Part 16
--Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le _roef_, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, batelier?--Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.--Mais grâces aux chemins de fer.--Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt fini d'eux. Mais la nouvelle...--La demoiselle ne connaissait rien de plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait pas à l'y faire monter.--Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans doute quelque chose sur le soufflet souterrain?--Sur le quoi? demanda la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?--Mais le soufflet souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, n'est-ce pas?--La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la bouche.--Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;--Ici le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son innocence.--Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. Ici la demoiselle ne put se contenir:--Dans la balance, batelier? s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?--Vous allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?
À cet appel l'interpellé, qui est domestique du _Teigneux_, ne répondit qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.--Pierre y a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.
--Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.
--Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les bateliers, à cause du grand air et du vent.
[Footnote 1: Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.]
[Footnote 2: Page 66.]
[Footnote 3: Arrière du _trekschnit_, et premières places.]
[Footnote 4: On désigne en Hollande par le nom de _verts_, les étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme partout, à certaines tribulations et épreuves.]
II
LE DOMESTIQUE DU BATELIER.
--Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire fortune en réalisant cette proposition.
--Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.
Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. (il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.
--Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra.
Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il.
--Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la plus respectueuse attitude.
--Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...
Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux le plus beau courage du monde.
--Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.
--Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa redingote gris-jaune.
Le bourgmestre prit une prise et dit:
--J'ai attendu l'occasion de le récompenser.
--Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...
--Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une petite place facile, une bonne petite place...
--Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; je ne désire nullement charger...
Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.
--Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place il s'agit...
Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec majesté:
--Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant (kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.
Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, que Kees jugea prudent de partir.
--Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!
Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et lui demanda ce qu'il avait.
--Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un fossé! C'est magnifique, hein?
La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.
--Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux pour celui sur qui cela tombe.
--Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne maison.
Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus d'une fois, la main à la barre du gouvernail.
Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non, dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le connais.
C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que moi, s'il plaît à Dieu!
[Footnote 1: Abréviation de Corneille.]
[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des navires pour les nettoyer.]
III
LE BARBIER.
_À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam._
Mon digne collègue,
Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une ulcération, de la guérir _secundum legum artum_, ou de graisser une emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une compresse.
Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute confiance en notre lancette?
Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne vous en naît pas de nouveaux. Hier,--et cette circonstance même m'a porté à vous écrire aujourd'hui,--hier j'ai perdu mon dernier patient, qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on nomme _Jeune-France._ Je les vois tous les jours dans les magasins d'estampes.
Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.
Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos pères!) se soustrait à la faculté.
Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste avec notre inoubliable patron au _principium nocentium_ de l'eau, en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec le misérable _sulfatis quinini_, seulement et uniquement en lui conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous quitter aussi. Adieu, _avicissime collega_, mes salutations cordiales à madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.
Votre affectionné collègue,
JORIS KRASTEM.
Amsterdam, 12 décembre 18...
P. S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires scientifiques. _O tempores! o mora!_
IV
LE COUCHER DE LOUAGE.
Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue inutile. Tout dort encore dans la _Bréestraat._ Seules les corneilles sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.
--Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait entendre de nouveau son hip! hi!
La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe de chambre écossaise à carreaux.--Eh! le fou; voilà de l'exactitude, gaillard!--Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de l'œil, avez-vous attendu longtemps?
Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur l'attelage:--Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.--Oui, monsieur, ils le désirent de tout cœur.--Ils n'ont pas un extérieur florissant, Gerrit.--Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont solides.--Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre l'autre.--Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de fameux coureurs.
Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de l'étudiant à la jeune-france.
--Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur _un tel_ en franchissant d'un pas rapide l'escalier.--C'est qu'_il_ dit aussi, dit Gerrit en montrant son fouet.--En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en boutonnant étroitement son paletot.--Si nous ne faisons pas le chemin en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il cligna des yeux.--Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur François, pas même dans le sable, et il prit place.--Ils devraient être morts de honte, reprit Gerrit.--Fais claquer ton fouet â ébranler la rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux de la _Bréestraat_ dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.
On s'arrête pour se rafraîchir à _l'Homme savant_,--Vous n'avez pas très-bien marché, Gerrit.--Il faut défaire les jarretières, dit l'homme en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux prirent leur _prandium._ Tout est déjà prêt de nouveau.--Attendez, crie François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.--Les lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.--Soyez-en sûr, dit Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.
On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux heures.--Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire avec sa propre montre.--On a couru trop fort pour pouvoir retenir les chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que c'est un scandale.
On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du Sable; Bloemendaal; le sable...