La chambre obscure

Part 12

Chapter 123,032 wordsPublic domain

J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc pas si austèrement raisonnable,--soyez naturel, soyez simple, soyez humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un seul coup!

* * * * *

Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,--une jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,--on le cache. Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une triste cérémonie; mais que ce fût _lui_ que j'eusse vu enterrer, lui que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce sombre caveau,--je ne pouvais y croire!

Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la lui montrer et sans lui dire:--Là repose un de mes amis; c'était le meilleur des hommes!

Je finis comme j'ai commencé;--Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!

XIII

UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.

Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les sacs de nos grand'mères.

Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.

Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est nécessaire pour parler en société _des plus beaux de tous_, fermement résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du _petit tableau_ devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.

Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. Voici quelques numéros de mon catalogue:

n° 1. _Un maître de dessin contemplant son œuvre._ C'est un nomme court et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote noire, grasse et usée, et d'un pantalon _décent._ Une cravate en forme de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il s'appelle Égide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux martyrs de l'art qui ont été _méconnus_ et dont les dons brillants ne sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la grande _Histoire des peintres_, mais personne ne prend garde à lui. Il croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.

Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et son intérêt. Il lit le _Letterbode_, il lit le _Handelsblad_; jamais il n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs. Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même, messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,--il n'a pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,--la vérité exige que son historien le dise,--une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la ville savaient que le tableau de maître Punter _était acheté pour un cabinet_, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes, l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art; il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt. Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à l'exposition. Son tableau,--cette fois il représente une cuisinière qui nettoie un chaudron de cuivre,--il sera sans doute de nouveau mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: _Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo_; il ne soupire pas, car il n'entend pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu la vue et la parole:

Le silence mord beaucoup plus que l'injure.

Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder, penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand, je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée. Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et avec un peu moins, certainement à être heureux.