Part 13
N° 2. _Un tableau de famille._ C'est un monsieur et une dame d'un âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls. Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye, et le bois de La Haye _était si magnifique_! Le lendemain matin, la voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye qui _était si magnifique_, des nuages parurent se condenser dans le ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on n'a pas de parapluie!--et puis les rues! On trouve donc préférable de se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: _Nous allons tout attraper_, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les autres avec inquiétude.--Allons donc à l'exposition! avait dit le papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:--Nous voici! et le plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle, la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre. Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, _où il y a du génie_, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite par une manie innée de trouver des ressemblances.--Vois donc, mon ami, ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!» dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon _qui ressemble tant à Pierrot._
On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de _vraiment_ beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions bien aller le voir.--Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en soupirant.--Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque chose à l'exposition.--Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le tableau de Ko ne se trouve nulle part.--Quelle grandeur peut-il avoir? Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:--Oui, ce sera cela, c'est bien sa manière,--et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé, monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est _si magnifique_ et dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est _très-distingué_, pour reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le petit ange écossais assis sur ses genoux.
N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait absolument pas venir à l'exposition avant l'heure _fashionable_; et maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se hasarde à peine à se placer devant la _vieille femme lisant la Bible_ dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah! elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une _petite demoiselle!_ Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a _tant vu dans sa vie et dans ses voyages!_ Faites attention à ce malheureux Narcisse, heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie chaque lois tout haut _qu'il a bien autre chose à faire dans la vie que de courir après des tableaux_;--sur cette jeune dame qui peint elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle n'ait vu les tableaux de son peintre favori, _car le reste lui est indiffèrent_;--sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition de Dusseldorf.--Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?--C'est un peintre, un jeune peintre.--Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son _alter ego_, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie, son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le mot _artiste_, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi _son_ peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il voulait...
Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le _peuple qui a déjà dîné?_ ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?
1838
XIV
LE VENT.
La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.--Ne dites pas: «Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté, vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que, dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête et de l'adversité, en disant:--Me voici! Ils ferment les yeux devant le danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!
Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.
Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.
Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air! Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction, pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de vent.
Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.
Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante. Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre, dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit, la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir y pénétrer,--alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme. Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils viennent à lui et disent:
--Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte le calme. Ne craignez pas,--croyez seulement.
XV
RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.