La chanson de la croisade contre les Albigeois
Part 4
De la ville sortent les bannis, la fleur des habitants, chevaliers, bourgeois et changeurs; ils sont escortés par une troupe furieuse et armée qui les frappe et les menace, les injurie, les insulte et les fait aller au pas de course. L’affliction, la tristesse, la poussière et la chaleur, la fatigue, le danger mêlent sur leur visage les larmes et la sueur. La douleur leur déchire le cœur et les entrailles, et leur ressentiment s’accroît tandis que diminuent leurs forces. Dans la ville s’élèvent les cris de deuil et les sanglots des barons et des dames, des grands enfants, des fils, des pères, des mères, des sœurs, des oncles, des frères: «Dieu, se disent-ils les uns aux autres, quels maîtres cruels! Seigneur Dieu, vous nous avez livrés à des brigands; faites-nous mourir, ou rendez-nous à nos seigneurs légitimes!»
Le comte de Montfort fait ordonner par tout le pays qu’il n’y demeure personne sachant manier la pelle, le pic ou le coin à fendre, que tous viennent l’aider à détruire Toulouse restée sans défenseurs. Il fait donner l’ordre à tous ses lieutenants d’envoyer les démolisseurs dans la ville, et de la raser si bien qu’on y puisse entrer en courant. Alors vous auriez vu abattre maisons et tours, murs, salles et créneaux! On démolit les demeures et les ouvroirs, les galeries, les chambres ornées de peintures, les portails, les voûtes, les hauts piliers. Partout tels sont la rumeur, la poussière et le fracas que le soleil en est obscurci, et que l’on dirait un tremblement de terre, un grondement de tonnerre ou un roulement de tambour. Dans toutes les rues, nombre de gens se lamentent, car le bruit de la démolition réveille l’angoisse et les soupirs: Toulouse et Parage sont vraiment aux mains de traîtres, on le voit bien à l’œuvre!
Cependant on emmène, avec des menaces, des injures et des insultes, les otages qu’on va disperser en terres étrangères, chargés de fers et de lourdes chaînes, maltraités, endurant toutes sortes de maux, d’angoisses et de dangers, morts et vivants attachés ensemble!
Pourtant, Simon de Montfort n’est pas entièrement rassuré. Pour prévenir un nouveau soulèvement, et pour se procurer l’argent dont il a grand besoin, il voudrait encore faire des exemples et mettre la ville au pillage. Il confie ses desseins à ses compagnons:
--«Seigneurs, dit le comte, mon cœur et ma pensée me disent de répandre à travers la ville le pillage, puis le massacre et l’incendie, car on ne peut voir si orgueilleuses gens. Sans l’évêque qui est subtil et sage, et qui les a trompés par ses paroles et ses promesses, toute ma mesnie était tuée et perdue, ma personne honnie, ma valeur détruite. Si je n’en prends pas vengeance, mon cœur en sera triste et dolent.»--«Seigneur comte, dit Tibaut, c’est chose jugée que quiconque oppose résistance à son seigneur, doit périr par le glaive.»--«Tibaut, dit Alain [de Rouci], ce conseil causera grand mal au comte, si Dieu ne l’en défend. Le comte mon seigneur n’a-t-il donc pas juré sur les reliques d’être envers ceux de Toulouse bon et loyal, et de les traiter avec bonté? Eux, de leur côté, lui ont prêté serment en vérité. Et puisque des deux côtés ils se sont donné les assurances, il faudrait bien voir d’où vient la faute. Si je suis votre homme et me comporte loyalement, si je vous aime d’un cœur loyal et vous obéis; si je n’ai envers vous ni tort ni faute, et si vous êtes pour moi un seigneur cruel; si vous violez vos serments, si vous venez me détruire avec vos glaives tranchants, ne dois-je donc pas me défendre de la mort? Mais si, bien sûr, je le dois! Le seul privilège du seigneur est que son homme ne doit jamais le provoquer le premier.»--«Frère, dit le comte Gui, vous êtes si vaillant et si preux que votre sagesse doit vaincre votre ressentiment. Qu’il vous prenne merci de ces gens, que ni eux ni leur ville ne souffrent dommage. Prenez-leur seulement de l’argent qu’ils verseront en commun.»--«Seigneur comte, dit l’évêque, qu’il leur en cuise, au point qu’ils ne gardent que leurs corps. Que toute la richesse, les deniers et l’argent soient vôtres. Je veux qu’ils vous versent trente mille marcs, pas un de moins, d’une Toussaint à l’autre; ce sera un début: il ne leur restera pas grand’chose! Et tenez-les toujours comme de lâches serfs, de sorte qu’ils ne puissent jamais vous montrer les dents de colère!»--«Seigneur, dit Tibaut, écoutez-moi un instant. Si forts sont leur orgueil, leur entêtement, leur malignité, que vous et nous, nous devons les craindre; car, si vous ne les tenez humiliés et faibles, nous, vous et l’Eglise, nous aurons encore sujet de combattre.»
