La chanson de la croisade contre les Albigeois
Part 6
[40] Allusion à un usage mentionné dans divers romans courtois: un chevalier, en offrant à sa dame un épervier posé sur un perchoir, lui décernait le prix de beauté: mais il devait défendre son choix les armes à la main. Cf. _Erec et Enide_ (_Poèmes et Récits de la Vieille France_, XV) chap. 1, p. 15-24.
[41] L’Hôpital de la Grave, sur la rive gauche de la Garonne.
XXIII
Mort de Simon.
Après de multiples échecs, Simon de Montfort décide d’attaquer le rempart de la ville avec la _chatte_ qu’il a fait construire; mais les Toulousains parviennent à la détruire, mettant en déroute les croisés qui en assuraient la garde. Simon apprend la nouvelle à l’église.
Voici qu’un messager se dirige vers le comte, criant: «Sire comte de Montfort, vous souffrez aujourd’hui grand dommage pour être si dévot, car les hommes de Toulouse ont tué vos chevaliers et vos meilleurs soudoyers. Guillaume, Thomas, Garnier et Simon du Caire y sont morts; Gautier est blessé; Pierre de Voisins, Aimon, Rainier tiennent tête à l’attaque et protègent les _targiers_[42]. Si la mêlée et la tuerie durent davantage, jamais vous ne serez maître de cette terre.» Le comte frémit, soupire, devient triste et sombre, et dit: «Au sacrifice! Jésus-Christ droiturier, donnez-moi aujourd’hui la mort ou la victoire!» Il mande ensuite aux mainadiers, aux barons de France et à ses soudoyers de venir tous ensemble sur leurs coursiers arabes.
[42] Sortes d’appareils défensifs formés de targes jointes.
Il en arrive bien soixante mille[43]; à leur tête le comte chevauche en toute hâte avec Sicart de Montaut, son gonfalonier, Jean de Berzi, Foucaut et Riquier. Derrière eux suit la grande masse des porte-bourdon. Les cris, le son des trompes, des cors, la voix des porte-enseigne, le sifflement des frondes et les coups des pierrières font un bruit de vent, d’orage, de tempête, tel que la ville, l’eau et la grève en frémissent. Ceux de Toulouse en furent tellement désemparés que beaucoup tombèrent dans les fossés; mais en peu de temps ils se ressaisissent et s’élancent au dehors entre les jardins et les vergers, sergents et dardiers occupant la place.
[43] Ce chiffre est évidemment très exagéré.
Cependant, du parapet de gauche, un archer tire et frappe à la tête le cheval du comte Gui [de Montfort], si bien que le carreau se plante au milieu de la cervelle; et, au moment où le cheval tourne, un autre arbalétrier décoche à Gui, de flanc, un tel coup d’arbalète à tour que l’acier demeure dans la chair nue et que le côté et la ceinture sont rouges de sang.
Le comte de Montfort s’approche de son bien-aimé frère, met pied à terre et lui dit ces paroles impies: «Beau frère, Dieu nous a pris en haine, moi et mes compagnons et il protège les routiers; aussi, pour cette blessure, me ferai-je moine hospitalier!»
Tandis que Gui parle et se lamente, il y avait dans la ville une pierrière que fit un charpentier[44]; c’étaient des dames, des jeunes filles et des femmes qui la servaient. Une pierre vint tout droit où il fallait, et frappa le comte [Simon] sur son heaume d’acier, de sorte que les yeux, la cervelle, les dents, le front et la mâchoire lui volèrent en éclats, et qu’il tomba, par terre, mort, sanglant et noir.
[44] Ici un vers dont le texte est altéré.
Vers ce côté éperonnent Gaucelin et Rainier. En gens avisés, ils le recouvrent en toute hâte d’une chape bleue, tandis que se répand l’épouvante. Alors vous auriez entendu maint baron chevalier gémir sous le heaume et se répandre en imprécations, s’écriant à haute voix: «Dieu, tu n’es pas juste, puisque tu souffres la mort du comte et ce dommage. Bien fou qui te défend et se fait ton vassal! Car le comte, qui était doux et hardi, est tué par une pierre, comme un impie; et, du moment que tu frappes et fais périr les tiens, nous n’avons plus rien à faire en cette terre!» On porta immédiatement le corps du comte aux clercs, et le cardinal, l’abbé, l’évêque Folquet le reçurent, pleins de tristesse, avec croix et encensoirs.
