Part 8
Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons étouffées par couardise.
Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous remettre mutuellement sous les yeux le _tempus actum_; comme nous ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.
Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos sentiments, et que nous étions restés les mêmes.
Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous savourons le baume et le goût exquis de notre amour.
* * * * *
Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,--et quelle désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive aviné.
S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.
Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!
IX
L'hiver à la campagne.
Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude saison;--oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, _ils ne peuvent plus sortir_, ils ne peuvent plus _compter sur le temps_; ils n'osent pas sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce _temps est pire qu'un froid fixe_, et qu'ils désireraient un petit feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver est formellement commencé.
Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël, célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse, et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.
Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut être gelée dans l'aiguière, et le penchant à _se retourner encore une fois_ est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant _fourniture de bureau_; et si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises, l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien, regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles (une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?
C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il n'a pas besoin; de la _source de vie_ à un florin vingt-cinq cent. la boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs, par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?
Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu, un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la société _tot Nut Van Allgermeen_, et de Dieu sait qui encore. Nous ne connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.
Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas, sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le plus complet laconisme.
--Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?
--Mon Dieu oui, je viens un peu voir.
--Maintenant,--les paysans commencent presque toutes leurs phrases par ce mot,--maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a aussi une partie de fins acheteurs.
--Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que je ne les aie à la maison...
--Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.
--Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un peu sec.
--Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.
--Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.
--Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?
Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;
--Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.
Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes, une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.
En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes. Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au commencement, parce que _cela sera meilleur marché_; plusieurs diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.
--Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter, mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...
--Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole, s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons, Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte, Jeannot!
--Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins pour cette jolie femme? Huit et demie!--Bah! Antoine, n'avez-vous pas assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau lot, compère! Quel est votre nom?
--Jean van Schoten.
--Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;