Part 15
--Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!
Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme remontrance.
--Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!
--C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui, lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de plaisir autour de la chambre en battant des mains.
Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui avec quelque dédain:--Ce n'est qu'un lièvre!
Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides. En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la Hollande du nord, _il ne découvrait la vie._ Il remarquait bien çà et là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt, et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour. Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.
La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos, et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule. Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!
Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il tira aussi sa gourde pour boire un coup.
--Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais être quitte de ce rêve!
Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se représenta à lui plus vivement que jamais.
Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où il se posa.--Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.
Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les vagues.
Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au galop la colline.
Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec complaisance.
C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.
Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton demi-impératif:
--Où sont-ils allés, Antoine?
--Vous devez le savoir! dit celui-ci.
--Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. Avez-vous quelque chose?
--Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.
--Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.
--Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.
--Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant du diable!
Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers le nord.
--Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup de sa gourde et se dirigea vers le midi.
Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus. D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils s'abattirent de nouveau.
--Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même direction pour poursuivre la compagnie.
Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal, non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.
Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être! le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol, et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!
Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. «Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres yeux!» dit-il en soupirant.
Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!
Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque au même instant, «_arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide_,» comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.
--Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers Schoorl.
Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir, puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.
--Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.
--Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?
Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le considéra.
Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant Antoine.
--Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec vivacité, et un nuage reparût sur son front.
Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp, descendit rapidement avec l'animal.
Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.
--Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce qu'elle va faire.
Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.
Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se remit sur-le-champ.
--Sac plat! lui cria-t-il en riant.
--Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?
--Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le regardant avec incrédulité.
--Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se convaincre.
Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait sanglante à ses pieds.
Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté, il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.
Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation: il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.
* * * * *
Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout perdu.
L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut de la dune.
--Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le saisissant par le bras,
--Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La mer va venir tout à l'heure.
Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé une tombe avec ses doigts.
Le soir suivant, il avait rendu l'âme!
[Footnote 1: Terres en friche ou incultes.]
FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.
TYPES HOLLANDAIS.
I
LE BATELIER.
J'ai si souvent voyagé en _trekschnit_[1] que je suis à même d'écrire sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte [2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant dans l'air crient à diverses autres le _Memento mori_, l'affaire prend pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer le _roef_[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur les temps changés. Ce n'est pas tant pour les _trekschnits_ que cela me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais ils disparaissent de la terre--je veux dire des eaux. Respect pour eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne manquera au message, pas un _stuiver_ à l'argent, pas un mot ne sera lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. Faites-lui seulement _savoir_ que vous vous fiez à ses soins, et soyez aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux _compliment_, et que _toute la famille allait bien_, et l'impatience d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans lui dire:--_Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?_ ou pouvais-tu dans sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le félicitais--que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le _trekschnit_ ne devrait pas être supprimé!
Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du _roef_, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes mésaventures à bord du _trekschnit._ Chacun avait son mérite propre dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième parlait de _Bonaparte_, et combien celui-ci avait dû avoir peur des cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et son frère, surnommé _le Teigneux_, qui n'avait pas toute la dignité de l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le sort qui attend les _trekschnits_ dans l'avenir.