L’accord se fait sur ces paroles, et le comte de Montfort donne l’ordre à ses cruels sergents de commencer à imposer aux habitants les vexations, les insultes, les dommages, les affronts. Ils vont par la ville, menaçant et frappant, demandant et prenant de tous côtés. Alors vous auriez vu par toutes les rues les dames et les barons dolents, marris, affligés et tristes, pleurant et souffrant, les yeux pleins de larmes brûlantes, le cœur débordant de soupirs et de plaintes, car on ne leur laisse ni farine, ni froment, ni ciclaton, ni pourpre, ni aucun bon vêtement. Hélas! noble Toulouse, comme Dieu vous a livrée, pour vous rompre les os, aux mains de méchantes gens!
XV
Raimon VI rentre à Toulouse.
Simon de Montfort se rend quelque temps après en Bigorre, où il marie son fils Gui à la comtesse Pétronille; puis il revient à Toulouse, où il impose des taxes sur les absents. Il part ensuite pour Montgranier, qu’il assiège et fait capituler, s’empare de Posquières, de Bernis et de La Bastide.
Il entreprend alors de reconquérir la Provence, ordonne à l’évêque de Viviers de lui fournir des bateaux, traverse le Rhône et s’empare d’une partie du Valentinois. Ces nouvelles inquiètent sérieusement les partisans du jeune comte; mais bientôt ils apprennent que Raimon, le père, est revenu d’Espagne et s’est réfugié auprès de Rogier de Comminges.
Le comte de Toulouse tient conseil avec ses privés: «Seigneurs, dit-il, conseillez-moi, car vous savez bien, vous autres, que si je reste si longtemps dépossédé, c’est par violence et par injustice. Mais parce que les orgueilleux sont abaissés et les humbles élevés, sainte Marie et la vraie Trinité ne veulent pas que je reste plus longtemps honni et abaissé. Aussi ai-je envoyé des messagers à Toulouse, aux barons de la ville les plus puissants et les plus honorés, qui m’aiment de cœur et que j’ai toujours aimés, pour savoir s’ils voudront m’accueillir, ou quelle sera leur pensée. Ils m’ont fait savoir par lettres scellées que le comte de Montfort a emmené des otages; mais, entre eux et moi, si grands sont l’amour, la droiture et la loyauté, qu’ils aiment mieux perdre les otages que me voir exilé. Ils me livreront la ville, si je peux m’y rendre en cachette, et, puisqu’ils sont tout dévoués à mon service, je veux savoir ce que vous me conseillez.»--«Seigneur, dit le comte de Comminges, si vous recouvrez Toulouse, Parage est restauré et reprend son éclat. Et, vous nous aurez remis en splendeur, vous et nous, car nous aurons tous assez de terre si vous rentrez en possession de votre héritage.»
Après le comte honoré, parla Rogier Bernart: «Seigneur comte, je peux bien dire que si vous reprenez Toulouse, vous aurez en main les clés et les dés de tout votre lignage, et Prix et Parage peuvent être restaurés, qui défendront bien la ville, si seulement vous y allez. Mieux vaut pour vous en être le seigneur et y mourir qu’aller par le monde dans la honte et la détresse.»--«Seigneur, dit Bernart de Comminges, mon cœur me dit, et je suis tout disposé à l’écouter, de conformer toujours à votre volonté mes paroles et mes actes. Je ne voudrais avoir ni richesses ni terre, si vous aussi vous n’aviez votre part. Si vous recouvrez Toulouse, si vous avez cette chance, il vous faut en hâte en assurer la défense, de façon que qui que ce soit ne puisse désormais vous la faire perdre.»--«Beau neveu, dit le comte, ainsi ferons-nous s’il plaît à Dieu.»
