Part 10
Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas. Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont beaucoup trop modestes pour cela[3].
Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!
Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme. Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs, pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial. Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel, l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle, sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi sages que nous sommes puérils?
Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être cruel pour la génération naissante?
Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_ s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti, le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles, leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment, on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.
Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre, à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur. Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de griffes qui combattent[4].
Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être, illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine? Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent. Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez, dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.
Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du _médecin malgré lui_, qui déplace le cœur et le porte da la gauche à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il avait douze ans avant de connaître l'A B C; les _pannekoeken_ que le czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit, lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent, altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et une reine....»
Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un rideau: c'est inconvenant!
«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»
1837.
[Footnote 1: Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami _Baculus_, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.]
[Footnote 2: Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.]
[Footnote 3: Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple les Fables de Gellert (qui ne sont _pas_ écrites pour la jeunesse); afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables et à se moquer des femmes.]
[Footnote 4: Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope nous offre dos scènes plus pacifiques!]
XI
L'EAU
Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell, un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins dix fois, n'a pas été loyale,--et lorsque les hivers s'adoucirent, et qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au bord de la chaussée,--alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait toujours à raser et à jaser, et je lui dis:--C'est la commère de Halley qui l'aura fait.
Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté, nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas! je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais imprimer aujourd'hui!
J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais! Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un magnifique jour du Nord,
Un rejeton du soleil en robe de neige.
Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!
Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la grêle sur leur cuirasse,
Avec des faits dans les poings,
sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une blancheur sans tache,--mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!
Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même! combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage, on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver! Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du ciel, de la terre et du foyer,--comparer le scintillement de la neige blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur! Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?
Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir être sans glace. J aime l'hiver,--je sens que l'hiver m'est nécessaire; j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau m'est chère, l'eau limpide et vivante!--Quelles émotions elle éveille en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,--comme je l'aime tendrement!
Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les mers et tous les fleuves.
Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.
Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!