La chambre obscure

Part 14

Chapter 143,939 wordsPublic domain

Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo, l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise, de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo: ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités présumées des époux de différentes couturières, _Blok, over den Kant, Préveille_ et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari de mademoiselle _over den Kant_, ni de mademoiselle _Blok_, ni de mademoiselle _Préveille_, ni même de mademoiselle _Nautgen op Zoom_[1], a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant sur la tête de mademoiselle de _Zoom_ plane le génie, l'espoir de la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au _Messager du soir_ et prendre l'avance sur le _Journal du Commerce._ Je veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez comment notre Bleeklo est de _Zoom_, dussé-je, pour l'appréciation esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à un article du _Messager des lettres_ qu'à une lettre confidentielle, dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber complètement votre attention de lecteur!

Je commence par vous dire qu'en qualifiant de _Zoom_ de monstre, je n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école, il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche, et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous, mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de _sable_, il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux; il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait l'esquisse _d'un cœur altéré_, lorsque les malheureux troubles de ce temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: _Un grand souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup_, et d'une autre sur la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il en soit, on eût presque oublié de _Zoom_, s'il n'avait reparu l'année dernière avec son chef-d'œuvre: _C'est un tour pur monter._ L'idée n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain _qui ne peut monter_ ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,--on le voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on pourrait dire que le génie de _Zoom_ a atteint l'apogée de sa force. Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de _de Zoom_ vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.

_De Zoom_ n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre, dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit rester perruque.»

D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,--d'où un fils de fabricant de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... Il faut que je brise là.

Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.

17 janvier 1839. HILDEBRAND.

_P.S._--Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.

[Footnote 1: Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.]

XVI

ANTOINE LE CHASSEUR.

Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes, couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes, des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et d'agaric rugueux.

Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres, car il n'aperçoit plus que le _Hondsbosch_ qui, malgré son nom, n'est point un bosquet, puis la _Lype_, la plus grande plaine desséchée artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'_Herbe des vaches_, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien, regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.

C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure, adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir d'avoir quelque part au butin.

Le jeune chasseur,--car c'en était un,--était à dessiner avec sa blouse verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une expression d'abattement.

--Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un coup de pied à Veldine.

L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.

--Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la tête, il ajouta.

--Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?

Il prit le chemin qui conduisait vers le village.

Si la jeunesse de Schoorl eût vu son _Antoine le chasseur_, car tout le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.

Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au signal.

Il sourit.

--Ce sera elle! dit-il tout haut.

--Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du fond de la maison.

Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva la tête et fit signe au chien.

Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de la chaumière une petite source venant de la dune.

--Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine! Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.

Triste prévision pour celui qui va en chasse!

Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et s'éloigna à droite. Antoine la rappela.

--Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à paitre sur la dune. Et il tourna à droite.

--Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.

--Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la brande[1].

--Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement sa pipe.

--Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace d'un braconnier, peut-être?

--Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!

--Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à monter.

Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui poursuivait son chemin d'un pas rapide.

--Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il, et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons, Veldine, au premier perdreau tué!»

À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir le terrain de chasse.

Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, sur le banc devant le _Lion rouge_, lorsque Antoine passa chargé de gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les abat pas moins toutes les deux?--C'est parce qu'il à un fusil à deux coups, avait-on répondu.--Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.

La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait. Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler très-fort, le nez contre le sol.

--Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.

Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.

--Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.

Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.

--Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.

Et il poursuivit son chemin.

--Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et vous le comprendrez.

Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline, elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins affectueux pour cela.

Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul perdreau.

--Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!

--Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda Antoine.

--Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.

--Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.