Rogier de Comminges prit ensuite la parole: «Seigneur comte, allez de l’avant, je serai là-bas aussitôt que vous. Je mettrai d’abord ma terre en état, pour rendre impossibles toute surprise et toute invasion, car j’ai beaucoup d’ennemis.»
Rogier de Montaut, son frère Isart, dit _l’Abbé_, Guillem Guiraut, Guillem Unaut et Aimeric encouragent également Raimon de Toulouse, et lui promettent leur concours.
--«Barons, leur dit le comte, Dieu soit loué de ce que je trouve vos cœurs fidèles et appliqués à me servir. Je vous vois impatients d’entrer dans Toulouse: allons-y donc, puisque vous le voulez tous!»
Ils partout aussitôt. Sur les bords de la Garonne, Rogier Bernart, qui ouvre la marche avec ses hommes, met en déroute une troupe de croisés commandée par Joris. Raimon et ses comparions apprennent cette nouvelle avec joie.
Ils chevauchèrent tout le jour par les chemins unis jusqu’à ce que vînt la nuit obscure. Alors le comte [de Toulouse] a choisi ses fidèles messagers et leur a ordonné en quelques mots d’aller dire en la ville, à ses amis jurés, qu’il est arrivé là dehors avec les autres bannis, et qu’on vienne sans faute le recevoir.
A l’aube, quand le jour brilla, et quand ils en virent la clarté, le comte prit peur, car il craignit qu’on ne le vît et que par toute la terre ne s’élevassent le tumulte et les cris. Mais Dieu fit pour lui un miracle: le temps s’obscurcit et un brouillard épais assombrit l’air, si bien que le comte entre dans le bocage où il est bientôt caché.
Le premier de tous Uc Joan est sorti de Toulouse, avec Raimon Bernier qui était un homme fort avisé. Ils trouvèrent le comte à l’écart, et, quand ils se montrèrent, la joie fut complète: «Seigneur, dit Uc Joan, rendons grâces à Dieu! Venez recouvrer Toulouse, puisque vous en avez si belle occasion: tout votre lignage y sera bien obéi, tellement que si vous y mettez seulement ces quelques barons en armes, vos ennemis sont morts et perdus, et vous et nous nous sommes à tout jamais maîtres de la ville. N’entrons pas par les ponts car si nous étions aperçus, les autres seraient bientôt fortifiés.»--«Seigneur, dit Raimon Bernier, il vous dit la vérité: on vous attend là-bas comme le Saint-Esprit, et vous nous trouverez si vaillants et si hardis que jamais plus vous ne serez dépossédé.»
Là-dessus, tous chevauchent vers Toulouse, interrogeant les Toulousains, et, quand ils voient la ville, nul n’est si insensible qu’il n’ait les yeux mouillés de l’eau du cœur, et chacun dit en lui-même: «Vierge Impératrice, rendez-moi le lieu où je fus élevé! Il me vaut mieux y vivre et y être enseveli qu’aller plus longtemps par le monde dans la détresse et la honte.» Ils sont sortis de l’eau et marchent dans les près, bannières déployées et gonfanons flottants.
Quand ceux de la ville ont reconnu les enseignes, ils viennent vers le comte, comme s’il était ressuscité. Et, quand il entre dans Toulouse par les poternes, tous les habitants accourent, petits et grands, dames et barons, hommes et femmes, s’agenouillant devant lui et lui baisant les vêtements, les pieds, les jambes, les bras, les doigts. Il est accueilli avec des larmes de joie, car c’est le bonheur qui revient, riche de fleurs et de fruits!
Le retour du comte de Toulouse ranime la colère contre les croisés: la garnison de la ville est massacrée, et celle du Château Narbonnais n’ose s’y aventurer. La comtesse de Montfort, enfermée dans le château, envoie prévenir son mari, tandis que les Toulousains organisent fiévreusement la défense.
