Part 10
Un matin, le corps libre dans un vêtement ample, Edward alluma une cigarette, sonna pour que lui fussent portés les pinceaux nettoyés, commença de peindre le portrait de Mme de Laborde d'après l'esquisse qu'il en avait faite, un jour d'exaltation et de confiance en soi. A chaque touche, il reconnaît ses habiletés, ses ficelles. Il se sent à jamais le prisonnier de sa facilité, de ses dispositions, et ses effets dont les philistins s'ébahiraient, mais qui feraient hausser les épaules des habiles, le dégoûtent. A cette minute, il conçoit toutes les extravagances, ce désir désolé d'échapper aux redites, à l'ornière, de renoncer à copier la nature et même à l'interpréter. Les pinceaux lui tombèrent des mains. A ses meilleurs moments, s'était-il jamais évadé de lui-même? Il n'avait demandé à l'art que de moins mourir, d'être emporté moins vite par l'immense fleuve d'oubli, de lui attirer des sympathies, des admirations chaudes. Un artiste d'abord doit être désintéressé. «Comment font les autres? se demandait-il. La plupart de ceux qui entourent Edith, sous le prétexte de l'art, cachent une organisation pour la volupté: apôtres de l'assouvissement, ils ne demandent à l'art que de transposer une sensation unique.»
Les autres... Edward pense à Claude Favereau. Ah! celui-là... Un point fixe se détachait pour lui de la durée, un principe immuable, éternel, un arbre de salut au-dessus de l'étendue mouvante. «Certes, se disait Edward, je ne m'étonne pas de cette manie de retours à Dieu qui sévit aujourd'hui. C'est l'instinct de conservation qui fait que tant d'âmes appareillent vers la certitude. Mais quand on les interroge sur la foi, ils vous disent qu'il y faut d'abord la grâce. Mon éducation m'a d'ailleurs rendu pour toujours inadmissible la réalité historique du christianisme. Je me souviens d'avoir à quinze ans suivi un cours d'exégèse où chaque verset des synoptiques était épié, sapé, suspecté d'interpolation... La grâce est-elle gratuite? Ils disent qu'on peut la mériter par la prière, en inclinant l'automate, mais cela exige déjà une grâce préalable: cercle vicieux!»
Pourquoi possédait-il un cœur incapable d'ambitions mondaines, politiques? Petites choses qui se posent sur le cœur, l'alourdissent pour qu'il ne soit pas emporté. Edward est l'aéronaute qui se débarrasse follement de son lest; il se vide de ce qui retient un homme sur le monde; avec une fureur de néophyte contre les idoles, il a détruit ses appuis: ainsi Polyeucte renverse les faux dieux et, détaché des conditions païennes de sa vie, tout pont coupé d'avec les «sources délicieuses», n'a plus qu'un seul Dieu; mais Edward, à défaut d'un père céleste, ne possède même pas la certitude apaisante du néant, de l'éternelle immobilité; il se sent inséré dans la Durée, et le mouvement universel l'entraîne vers il ne sait quoi... Il imagine tour à tour mille existences possibles, sans découvrir en lui aucune velléité pour la réalisation d'aucune d'elles.
Il en était au point de ne pouvoir plus souffrir la lecture d'un journal doctrinaire: tant s'agiter pour une race, pour une patrie, alors que quelques siècles suffisent à renouveler la face du monde! Les nationalistes de Ninive ou de Babylone le détournaient de ceux de Paris. Edward ne se savait aucun gré de son attitude, il en avait honte comme d'une tare, comme d'un vice. Il jugeait que l'expression en eût prêté à rire...
