’entre eux choient dans l’eau tout habillés.
Les Français ont attaqué si impétueusement qu’ils ont franchi le fossé et l’eau et que les assiégés, grands et petits, s’écrient: «Sainte Marie, secours-nous, que nous ne soyons pas exterminés!» Alors Rogier Bernart[34] éperonne et vient défendre vaillamment le passage; les hommes de la ville, unis aux bannis, chevaliers et bourgeois, et courageux sergents, tiennent tête aux cris, au tumulte et au carnage. De part et d’autre, on se porte de tels coups que le château, la ville et la plaine en retentissent; mais les dards, les lances, les épieux qu’on brandit, les masses fourbies, les écus brunis, les haches acérées et les lames d’acier trempé, les pierres, les carreaux, les flèches et les moellons tombent si dru, de part et d’autre, que les heaumes et les hauberts sont brisés et rompus. Ceux de la ville résistent et frappent si bien qu’ils poursuivent les assiégeants de leurs coups, et les repoussent en un tel désordre qu’ils tombent dans le fossé, abattus ou blessés. Broyés à coup de masses, égorgés, résistant et battant en retraite, les barons [de l’ost] sont sortis de la ville, et leurs chevaux restent ensevelis dans l’eau, sous la glace. Insignes, couvertures, bons coursiers arabes, équipements rembourrés, écus peints à fleurs, freins et selles, poitrails brisés couvrent le terrain en mainte manière.
[34] Le fils du comte de Foix.
Au sortir de la mêlée, ils se sont frappés de nouveau si violemment qu’il n’y a corps ni membre qui ne s’en soit ressenti! Et, quand assiégés et assiégeants eurent abandonné le massacre, les Toulousains rentrent dans la ville, pleins de joie et d’allégresse, tandis que les Français s’en retournent, le cœur débordant de colère.
XXI
Les croisés reçoivent des renforts.
Simon de Montfort, après d’autres attaques qui se sont toujours terminées à l’avantage des Toulousains, envoie la comtesse et l’évêque Folquet solliciter l’aide du roi de France. Au printemps, d’importants renforts lui viennent de Paris.
L’ost tout entière se réjouit, car le comte de Montfort va recevoir Amauri de Craon, Gillebert des Roches et Aubert de Senlis, avec compagnie plus belle que je ne le saurais dire.
Les barons de Toulouse sont allés se mettre en armes, nul n’attendant l’autre pour s’équiper; puis ils allèrent garnir lices et fossés, tandis que sergents et archers sont sortis par les jardins. Et quand l’ost parut, elle fit trembler la plaine, la place et la terre. Alors vous auriez vu resplendir nombre de hauberts, luire quantité d’écus admirables et de heaumes, flotter maintes belles enseignes et maints pennons. Il n’y en a pas un qui ne regarde la ville, et ils se disent entre eux: «Par ma foi, je peux bien avouer qu’ils ne me font point l’effet de vouloir fuir!...»
Le comte de Montfort fit donner l’ordre à ceux de l’ost de venir tous entendre sa proclamation. Le comte était beau et sage, fort habile à ranimer les courages; ayant délacé son heaume, il se mit à parler: «Seigneurs vous êtes venus pour servir l’Eglise, pour prendre la ville, et pour m’aider à vaincre. Vous devez attaquer de manière à établir un autre siège au bas de la ville pour mieux les tenir, de façon que ceux de dedans ne puissent nous assaillir d’aucun côté. Ensuite nous les ferons jeûner et languir, et si je peux soumettre Toulouse et ses barons, les richesses et la terre seront à vous, au partage, car je ne veux rien garder de ce qui est là-bas, mais seulement détruire la ville et en exterminer les barons.»
