La chair et le sang

Part 11

Chapter 113,959 wordsPublic domain

«Retour de mon voyage de noces. Cet appartement inconnu m'est plus étranger que notre chambre d'hôtel au Carlton. Je relis avec stupeur ce cahier. J'y reconnais à peine ton reflet, ô mon âme de naguère. Éprouvais-je, il y a si peu de mois, de telles ferveurs? Ce n'est pas que je ne me connaisse encore des scrupules; mais ils sont tels que je ne les saurais confier même à ces secrètes feuilles. O Dieu, on ne fait pas sa part à la chair... Entre l'ignominie et les caresses sanctifiées, que la barrière est mince! Le père m'adjure de contempler la chair avec des yeux purs; il croit qu'un reste d'hérésie m'en détourne encore. Marcel, si pratiquant, s'inquiète peu de connaître les limites de ce que l'Église accorde aux époux. J'avoue au père mon angoisse et cette certitude que Dieu est plus exigeant que les théologiens: il y a des humiliations intérieures qui ne trompent guère, un sentiment de déchéance, un dégoût de soi-même... Encore si je n'y trouvais pas ma joie! mais elle est là désormais; et la légitimité de cette joie ne me console pas de sa bassesse. Le père m'a imposé, comme pénitence, de méditer aujourd'hui le texte de saint Jean: «... Et si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur.»

«Le père souhaiterait que j'attachasse plus d'importance à des scrupules d'une autre sorte: par mes confidences et par mes aveux, il connaît Edward et Claude. Il s'inquiète de ces inconnus parce que je suis lié à l'un selon la nature et à l'autre selon la grâce. Il me demande ce que j'ai fait de mon frère. Vainement je lui oppose qu'il faudrait savoir plutôt ce que mon frère a failli détruire en moi. Tout mal m'est venu de lui, et cette ivraie que j'arrache et qui toujours repousse et, dans mon cœur, foisonne, je sais que l'ont semée ses mains débiles. C'est pourquoi je n'ai pas de remords. Tout de même, par obéissance à mon directeur, il a fallu de Biarritz écrire à Edward. Que j'ai peiné sur ces trois pauvres pages! Une autre, cette Edith que je m'efforce de ne pas haïr, et qui me l'a pris à jamais, l'aidera sans doute à ne pas mourir. C'est lui qui m'a abandonnée. Non, non, je ne suis pas responsable de ce cœur. Quant à vous, Claude, qui avez su disparaître pendant mon séjour à Lur, au point que j'y ai à peine pensé à vous, je vous sais entre des mains toutes puissantes. Je ne suis pas en peine de votre salut, enfant choisi, vase d'élection, vous en qui le maître a mis toutes ses complaisances; moi-même, ne fus-je sauvée par vous? Oui, tandis que nos jeunesses, l'une l'autre charnellement s'émouvaient, sur un autre plan, vous m'entr'ouvriez les portes du jardin, vous me précédiez dans le Royaume.»

A Châlons, Edward ne trouva pas de voiture. On lui signala l'hôtel de la Haute-Mère-Dieu, au centre de la ville, à une demi-heure de la gare. Il suivit une morne rue du faubourg, sous un soleil méridien, traîna ses pieds fatigués dans la poussière infecte, puis céda à l'attrait d'un canal dont l'eau reflétait deux profondes masses de marronniers et qui révélait l'ordonnance d'un jardin d'autrefois. Edward, égaré, n'eut pas la pensée de demander sa route. Il allait, regardant une porte de ville, une maison où revivait encore une douceur de vieille France, mais des casernes, des terrains de manœuvre rongeaient la ville comme une dartre. Il traversa la rue de Marne où une foule surtout militaire l'entraîna entre des magasins «à l'instar de Paris». Edward s'arrêtait aux devantures; à l'une d'elles, il reconnut des fusils de chasse, des revolvers, elle le retint plus longtemps qu'aucune autre, il y demeura, le front collé contre la vitre, mit la main sur le loquet puis, se ravisant, entra chez un coiffeur voisin. Parmi des officiers qui le dévisageaient, il attendit son tour d'être rasé. Un capitaine usurpa la place d'Edward, sans qu'il protestât. Après un coup de brosse à ses vêtements et à ses souliers, il retrouva son aspect de jeune homme correct; alors il osa rentrer chez l'armurier et acheta un revolver de poche que le commis fit jouer devant lui. Edward erra encore jusqu'à ce que, dans la rue noire, ses yeux se fussent arrêtés à l'enseigne de l'hôtel de la Cloche. Il y demanda une chambre; un garçon crasseux l'introduisit, au premier, dans une pièce à tenture et à tapis dont l'aspect eût fait frémir Edward à tout autre moment. Elle ouvrait sur une galerie de bois: à chaque étage, les lieux d'aisance entretenaient une odeur suffocante. Le soleil n'entrait jamais là et il y régnait une espèce de fraîcheur pourrie. Entre ces murs aux papiers déchirés et souillés, Edward s'assit. Prenant une feuille quadrillée, il écrivit: «Je suis à Châlons-sur-Marne, hôtel de la Cloche. Si dans cinq jours, c'est-à-dire dimanche soir, à minuit, vous n'êtes pas auprès de moi, je m'en irai.» Il copia ces mots sur une autre feuille, cacheta les deux enveloppes, écrivit sur l'une l'adresse d'Edith Gonzalès, sur l'autre celle de Claude Favereau. Il alla lui-même les jeter dans la boîte du bureau de tabac voisin.