Ah! si l'approche de Lur ne lui avait pas été interdite, c'est vers Claude que se fût réfugié ce cœur en panne. Dans le vaste monde, rien ne l'appelle plus que cette terrasse telle qu'il l'imagine ce matin de printemps: les tilleuls nus mais les charmilles déjà feuillues, le soleil attirant hors des vieilles pierres les lézards gris aux flancs haletants, et les grillons commencent que la nuit même n'interrompra pas; notes d'oiseaux détachées et liquides, le poinçon au loin d'un chant de coq, la voix du bouvier excitant, du côté des vignes, Caubet et Laurel. C'est l'époque des premiers labours, quand on déchausse la vigne, que des boutons pointent aux vieux sarments, nuits de lune rousse où la gelée menace: les paysans promènent dans les vignes du goudron enflammé, une fumée lourde s'abat sur le vignoble, le défend contre le froid. Pas de roses encore ni de fruits. Les feuilles de figuier, pareilles à de petites mains, tournent leurs paumes vers le soleil. La rivière qui d'ordinaire est à peine visible, peut-être a-t-elle débordé: elle s'étend sur la plaine comme une flaque de mercure; ses contours ressemblent à ceux d'une vitre ébréchée. Les sommets des arbres submergés sont déposés sur elle doucement. Des nuages de soufre montent de l'occident; l'herbe encore ensoleillée est d'un vert intense et comme malade. La plaine aspire le fleuve ainsi qu'un papier buvard. La ligne sombre de l'horizon limite la course folle des nuées. De la terrasse, on peut suivre la ruée de trois orages différents: celui qui crèvera là-bas sur les Landes, celui qui menace Sauternes, celui qui monte vers nous. Les averses lointaines unissent le ciel et la terre, s'avancent comme un front d'armée et l'on entend le bruit croissant de leur chute bien avant qu'une seule goutte ait mouillé une feuille de Lur...
Pendant son insomnie de la nuit dernière, Edward a absorbé du chloral dont l'effet commence à se faire sentir, il s'étend sur son divan, ferme les yeux, s'endort.
Edith entra doucement dans l'atelier; elle regarda son amant dormir et connut qu'il avait vieilli: un jour cru révélait chaque ride sur le front, au coin des lèvres; les cheveux étaient éclaircis et comme elle se penchait vers lui, elle respira son haleine, y reconnut une secrète fétidité. Cette jeunesse qu'elle avait tant aimée se décomposait sous ses yeux. De ce beau fruit, la meurtrissure à peine était perceptible, mais comment eût-elle échappé à Edith, cette maniaque de l'adolescence et des jeunes corps intacts? Un tel déveloutement lui était le signe que rien de son amour ne survivait. Elle songea qu'aucun reste de tendresse ne la troublerait plus dans la manœuvre et, sans éveiller Edward, s'accouda au balcon. Le jeune homme ouvrit les yeux. Avant de l'avoir vue, il sut qu'Edith était là: son sac de paille noire pendait au dossier d'une chaise. De menus paquets, une paire de gants, un mouchoir étaient posés sur une lettre commencée. Edward, la bouche amère, se souleva, s'étira. Edith, dans l'encadrement de la porte-fenêtre, lui sourit. Paris l'avait rajeunie, ou plutôt avait fixé sa jeunesse, avait assuré à ses vingt-cinq ans une espèce d'éternité; comme tant de Parisiennes elle aurait le bénéfice de cette indétermination bienheureuse... Le blond de ses cheveux échapperait au temps; seuls le cou et la gorge témoignaient de la faillite de la science où Mme Gonzalès excellait. Cependant elle parlait comme à un enfant: cela n'allait pas? Il ne travaillait pas? Elle regarda l'esquisse, fit la moue:
--Tu vois, au peintre même la solitude ne vaut rien.
Elle s'assit près de lui, prit sa main, soupira:
--Tu es mon petit... Je m'inquiète de toi... Je sens qu'il ne faudrait jamais te quitter... Tu le sais aussi.
Il eut peur qu'elle lui proposât de vivre ensemble:
--Rappelle-toi, Edith, nos premiers jours de vie commune, comme nous nous sommes fait souffrir.
Elle répartit vivement qu'elle ne souhaitait pas de recommencer l'expérience. D'ailleurs, sa situation dans le monde ne le permettrait plus. Mais n'y avait-il une façon plus simple d'être ensemble, tout en sauvegardant l'indépendance de chacun?
Edward l'interrogea du regard. Elle cherchait ses mots: c'était si simple qu'il n'y pensait pas. Pourquoi ne pas s'associer pour la réussite? Elle le soutiendrait, le défendrait contre lui-même, le sauverait... Rien ne les empêcherait de faire chambre à part, de s'accorder l'un à l'autre une liberté absolue.