Tous les barons l’écoutent et se mettent à murmurer. Quand il a fini de parler, Amauri de Craon lui répond: «Par Dieu, beau sire comte, on doit vous savoir bon gré de vouloir si tôt nous mettre à l’honneur; mais auparavant nous voulons vous demander autre chose: c’est de ne point risquer de nous tromper et de nous honnir, car celui qui a trop de hâte se repent trop tard! Nous tous et nos chevaux nous sommes fatigués du voyage; aussi ne pourrions-nous fournir un nouvel effort: un homme affaibli ne sait où donner de la tête. Mais, du moment que vous nous témoignez tant d’amour, et que vous prenez un tel souci de nous honorer, cédez-nous la ville que vous avez fait fortifier: nous pourrons nous y reposer, y manger et y dormir, sans que les barons de Toulouse puissent nous en faire sortir. Vous au contraire, qui connaissez la ville, ses entrées et ses issues, occupez les postes où vous voulez nous envoyer. Par sainte Marie, j’entends raconter et dire que les barons de Toulouse ne se laissent pas facilement honnir, que, si on les provoque, ils savent bien combattre et frapper dur. Aussi vous prions-nous, beau sire, de nous laisser reprendre nos esprits; puis, vous et nous, nous irons ensemble les attaquer, et nous les recevrons si bien que nous emplirons de leurs corps les lices et les fossés. Si nous réussissons à nous emparer de la ville et de ses barons, que le tout vous appartienne! Quant à nous, vous nous laisserez partir!»
Le comte de Montfort s’établit alors sur la rive gauche de la Garonne, et livre quelques combats malheureux. Les Toulousains reçoivent des renforts et continuent à organiser la défense de leur ville; bientôt cependant, à la suite d’une inondation qui a détruit les ponts sur la Garonne, Simon réussit à s’emparer de l’une des deux tours qui se dressent au milieu du fleuve. Mais peu de temps après, Bernart de Cazenac fait entrer dans Toulouse un renfort de cinq cents chevaliers. Le comte de Montfort, à bout de ressources, livre une nouvelle bataille.
La guerre recommence, et les cris, et la lutte. La mesnie de Simon vient par les places, et, de part et d’autre, on pique de l’éperon... Les Français et les Bourguignons viennent ensemble, à une allure telle qu’ils font voler la terre, l’herbe et le sable. Ceux de la ville, l’habile Rogier Bernart, et les autres barons, chevaliers et bourgeois, puis le peuple de la ville, les sergents et les gens à pied les reçoivent avec courage. Ils mettent la barrière en état de défense et placent dessus l’enseigne de Mont-Aigon.
Elie d’Auberoche, un vaillant Brabançon, ainsi que Bernart Navarra et leurs autres compagnons, avec Ot de Terride, Guiraut de Gourdon, le vaillant Amalvis, Ugo de la Motte, Bernart de Saint-Martin, Raimon de Roussillon, et Pierre de l’Isle, qui frappa de son épieu le premier qui venait attaquer, brisant la hampe de son arme et n’en gardant qu’un tronçon, tous ceux-là soutinrent l’attaque au début. On crie «Toulouse!», «Montfort!» et «Craon!», et trompes et clairons font retentir le ciel...
Tels furent les cris et le tumulte que beaucoup de ceux de la ville rentrent à la dérobée, se baignant jusqu’au menton dans l’eau du fossé. Les autres cependant combattent dehors, dans les champs: gens de la cité, bourgeois, archers et gens de pied. Ils ont tué dans la vigne Guillaume Chauderon, et les leurs et les autres se disputent son cadavre, que Sicart de Montaut défend vaillamment. Les carreaux, les lances, les rangées d’étendards, les écus, les heaumes, les chevaux et les épieux sont plus serrés que les piquants d’un hérisson. Pourtant ceux de dehors enlèvent le corps de force.
A ce moment, une gent étrangère, Blaventins[35] et Bretons, s’avance sur le champ de bataille, sans armes, portant feu et paille, torches et tisons; ils courent vers la ville en criant: «Craon!» Mais les sergents et les damoiseaux de Toulouse leur assènent de furieux coups, leur brisant pieds et bras, et le comte de Monfort s’enfuit avec sa multitude.
[35] Flamands du pays de Furnes.
Le lendemain Simon se porte à la rencontre du comte de Soissons qui arrive avec ses gens.
«Seigneur comte de Soissons, dit-il, je désire et vous demande votre amour et vous pouvez bien voir quel désir j’en ai; je vous ai donné une plus grande preuve d’amour qu’à nul autre chevalier, car, depuis que j’ai vu vos lettres et votre messager m’annonçant que vous alliez venir à mon secours avec Oton d’Angelier, j’ai fait construire une _chatte_[36], un château et une pierrière; et, afin que vous en eussiez toute la gloire, je n’ai point voulu prendre Toulouse avant que vous fussiez ici. Vous aurez le cinquième ou le quart de tous les biens; les meilleurs destriers seront à vous: vous les donnerez à ceux qui en ont le plus besoin, et, par toute la terre, les messagers diront que c’est le puissant comte de Soissons qui a pris Toulouse!»