Onques en aucune ville on ne vit si nobles ouvriers: les comtes et tous les chevaliers y travaillent, les bourgeois et les bourgeoises, les riches marchands, les hommes et les femmes, les courtois monnayeurs, les garçons et les filles, les sergents et les trotteurs[27]: chacun apporte un pic, une pelle ou un pellegril léger, et tous ont le cœur prompt à la tâche. La nuit, ils font le guet en commun. Les lumières et les flambeaux brûlent par les rues, les tambours, les timbales et les clairons retentissent. Les jeunes filles et les femmes, pleines d’une sincère allégresse, chantent danses et ballades sur des airs joyeux... Que Dieu songe à les protéger!
[27] Gens de basse condition qui accompagnaient les cavaliers pour tenir leur monture, le cas échéant.
XVI
Gui de Montfort attaque Toulouse.
Que Dieu songe à les protéger! car voici venu le temps où Toulouse reçoit le comte avec amour, si bien que Prix et Parage sont à jamais restaurés. Mais Gui et Guiot[28] arrivent furieux, avec leurs belles compagnies et leur convoi. Avec Alain [de Pauci] et Foucaut [de Berzi], montés sur leurs chevaux aux longues crinières, enseignes déployées et gonfanons dressés, ils chevauchent vers Toulouse par les chemins connus. Des écus et des heaumes, où brille l’or battu, si grand est le nombre qu’on dirait qu’il en pleut. D’oriflammes et d’enseignes toute la place reluit.
[28] Le frère et le fils de Simon de Montfort.
Au val de Montoulieu, où était le mur en ruines, Gui de Montfort crie à ses gens, et on l’entend bien: «Francs chevaliers, à terre!» Il fut si bien obéi qu’au son des trompes chacun est descendu. Rangés en bataille, l’épée nue, ils se sont jetés vigoureusement à travers les rues, brisant et détruisant les passages. Les barons de la ville, jeunes et chenus, chevaliers et bourgeois, ont soutenu le choc; les braves habitants ont vaillamment résisté en combattant; les sergents, tendant leurs arcs, ont donné et reçu maints coups. Cependant l’ardeur des assaillants devient si grande que tout d’abord ils ont enlevé les barrières et les palissades, et sont venus combattre dans les rues, si bien qu’en peu de temps l’incendie est allumé. Mais ceux de la ville l’éteignirent avant qu’il eût pu s’étendre, et Rogier Bernart est venu dans la mêlée, à la tête de ses compagnons qu’il guide et conduit.
Quand on l’eut reconnu là, sa présence raffermit les cœurs. Peire de Durban, à qui appartient Montégut, portait son enseigne. Il met pied à terre et marche en tête. On crie: «Foix! Toulouse». Le carnage commence de tous côtés.
Dards, masses, lames émoulues, pierres, flèches et carreaux tombent de partout, comme s’il en pleuvait. Du haut des maisons, avec les pierres aiguës, les habitants brisent aux ennemis heaumes, cristaux[29], écus, poings et jambes, bras et troncs; ils les ont bien combattus de mainte façon. A force de coups, de gourmades, de cris perçants et de tumulte, ils ont mis la crainte et le désarroi au cœur des Français, enfoncé et enlevé les débouchés et les passages et chassé les croisés qui, en se défendant, cèdent et fuient, vaincus, effrayés et nus. Ensuite leur force et leur courage devinrent si grands qu’ils les chassèrent hors de la ville. Alors les Français se sont remis en selle et ont couru tous ensemble vers le jardin de Saint-Jacques, où ils sont venus par derrière; mais il en est resté beaucoup de morts et d’étendus: des chevaux et des cadavres qu’ils ont laissés dans Toulouse la terre et le marais sont rouges!
[29] C.-à-d. les pierreries dont les heaumes sont incrustés.
Gui de Montfort et ses compagnons se lamentent sur leur échec.
