La chambre obscure

Part 9

Chapter 93,942 wordsPublic domain

--Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là, le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez, enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une bande, comme sur des _pannekoeks?_ La femme pourra cuire à la maison pendant cinq jours.--Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...

--Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?

--Moi.

--Comment vous appelez-vous?

--Je m'appelle Pierre de Wit.

--Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.

Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la Néerlande.

Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez eux:--À qui le tour?--Vous avez déjà demandé depuis longtemps une petite goutte, voisin?--Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.--Voici Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il en soit pour un florin.

Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier numéro,--c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,--on hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un morceau de bœuf rôti.

* * * * *

Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop, vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez aussi.

Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment, dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut d'une tour et finit par s'en précipiter.

Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci: Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.

C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W..., le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre, l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté, est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ... non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.

Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques questions:

--Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en tête de marier votre fille?

--Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles, les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est pas là.

--Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le marchand.

--Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.

--Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.

--J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien entendu de cette espèce.

Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit qu'il faut changer de conversation.

--Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un gros chat taché de roux et de noir.

--Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures partout.

--Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.

--Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?

--Il est tout noir.

--En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a un an, s'est enfuie avec sa couverture.

--Mais, si c'était une génisse rouge?

--Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.

--Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine, danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien! soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.

--Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune fille est devenue au moins poitrinaire.

--Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les traire.

Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et le campagnard lui pinçant doucement la joue:

--Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.

--Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop en avant.

--Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un regard suppliant, si vous me voyiez par terre.

--J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris, bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre voisinage....

--Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.

--Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.

* * * * *

Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige, de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur, et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent; une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs. Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai.... Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction qu'il est la première primevère du printemps.

X

LE PROGRÈS

Petite fille éveillée, Que fais-tu dans mon jardin? Tu cueilles toutes mes fleurs Et le fais trop brutalement. (_Vieille chanson._)

Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures, mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que _Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants; je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu? croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne lui donnât pas des aliments?