Dans Toulouse entre un messager qui conte la nouvelle. Si grande est l’allégresse, que, par toute la ville, les habitants courent aux églises où ils allument les cierges sur tous les chandeliers. Ils poussent des cris de joie et remercient Dieu de ce que Parage a recouvré sa splendeur et repris le dessus, tandis que le comte, cet homicide, cet homme sanguinaire, est mort sans absolution. Les cors, les trompes, les carillons, les volées et les sonneries de cloches, les tambours, les timbales et les petits clairons font retentir la ville et le pavé.
Les croisés; au contraire, sont plongés dans la tristesse. Sur le conseil du cardinal, ils transfèrent à Amauri de Montfort le titre de comte et la possession des terres que son père avait tenues; puis, après avoir vainement tenté d’incendier Toulouse, ils se dirigent vers Carcassonne. Amauri y fait ensevelir son père au moutier Saint-Nazaire, et, tandis que l’ost se sépare jusqu’aux beaux jours, il implore, pour le printemps suivant, le secours du roi de France.
XXIV
Bataille de Baziège.
Pendant les mois qui suivent, le jeune comte de Toulouse reçoit l’hommage de l’Isle, et va occuper Condom, Marmande, Clairac et Aiguillon; de son côté, Bernart de Comminges donne la chasse à Joris, qui est venu ravager ses terres, le rejoint devant Meilhan, lui livre bataille et le fait prisonnier.
D’autre part, le comte de Foix a conduit une expédition en Lauragais, où Foucaut de Berzi et ses gens se préparent à le combattre. C’est alors que maints barons de Toulouse, sous la conduite de leur jeune seigneur, viennent se joindre aux hommes de Raimon Rogier. On décide de livrer bataille le plus tôt possible; Arnaut de Villemur tente alors de dissuader Raimon de Toulouse de prendre part à la lutte:
--«Sire comte, dit Arnaut de Villemur, qu’il vous plaise de m’entendre: vous ne gagneriez aucun honneur en cette bataille. Il ne sied pas à votre rang de combattre contre ces gens, s’il n’y a ni Amauri, ni un comte, ni quelque puissant personnage. Foucaut est preux et sage, mais il n’est pas d’assez haute condition pour que vous risquiez votre personne en cette aventure. D’ailleurs, même si vous le faisiez prisonnier, vous n’y gagneriez guère, car vous n’auriez de lui ni terre, ni accord, ni paix. Pourtant, s’il vous plaît de combattre, vous me trouverez à votre côté, à droite ou à gauche.»--«Arnaut, dit le comte, pourquoi me sermonner? Je prendrai part au combat et vous prie de vouloir faire de même, car quiconque me fera défaut en portera la faute à tout jamais. Tout homme, quel qu’il soit, fût-il roi couronné, doit risquer sa personne et sa dignité pour détruire ses ennemis, jusqu’à ce qu’il les ait abaissés!»
Le comte de Foix lui dit: «Seigneur comte, donnez-moi la première ligne de combat, la plus périlleuse.» Le comte lui répond: «Vous et Rogier Bernart, avec ceux du Carcassais, que je sais habiles à manier les armes, bons frappeurs dans la bataille et audacieux, avec ceux aussi de votre terre en qui vous avez le plus confiance, et avec votre compagnie, telle que vous l’aurez, vous leur livrerez bataille, et je vous prie de bien frapper. Avec les barons de ma terre que j’ai bien éprouvés, avec ma compagnie et mes privés, avec ceux de Toulouse, en qui j’ai confiance, avec mon frère Bertran qui est tout prêt, je viendrai vous secourir avant que vous ayez longtemps soutenu leur choc, si bien qu’à la fin de la guerre, nous resterons honorés. Seigneurs, pour cela n’ayez point de crainte: à la mort, à la vie, quel que soit le succès de votre entreprise, vous me trouverez à vos côtés, mort ou vif, car, pour cette bataille, j’ai l’intention d’y perdre la vie ou d’en sortir avec honneur. Et que le Fils de la Vierge, qui fut martyrisé, reconnaisse la droiture et voie leurs crimes!»
Peu de temps après, la bataille s’engage à Baziège[45], entre les gens du comte de Foix et ceux de Foucaut de Berzi.
[45] Bourg à 23 km. au S.-E. de Toulouse.
Alors vient le jeune comte, galopant en tête, tel un lion ou un léopard déchaîné; son cheval sombre l’emporte tout droit devant lui. Il vient, lance baissée, la tête inclinée sous le heaume, fonce au plus fort de la mêlée, portant à Jean de Berzi un tel coup de son épieu niellé qu’il lui transperce le haubert, le pourpoint et le justaucorps, qu’il l’abat et le renverse, et il passe outre en criant: «Toulouse! Francs chevaliers, massacrez la gent étrangère! Frappez et tranchez!» Il se tourne, revient en arrière, et frappe de nouveau de tous côtés: sa mesnie le défend et veille sur lui, et Arnaut leur porte la bannière au visage. Jean de Berzi se lève, et sa lame acérée taille, frappe, tranche et brise.
