Part 7
Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» «Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?--Pas davantage; mais la blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens philosophique ou poétique.
Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à rendre heureux les hommes à bonne conscience.--Pour d'autres, oui, dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du plaisir; avoir un sac plein de chiques,--plaisir; faire une promenade en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller au lit,--plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, est un plaisir, une véritable joie, une jouissance--ou si tout n'est qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,--je le sais, mon cher ami,--tout à coup _trop grand pour une terre_ qu'il ne connaît pas, _trop délicat dans ses sentiments_, pour des plaisirs dont il ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de sens, et rimées, où il fait profession de _mépriser la matière, et sur les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face_; et toutes sortes de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de kermesse.
Votre affectionné,
HILDEBRAND.
1839.
[Footnote 1: Monnaie qui forme la centième partie du florin, et équivaut environ à _deux_ centimes.]
VIII
Les amis éloignés
C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains. Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis, peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne Hollande.
Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers, j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent du moins n'en pas ignorer.
Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance! j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt, et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir, écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui étaient sur la mer,
Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme, Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête Imprime sur le sein de la mer écumante Des signes redoutés qui présagent la mort.
Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace; Leur linceul se déploie et flotte devant eux; Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent; Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!
Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais! Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.
Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes éloignées sur la toile de la _camera obscura_ de la pensée. L'heure du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le _Colombo._
Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait te conduire à Rotterdam.
Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant, s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers enfants,--alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi vous, comme Antoine?
* * * * *
Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel, il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment, on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement, on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout cela. Le titre de _bon garçon_ suffit pour donner droit à celui de _bon ami_, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà l'amitié de cette époque de la vie.
Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et confidents.
Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère bien-aimée!
* * * * *
Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans auparavant dans son album:
Pas de grands mots ici, pas de serments jurés, Car ils sont superflus, du moins pour la plupart; Mettons mon nom tout seul à cette place à part, Il te rappellera notre sainte amitié.
À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que j'habitais, qu'il nommait le _paradis de sa jeunesse_, et il s'empressa de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant deux jours.
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