XV

Le mois de juin où, dans les après-midi assoupis, s'accumulaient sous les charmilles les odeurs confondues des tilleuls et des seringas, rendait à Claude Favereau la vie. Bercé au bruit de la faucheuse, grisé de cette émanation du foin, exténué par l'effort dépensé autour des charrettes (tellement pleines que leur charge énorme se détachant sur le blême azur recouvre presque les bœufs dont on ne voit plus que l'échine tendue que prolongent quatre cornes effilées), il marchait pieds nus dans ses espadrilles, devant l'attelage, avec la majesté de l'enfant David. Sur son passage, les rosiers du Bengale se souvenant que c'est le temps de la Fête-Dieu, échevelés de pétales, aspirent à s'abîmer dans la poussière. Le jeune homme gonfle sa poitrine et sait que nulle douleur ne résiste en lui à l'ivresse d'avoir vingt ans et d'être attaché à cette terre bénie. Le vicaire de Viridis, l'abbé Paulet, lui a rendu le calme du cœur. Il attend, avec tranquillité, un signe. D'ailleurs, à ce moment de l'année, il faut violenter la terre: les journées sont trop courtes; à peine a-t-il déchaussé la vigne que le paysan doit en recouvrir le pied, et à peine l'a-t-il tachée de sulfate, qu'il en faut poudrer de soufre la fleur plus odorante que le réséda; c'est le temps des petits pois, les cerises sont abandonnées aux oiseaux du ciel. Les mains manquent pour vider cette corbeille débordante sous un incendie d'azur. Tandis que les meules parfument l'ombre, un nuage d'orage montre à l'horizon du sud, au-dessus des Landes violettes, son front de ténèbre. Déjà les feuillages s'émeuvent, frémissent. Pour sauver le foin, on laisse la soupe commencée, et lorsque enfin la dernière charge est à l'abri sous le hangar, Claude tombe comme une brute sur sa couche et, la fenêtre ouverte, s'endort dans le craquement du tonnerre, dans le fracas de la pluie libératrice.

Cette animalité le sauvait. Cette matière pétrie par lui, avec laquelle il lui semblait se confondre, l'arrachait aux obsédantes pensées; l'ancien lévite, délivré de la tentation par un excès de fatigue, en remerciait Dieu chaque soir dans le soupir de fatigue et de foi qui lui servait de prière. Le jeudi de la Fête-Dieu, il porta le dais sur la route qui était comme un fleuve de feu. Au long des maisons, les draps plus blancs que la route, s'étoilaient de camélias moins blancs que l'hostie rayonnante au centre de toute cette candeur enflammée. Sur les reposoirs, les beaux vases des salons de campagne, les bougeoirs en cuivre des cuisines étaient sortis de la nuit des vieux logis, leurs flammes blêmes, figées, comme rendues immobiles par la présence réelle. Claude, au retour, était heureux que le poids du dais l'accablât. Il voyait, à son approche, des groupes paysans tomber dans la poussière.