[36] Sorte de cabane recouverte de clayonnages, sous laquelle les assiégeants s’abritaient pour atteindre les murs d’une ville.
Le conte se prit à rire et repartit: «Sire comte de Montfort, je vous dis cent fois merci de m’avoir fait si vite trésorier des richesses de Toulouse, que vous me donnez si généreusement. Mais, si vous prenez la ville, ou si je la prends moi-même, que toutes les richesses vous appartiennent. Je ne vous en demande point ma part. Et même, si vous m’en voulez croire, vous ne donnerez à personne, pas plus à moi qu’aux autres, un seul denier, tant que vous n’aurez point payé tous vos soudoyers... Nous venons d’une terre étrangère, comme nouveaux pénitents, et nous servirons volontiers l’Eglise pendant toute la quarantaine, jusqu’au dernier jour; puis nous repartirons par ce même chemin.»
XXII
Le jeune comte entre à Toulouse.
Dans Toulouse, les habitants sont en souci, car de maint côté l’ennemi les entoure, et toute la chrétienté les menace et les frappe; mais le fils de la Vierge, pour les réconforter, leur transmit une joie avec un rameau d’olivier, une claire étoile, l’étoile du matin sur la montagne.
Cette clarté, c’était le vaillant jeune comte, l’héritier légitime, qui franchit la porte avec la croix[37] et l’acier. Dieu fit pour lui un miracle et lui montra par un signe éclatant qu’il enchaînerait le lion sanguinaire, car de la tour du pont, du plus haut créneau conquis par les Français leur enseigne tomba dans l’eau, et le lion[38] chut sur la grève. Tous ceux de la ville en ont joie entière et parfaite.
[37] La croix de Toulouse, sur les enseignes.
[38] Le lion que portait l’enseigne de Simon de Montfort.
Les chevaliers, les barons de la ville, les bourgeois, le viguier, les dames et les bourgeoises, qui en ont grand désir, vont recevoir le comte: il ne resta pucelle en chambre ni en demeure. Le peuple de la ville, les grands et les petits, tous regardent le comte comme fleur de rosier; larmes joyeuses, cris d’allégresse emplissent les places, les maisons et les vergers. Le comte, avec grande joie, descendit au moutier du baron saint Sernin, le saint miséricordieux qui opère des miracles, et qui jamais n’admit ni ne rechercha la compagnie des Français.
Les trompes, les clairons, les cors, les cris des porte-enseigne, les cloches et les clochettes qu’agitent les sonneurs font retentir la ville, l’eau et la grève. Et, dans cette joie, cinq mille sergents et écuyers sortent de la ville, et occupent les places. Ils crient à haute voix: «Ici, Robin! Ici, Gautier![39] A mort! A mort les Français et les porte-bourdon! Nous avons doublé les points de l’échiquier, car Dieu nous a rendu le chef et l’héritier, le vaillant jeune comte qui nous apporte la flamme!»
[39] Noms fréquents au Nord de la France, attribués par dérision aux croisés.
Le comte de Montfort, entendant ces paroles cuisantes, passa l’eau et vint sur la grève; ses nobles barons allèrent le recevoir. Il se prit à rire, et les questionna: «Seigneur comte, dit Joris, vous avez maintenant votre pareil, qui apporte avec lui sang et glaive, flamme et tempête, et nous allons avoir à nous défendre avec le fer et l’acier.»--«Joris, dit le comte, ne m’effrayez point! Celui qui ne sait prendre une résolution en temps opportun ne doit point aller prendre l’épervier à la cour du Puy[40]! Toujours Toulouse et le comte m’auront pour adversaire: ni trêve, ni paix, ni accord, jusqu’à ce que je les aie pris ou qu’ils m’aient pris! A mon avantage, et pour leur malheur, en cet hôpital[41] je ferai un château parfait, avec créneaux, lices, enceinte fortifiée, et, au dehors une palissade de pieux; partout à la ronde un grand fossé transversal; de ce côté-ci, vers le fleuve un beau mur sur un terre-plein élevé; là-bas, du côté de la Gascogne, un pont et un port. Je serai de cette façon maître du rivage, des convois et des vivres!»