Elle le regardait dans les yeux, prête à la larme, attendant le moindre signe d'acquiescement. Mais lui, suffoqué, connaissant sa faiblesse et son état de moindre résistance, voulut détruire d'un coup l'espoir d'Edith. Il se dépêcha d'éclater de rire en criant: «Vous vous payez ma tête», inquiet de trouver une grossièreté définitive.
--Mais pourquoi me moquerais-je de vous, Edward?
Je vous arracherais à votre neurasthénie, j'aurais de la volonté pour deux, je conduirais votre barque et votre salon deviendrait l'un des plus fameux de Paris. Ce n'est pas vous qui feriez la mauvaise affaire; et d'ailleurs, mon pauvre ami, je me demande si tu as le choix entre la mort et moi.
Pris de panique, Edward cria qu'il préférait la mort:
--Ah! mille fois oui; la mort! la mort!
Elle se leva; sa lèvre inférieure tremblait un peu. Edward n'osa pas regarder ses yeux tout à coup jaunes, ce froncement de nez de chatte mauvaise. D'un faux air de nonchalance, elle masqua cette haine qui depuis des jours couvait en elle et qui, en une minute, s'épanouit.
--N'en parlons plus, enfant gâté! En tout ceci, je n'ai pensé qu'à vous; votre refus me délivre, mon cher. Seulement il faudra venir moins souvent chez moi. Votre assiduité me fait du tort. Adieu.
Elle lui tendit la main; il ne se fit aucune illusion; il savait que la férocité inconsciente d'Edith, durant ces quelques mois de Paris, subit une culture savante. L'instinct de défense et de conservation développe chez les femmes seules dans le monde une férocité politique, une méchanceté nuancée, graduée de la simple rosserie à l'assassinat moral. Edith ne connaissait, autour d'elle que des alliés, des neutres bienveillants, des neutres suspects, des ennemis.
Désormais, quand on lui demandait des nouvelles d'Edward, Edith soupirait, protestait qu'elle ne pouvait parler:
--Que vous dirai-je, ma chère? Il est devenu impossible, impossible. Ces gens-là, pour qu'on les supporte, il faut qu'ils donnent quelque agrément à la vie.
--Mais enfin, Edith, lui dit brutalement un jour Mme Tziegel, vous en contiez des merveilles. Disons tout: vous étiez ensemble.
Là-dessus, Edith éclatait d'un rire nerveux: Ah! non! pouvait-on être avec Edward Dupont-Gunther? Elle n'avait jamais cru qu'on pût jaser tant il était de tout repos. La main devant la bouche, elle insinuait sournoisement la calomnie. Mme Tziegel insista:
--Voyons, voyons, vous saviez bien ce qu'on disait de vous deux?
--Il se peut: par pitié, je ne démentais pas. Je suis ainsi faite, ma chère: je suis seule à connaître ma bonté; ces potins me portaient tort, mais ils lui étaient bienfaisants: ils égaraient, les soupçons, comprenez-vous? Seulement, j'en ai assez! j'en ai assez. Il est devenu impossible.
Un mois après, ce verdict avait force de loi pour tout le petit groupe: Edward Dupont-Gunther était devenu décidément impossible. Il ne donnait plus d'agrément. Il n'amusait plus. Il n'avait même plus la force d'offrir à goûter. Sa présence enténébrait le plus joyeux repas. Il ne savait plus laisser au vestiaire son masque fatal. Il fut généralement admis qu'il avait le mauvais œil. Et puis comment supporter plus longtemps ce garçon qui parlait toujours de se tuer et qui ne s'exécutait jamais?
Edward était comme un aveugle de qui les mains tâtonnantes ne rencontrent plus rien de solide. Des courriers se succédaient sans qu'il reçut une lettre. Des journées passaient sans qu'il ait prononcé une parole. Comme un condamné, à travers une grille, voit les autres hommes, de sa table de restaurant il regardait les gens qui déjeunaient ensemble, causaient, riaient. Il se souvint que lorsqu'il était, à cinq ans, dans un cours au milieu des leçons bourdonnantes, et lorsque ses mains moites salissaient l'histoire de France, il enviait les marchandes des quatre-saisons qu'il entendait dans la rue crier les petits pois verts; de même, le garçon de café et le chasseur lui paraissaient des êtres bienheureux.