Peire Guilhem de Séguret s’approche alors en toute hâte, et frappe le comte, là où il le peut, en plein sur le ceinturon, à l’endroit où le haubert est serré, de sorte qu’il tranche la sangle et fait éclater l’acier. «Montfort! Montfort! crie-t-il, francs chevaliers, portez de beaux coups!» Mais le comte n’est ni renversé ni désarçonné...
Les barons du comte tous ensemble, poussant un seul cri, rompent les bataillons avec leurs lames tranchantes, tournent et retournent les Français en tous sens, si bien qu’ils les frappent et les blessent à la poitrine et sur les flancs: les Français tombent deux par deux, dos à dos.
Alors vient la grande masse des sergents rapides: ils se mêlent si étroitement aux chevaliers dans la bataille que les Français, renversés et dominés, sont tués et taillés en pièces à la fois par les chevaliers et les sergents. Yeux, cervelles, poings, bras, chevelures, mâchoires et membres mutilés, foies, entrailles séparées du corps, sang et chair, cadavres sont répandus du tous côtés. Il y eut là tant de Français tués et égorgés que le terrain et le rivage en sont jonchés et rougis!
Le vicomte de Lautrec s’est échappé vivant; Foucaut [de Berzi], Jean [son frère] et Thibaut, sont mis à part et retenus prisonniers, la vie sauve, tandis que les autres restent sur le champ de bataille, massacrés. La vraie Trinité a fait en cette rencontre tel miracle que, du côté du comte de Toulouse, il n’y eut personne de tué, sauf un écuyer qui s’était porté au premier rang.
Amauri de Montfort apprend à Marmande, qu’il assiégeait, la défaite de Foucaut. Il pousse énergiquement le siège de ce château et réussit à s’en emparer, grâce à l’arrivée de puissants renforts; la ville est livrée aux flammes, et ses habitants sont massacrés. Seul, Centule d’Astarac est épargné, pour être rendu au comte de Toulouse, en échange de Foucaut de Berzi.
Cependant le fils du roi de France, à la tête d’une foule considérable de gens d’armes et de clercs, marche sur Toulouse.
XXV
Le fils du roi de France vient assiéger Toulouse.
Ce n’est point merveille si l’épouvante s’empare des Toulousains! Les consuls de la ville se hâtent d’envoyer de rapides messagers aux barons des terres et à tous les guerriers, afin que nul ne fasse défaut, ni sergents, ni archers, ni chevaliers, ni soudoyers, ni bannis vivant dans les bois, ni agiles jeunes hommes. Quiconque veut voir régner Prix et Parage, gagner des terres ou retrouver l’aisance, obtiendra en récompense, pour être venu à Toulouse, d’avoir à tout jamais part aux biens qui s’y peuvent trouver.
Pour secourir la ville sont arrivés mille chevaliers habiles à manier les armes et courageux, et cinq cents dardiers. Quand ils sont réunis, au parlement plénier des hommes de la ville et de leurs chefs, Pelfort parle le premier, car il est beau parleur; il expose les faits et les moyens d’améliorer la situation: «Barons, vous autres de Toulouse, c’est maintenant que le savoir, la réflexion, l’intelligence vous sont nécessaires. L’entreprise du [fils du] roi de France est pour nous d’une importance capitale; il amène des étrangers, des hommes cruels et sanguinaires. Eh bien! Avant qu’il se loge là dehors, parmi les vignobles, que monseigneur le jeune comte, puisqu’il est son feudataire et son meilleur parent[46], lui envoie des messagers vaillants et distingués, pour lui dire qu’il n’a à son égard tort ni faute, qu’il n’a commis envers lui ni déloyauté ni mensonge, et que, s’il veut accepter son hommage, il le lui fera volontiers, à lui, à l’Eglise, et à qui le réclamerait en son nom. Que le messager dise au fils du roi que, s’il vient à Toulouse avec peu de compagnons, le jeune comte recevra de lui sa terre et sera son vassal, qu’il lui rendra la ville pour en faire garder les tours, et que, du moment que le jeune comte offre de faire droit--et droit absolu--il ne devrait point être détruit à cause des paroles des médisants. Si le fils du roi repousse cette proposition et la rejette, que Jésus-Christ, dont nous ferons notre gonfalonier, nous défende!»
[46] Ils étaient cousins issus de germains: la grand’mère de Raimon, Constance, était sœur du grand-père de Louis.
