La chanson de la croisade contre les Albigeois
Part 2
Là, les croisés font écrire sur une charte le jugement qu’ils donneront au comte [de Toulouse], qui attend dehors avec le roi d’Aragon, par un froid vif, en plein vent. L’abbé [de Cîteaux] le lui remet, en présence de tout le monde, de maître Thézis qui est avec lui, le meilleur et le plus savant clerc qui soit au monde, en présence de l’évêque d’Uzès, et de cent autres clercs. Quand le comte a la charte en main, il appelle secrètement l’écrivain, et quand il l’entend, l’écrivain la lui ayant lue bien lentement, il mande, plein de tristesse et de ressentiment, le roi d’Aragon: «Venez çà, sire roi, lui dit-il en riant, écoutez cette charte, et l’étrange commandement auquel les légats me mandent d’obéir!» Le roi la fait relire aussitôt, et quand il l’eut entendue, il dit simplement, avec calme: «Voilà qui a besoin d’être amélioré, par le Père tout puissant!» Le comte, tout préoccupé, tellement qu’il en néglige de prendre congé, s’en va vers Toulouse aussi vite qu’il peut, la charte à la main... Il la fait lire partout, pour que la connaissent clairement chevaliers, bourgeois, et prêtres qui chantent messe. Elle dit que le comte devra observer la paix, renvoyer les routiers, rendre leurs droits aux clercs, qui seront maîtres souverains de tout ce qu’ils lui demanderont, mettre hors de sa protection les juifs, et livrer les hérétiques qu’on lui désignera à la discrétion des croisés. Le comte et les siens ne devront ni manger plus de deux viandes, ni vêtir désormais riches tissus, mais plutôt grosses capes brunes, qui leur dureront plus longtemps; ils détruiront châteaux et forteresses, et jamais plus chevalier ne résidera en cité, mais à la campagne, comme font vilains. Ils ne percevront plus sur les chemins d’autres péages que ceux anciennement établis, et donneront chaque année quatre deniers toulousains aux «mainteneurs de la paix» établis par les croisés; les usuriers renonceront au prêt à usure et s’ils ont fait quelque gain, ils le rendront tout d’abord; si le comte de Montfort ou les croisés chevauchent sur les terres du comte de Toulouse, et prennent des biens lui appartenant, on ne devra point s’y opposer. Il faudra se conformer en toutes choses à la volonté du roi de France; enfin le comte passera la mer jusque vers le Jourdain, restera là-bas tout le temps qu’exigeront les moines ou les cardinaux de Rome ou leurs commettants, puis il devra entrer dans l’ordre du Temple ou dans celui de Saint-Jean. Quand il aura fait cela, ses châteaux lui seront rendus, et s’il ne le fait pas, on le chassera de partout, si bien qu’il ne lui restera rien.
Les hommes de la terre, chevaliers et bourgeois, en entendant la charte qui leur est lue, disent qu’ils aimeraient mieux être tous tués ou faits prisonniers que de souffrir cela, et qu’ils ne le voudraient faire pour rien, car ils ne seraient plus alors que des serfs, des vilains ou des paysans. Les bourgeois de Moissac, et ceux d’Agenais disent qu’ils fuiraient par eau en Bordelais plutôt que d’avoir pour seigneur Barrois ni Français, ou bien qu’ils s’en iraient, si le comte le veut, se fixer avec lui où il lui plairait. Le comte les en a fort remerciés; il a fait ses lettres scellées, et les a envoyées à tous ses amis.
VII
Un épisode du siège de Toulouse.
Au printemps, les croisés, après avoir soumis de nombreux châteaux, passent l’Hers près de Montaudran et mettent le siège devant Toulouse; mais les assiégés, malgré l’opposition du comte de Toulouse, tentent une sortie.
Il était près de tierce lorsqu’ils sortirent; ceux de l’ost venaient de dîner quand les Toulousains les attaquèrent; mais le comte de Montfort n’avait pas voulu se désarmer, et la plupart des barons de l’ost n’avaient point déposé le haubert; aussi sautent-ils prestement sur leurs destriers. A cette rencontre, vous auriez vu frapper de part et d’autre tant de coups d’épieu sur les heaumes retentissants, mettre en pièces, fendre et rompre tant d’écus que vous auriez cru à la fin du monde. Sans mentir, les Toulousains tuèrent Eustache de Caux (dont on fit maint soupir) au moment où, quoiqu’il fût hardi, il allait s’en retourner auprès des siens.