Edward n'avait jamais cru possible de vivre sans Edith: il était le prisonnier de cette femme; tel qu'un homme qui se ronge dans une forteresse dont il sait que des précipices l'enserrent. Il tenait à elle comme au garde-fou, un malade sujet à des vertiges. Les heures de bavardages, les journées dispersées en mille menues occupations, en rendez-vous pour des courses futiles, autant de lièges qui le soutenaient sur la vie. Ce visage connu le rassurait la nuit. Il souhaitait la présence d'Edith, ainsi un enfant ne pourrait dormir s'il n'entend près de lui respirer la servante que pourtant il n'aime guère. Rejeté par Edith, il rêva de ce salon inaccessible; il évoquait aux murs plusieurs portraits de la jeune femme, signés des peintres de son intimité, les faux paravents de Coromandel, le divan ballet russe, le _Banquet_ de Platon et l'_Ethique_ de Spinoza ouverts en permanence sur la table... Des cigarettes partout, du Porto, ce qu'un homme, à toute heure du jour, est heureux de trouver et qui l'incite à monter tels étages plutôt que d'autres. Edward s'étonnait de pouvoir respirer hors cette atmosphère de tabac, de fleurs, du dernier parfum de Guerlain, aussi de cabinet de toilette et d'armoires à robes. Il demeura des journées entières étendu, s'abrutissant le soir de chloral. Il écrivit à Firmin Pacaud: «J'ai le sentiment de me survivre.» Son ami, qui était à Londres pour des affaires, ne lui répondit pas. Une lettre lui arriva, timbrée du Carlton de Biarritz, où May essayait d'être affectueuse: elle avait commencé d'écrire au bas de la première page et Edward y relevait toutes les ruses d'une femme pour remplir une feuille de papier avec rien. Il nota qu'elle avait changé d'écriture et adoptait la sage calligraphie de Marcel Castagnède: un homme la possédait, l'avait détruite pour la pétrir de nouveau à son image et à sa ressemblance.
XIV
Ce soir de juin, le bitume semblait fondre, se mêler à la poussière, aux odeurs de cheval et d'essence d'auto. Edward s'était tubé; il avait mis pour la première fois un costume gris aux reflets bleus, très ajusté. Il se sentait mieux, s'efforçait d'attiser cette étincelle de vie qu'il sentait en lui ce soir-là: il soufflait dessus; il imaginait une aventure, une rencontre, quelque chose qui l'insérerait de nouveau dans la vie. A la terrasse du Fouquet's, il échangea quelques saluts et donna même la main à un camarade malheureusement accompagné d'une dame, il se fût bien accroché à lui. Tout de même, Edward but son cocktail avec un parti pris d'optimisme. Sans doute, la rentrée solitaire chez lui, après une soirée décevante, il ne l'imaginait même pas. A cet instant, une soirée occupée d'un espoir de rencontre lui apparaissait toute une existence à épuiser: un malade, pour subsister, se nourrit d'un rien; à ce noyé, une branche suffit pour qu'il surnage. Vers huit heures, Edward eut faim. Voici longtemps qu'il ne s'était senti de l'appétit. Il résolut de dîner selon son goût au restaurant italien de l'avenue Matignon. Il marchait légèrement. Cette étreinte à sa nuque d'une main invisible s'était desserrée. Son ennemi lui laissait le champ libre. La marche ne lui était plus un effort. Aucune gêne dans ses jambes ni dans ses bras; plus rien de cette lassitude qui le jetait, des journées entières, sur son divan, perclus autant qu'un paralytique. Il se sentit réellement un jeune homme comme les autres jeunes gens, et sourit à une ouvrière qui s'était retournée. Ah! il eût dû se souvenir de ce supplice de l'espérance qu'imagine Villiers, du prisonnier trouvant la porte ouverte, le corridor libre, la cour sans gardien et qui, fou de délivrance, atteint la porte dernière où son persécuteur l'attend et lui sourit.
