Part 9
Dès l'aube de ce douze mai, Claude s'éveilla. Un peu de lune pâle se fondait dans un azur vierge qui faisait rêver à l'enfance du monde. Il crut entendre pour la première fois des chants d'oiseaux. Il lui parut que c'était lui, le jeune époux, au seuil du jour de ses noces et qu'entouraient des effarouchements d'ailes. Il se donna cette fausse joie, il entretint dans son cœur cette erreur que le monde saluait en lui le bien-aimé. Ses yeux, à travers les baguenaudiers, cherchèrent par où, ce soir, elle viendrait vers lui. Alors seulement il osa se dire qu'un autre à côté d'elle serait assis. Il se vêtit à la hâte, traversa la cuisine où Maria regardait une femme de Viridis allumer le feu. Il entendit à peine sa mère se réjouir de ce que aujourd'hui la cuisinière du _Cheval blanc_ était chargée du repas:
--Je suis tellement habituée à l'ouvrage, que déjà je m'ennuie.
On serait dix-huit, sous le hangar, à festoyer en l'honneur de la demoiselle. Il y avait quatre gigots, six poulardes, une tourtière et du vin à tire larigo. Elle ajouta:
--Toi qui sais faire ça, mets des fleurs partout dans le château. Mademoiselle admirait comme tu faisais bien les bouquets.
Claude alla au verger. Les hautes herbes mouillèrent ses jambes à travers le pantalon de toile bleue. Les papillons palpitaient dans le soleil levant. Il choisit entre tous un prunier pour y appuyer son front et qui fut pour lui l'arbre de la science du bien et du mal. Il laissa sourdre le désir mauvais, le charnel désir. Des mots ignobles de caserne lui revenaient, au souvenir de May, défaillante, consentante: «Elle aurait marché», se disait-il.
La table à tréteaux qui sert aux vendanges fut dressée sous le hangar. Favereau parut sur le seuil de la cuisine, énuméra aux invités les plats qui devaient illustrer cette ripaille. Il insista sur les vins: on aurait douze bouteilles de 1906.
--Depuis 1893, il n'y a pas eu de meilleure année.
Les hommes approuvèrent Favereau. Inlassablement, ils échangèrent en patois les phrases liturgiques sur le vin; ils ne discutaient pas; tous étaient du même avis; nul ne variait sur le dogme des meilleurs crus.
Les filles se touchèrent du coude avec des rires et des gloussements lorsque Claude parut: son col de monsieur le congestionnait; ses épaules faisaient craquer son habit trop étroit. Dès que la soupe fuma sur la table, les hommes «mirent bas la veste». Claude s'assit près de Fourtille, et tout de suite il sentit un genou presser le sien; bientôt il eut rempli et vidé plusieurs fois son verre. Une odeur humaine se mêla à celle des plats. Maria se réjouissait de voir son Claude rire, boire et crier comme les autres. «Puisqu'il ne veut pas être un monsieur, se disait-elle, mieux vaut qu'il redevienne pareil à nous.» Indulgente et complaisante, elle voyait Fourtille amoureuse s'appuyer à Claude.
--Mon coq est lâché, gardez vos poules! cria-t-elle en patois, et les gros rires d'éclater. Abel était trop saoul déjà pour entendre l'avis. Claude atteignait ce premier état d'ivresse où l'homme domine sa destinée et, lucide, mesure sa misère. Il mangeait lentement, comme un bœuf, comme tous ceux qui étaient assis là et dont le plaisir de ce repas était ce qu'ils aimaient le mieux au monde. Il se laissait aller au vertige de cette chute dans un abîme de sensations. Le corps de Fourtille brûlait le sien. A cette heure de défaite, il appelait l'assouvissement si proche de la mort, il voulait s'enfoncer dans ces délices où le fantôme de la jeune fille perdue ne le poursuivrait plus. Favereau violet, les yeux injectés, se leva, sortit; quelqu'un l'imita. Les poules, autour de la table, picoraient. Dans les instants de silence, la campagne était sonore d'aiguisements de faux, de coqs, d'abois. Claude vida son verre une fois encore. Maintenant, sa détresse même le dégrisait. Les fleurs cueillies le matin et dont il n'avait pas eu le temps d'orner le château lui donnèrent une raison de prendre congé.