Le premier, Foucaut prend la parole: «Seigneurs, dit-il, je ne suis ni Breton, ni Anglais ni Allemand; je vous prie donc d’écouter ce que je vais vous dire en mon “roman”. Chacun de nous doit gémir et soupirer, car c’en est fait de notre honneur et de notre gloire: la France tout entière, nos parents et nos enfants sont honnis, car jamais, depuis la mort de Roland, la France n’éprouva plus grande honte! Nous avons assez d’armes, de bons couteaux, d’épées, de hauberts, d’armures, de heaumes flamboyants, de bons écus, de masses, de destriers rapides, et c’est une gent vaincue, à demi morte, sans armes, qui, en se défendant et en criant, à coups de bâtons, de masses et de pierres, est parvenue à nous jeter dehors de telle sorte que Jean y mourut, le meilleur homme d’armes de ma compagnie! Aussi mon cœur sera-t-il toujours en souci, tant que mon épieu tranchant et moi nous n’en aurons pas tiré vengeance...»--«Alain, dit le comte Gui, vous vous souvenez bien que les hommes de Toulouse sont venus nous implorer. Il semble que Dieu entende leurs réclamations et leurs plaintes, car jamais le comte mon frère, tant il est méchant et cruel, n’a voulu leur rendre son amour; clair est donc leur droit! S’il avait modifié ses mauvaises dispositions, nous ne perdrions pas Toulouse, et nous ne tomberions pas dans le mépris, car celui qui fait tort à ce qui lui appartient doit, en toute justice, se repentir de sa sottise. Et je ne croirai jamais, me le jurât-on sur les reliques, que ce n’est point à cause de notre fourberie que Dieu s’est détourné de nous. Il semble bien, d’ailleurs que le mal doive s’aggraver, car la condition des Toulousains s’améliore, et la nôtre se gâte, tellement que, si Dieu ne nous aide point, tout ce que nous avons gagné en dix ans peut être perdu d’un seul coup.»--Il appelle ensuite ses messagers: «Vous irez, leur dit-il, en Gascogne, à Auch, ordonner de ma part au seigneur archevêque qu’il se mette en route et vienne nous secourir avec tant de gens, des siens et des étrangers, que nous puissions combattre la ville de tous les côtés. S’ils n’y viennent pas, qu’ils soient assurés que jamais plus ils ne tiendront de terre pour la valeur d’un gant!»
XVII
Arrivée de Simon de Montfort.
Le messager envoyé par la comtesse de Montfort à son mari s’acquitte de sa mission:
En donnant à Simon la lettre scellée, il se met à soupirer, et le comte le regarde et lui demande: «Ami, donne-moi des nouvelles. Comment vont mes affaires?»--«Seigneur, répond le messager, les nouvelles sont pénibles à dire.»--«J’ai perdu la ville?»--«Oui, seigneur, sans aucun doute, mais, avant de leur laisser le temps de se fortifier, si vous allez tout de suite à Toulouse, vous pourrez la reconquérir.»--«Ami, qui me l’a prise?»--«Il me semble que, pour moi comme pour les autres, il est facile de s’en faire une idée: j’ai vu l’autre comte y revenir avec grande joie, et les barons de la ville l’y faire rentrer.»--«Ami, a-t-il nombreuse compagnie?»--«Seigneur, je ne sais en estimer le nombre, mais ceux qui vinrent avec lui n’ont point l’air de vous aimer, car ils se sont aussitôt mis à tuer les Français qu’ils ont trouvés, et à poursuivre ceux qui purent s’enfuir.»--«Que font ceux de la ville?»--«Seigneur, bon travail: ils font des fossés, des abattis, et dressent des échafauds; à mon sens, ils veulent assiéger le Château Narbonnais.»--«Les comtesses sont-elles dedans?»--«Oui certes, seigneur, tristes, marries, et toujours à pleurer car elles redoutent la mort et la ruine.»--«Où était donc mon frère Gui?»--«Seigneur, j’ai entendu conter qu’il voulait se rendre directement à Toulouse avec la bonne compagnie que vous conduisez d’ordinaire, pour combattre la ville et la prendre; mais il ne me paraît pas qu’il y puisse réussir.»--«Ami, dit le comte, veille à bien garder le secret; car si quelqu’un te voit faire autre chose que rire et plaisanter, je te ferai brûler, pendre ou tailler en pièces. Et sache bien répondre, si l’on te demande des nouvelles: dis que sur ma terre nul n’ose pénétrer!»--«Seigneur, point n’est besoin de me faire la leçon!»
Simon de Montfort dissimule à tous ses barons ce qu’il vient d’apprendre, et leur présente la situation sous l’aspect le plus brillant: son frère, dit-il, lui promet de nouvelles terres, pourvu qu’il arrive sans trop tarder, et le roi d’Angleterre lui propose un accord très avantageux. Ayant ainsi préparé tous les siens à un départ, Simon traite avec Adémar de Poitiers, à la file duquel il engage son fils Amauri; puis il se dirige précipitamment vers Toulouse.
Son frère vint à sa rencontre, avec maint capitaine, et quand ils se présentèrent, s’affirma un amour cordial:--«Frère Gui, dit le comte, et vous autres, comment n’avez-vous pas fait pendre les parjures déloyaux, détruit la ville, allumé l’incendie?»--«Frère, répondit le comte Gui, nous n’avons pu faire mieux. Nous avons attaqué la ville et nous sommes entrés dans les fossés, si bien que nous nous mesurâmes à eux dans les rues; mais nous avons trouvé là chevaliers, bourgeois et artisans qui, armés de masses, de pics, de cognées tranchantes, criant, hurlant, et nous frappant à mort, vous ont transmis par notre intermédiaire les rentes qu’ils vous doivent. Gui, votre maréchal, peut bien vous dire quels marcs d’argent ils nous donnaient du haut des toits! Par la foi que je vous dois, il n’y a si vaillant qui, lorsqu’ils nous jetèrent dehors par les portes de la ville, n’eût préféré la fièvre ou bataille en plein champ!»--«Frère, dit le comte, c’est une honte que des hommes sans armes vous aient tenu tête. Et que Dieu ni saint Martial ne me viennent en aide, si l’on décharge bête de somme, harnais ni tonneau, avant que nous soyons dans la ville, sur la place du marché!»--«Seigneur comte, dit Alain [de Rouci], ne soyez pas ainsi! Je crains bien que votre serment ne tienne guère plus que rosée, car, par la foi que je vous dois, nous aurons le temps de parler d’autre chose! Et si vous comptez entrer dans les fossés de la ville, les sommiers ne seront pas déchargés avant Noël, car, par le corps de saint Pierre, s’ils ne nous étaient point déloyaux, je n’ai jamais vu nul homme en chair et en os qui fût, pour combattre, plus brave que ces gens-là!»
Puis vint la foule des puissants barons, par dessus tous le seigneur cardinal, l’archevêque [d’Auch] et l’évêque [de Toulouse], mitre en tête, l’anneau au doigt, avec la crosse, la croix et les missels. Le cardinal parle, et proclame avec assurance: «Seigneurs, le Roi Spirituel vous fait savoir à tous que dans cette ville est le feu d’enfer et qu’elle regorge de péchés criminels, car là-dedans habite leur seigneur. Quiconque la combattra sera sauvé devant Dieu. Vous reprendrez la ville et vous vous emparerez des maisons: que nul, homme ni femme, ne soit épargné; que ni église, ni reliques, ni hôpital ne les protègent! Il en est ainsi jugé, et c’est la volonté de Rome qu’ils soient passés au fil de l’épée...»
Tous aussitôt se rangent en bataille, et viennent menacer Toulouse.
XVIII
Belle défense des Toulousains.
Les cris, le son mêlé des trompes et des cors font retentir la Garonne, le Château et la prairie; on entend crier: «Montfort!» et «Narbonne!» Les Français et les Bourguignons se sont tellement approchés qu’il ne reste plus, pour se défendre, que les lices et les fossés, d’où on leur lance aussitôt des pierres. Imbert de la Volp s’est avancé jusqu’au milieu du fossé, où il a jeté des matériaux pour le combler; mais quand il s’en retourne vers le gonfanon brodé, Arman de Montlanart lui porte un tel coup qu’il lui laissa un demi-pied d’acier dans le flanc.
Au milieu de la ville on a dressé une pierrière qui taille, tranche et brise de toutes parts. De son côté, le puissant comte de Comminges a fait tendre une arbalète qu’on lui apporta volontiers, y place une pointe d’acier fin, vise sagement, et frappe Gui de Montfort qu’il voit au premier rang, lui donnant un tel coup sur son haubert, que, parmi les côtes et à travers son vêtement de soie, le fer l’a traversé de part en part. Gui trébuche et tombe; on le relève et le comte lui dit alors ces paroles cuisantes: «Je crois vous avoir bien piqué, mais cependant, puisque vous êtes mon gendre[30], je vous donnerai mon comté...»
[30] Gui de Montfort, fils de Simon, avait en effet épousé en 1216, Pétronille, veuve du comte Gaston de Béarn, et fille de Bernart IV de Comminges.