Toutes les tables du trottoir étaient envahies. Le maître d'hôtel lui fit signe qu'il restait une place à l'intérieur. Edward commanda de ces pâtes qu'il aimait en souvenir de Florence et de Naples. Comme il emplissait son verre d'un Asti frappé, il tressaillit de reconnaître à une table proche Edith Gonzalès, Mme Tziegel et Berbinot. Déjà Edward, le visage prêt au sourire, ébauchait un salut. Il était assuré d'avoir été reconnu, de même qu'il ne doutait pas d'être l'objet de ce chuchotement qui avait rapproché les trois têtes. Il avait surpris ce mouvement des yeux qui permet aux femmes du monde, sans se retourner, de tout voir. Edward vainement les regarda. Il se piqua au jeu. Edith épiait dans la glace la mimique de son amant. Elle le connaissait trop pour ne pas lire sur ses traits ce caprice, cette fièvre de ne pas les laisser partir sans avoir obtenu d'eux une parole, un sourire. Edward était assis assez près de ses anciens amis pour entendre des phrases. Edith servait sa tirade sur son goût des êtres, des visages. Berbinot l'écoutait, très grave. Mme Tziegel laissait son amie «faire séduction», comme elle disait, mais, le coude sur la table et le menton dans la main, ne dissimulait pas un ennui profond. Cependant, comme Edith, incapable de baisser la voix, faisait l'éloge d'un jeune romancier de ses amis, Mme Tziegel laissa tomber:
--Il n'y a que Dostoiewsky...
Edward n'entendit pas la réponse de Berbinot, qui sans doute confessait ne rien connaître du romancier russe, car Mme Tziegel se tournant vers lui, cria, de façon à être entendue de toutes les tables:
--Vous n'avez rien lu de lui? Mais mon cher, c'est comme si vous me disiez que vous n'avez jamais pris de bain.
Edith dut alors servir son couplet sur Dostoiewsky et l'on entendit, derechef, Mme Tziegel:
--Mais non, ma chère, vous n'y comprenez rien. Dostoiewsky est simple et complexe à la fois comme la vie ... et puis zut! j'ai la paresse de vous expliquer...
Apathique, elle pétrissait la mie de pain, pareille à une belle fille que traitent au restaurant des clients sérieux et qui l'assomment.
Edward s'exaspérait et bien qu'il fût au dessert lorsque les autres commençaient à peine, il résolut de ne partir qu'après eux qui seraient obligés de frôler sa table. Il demanda donc du café, puis un verre d'armagnac, afin de gagner du temps. Cette pensée accrut son supplice qu'à cette minute même Edith savait ce qu'il souffrait, qu'elle s'en délectait, qu'elle faisait peut-être partager aux autres sa délectation. Elle assouvissait une haine, elle satisfaisait d'un coup une vengeance: ce qu'elle avait subi à Lur des Dupont-Gunther, son humiliation, de tout cela elle demandait compte à cette épave, à cet agonisant. Elle avait deviné le plan d'Edward et fit durer son angoisse. Elle regretta que Mme Tziegel se décidât à donner le signal du départ; mais ils devaient voir le clair de lune au Bois et souper au Pré-Catelan. Lorsqu'elles eurent leur vestiaire, elles passèrent près d'Edward, Mme Tziegel avec un salut court; Edith détourna la tête.