--«Voilà conseil excellent!» répondent les barons.--«Le conseil est fort sage, dit le jeune comte, mais nous agirons autrement. Le roi était mon seigneur, et, s’il eût observé droiture à mon égard, je lui aurais toujours été loyal et fidèle; mais, puisqu’il est envers moi malveillant, violent et hautain, puisque, tout d’abord, il m’a attaqué par les armes, m’a enlevé Marmande et tué mes chevaliers, puisqu’il chevauche contre moi avec tant de porte-bourdon, je ne lui enverrai pas de messager, je ne lui ferai pas d’avances! Il a autour de lui d’orgueilleuses gens, de cruels conseillers, et il ne me serait d’aucun profit de lui faire quelque gracieuseté; au contraire, je doublerais ainsi ma honte, mon dommage, et j’encourrais double reproche. Mais, quand le fils du roi sera ici en face, quand le massacre et le carnage auront duré nuit et jour, quand nous aurons vu trébucher et s’abattre par les places barons et destriers, quand nous nous serons montrés aussi forts que lui, si nous lui envoyons des messagers, il aura de nous miséricorde. Si vous m’en voulez croire, puisque le brasier s’allume, avant que le roi soit notre maître ou notre co-seigneur, nous mettrons nos affaires et les leurs sur un pied d’égalité, et nous verrons bien avec l’acier tranchant, en ce qui concerne Toulouse, si le mortier contient de l’eau ou du vin, et s’il se brisera[47]. Si nous pouvons défendre la ville, le rosier[48] s’épanouira, et l’on verra revenir Parage, Joie et Allégresse!»
[47] C.-à-d. nous verrons de quoi Toulouse est capable.
[48] Peut-être Toulouse, que Guillem de Tudèle, lui aussi, compare à une rose (v. 1784): _que de totas ciutatz es cela flors e roza._
Les consuls font alors distribuer des vivres en abondance, mettre les reliques des saints à l’abri, construire des calabres et des pierrières, tendre les trébuchets, et fortifier la ville. Les postes de combat les plus dangereux sont répartis entre les barons de marque et leurs gens: tous jurent de ne pas quitter, quoi qu’il advienne, les ouvrages qu’ils ont à défendre. Les Toulousains, de leur côté, constituent une réserve d’hommes, pour porter secours, le cas échéant, aux défenseurs les plus menacés.
Que le Fils de la Vierge, qui est clarté et splendeur, et qui donna son sang précieux pour que vînt le pardon, considère raison et droiture, et veille à ce que les coupables expient leurs torts et leurs crimes! Car le fils du roi de France arrive avec trente-quatre comtes et tant de gens qu’il n’est point en ce monde d’homme assez savant pour en évaluer les mille et les cents! Il amène avec lui le légat de Rome qui prêche et lit que la mort et le carnage doivent se répandre tout d’abord, si bien que, dans Toulouse et ses appartenances, il ne reste aucun être vivant: ni dame, ni damoiselle, ni femme grosse, ni autre créature, ni enfant au sein; tous doivent recevoir la mort dans les flammes ardentes.
Mais la Vierge Marie les en gardera, elle qui redresse les torts selon droiture. Et, puisque saint Sernin guide les habitants, qu’ils n’aient point de crainte! Dieu, Droit, Force et Sens, avec le jeune comte, défendront pour eux Toulouse.
Amen!
Table des Matières
Avant-Propos V Dates des principaux événements XI
PREMIÈRE PARTIE par GUILHEM DE TUDELA
I.--Assassinat de Pierre de Castelnau 3 II.--Sac de Béziers 5 III.--Prise de Carcassonne 12 IV.--Vaines prédications 17 V.--Prise de Termes 21 VI.--Le parlement d’Arles 24 VII.--Un épisode du siège de Toulouse 28
DEUXIÈME PARTIE (ANONYME)
VIII.--Prise de Pujols et bataille de Muret 33 IX.--Le concile de Latran 43 X.--Le jeune comte rentre en Provence 54 XI.--Le siège de Beaucaire 59 XII.--La colère de Simon 67 XIII.--Emeute et combats dans les rues 75 XIV.--Représailles 80 XV.--Raimon VI rentre à Toulouse 87 XVI.--Gui de Montfort attaque Toulouse 96 XVII.--Simon de Montfort arrive 102 XVIII.--Belle défense des Toulousains 108 XIX.--Raimon VI tient conseil 115 XX.--Nouvelle victoire des Toulousains 120 XXI.--Les croisés reçoivent des renforts 126 XXII.--Le jeune comte entre à Toulouse 135 XXIII.--Mort de Simon 139 XXIV.--Bataille de Baziège 145 XXV.--Le fils du roi de France vient assiéger Toulouse 152
Imp. Générale de Châtillon-sur-Seine.--Euvrard-Pichat.