Sur le billard, des monceaux de lilas emplissaient la salle d'odeur. Il commença de les arranger dans les vases; l'un d'eux était de grès et il se souvint que May en admirait les sourdes flammes bleues; il y disposa les premières roses et se dit qu'il convenait de le placer sur la cheminée de la chambre. Il monta donc au premier étage, ouvrit la porte. Les draps faisaient dans l'ombre une ligne immaculée. Un parfum de lavande et de fenouil flottait à leur entour.
Claude s'assit, il ne souffrait plus et amusait son âme endolorie d'une histoire que, depuis sa convalescence, indéfiniment il se racontait: il imaginait la révolte de la jeune femme; elle chercherait dans les bras du petit paysan qu'elle avait aimé un refuge, des consolations, l'oubli; les mots vinrent aux lèvres de Claude qu'il lui dirait alors, mots brûlants mais chastes et dont elle ne s'offenserait pas. Il poserait même sa bouche sur les yeux brûlés par le sel des larmes. Les heures, les jours, les semaines, les mois, les années ne pourraient-ils s'écouler sans que se dénouât leur étreinte et les deux amants ne pourraient-ils entrer ainsi liés et confondus dans l'éternité?
Il se leva enfin et dans le crépuscule acheva d'orner la maison avec les lilas déjà mourants. Il ne serait pas obligé de souper ce soir-là: Favereau cuvait son vin. Maria préparait le dîner du jeune couple. Claude, traversant la salle à manger, regarda longuement les deux couverts qui se faisaient face. Il sortit. La verdure jeune et drue recevait la lumière horizontale qui allongeait sur la prairie l'ombre ondulante des peupliers. Les trois notes d'un rossignol se détachèrent comme des gouttes d'eau. Des hannetons accolés tombèrent des marronniers feuillus. C'était la saison de l'année où Vénus large et merveilleuse fleurit l'éther encore inondé de soleil.
Claude s'accouda à la terrasse: sur la route grise, dans l'ombre enfin venue s'avançaient, grossissaient deux aveuglantes lueurs. Les feuillages de l'allée s'éclairèrent brièvement comme d'un feu de bengale. La voix de Maria dominait le bruit de la machine trépidante. Il y eut un éclat de rire, le bruit d'une porte refermée et, de nouveau, les flûtes des crapauds se répondirent. Il s'éleva des prairies cette vibration nocturne qui annonce l'approche des grandes chaleurs.
Claude dormit d'un sommeil d'enfant, se leva dès l'aube parce qu'il n'avait pas fini de sarcler les allées. Oserait-elle, dès le matin, montrer sa figure défaite? Saurait-elle ne rien révéler de sa stupeur, de son horreur? Ou bien les signes du dégoût apparaîtraient-ils sur son visage? Ah! avec quelle avide joie Claude saurait les recueillir!
Un «Bonjour, mon brave» le fit se retourner: il vit Marcel Castagnède en pyjama. Ses bonnes joues, fouettées par l'air matinal, s'épanouirent et, entre les paupières bouffies, les yeux gris luisaient, minuscules:
--Prêtez-moi un sécateur. Je veux la réveiller avec des roses.
Il s'éloigna, saccageant les rosiers.
«L'imbécile n'a rien vu, n'a rien compris, se disait Claude, il ne s'apercevra même pas qu'elle souffre.»
Il lui semblait qu'il y eût dans Lur plus de silence que lorsque la vieille maison était vide. Les hommes, mais aussi le vent, les choses faisaient autour de ces murs un univers muet. Claude regardait, entre toutes, deux fenêtres du premier étage aux volets entre-bâillés; il voyait se défaire des anneaux de fumée au-dessus de la cuisine. L'après-midi passa sans que les époux apparussent au jardin. Claude imagina, au fond de la chambre obscure, un drame sans éclat. Il crut que le désespoir muet de la jeune femme rejoignait le sien, comme un fleuve se mêle à la mer, comme naguère la musique de _l'Invitation au Voyage_ s'était épandue sur son cœur, pareille à une tempête; avait-elle jamais cessé, depuis, de le creuser dans ses abîmes? Sans doute, May livrerait au crépuscule sa face brûlée de larmes. Seule, elle offrirait son front au souffle de la nuit pour qu'il efface la trace des baisers, pour qu'il la purifie de toute souillure. Ainsi Claude s'exaltait, s'abandonnait à la jouissance du désespoir pressenti dans l'être qu'il aimait le plus au monde. Il avait besoin de ce désespoir pour vivre. L'égoïsme forcené de la passion le défigurait: bestial, cruel, il attendait l'heure où, caché parmi les branches, comme un dieu sylvestre et plein de désirs, il pourrait repaître ses yeux du spectacle d'un jeune corps violé qui se cache, fuit, pleure d'être à jamais voué aux quotidiennes violences, aux souillures nocturnes.
Le crépuscule vint. Un coucou s'effaroucha dans les charmilles et son double cri allait décroissant du côté des Landes. L'essaim des hannetons de nouveau bourdonna autour des feuillages par eux déchiquetés. Favereau, qui venait de sulfater, passa vêtu d'une blouse tachée de bleu. Caubet et Lauret rentraient: leurs côtes étaient saillantes parce que, à l'époque des grands travaux, ils maigrissent; leurs flancs haletaient pareils à ceux des taureaux prêts à s'effondrer sur l'arène. Claude entendit grincer la porte d'entrée, il se jeta dans le massif d'arbustes et, appuyé contre un chêne, attendit. IL ne vit rien d'abord, mais il reconnut la voix de Marcel qu'interrompit un rire frais. Claude se persuada que ce rire sonnait faux, il crut y sentir une désespérée ironie, mais un doute déjà le torturait. Il retint son souffle: les jeunes gens s'engageaient dans l'allée parallèle aux charmilles: au tournant ils apparurent; ils ne se donnaient pas le bras, mais la main comme des enfants à qui l'on a dit d'aller jouer au jardin et d'être sages.
--Il n'y a personne, dit May.
--L'ennui, ici, c'est que l'on a toujours les paysans sur le dos.
Claude se rappelle avoir entendu de Mme Gonzalès la même insolente phrase. Le couple vient à la terrasse; Claude discerne les deux corps rapprochés: un peu de vent soulève l'écharpe de la jeune femme, sa tête se penche, pèse à l'épaule de l'homme. Claude essaie de ne pas comprendre encore, son front se meurtrit à l'écorce du chêne, ses ongles en arrachent la mousse. La cloche du repas avertit les jeunes gens. Leurs visages émergent de l'ombre: une sérénité profonde détend les traits de May, une mollesse les rend moins aigus; ses lèvres, naguère un peu pâles, trop minces, paraissent à Claude gonflées de sang. Plus lourdes, les paupières diminuent les yeux: cette meurtrissure des nuits amoureuses les charge de langueur.
Claude ne songeait plus à se cacher tant il lui parut que cette jeune femme ne le connaissait pas, qu'elle n'avait rien de commun avec l'enfant farouche et vaincue de qui l'orgueil s'était humilié devant lui, un matin d'été. Il ne souffrait pas encore. Il mangea comme d'habitude, insensible jusqu'au moment où Favereau et Maria, Fourtille et Abel s'entretinrent des époux. Observations sales et précises; Fourtille assurait que M. Marcel ne devait pas être manchot...
Claude s'évada; son regard s'attacha à une étoile au-dessus du toit, aux boules noires des poules juchées dans le poirier; il eut pu compter les cailloux luisants sur l'allée, tant il occupait son esprit aux choses extérieures, pour reculer la minute où tout s'anéantirait autour de lui de ce qui ne serait pas son horrible douleur: il la sentait, à travers les apparences trop faibles, se rapprocher, le brûler. Bien qu'il ne fît plus très jour, il coupa des roses mortes, tailla des rosiers; un rire vint du salon aux fenêtres ouvertes, des arpèges, une voix s'éleva: un chant qui n'était plus pour lui s'épandait sur le jardin mais, ce soir, n'y cherchait aucun cœur. Ardeur dont un autre, là-bas, aurait à jamais le bénéfice! Cette voix balaya toutes les apparences où Claude se raccrochait: dans quelle eau noire se jeter et sombrer? La mare n'était pas assez profonde; il n'avait pas de fusil; il ne se sentait d'ailleurs aucune force sinon pour se laisser glisser les bras étendus et les yeux clos dans un abîme. Alors il songea que le fleuve n'était pas loin: un indéfini voile de brume, au milieu de la plaine, marquait sa fuite invisible. Une demi-heure de marche et tout serait fini, mais cette demi-heure encore! Il gagna la route, se mit à courir. Des chiens, sous les treilles aboyèrent. Ah! dormir...
Le vent se leva: de lourdes nuées couraient sous la lune mais on eût dit que c'était elle, la voyageuse silencieuse et limpide. Personne sur la route où Claude à bout de souffle, dut ralentir le pas. Les mouvements de sa pensée affolée se réglèrent sur ceux de son corps: il commença de réfléchir. Vers le sommeil, vers la nuit, il s'enfonçait, mais la mort était-elle sommeil et nuit? Il s'arrêta, s'appuya contre un marronnier de la route; l'humidité du fleuve proche rafraîchit sa face. Il respira cette odeur de menthe mouillée, de vase, l'odeur du bord des eaux que la nuit exagère. Il était à mi-chemin entre le fleuve et Lur. Ce besoin d'anéantissement, la mort le comblerait-elle? Contre l'écorce rugueuse, il meurtrit son front, ses mains, sensation qu'il rattache depuis son enfance aux heures désolées, lorsque, fuyant les grandes personnes et le bras replié, il pleurait contre un arbre, muet consolateur. Claude eut peur qu'il ne fût donné à personne de s'évader hors la vie. Nous sommes à jamais dans la Vie et ce que les eaux lourdes, si Claude s'y jetait, emporteraient à l'océan Atlantique, ce ne serait pas cette part de lui-même, souffrante et désespérée: au contraire, il introduirait dans l'éternité ce désespoir. Aucune évasion possible. La mort est jetée sur la vie comme une arche sur un fleuve et l'ombre des piliers de pierre une fois traversée, les eaux continuent de rouler éternellement dans la lumière. Échapper au temps et à l'espace, aux apparences vertes et bleues, à ce sol durci, au bois qui résiste, aux cailloux, à l'herbe, ce n'est pas échapper à la vie; il n'est pas donné à l'homme de s'en aller.
Claude avait retrouvé le pouvoir de penser; il remonta jusqu'à la cause de cet obscur soulèvement en lui des forces de destruction. Il revit ce visage tel qu'il l'avait connu naguère: cette amertume, cette sauvagerie, cette insatisfaction, et tel qu'aujourd'hui il lui était apparu: alangui, d'une lassitude heureuse, bestial; car elle avait pu trouver seulement cela entre les bras de l'épais garçon: le plaisir. Elle, May, ce plaisir-là? Claude s'écouta rire dans la nuit. C'est vrai que ce plaisir donne aussi l'anéantissement, qu'on peut le renouveler tous les soirs, le prolonger d'alcools et de fumées. Il se rappela des orgies quand il était soldat, cette plénitude une fois le litre vidé, ce camarade sur un coin de table grattant du banjo, les femmes saoules et tournoyantes. Claude regarda contre le fleuve les lumières de Toulenne. Un kilomètre le séparait de la volupté moins redoutable que la mort. Il souhaita d'y courir, mais, lucide, songea au réveil atroce, au retour, à ce rire de son père, surtout à l'indulgence de sa mère. Sur le marronnier qui l'abritait, la pluie soudain chuchota, le feuillage dru ne laissait passer aucune goutte, toute l'ombre s'emplit de ce chuchotement, la terre en fut comme éveillée, la pluie lui arracha son parfum le plus secret. Claude alors mit sa veste sur sa tête et revint. Il allait dans la boue fraîche; parfois une flaque, à travers les espadrilles, lui donnait une sensation froide. Bien avant d'atteindre Lur, il vit à travers les arbres une lumière, la seule qui brillât à cette heure sur toute l'étendue qu'embrassait le regard de Claude; il savait quelle chambre elle éclairait, quel lit, quel était ce couple incapable encore de se résigner au sommeil. La solitude des champs pluvieux entourait les amants; sans doute, l'averse sur les tuiles et sur les feuilles, le monotone ruissellement enveloppait comme un indéfini soupir d'amour ces deux êtres unis à jamais dans la chair. Claude songea que la femme la plus hautaine ne demande à l'homme que d'être jeune et de savoir donner le plaisir; que la plus altière adore la chaîne de deux bras s'ils ne sont pas débiles et que, pour dormir sur une épaule robuste et sur une poitrine, les mystiques renoncent à leur goût d'isolement, de solitaire perfection. Il rentra par un trou de la haie. Un chien aboya puis jappa doucement, l'ayant reconnu. Claude gagna la terrasse, s'y assit les jambes pendantes. L'eau avait traversé ses vêtements mais il demeurait là, incapable d'un geste: il envia les immobiles et frémissantes ombres des arbres; il souhaita qu'un dieu de la nuit, plein de pitié, l'immobilisât dans le sol par des racines profondes et qu'il n'eût plus d'autre voix et qu'il ne fît pas d'autres signes que le frémissement et le balancement des cimes au vent pluvieux. Un merle chanta, il y eut des ébrouements d'ailes dans les feuilles mouillées, des roulades interrompues, un cahot de charrette. Un lièvre, deux lièvres traversent, au bas de la terrasse, la prairie, bondissent à petits sauts vers les vignes. Des hirondelles, à peine sorties du nid, piaillèrent sur une branche et la mère voletait autour des becs jaunes ouverts. Le tintement d'une cloche se détacha du ciel. Dans les vignes, les bouviers devancèrent la chaleur. Claude, au «goutiou» se lava les mains et le visage. Une impression d'allégement, de vide, naissait de sa fatigue même. Cette nuit d'agonie l'avait comme délesté de son désespoir. Il voulut vivre, se livrer âme et corps à la terre, s'abrutir de vie physique, s'attacher à cette argile autant qu'une jeune vigne et comme ce figuier dru: il se laissa choir dans une meule odorante et, grelottant un peu, s'endormit.
--Eh! feignant, tu viens donner un coup de main pour sulfater?
Claude se lève, suit son père qui lui attache aux épaules un réservoir de sulfate. Il faudra tout le jour, au long des règes, trébucher contre les mottes, malgré l'horrible fatigue de cette nuit. De bon cœur, il accepte cet abrutissement, cette assurance qu'au crépuscule le sommeil le prendra avant qu'il ait eu le temps de pleurer sur lui-même. Quel accablement intérieur! De cette May satisfaite, assouvie, sans doute se détachera-t-il ou plutôt, c'est elle qui, comme un mirage d'adolescence et de pureté, se dissipe. Les jeunes filles que nous avons aimées meurent entre les bras de ceux qui les possèdent. Leur étreinte crée une femme qui nous est inconnue: Iphigénie immolée disparaît de l'autel et il ne reste plus, sa place, qu'un doux animal palpitant.
Ainsi songe Claude. Comme les armures neuves des adolescents luisent les feuilles nouvelles des jeunes peupliers. Les colonnes de nuées des averses lointaines se détachent au faîte des coteaux. Le vent lustre la prairie soyeuse. Un nuage prive de soleil cette vigne et en inonde la croupe de cette colline nue. La rivière débordée est pareille à de la terre liquide et la lumière s'anéantit dans la boueuse ténèbre des eaux.
XIII
Mme Gonzalès attendit que la femme de journée eût quitté la chambre. Circonspecte, elle poussa la porte brusquement afin de s'assurer qu'aucune oreille subalterne n'y demeurait aux écoutes; alors elle osa embrasser sa fille de qui elle n'était, aux yeux des fournisseurs, que la masseuse favorite. La jeune fille offrit un dos et des reins puissants aux mains savantes de la matrone qui poudra de talc la chair de sa chair. Cependant, elle se lamentait. Elle l'avait bien dit: Edward ne donnait point ce qu'on en avait attendu. Edith objecta qu'en revanche, il avait donné ce qu'elle n'espérait guère: une situation mondaine. Sans lui, elle ne fût arrivée à rien.
--C'est possible, ma chère. Mais au faîte où te voilà montée, il ne saurait plus que te nuire. On chuchote qu'il t'entretient. Cela éloigne des messieurs sérieux comme ce diplomate poivre et sel, ce Jacques Berbinot--en voilà un charmant homme!--celui-là t'épouserait. Il y a belle lurette que tu ne tiens plus à Edward qui ne fait même plus semblant de t'aimer.
--N'empêche que je lui suis nécessaire comme l'air qu'il respire. Sa neurasthénie fait des progrès incroyables. Il vit dans mes jupes, et si je m'aventure le soir rue de Bellechasse, il ne me laisse plus repartir.
--Mon chou, il faut lui mettre, comme on dit, le marché en main: qu'il épouse ou qu'il crève.
--Il aimera mieux mourir.
--Eh bien, tu t'appelleras Mme Jacques Berbinot; le statu quo n'est plus possible: j'écoute ce qui se dit à l'office, je fais bavarder mes clientes. Tu es à la mode, on ferme les yeux sur ce que la situation offre de douteux, d'inquiétant, mais il suffirait d'une brouille. Oh! je sais bien que tu es maligne! tout de même cela peut arriver en dépit de la plus savante stratégie, et alors, quel lâchage! Dans ce réseau de relations qui t'entoure, qu'une maille cède et tout suivra.
Edith se retourna, offrit au massage maternel une gorge fatiguée. Les yeux au plafond, elle méditait.
Sans doute elle avait bien mené sa barque. Réservée, évitant tout tapage, elle souffrait pourtant que chez elle Orphée retrouvât son Eurydice et Socrate Alcibiade. Les gens du monde, quelques artistes, y jouaient plusieurs sortes de jeux. Au reste, rien d'incorrect dans les propos et une dame Castagnède n'y eût pas trouvé matière à scandale. Peut-être ceux qui demeuraient les derniers étaient-ils touchés un peu--à peine--de porto. Edward nota un soir qu'Edith n'avait plus besoin de se mettre de rouge, colorée désormais par ses incursions dans le plus accessible des paradis artificiels: le Sandeman. A l'origine de sa fortune, Edith voyait un savant battage autour de ses poèmes, puis l'engouement d'une amie d'Edward, cette comtesse de Laborde qui, quoique fort riche, souffrait d'être entretenue par un Américain du Sud. Chez elle, Edith connut tout ce qui, dans le gratin, aspire à se libérer: ce miraculeux coup de filet la dispensa de toute pêche ultérieure: elle appelait le salon Laborde son «vivier à duchesses». Les gens du monde, qui n'ont pas le sens des valeurs, accordaient à Edith l'importance de Mme de Staël; le diapason éperdu de ses propos, ses façons de pythonisse impressionnaient. Comme elle couchait avec son téléphone, tous les potins de la ville, en l'étroit espace de sa chambre, ainsi qu'en un central téléphonique, affluaient. Elle était à même de confronter les versions diverses du dernier drame de l'adultère ou de l'homo-sexualité. Elle avait inventé l'exégèse du potin et appliquait à la médisance des procédés scientifiques. D'ailleurs, prudente, discrète même, détentrice de secrets graves, armée jusqu'aux dents, ne déchirant aucune lettre, paperassière, habile à classer des fiches, menaçante, elle se faisait craindre de ceux dont elle n'avait pu éviter la haine.
D'abord entourée de poètereaux qui traînent leur premier livre de vers comme les poussins la moitié de leur coquille, elle commençait d'exhiber quelques chers maîtres. Un auteur ne pouvait la saluer sans voir d'abord sur le piano le dernier livre qu'il avait écrit ou le fascicule de la revue où était son dernier article. Le livre s'ouvrait seul à l'endroit de la dédicace. Elle savait organiser le silence autour du bel esprit en mal d'une histoire à placer. Si le mot de la fin tombait à plat, elle le reprenait, le commentait, obtenait un succès de seconde main, donnait à chacun de ses auteurs le sentiment qu'il était le préféré. Auditrice infatigable, elle savait se pâmer, serrer les mains du poète, avec le silence d'une personne qui en aurait trop à dire, murmurait: «C'est le poème de l'époque.»
Edith ne donna pas à sa mère la joie d'une approbation; mais l'expérience de la vieille l'impressionnait; elle résolut de suivre son avis. A vau-l'eau, Edward peut-être se soumettrait au mariage. Vraiment, il s'agissait, pour le misérable garçon, d'être ou de n'être plus.