Edward à son tour gagna la porte. Il allait comme un asphyxié dans le lourd soir orageux. L'orchestre des Ambassadeurs avait attiré la foule. Des autos illuminées montaient vers le théâtre des Champs-Élysées qui donnait, ce soir-là, une première de ballets russes. Comme d'un autre monde, comme une ombre errante au pays des vivants, Edward contemplait ces femmes luxueuses entrevues derrière les glaces. Une sorte de paix l'enveloppa. Il se sentit désintéressé à jamais de sa douleur même. Il eut l'idée d'aller frapper à la porte d'un camarade qui, derrière la Butte, mourait lentement en proie à l'opium. Mais il sentit qu'il n'aurait pas la force de marcher si loin. Des gens étaient assis autour des cafés-concerts, attentifs aux flonflons, aux applaudissements, aux rires, reconstituant à leur gré le spectacle invisible. Edward demeura un temps indéterminé parmi ces groupes de petits commerçants qui prenaient le frais. Puis il se leva, remonta vers la Concorde, se perdit dans la foule des boulevards, entra à l'Olympia, s'y attabla; mais des femmes le harcelèrent. Il sortit encore, la fatigue l'obligea de faire escale au café Riche: des tziganes, une armée de garçons inoccupés, des tables éblouissantes, mais personne. Naguère Edward trouvait une espèce de charme à la solitude des endroits de plaisir désertés. Les maîtres d'hôtel, les garçons, comme des mouches, s'abattirent sur lui. Entre chaque danse, une fille vêtue de pauvres paillettes, s'asseyait à ses côtés, l'entourait d'un gros manège de séductions. Un peu ivre, il avait envie de pleurer contre cette épaule maigre. Il demanda l'addition, descendit la rue Royale, entra chez Maxim's. Il fut placé près de gros hommes, des marchands de La Villette qui goûtaient de la grande noce. Autrefois, il n'eût pu souffrir cinq minutes le voisinage d'une telle humanité: les ventres saillants sur des cuisses maigres, les bajoues couperosées, les lèvres violettes, les cols rabattus, la cravate toute faite, les breloques, les mots ignobles adressés aux femmes qui méprisaient ces clients du samedi soir. Pourtant Edward resta le dernier, et comme le soleil levant faisait fuir au long des murs, tels que des files de cloportes, les balayeurs, et illuminait les voitures chargées de carottes, un instinct le poussa à s'asseoir sur le banc en face de la Madeleine. Il se rappela ce retour de Montmartre à vingt ans avec cet ami mort aujourd'hui. Ils s'étaient assis, harassés, et l'enfant avait appuyé sa tête contre l'épaule d'Edward, s'était endormi. Il se souvient comme il avait veillé sur ce sommeil, tandis que la Madeleine s'éclairait lentement dans le carrefour d'une solitude si prodigieuse qu'on eût dit d'une ville retrouvée après mille ans sous une lave refroidie. Ah! minutes de bonheur si fragiles que d'abord le cœur les regarde fuir sans même les suivre des yeux...
Des taxis passèrent, puis un premier autobus. Le jeune homme alla au bureau de poste de l'Épatant, écrivit à son domestique de ne pas l'attendre avant quelques jours. Une odeur de verdure, de branches mouillées venait des Champs-Élysées déserts, pareille à celle qui s'élevait sans doute vers le soleil levant des charmilles de Lur. Là-bas, les œillets ourlaient d'un parfum blanc les parterres. Ah! pourquoi ne pas se délivrer de toute fausse honte, se jeter dans le train de Bordeaux, atteindre ce dernier refuge: le cœur de Claude, se tapir entre les règes de vigne comme un lièvre blessé dont les chiens ont perdu la trace? Edward déjà courait vers la gare d'Orsay. Il s'arrêta contre une des fontaines de la place, trempa ses mains dans l'eau froide; il vit son père, il imagina cette figure, ah! plus bestiale que celle des gros hommes qu'il avait vus cette nuit, rire, transpirer et boire avec des filles. Sans doute son père le chasserait, ou bien s'en donnerait à cœur joie de l'humilier. Edward revint sur ses pas, tournant le dos à la gare. Et pourtant il fallait à tout prix prendre un train, fuir, fuir... Mais où? Pour s'assurer lui-même qu'il ne céderait plus à la tentation de Lur et de Claude, il héla un chauffeur, se fit porter à la gare de l'Est. Il vit, inscrits au-dessus d'un guichet, des noms de villes: Epernay, Châlons, Nancy... Il demanda au hasard un billet de première pour Châlons. Dans son compartiment un général et un capitaine étaient entourés de _Cris de Paris_, de _Rires_. Ils dévisagèrent ce garçon bien vêtu, à la figure souillée et mal rasée, aux yeux fous, qui, à peine assis, s'endormit lourdement.
Vers ce temps-là, May, à Bordeaux, écrivit pour elle seule: