La chanson de la croisade contre les Albigeois

Part 3

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Raimon de Roquefeuil alors s’est écrié: «Sire pape droiturier, aie pitié d’un enfant orphelin, exilé tout jeune, le fils de l’honoré vicomte [de Béziers] que les croisés et Simon de Montfort ont tué quand on le leur eut livré. Parage a baissé d’un tiers ou de moitié, quand il reçut le martyre à tort et à péché; tu n’as en ta cour ni cardinal ni abbé qui soit chrétien plus fidèle qu’il ne l’était! Et, puisque le père est mort, seigneur, rends au fils déshérité sa terre, au nom de ton honneur! Et si tu ne veux pas la lui rendre, que Dieu mette cette iniquité au compte de ton âme! Si tu ne lui livres point sa terre à bref terme assigné, je te la réclamerai, selon le droit, au jour du jugement où nous serons tous jugés!»

--«Barons, se disent-ils les uns aux autres, il l’a bien accusé.»--«Ami, dit le pape, cela sera bien amendé!»

Les ennemis du comte de Toulouse obtiennent, malgré l’intervention de l’archidiacre de Lyon, de l’archevêque de Narbonne[22] et de l’abbé de Beaulieu[23], que la garde des terres soit confirmée à Simon de Montfort. Le comte Raimon et le comte de Foix viennent alors protester contre la sentence et prendre congé du Pape. Celui-ci fait rendre son château au comte de Foix et retient auprès de lui le jeune comte de Toulouse, auquel il assigne le Venaissin et le pays d’Argence: il promet de lui faire restituer plus tard, s’il le mérite, tout l’héritage de son père.

[22] Arnaut Amatric, élu archevêque de Narbonne le 12 mars 1212, autrefois abbé de Cîteaux et chef de la Croisade, était devenu par jalousie l’ennemi de Simon de Montfort.

[23] Abbaye du Hampshire (Angleterre), aujourd’hui Bewley.

X

Le jeune comte rentre en Provence.

Quelques jours après, le jeune comte rejoint son père à Gênes et rentre avec lui dans ses domaines de Provence. Les habitants de Marseille font aux deux comtes une réception enthousiaste.

Le quatrième jour, voici venir un messager, qui salue le comte et lui dit en son langage: «Seigneur comte, ne vous attardez pas demain matin, car les meilleurs d’Avignon vous attendent sur la rive [du Rhône]: ils sont plus de trois cents qui vous feront hommage.» Le comte, lorsqu’il entend ces paroles, en ressent une grande joie. Le matin, son fils et lui se mettent en route, et quand ils sont parvenus sur la rive, le comte descend de son bon mulet arabe, et trouve ceux d’Avignon à genoux sur le gazon. Il les salue, et eux l’accueillent avec joie. Alors Arnaut Audigier, homme preux et sage, né à Avignon d’une noble parenté, parle le premier: «Sire comte de Saint-Gilles, vous et votre bien-aimé fils, de noble lignée, acceptez cet honorable gage: tout Avignon se met en votre seigneurie; chacun vous livre sa personne et ses biens, les clefs de la ville, les jardins et les portes. Et ce que nous vous disons, ne le tenez point pour chose vaine, car ce n’est de notre part ni égarement ni présomption. Mille vaillants chevaliers d’une bravoure accomplie et cent mille hommes courageux ont engagé leur serment garanti par des otages que désormais ils poursuivront les auteurs de votre dommage. Vous jouirez en Provence de tous vos droits, rentes, cens, tribut, péage, et nul ne voyagera sans payer le droit de sauf-conduit. Nous occuperons tous les passages du Rhône, et nous répandrons par le pays la mort et le carnage, jusqu’à ce que vous ayez recouvré Toulouse et votre légitime héritage; les chevaliers bannis sortiront des bois, n’ayant plus à craindre désormais ni tempête ni orage, et vous n’avez au monde ennemi si féroce que, s’il vous fait tort ni dommage, ce ne soit pour lui une source de honte!»--«Seigneurs, dit le comte, vous faites montre de sens et de noblesse en m’offrant votre appui, et vous y gagnerez l’estime de toute la chrétienté et de votre pays, car vous restaurez les preux et Joie et Parage.»

Le lendemain, le comte et son fils se mettent en route; Ils passent la nuit à Salon, d’où ils repartent à l’aube.

Ils devisent d’armes, d’amour, et de présents, jusqu’à ce que le soir tombe et qu’Avignon les reçoive. Quand le bruit de leur arrivée s’est répandu par la ville, il n’y a vieillard ni jouvenceau qui n’accoure tout joyeux, à travers les rues. Il se tient pour fortuné, celui qui peut courir le mieux! Les uns crient: «Toulouse!» en l’honneur du père et du fils, et les autres: «Joie! Désormais Dieu sera avec nous!» D’un cœur résolu et les yeux mouillés de larmes, tous viennent s’agenouiller devant le comte, et tous ensemble disent: «Christ, Seigneur glorieux, donnez-nous le pouvoir et la force de leur rendre à tous deux leur héritage!» Si grande est la presse et la procession qu’il faut recourir aux menaces, aux verges, aux bâtons!

Le comte et son fils entrent au moutier pour faire leurs prières. Puis vient un repas abondant et savoureux, où l’on sert mainte sorte de ragoûts et de poissons, vins blancs, roux et rouges, parfumés de girofle: et c’est alors le tour des jongleurs, des vielles, des danses et des chansons.

Le dimanche matin, on célèbre la cérémonie du serment et tous disent: «Seigneur légitime et bien aimé, ne craignez ni de donner ni de dépenser: nous vous fournirons l’argent et les hommes nécessaires, jusqu’à ce que vous recouvriez votre terre ou que nous mourions avec vous.»--«Seigneurs, dit le comte, belle en sera la récompense, car grâce à Dieu et à moi, vous serez plus puissants.»

XI

Le siège de Beaucaire.

Quelques jours plus tard, le comte de Toulouse ayant conclu un accord avec le prince d’Orange[24], part pour l’Espagne afin d’y lever une armée. Cependant le jeune comte met le siège devant Beaucaire.

[24] Guillaume de Baus, prince d’Orange de 1182 à 1218.

Au siège de Beaucaire vient le comte légitime, à travers la Condamine, droit vers les portes. Avec le consentement de la ville, les habitants les plus loyaux lui livrent les portes, et lui remettent les clefs. Le comte mène grande joie avec ses amis fidèles. Ceux d’Avignon viennent en bateau par le Rhône et ceux de Tarascon sortent de leur ville; tous passent l’eau et entrent dans Beaucaire, criant: «Notre seigneur bien aimé entre dans la ville apportant avec lui joie parfaite, car désormais il n’y restera plus ni Français ni Barrois!» Là-dessus ils se logent et occupent les maisons.

Mais avant peu, va reprendre la guerre meurtrière, car Lambert de Limoux, un habile sénéchal, Guillaume de La Motte et le déloyal Bernart Adalbert font armer leurs compagnies, hommes et chevaux, et sortent par la porte du château. Ils entrent au galop dans les rues aux cris de: «Montfort! Montfort!»

Nous aurons désormais de nouvelles choses à dire, car voici que recommencent la destruction et le carnage.

A travers la ville s’élèvent les cris et le bruit des combats. Le menu peuple court aux armes et grande est la presse des barons provençaux: les trompes sonnent, on déploie les enseignes, en criant: «Toulouse!» La poursuite va commencer!

Le combat se termine à l’avantage du jeune comte; mais celui-ci, avant de poursuivre l’attaque contre la garnison du château, fait entourer son camp d’un solide retranchement. De son côté, Simon de Montfort vient au secours des siens; il livre sans résultat une première bataille et décide de continuer la lutte. Cependant de nouveaux renforts arrivent à ses ennemis.

Ceux de Marseille viennent avec grande allégresse. Au milieu du Rhône chantent les rameurs; à l’avant sont les pilotes qui règlent les voiles, les archers et les bateliers. Les cors, les trompes, les cymbales et les tambours font retentir le rivage dès l’aurore; les écus et les lances, l’azur, le vermeil, le vert et le blanc, l’or fin et l’argent se mêlent à l’éclat du soleil et de l’eau, dès que la brume s’est dissipée. Sur la rive, Ancelmet et ses cavaliers chevauchent pleins de joie, à la lueur du jour, leurs chevaux garnis de housses, oriflamme en tête. De toutes parts les meilleurs crient: «Toulouse!» en l’honneur du noble fils du comte qui recouvre sa terre, et ils entrent dans Beaucaire.

Cependant, les Français enfermés dans le château font à Simon de Montfort des signes désespérés. Les croisés, résolus à tout pour les sauver, livrent un nouveau combat.

Les cris, le tumulte de la bataille, le frémissement des enseignes, agitent l’air et font trembler les rameaux; des cors et des trompes si grand est le bruit que la terre en retentit et que tout le ciel en frémit. Foucaut [de Berzi], Alain [de Rouci], Gautier de Préaux, Gui, Pierre Mir et Aimon de Corneil franchirent les premiers les barrières avec le comte de Montfort, emporté tout droit par son cheval sombre; il s’écrie à haute voix: «Saint Pierre et Saint Michel, rendez-moi la ville avant que soit perdu le château, et donnez-moi vengeance de ces nouveaux ennemis!» Il entre dans la mêlée, et le carnage commence...

Pierres, dards et lances, flèches et carreaux, guisarmes et piques, haches, brisant boucles, cristaux des heaumes, hauberts et chapeaux, écus et bandes des boucliers, mors et grelots, pleuvent de toutes parts comme flocons de neige. Le craquement des lances et le froissement des clavains[25] font un bruit de tempête ou de marteaux. Si farouche est le combat, si périlleux et si dur, que les croisés ont fait tourner bride à leurs chevaux arabes: ceux de la ville les poursuivent de leurs coups et de leurs cris. Alors vous auriez vu rester sur le terrain ou voler en morceaux jambes, pieds, bras, entrailles et poumons, têtes, mâchoires, cheveux et cervelles. Si cruelle est la guerre, si grands sont les dangers et le carnage, qu’ils les mènent battant et qu’ils leur barrent les chemins, les collines, les places, les prés et les marais même. Quand le combat cessa, il y eut pour les chiens et les oiseaux de proie abondante pâture.

[25] Sortes de pèlerines de mailles ou de lames de fer, qui couvraient le cou et les épaules, et qu’on fixait au haubert.

Simon, ayant échoué dans cette nouvelle entreprise, consulte ses barons, et, sur le conseil de Foucaut de Berzi, tente vainement une surprise; puis de nouveau, il réunit ses compagnons.

Dans la tente de soie, où l’aigle resplendit, ils parlent et délibèrent en secret:--«Seigneurs, dit le comte, Dieu me prouve par signes évidents que j’ai perdu le sens. J’étais autrefois puissant, preux et vaillant; aujourd’hui ni ruse, ni force, ni hardiesse ne me suffisent pour secourir mes barons et les tirer de là! Et si j’abandonne le siège de si honteuse manière, on dira par tout le monde que je m’avoue vaincu.»--«Beau frère, dit Gui, je vous dis en vérité que Dieu ne veut point souffrir que vous teniez le château de Beaucaire ni le reste, car il regarde et juge votre conduite: pourvu que tout l’or et tout l’argent vous appartiennent, vous n’avez nul souci de la mort des gens.»

Là-dessus, arrive un messager qui vient droit, en toute hâte, à la tente du comte:--«Sire comte de Montfort, dit-il tristement, votre énergie, votre ardeur, votre audace sont vaines. Vous perdez vos hommes et les condamnez ainsi à la mort, si bien qu’ils ont l’âme et l’esprit sur les dents! Je suis sorti du château, et telle y est la détresse que, me donnât-on l’Allemagne avec tout l’or du monde, je n’y resterais point, si grand tourment on y endure! Il y a bien trois semaines passées que l’eau, le vin et le froment leur manquent, et j’ai connu là-bas frayeur telle que,--Dieu et les Saints me protègent!--mon corps tremble et mes dents claquent.»

Quand le comte entend cela, triste et noir de colère, sur le conseil de ses hommes et suivant leur volonté, il envoie en secret ses lettres en la ville, à Dragonet, homme sage, prudent et avisé, pour qu’il entre en pourparlers avec le comte [de Toulouse]: il promet de lever le siège immédiatement si on lui rend tous ses hommes, sans qu’il en manque un seul.

Cette proposition est acceptée: la garnison française est rendue à Simon sans armes ni chevaux. Le lendemain dès l’aube les croisés se mettent en marche, et, quelques jours après, ils arrivent devant Toulouse.

XII

La colère de Simon.

Par deux et par trois, quelques-uns des meilleurs chevaliers et des plus riches bourgeois sortent de la ville. Dès qu’ils aperçoivent le comte, ils s’adressent à lui et lui disent avec douceur: «Seigneur comte, avec votre permission, nous nous demandons comment il peut se faire que vous veniez ici avec glaive et fer mortel, car il ne peut être profitable de causer du dommage à son propre bien. Si par vous il nous arrivait malheur, nous n’aurions guère de chance, car entre vous et nous il ne devrait rien arriver qui pût causer mal, dommage ou violence. Vous aviez bien voulu nous octroyer et nous promettre que jamais, de votre part, mal ne nous adviendrait; mais il ne nous semble pas aujourd’hui, et cela ne peut être, que vous ayez, pour notre bien, pris les armes contre la ville. Vous devriez y entrer, avec vos palefrois, sans armes, avec des jupes d’orfroi, chantant et couronné de guirlandes, comme il convient à celui qui en est le seigneur. Et, quoi que vous puissiez demander, nul n’eût dit non! Mais voici que vous nous apportez l’effroi et un cœur farouche de lion!»--«Barons, dit le comte, qu’il vous plaise ou non, en armes ou désarmé, en long ou en large, j’entrerai dans la ville, et je verrai bien ce qui en est cette fois! Vous m’avez provoqué à tort, car vous m’avez enlevé Beaucaire,--puisque [par votre faute] je n’ai pu le prendre,--le Venaissin, la Provence et le Valentinois: en un mois j’ai su, par plus de vingt messages, que vous êtes conjurés contre moi et que vous avez fait dire au comte Raimon de venir recouvrer Toulouse afin que je la perde. Par la croix où fut mis Jésus-Christ, je ne déposerai ni mon haubert ni mon heaume de Pavie que je n’aie pris des otages parmi les meilleurs de la ville; et je serais curieux de voir si quelqu’un m’en empêchera!»--«Seigneur, lui répondirent-ils, ayez pitié de nous, de la ville, et de ceux qui s’y trouvent. Nous n’avons envers vous ni tort ni faute qui vaille un denier de Melgueil, et jamais personne n’a fait de serment contre vous. Quiconque vous fait entendre cela veut vous enlever le pays. Le vrai Dieu Jésus-Christ sait bien ce qui en est: puisse-t-il nous sauver, lui et notre bonne foi!»--«Barons, dit le comte, vous m’êtes fort hostiles et me cherchez querelle: jamais, depuis que je vous ai conquis, ni auparavant, vous n’avez eu à cœur mon honneur et mon bien.» Puis il appelle Gui son frère, Hugue de Laci, Alain, Foucaut et Audri le Flamand. «Seigneur comte, dit Alain [de Rouci], il vous faudra mettre un frein à votre colère et à votre ressentiment, car si vous abaissez Toulouse, vous tomberez si bas que jamais plus vous ne reprendrez votre place.»--«Seigneurs, dit le comte, je suis ruiné au point d’avoir engagé toutes mes rentes et tous mes revenus, et mes hommes m’ont remontré que la disette et le besoin les accablent, au point que, si j’échouais ici, je ne saurais plus que faire. Je veux donc qu’on s’empare sur le champ de ceux qui viennent ici, et qu’on les mette aussitôt au Château Narbonnais. Leurs richesses et leur argent seront destinés aux nôtres, jusqu’au jour où nous serons assez forts et assez riches pour retourner en Provence.

Nous irons en Provence quand nous aurons assez d’argent; mais auparavant nous détruirons Toulouse de telle manière que nous n’y laissions rien qui ait quelque valeur: puisque c’est elle qui m’enlève la Provence, je la reprendrai à ses dépens.»--«Sire frère, dit Gui, je vais vous donner un bon conseil: si vous prenez seulement le cinquième ou le quart des biens, vous pourrez attendre des jeunes pousses une récolte plus belle, tandis que si, cédant à la colère, vous détruisez la ville, vous aurez une fâcheuse renommée à travers toute la chrétienté, et vous attirerez sur vous la vengeance de Jésus-Christ et les reproches de l’Eglise.»--«Frère, dit le comte, mes compagnons veulent me quitter parce que je n’ai plus rien à leur donner. Si je détruis Toulouse, je n’agirai pas sans motif, puisque ses habitants me sont hostiles, et puisque j’espère, avec l’avoir que j’en tirerai, reprendre Beaucaire et conquérir Avignon.»--«Sire comte, dit maître Robert je vais vous faire un discours bon à entendre. Depuis que le pape vous a élu, vous auriez dû observer droiture et raison pour ne pas mettre l’Eglise dans l’embarras; puisque ceux de Toulouse ne vous ont point trahi, vous ne devriez point les détruire, sinon par jugement; et si vous observez droiture en votre accusation, ils ne doivent ni perdre leurs biens, ni endurer de souffrances.» En devisant ainsi, ils arrivent près de la ville.

A ce moment voici l’évêque, piquant des deux. Il parcourt les rues, donnant sa bénédiction, puis il mande les habitants, les prêche et les sermonne: «Barons, dit-il, sortez à la rencontre de notre bon et aimé comte: puisque Dieu, l’Eglise et moi vous l’avons donné pour seigneur, vous devriez le recevoir en grande procession. Si vous l’aimez bien, vous en serez récompensés dans ce monde et vous aurez, dans l’autre, la gloire promise aux saintes personnes. Il ne veut rien du vôtre; au contraire, il vous donnera du sien, et, en sa garde, vous connaîtrez de meilleurs jours.»--«Seigneurs, dit l’abbé [Jordan] de Saint-Sernin, monseigneur l’évêque dit vrai, et vous perdez l’indulgence. Allez donc vers le comte, et que sa mesnie se loge à son gré dans vos maisons; ne dites point non, et vendez-leur en faisant la juste mesure: ils ne vous feront pas tort de la valeur d’un bouton.» Là-dessus ils sortirent dans les champs: celui qui n’avait point de cheval y allait à pied. Mais voici que par toute la ville court une rumeur: «Barons, retournez sur vos pas sans bruit, à la dérobée, car le comte demande des otages et veut qu’on les lui livre: et, si vous vous laissez prendre ici dehors, vous agirez en sots.»

Tous aussitôt rentrent en hâte; mais, pendant que les barons [de Toulouse] se consultent dans la ville, la mesnie du comte, sergents et damoiseaux, brise les coffres des habitants, prend l’argent, et les écuyers et les soudoyers disent à leurs hôtes: «Aujourd’hui vous serez mis à mort, ou vous donnerez rançon, car vous avez excité la colère de messire Simon.» Ils répondent secrètement, entre les dents: «Dieu! comme vous nous avez livrés à Pharaon[26]!»

[26] Cf. le _Livre des Rois_, livre I, ch. 8.

Par les rues pleurent dames et petits enfants; mais, d’une seule voix on crie par la ville: «Barons, prenons les armes! Voici l’heure où nous aurons à nous défendre contre ce farouche lion, car mieux vaut mort honorable que passer sa vie en prison!»

XIII

Emeute et combats dans les rues.

De toutes parts, en courant et à force d’éperons, arrivent chevaliers, bourgeois, soudoyers et sergents, apportant chacun tout un équipement: écu ou chapeau de fer, pourpoint ou gambeson, hache émoulue, fauchard ou pilon, arc à main ou arbalète, bonne lame de lance, petite côte ou gorgerin, camail ou hoqueton. Quand ils furent ensemble, pères et fils, dames et damoiselles, chacun à l’envi commence à dresser les barrières devant sa maison: huches, coffres, tonneaux qui roulent, poutres et chevrons reposent à terre ou sur des tables.

Par toute la ville, la défense se prépare si bien que les cris, le tumulte et le son des trompes font retentir les rues et le ciel. «Montfort!» crient Français et Bourguignons, et ceux de dedans: «Toulouse! Beaucaire! Avignon!» Partout où ils se rencontrent, se précipitant à l’envi, ils s’entrefrappent avec fureur: lances, épées, et tronçons de piques, flèches, masses et tisons, guisarmes, lames, pennons, piques, pierres, planches et moellons, volent de tous côtés, de face et de flanc, brisant les heaumes, les écus, les arçons, défonçant têtes, cervelles, poitrines, mentons, bras et jambes, poings et fesses. Si farouche est la lutte, si grand l’acharnement, si nombreux les dangers, que ceux de Toulouse les mènent battant, eux et le comte Gui. Et quand les croisés ne virent plus d’autre moyen de salut, le comte de Montfort s’écria: «Mettez le feu partout!»

Alors s’allumèrent les torches et les brandons. A Saint-Remezi, à Jousaigues, et sur la place de Saint-Etienne, on frappe de grands coups. Les Français sont barricadés dans l’église, dans la tour Mascaron et dans le palais de l’évêque. Les nôtres combattent le feu, et font des abattis de tous côtés pour arrêter les flammes. D’autres vont s’emparer en hâte des Français qui, dès leur arrivée, se sont installés dans la ville. Ceux-ci eurent grande peur et frayeur de mourir: dans l’hôtel du comte de Comminges, les Toulousains vont les cerner de telle façon qu’ils ne peuvent en sortir.

Le comte de Montfort crie de manière qu’on l’entende: «Barons, allons les éprouver d’un autre côté, tout droit à Saint-Etienne, et voir si nous pourrons leur nuire!» Et le comte, suivi des siens, s’élance avec tant d’impétuosité qu’à l’orme de Saintes-Carbes ils font trembler la terre. Ils débouchent par la place de l’église, mais ils ne peuvent atteindre personne de la ville. Les hauberts, les heaumes, les enseignes qu’on agite, le son éclatant des cors et des trompes font retentir le ciel, la terre et l’air. Par la rue droite, se dirigeant vers la Croix-Baragnon ils attaquent si violemment qu’ils brisent et rompent les barrières. De toutes parts accourent, pour soutenir la lutte, chevaliers, bourgeois, sergents, pleins d’ardeur, qui, à coups d’épée et de masse, les serrent de près, si bien que des deux côtés on en vient aux coups. On reçoit dards, lances, flèches, couteaux; on se lance des épieux, des fléchettes, des fauchards, qui tombent si dru qu’on ne sait où se tourner. Alors vous auriez vu faire grand carnage, rompre maint camail, fausser nombre de hauberts, fendre quantité de poitrines, briser force heaumes, abattre maint baron, tuer de nombreux chevaux, et le sang se répandre avec les cervelles sur le terrain! Ceux de la ville résistent si bien aux croisés qu’ils leur ont fait abandonner le combat.

--«Seigneurs, dit le comte, je peux bien vous dire que, de ce côté-ci, nous ne réussirons pas à leur faire du mal; mais j’irai les surprendre [ailleurs], si vous voulez me suivre.» Tous, car nul ne s’y voulut soustraire, éperonnent ensemble. Ils pensent aller dans le Bourg par la porte Cerdane, mais ceux qui s’y trouvent les reçoivent de telle manière que la bataille s’engage dans les rues. A grand renfort de massues, de pierres, d’épées, avec les guisarmes et les haches qui augmentent le massacre, les Toulousains leur firent vider la rue et la place.

La bataille dura jusqu’au soir, et le comte se retira, triste et pensif, au Château Narbonnais, où l’on fit maint soupir. Plein de colère il envoya chercher les barons de la ville qu’il avait gardés en prison: «Barons, leur dit-il, vous ne pouvez fuir et par la très sainte mort que Jésus a voulu souffrir, nulle richesse au monde ne pourra m’empêcher de vous faire couper la tête ou de vous faire sauter du haut en bas du château!»

XIV

Représailles.

Cependant, l’abbé de Saint-Sernin et l’évêque Folquet décident par de fausses promesses un certain nombre de bourgeois à se livrer comme otages. Le comte de Montfort recouvre alors ceux de ses hommes qui sont demeurés prisonniers dans Toulouse, puis il prend un plus grand nombre d’otages. Suivant l’avis de l’évêque, et malgré les conseils de modération que lui donnent son frère et quelques autres croisés, Simon fait raser les défenses de la ville, saisir les armes et exiler les otages après les avoir mis à contribution.