Grand fut le combat (Jésus-Christ me garde!) lorsque les Toulousains et les Navarrais se jetèrent sur l’ost. Alors vous auriez entendu les Allemands pousser de grands cris: la plupart criaient: «Bar! Bar! Bar!» Au passage d’un pont, les Toulousains portèrent à Eustache de Caux un tel coup d’une lance de frêne au gonfanon vair, que le prêtre ne put arriver à temps pour l’administrer, lui donner pénitence et le confesser. Mais il n’y avait pas deux jours qu’il avait reçu le sacrement de pénitence: je crois donc que Jésus-Christ lui voudra bien pardonner.
Quand les Français s’en aperçoivent, ils vont tous à son aide; mais les félons soudoyers, lorsqu’ils voient ceux de l’ost accourir en masse, se mettent à fuir, car ils savent bien qu’ils ne pourraient tenir contre eux. Ils n’ont pas grande peine à emporter ce qu’ils ont conquis: ils n’ont fait que tuer un homme dont beaucoup pleurent la mort, car il était fort puissant, et de très haute condition. Ses hommes ont fait porter son corps en sa terre, où ils voudront l’enterrer avec les honneurs.
Le matin, à l’aube, quand parut le jour clair, ceux de l’ost, après avoir, quinze jours durant, fait couper les vignes, se mettent à plier tentes et pavillons, car, à ma connaissance, ils veulent changer d’endroit; les vivres sont trop chers, et ne leur peuvent suffire: un pain, pour un petit déjeuner, vaut bien deux sols, et, sans les fèves et les fruits des arbres (quand ils en trouvent), ils n’auraient rien à manger.
Ils envahissent les terres du comte de Foix, y séjournent longuement, puis, au déclin de l’été, «ayant fait tout le mal qu’ils pouvaient», ils se séparent. Le comte de Toulouse convoque aussitôt ses sujets et ses fidèles; mais Simon de Montfort les met en déroute à Castelnaudary.
Avant que la guerre soit terminée, maint coup sera donné, mainte lance brisée; maint gonfanon neuf se dressera par les prés, mainte âme sera jetée hors du corps, et mainte dame veuve ruinée. Le roi Pierre d’Aragon se met en route avec toute sa mesnie; il a mandé toute la gent de sa terre, si bien qu’il a rassemblé grande et belle compagnie. A tous il a dit et déclaré qu’il veut aller à Toulouse combattre la croisade qui dévaste et détruit tout le pays. Le comte de Toulouse a imploré sa merci pour que sa terre ne soit ni ravagée ni brûlée [par les croisés], car il n’a tort ni faute envers personne née. «Et, puisqu’il est mon beau-frère, car il a épousé ma sœur[13], et puisque j’ai marié mon autre sœur[14] à son fils, j’irai les aider contre cette gente maudite qui les veut déshériter».
[13] Eléonore d’Aragon, en 1200.
[14] Sancie d’Aragon, en 1241.
DEUXIÈME PARTIE
(ANONYME)
VIII
Prise de Pujols et bataille de Muret.
«Les clercs et les Français veulent déshériter le comte, mon beau-frère et le chasser de sa terre, sans tort ni faute qu’on lui puisse reprocher, mais uniquement parce que cela leur plaît ainsi. Je prie donc mes amis, ceux qui me veulent honorer, de songer à s’apprêter, car d’ici un mois je passerai les ports avec tous les compagnons qui voudront me suivre!» Tous répondirent: «Seigneur, il sied de faire ainsi; nous ne voulons point vous faire opposition, quoi que vous veuillez». Là-dessus ils se séparent, et vont faire leurs préparatifs.
Le comte Raimon pense, entre temps, à reconquérir Pujols[15]. Les capitouls adhèrent à son projet et convoquent les habitants de Toulouse dans les prés de Montaudran. La proposition du comte est accueillie avec enthousiasme.
[15] Petit château fort aux environs de Toulouse, dont on n’a pas exactement déterminé l’emplacement: il y a deux villages de ce nom près de Toulouse: l’un dépendant de la commune d’Escalquens, l’autre de la commune de Sainte-Foy d’Aigrefeuille. Aug. Molinier (_Hist. gén. de Languedoc_, VI, p. 420, n. 1) se prononce en faveur du dernier nommé.
Les soudoyers français sont entrés à Pujols, et le puissant comte de Toulouse a investi la place; avec lui étaient le comte de Foix, le preux Rogier Bernart, le comte de Comminges, les Catalans que leur a laissés le roi [d’Aragon], et le peuple de Toulouse, chevaliers, bourgeois, et le commun, qui vint en hâte. Le premier qui parla fut un sage homme de loi, fort bien emparlé, qui faisait partie du conseil de la ville: «Sire, dit-il, puissant comte et marquis, s’il vous plaît, écoutez-moi, vous et tous ceux qui êtes assemblés ici. Nous avons chargé sur des chariots les pierrières et les engins, afin que vous combattiez énergiquement les ennemis et j’ai confiance que Dieu nous donnera la victoire, puisque le droit est pour nous, et le péché du côté de ces gens que nous voyons détruire nos terres. Sachez, seigneurs, que nous avons appris par des lettres scellées que nous ont envoyées nos chers amis que, si demain soir nous n’avons point forcé les assiégés, il leur viendra aide et grand secours, nombre de chevaliers équipés et de sergents en armes; et ils nous feront grande honte et double dommage, si nous partons avant de les avoir mis en pièces. Nous avons quantité d’arbalètes et de flèches empennées; allons ramasser des matériaux, et hâtons-nous, pour que les actes suivent de près les paroles: allons tous ensemble chercher des branchages et des gerbes et apportons-en suffisamment pour combler les fossés, car dans ce château se trouve la fleur de tous les croisés, et si nous réussissons à les faire prisonniers, l’orgueil de notre ennemi juré Simon de Montfort en sera abaissé. Et maintenant montrons pourquoi nous sommes réunis! Allons aux matériaux!»
L’ost, en toute hâte, court ramasser des matériaux; il n’y a chevalier, bourgeois ni sergent qui n’apporte sans tarder un faix de branches; ils jettent le tout dans les fossés et les emplissent si bien qu’ils atteignent le pied de la muraille qu’ils se mettent à creuser avec les grands ferrements. Les Français se défendent et jettent du feu ardent, de gros moellons, des pierres, puis de l’eau bouillante; ceux de dessous, quand ils la sentent s’éloignent en se secouant, et se disent l’un à l’autre: «La gale est plus douce que cette eau bouillante!» Les archers lancent sur eux tant de flèches que nul Français n’ose se montrer, de crainte d’être blessé par la joue ou par les dents, et les pierrières leur font tant de mal que nul ne peut se tenir sur les courtines sans être renversé ou obligé de s’en aller tout sanglant ou mortellement blessé, sans espoir de guérison. Galeries ni parapets ne leur servent de rien! Les chevaliers de Toulouse crient à haute voix: «Jetons-nous sur eux, bourgeois, car voilà qu’ils en ont assez!» Aussitôt ils s’emparent de la place et des maisons, où il ne reste aucun français, pauvre ou riche, qui ne soit pris. Les uns sont passés au fil de l’épée, les autres pendus, sans rémission.
Entre temps (septembre 1213) Pierre d’Aragon est arrivé à Muret[16], où le comte de Toulouse et ses gens vont le rejoindre. La ville est bientôt prise, et les Français qui l’occupent doivent se réfugier dans le donjon; mais le roi persuade alors aux Toulousains d’évacuer la ville, et d’y laisser entrer les troupes de Simon: de cette façon, on pourra s’emparer de tous les croisés. Le lendemain le roi réunit ses compagnons:
[16] Sur la bataille de Muret, cf. la savante étude de M. Dieulafoy, _La bataille de Muret_, in _Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres_, tome XXXVI, 2e partie, p. 95-135, et l’importante introduction de M. Anglade, en tête de son édition de _La bataille de Muret_, Toulouse 1913. On y trouvera un plan de la bataille (p. 38) et un résumé de l’étude de M. Dieulafoy (p. 42-83).
--«Seigneurs, leur dit-il, écoutez ce que je veux vous dire: Simon est ici, et ne peut nous échapper. Je vous annonce donc que la bataille aura lieu avant la tombée de la nuit. Préparez-vous à conduire vos gens et à frapper de grands coups, car, seraient-ils dix fois plus nombreux, nous leur ferons tourner bride!»
Le comte de Toulouse se mit alors à parler: «Sire roi d’Aragon, si vous me voulez écouter, je vous dirai mon sentiment. Faisons dresser les barrières autour de notre camp, afin que nul cavalier n’y puisse entrer; et, si les Français viennent nous attaquer, avec les arbalètes nous les blesserons tous; puis, quand ils auront tourné le dos, nous pourrons leur donner la chasse et les mettre en déroute.»
--«Il ne me semble pas bon, dit Miquel de Luzia, que le roi d’Aragon commette cet acte indigne, et ce sera grand péché si, ayant la place [pour combattre], vous vous laissez dépouiller par couardise!»--«Seigneurs, dit le comte, je n’en puis mais. Qu’il en soit à votre volonté! Avant la nuit, on verra bien qui sera le dernier à lever le camp.»
Les Toulousains essayent vainement d’entrer dans Muret et regagnent leur camp, où ils se mettent à dîner; mais Simon donne à ses troupes l’ordre de sortir en armes et il les harangue ainsi:
--«Seigneurs barons de France, je ne sais que vous dire, si ce n’est que nous sommes tous venus ici pour risquer notre vie. De toute cette nuit, je n’ai fait que penser et mes yeux n’ont pu trouver le repos. Or j’ai découvert, à bien réfléchir, que c’est par ce sentier qu’il nous faudra passer pour aller droit aux tentes, comme si nous voulions livrer bataille. Si nos ennemis sortent, nous les attaquerons; mais si nous ne pouvons les amener à quitter leurs tentes, il ne nous restera plus qu’à fuir vers Auvillar.»--«Allons essayer, dit le comte Baudouin, et sachons bien frapper, car mieux vaut mourir honorablement que vivre comme un mendiant!» Alors l’évêque Folquet les bénit, et Guillaume de la Barre les disposa en trois corps, toutes les enseignes en tête.
Tous vont droit vers les tentes, à travers les marais, enseignes déployées et pennons au vent. Des écus, des heaumes dorés, des hauberts et des épées reluit toute la place. Le bon roi d’Aragon, quand il les aperçut, se dirigea vers eux avec quelques compagnons; et ceux de Toulouse y sont tous accourus, car ils ne crurent ni roi ni comte. Tout à coup, sans qu’ils se soient doutés de rien, les Français arrivent et se dirigent tous vers l’endroit où le roi avait été reconnu. Il s’écrie: «Je suis le roi!» Mais on n’y prit pas garde, et il fut si malement frappé et blessé que le sang se répandit sur le sol, et qu’il tomba raide mort.
Les autres, à cette vue, se croient trahis; ils fuient de çà, de là: nul ne se défend. Les Français les poursuivent, les taillent en pièces et les combattent avec tant d’acharnement que celui qui en réchappe vivant peut s’estimer heureux; le carnage se prolongea jusqu’au ruisseau[17]. Les hommes de Toulouse, qui étaient demeurés au camp, se tenaient tous ensemble en grande angoisse. Dalmatz de Creixell s’est jeté à l’eau en criant: «Dieu nous aide! Grand malheur nous est advenu, car le bon roi d’Aragon est mort, et beaucoup d’autres barons sont morts et vaincus. Jamais plus on n’éprouvera si grand dommage!» A ces mots, il est sorti de la Garonne, et les gens de Toulouse, grands et petits, ont couru vers l’eau tous ensemble; les uns passent, mais beaucoup y restent, car le courant, rapide en cet endroit, en a noyé bon nombre. Dans le camp est demeuré tout leur bagage...
[17] La Louge, qui baigne Muret.
Grands furent le dommage, le deuil et la perte, quand le roi d’Aragon resta sur le champ de bataille, mort et sanglant, ainsi que bien d’autres barons. Ce fut grande honte pour toute la chrétienté et pour le monde entier.
Le comte de Toulouse, conseille secrètement aux capitouls de traiter avec Simon, cependant que lui même ira se plaindre au pape des violences dont il est victime.
IX
Le Concile de Latran.
Devant le concile, le comte de Foix plaide sa cause et celle de son seigneur, le comte de Toulouse.
Toute la cour l’écoute, le regarde et l’entend: il a le teint frais et sa personne est agréable. Il s’avance vers le pape et lui dit avec calme: «Sire pape droiturier, de qui relève le monde entier, qui occupes le siège de saint Pierre et gouvernes à sa place, toi en qui tous les pécheurs doivent trouver un protecteur, et qui dois maintenir droiture, paix et justice, car tu es ici pour assurer notre salut, seigneur, écoute mes paroles et rends-moi ce qui m’est dû. Je puis jurer avec sincérité que je n’aimai jamais les hérétiques, que je repousse leur société, et que mon cœur ne s’accorde point au leur. Puisque la sainte Eglise trouve en moi un fils obéissant, je suis venu en ta cour pour être loyalement jugé, moi et le puissant comte mon seigneur, et son fils également qui est beau, bon, tout jeune, et n’a fait tort à âme qui vive. Je me demande alors pourquoi et comment aucun prud’homme peut souffrir qu’on le déshérite. Le comte mon seigneur, de qui relèvent grandes terres, s’est mis à ta discrétion, te livrant la Provence, Toulouse et Montauban, dont les habitants furent ensuite soumis au pire ennemi, au plus cruel, à Simon de Montfort, qui les enchaîne, les pend, les extermine sans merci. Et moi-même, seigneur, j’ai rendu par ton ordre le château de Foix et ses puissants remparts; le château est si fort qu’il se défend de lui-même; il y avait là pain et vin, viande et blé en suffisance, eau claire et douce sous la roche qui surplombe, et mes braves compagnons, et mainte luisante armure. Aussi ne craignais-je point de le perdre, quelque effort que l’on fît: le cardinal le sait, et peut, s’il le veut, en témoigner. Si tel que j’ai livré mon château on ne me le rend, nul ne doit plus avoir foi en aucun traité!»
Le cardinal[18] se lève, vient vers le pape, et lui dit doucement: «Sire, ce que dit le comte est vrai en tout point. J’ai reçu le château et je l’ai livré, en vérité: en ma présence l’abbé de Saint-Thibéry s’y est établi. Le château est très fort et bien pourvu, et le comte a loyalement fait tes volontés et celles de Dieu».
[18] Probablement le cardinal Pierre de Bénévont qui exerçait les fonctions de légat en France depuis l’année précédente.
Alors, l’évêque de Toulouse se lève, habile à la réponse: «Seigneurs, dit-il, vous entendez tous le comte [de Foix] prétendre qu’il s’est délivré et séparé de l’hérésie; moi, je dis que de sa terre en est sortie la plus forte racine. Il a aimé, honoré et soutenu les hérétiques: tout son comté en était plein et farci! Le château de Montségur fut bâti pour qu’il pût les défendre, et il les y a recueillis. Sa sœur[19] devint hérétique après la mort de son mari, et, par la suite, demeura plus de trois ans à Pamiers, où elle a converti bien des gens à sa mauvaise doctrine. Et quant à tes pèlerins, serviteurs de Dieu, qui chassaient les hérétiques, les routiers et les proscrits, le comte en a tué et mis en pièces un si grand nombre que le champ de Montgey en est encore couvert, que la France les pleure encore, et que tu en restes déshonoré! Là dehors, devant la porte, tels sont les plaintes et les cris des aveugles, des proscrits, et des mutilés, qui ne peuvent plus marcher sans qu’on les guide, que celui qui les a tués, estropiés, mutilés, ne mérite plus de tenir terre!»
[19] Probablement Esclarmonde, veuve de Jourdain de Lisle.
Arnaut de Villemur[20] s’est dressé; on l’entend bien, on le regarde et on l’écoute; il parle bien en effet et n’est point intimidé: «Seigneurs, si j’avais pu savoir que cette accusation serait mise en avant et qu’on dût en faire tant de bruit en cour de Rome, il y aurait en vérité, davantage d’hommes sans yeux et sans narines!»--«Par Dieu! se dit-on l’un à l’autre, celui-là est fol et hardi!»
[20] Il était co-seigneur de Saverdun et hérétique notoire.
--«Sire [pape], dit le comte de Foix, mon bon droit, ma sincérité, et ma droiture me justifient; et, si l’on me juge selon justice, je suis sauf, car je n’aimai jamais les hérétiques, ni leurs adeptes, ni les «vêtus»[21]; au contraire, je me suis rendu, donné et offert à l’abbaye de Boulbonne, où tout mon lignage s’est donné et fait ensevelir. Quant au château de Montségur, la chose est claire: jamais, même un jour, je n’en fus possesseur. Et si ma sœur fut méchante femme et pécheresse, je ne dois point être condamné pour ses péchés à elle. Si elle demeura en ma terre, c’est en vertu d’un droit, et parce que mon père, avant de mourir, a dit que si l’un de ses enfants était en peine en quelque lieu, il n’avait qu’à revenir en la terre où il avait été élevé, et qu’il devrait y avoir le nécessaire et y être bien accueilli. Je vous jure aussi par le Seigneur qui fut cloué en croix, que jamais bon pélerin faisant bons pélerinages établis par Dieu ne fut exterminé par moi, ni volé, ni mis à mort, et que jamais sa voie n’a été entravée par mes compagnons. Mais de ces voleurs, traîtres félons, menteurs à leur foi, qui portaient la croix pour ma perte, par moi et par les miens nul ne fut atteint, qu’il ne perdît les yeux, les pieds, les poings, les doigts! Et je me réjouis au sujet de ceux que j’ai tués et mis à mort, et je regrette ceux qui m’ont échappé. Quant à l’évêque, qui montre tant de violence, je vous dis qu’en sa personne Dieu et nous sommes trahis, car avec ses chansons mensongères, aux couplets mielleux, qui sont la perte de qui les chante, avec ses satires affilées et tranchantes, avec nos présents, grâce auxquels il devint jongleur, avec sa mauvaise doctrine, il est devenu si puissant que nul n’ose le contredire. Quand il fut devenu moine et abbé, il n’y eut, tant la lumière s’y obscurcit, calme ni repos en son abbaye jusqu’à ce qu’il en fût sorti. Et quand il fut élu évêque de Toulouse, un tel feu se répandit par toute la terre que jamais aucune eau ne pourra l’éteindre, car à plus de cinq cent mille, grands et petits, il a fait perdre la vie, le corps et l’âme. Par la foi que je vous dois, à ses actes, à ses paroles, à son attitude, il semble qu’il soit plutôt l’Antéchrist que le messager de Rome! Le légat de Rome m’a dit et promis que le seigneur pape me rendrait mon héritage; et que nul ne me tienne pour niais ni pour fou si je désire recouvrer le château de Foix! Le cardinal mon seigneur connaît la vérité: il sait que je l’ai rendu loyalement et de plein gré. Or, celui qui retient ce qui a été confié à sa garde doit être blâmé, selon le droit et la raison.»
[21] C.-à-d. les hérétiques qui ont reçu le _consolamentum_ et qui portent les vêtements noirs.
--«Comte, dit le pape, tu as bien défendu ton droit, mais tu as un peu diminué le nôtre; je saurai ton droit et la valeur de tes sentiments. Si ta cause est juste, quand j’en aurai les preuves, tu recouvreras ton château tel que tu l’as livré; et même si la Sainte Eglise te condamne, tu dois trouver merci, pourvu que Dieu t’ait inspiré [le repentir]. L’Eglise doit recevoir tout pécheur mauvais, enchaîné [par les péchés], quand elle le voit en danger, s’il se repent de bon cœur et fait ce qu’elle lui ordonne.» Puis il a dit aux autres: «Entendez cette parole, car je veux vous rappeler à tous ce que j’ai ordonné: que tous mes disciples marchent illuminés, portant le feu, l’eau, le pardon et la lumière, et douce pénitence, et franche humilité; qu’ils portent la croix et le glaive, qu’ils jugent avec sagesse et fassent régner paix sur terre; qu’ils observent chasteté, portent avec eux droiture et vraie charité, et ne fassent rien que Dieu ait défendu! Et quiconque fait ou prêche autre chose n’agit ni selon mes paroles ni selon ma volonté.»