Comme il rentrait à Lur, vers cinq heures, sa mère lui tendit une lettre où il reconnut l'écriture d'Edward. D'abord, il hésita à l'ouvrir, mais, la mettant dans sa poche, alla s'asseoir sur la terrasse, se disant que cette mince enveloppe peut-être contenait de quoi détruire la paix reconquise. Par instants, il redoutait de haïr ceux qu'il avait tant aimés. Un dimanche, May était venue à Lur avec son mari, et en les saluant, Claude avait senti sa blessure encore près de saigner. Du moins avait-il supporté l'épreuve, certain que désormais il pourrait vivre malgré ce souvenir amer. Il avait moins peur de son ancien amour, de cette May mariée, devenue une autre, que de l'esprit du mal enfermé--il en était sûr!--dans cette lettre. La laide image le protégeait de celle qu'il avait vue au bras de son mari, se dandinant, la figure à la fois gonflée et maigrie avec, dans ses yeux une expression vague, endormie, animale. Que restait-il du petit être sauvage et pur qui avait troublé son cœur et sa chair? Mais avec appréhension, et comme si rien que de redoutable lui pouvait arriver par cette lettre, il déchira l'enveloppe et lut: «Je suis à Châlons-sur-Marne, hôtel de la Cloche, si dans cinq jours, c'est-à-dire dimanche soir, à minuit, vous n'êtes pas auprès de moi, je m'en irai.»

Claude froissa la lettre, la mit dans sa poche. Ce jour de fête ajoutait dans la campagne du silence, du vide. Il s'efforçait de ne pas comprendre le sens de ce «je m'en irai». Mais à la contraction de sa gorge, au battement de son cœur, il ne doutait point d'avoir compris. De quel droit ce garçon le mêlait-il à sa folie? Déjà par sa sœur et par lui, il avait traversé des heures d'agonie, failli sombrer. La paix à peine reconquise, ce mot d'Edward le rejetait à l'abîme... Non, certes, il n'irait pas, il ne répondrait même pas. Que lui importait ce bourgeois, et quel secours un tel raffiné attendait-il d'un paysan? D'ailleurs, comment atteindre Châlons?

--Ah! et puis, non, il ne se tuera pas!

Claude proféra ces mots à haute voix, comme pour se mieux persuader et, à cet instant, il vit en lui-même le visage de son jeune maître, ces yeux un peu égarés, cet air de détachement, ce regard éloigné dont la flamme semblait venir d'une autre planète. Comment douter que le trait dominant de cette nature fût le vertige? le consentement à une séduction mortelle plus forte qu'aucun mirage? Et tout d'un coup, Claude s'affola. Plus persuasive que ses raisonnements, une certitude était en lui qu'il était solidaire de cet homme, qu'il avait sa place marquée dans cette destinée. Un soir, par une atroce dérision, Edward avait voulu que Claude fût son bouc émissaire. Savons-nous jamais jusqu'où retentissent nos plus vaines paroles?

Pourquoi la lecture de ce billet le troublait-elle à ce point? Il ne se sentait plus d'affection pour ce garçon qui d'abord l'attira comme un bois dont l'orée paraît délicieuse: à peine entré, des marécages, des eaux corrompues, des fonds de ténèbres, lui avaient fait rebrousser chemin. A cet appel désespéré, il n'éprouvait aucun attendrissement, mais, plutôt, un sentiment d'urgence et de nécessité: pratique, équilibré, il voyait les difficultés d'une entreprise ou son mysticisme l'allait jeter. Où trouver l'argent? Son père le laisserait-il partir et quelle apparence qu'il comprît rien à l'urgence de cette mission?

Assis sur la terrasse, les jambes pendantes, Claude mit de l'ordre dans ses pensées, s'efforçant d'arrêter avec méthode les moyens d'entreprendre ce voyage. Tout bien pesé, il lui parut que le mieux serait de se confier à cette Volonté toute-puissante comme un fétu à un grand vent. Il se recueilli donc, fit le silence au-dedans de lui avec cette habitude de l'oraison qu'il avait acquise au séminaire. Par un mouvement passionné de son être intérieur il voulut se mettre en communication avec la Force et l'Amour extérieurs au monde, et en qui il avait foi. Et ce silence de son cœur prolongea celui de la campagne que la Fête-Dieu avait vidée. Chez ce garçon plein de santé, ardent à la besogne, sensuel, cette vie intérieure étonnait; par son étrangeté, elle avait naguère séduit Edward qui aujourd'hui ne voit plus rien dans l'univers que cela pour le retenir au bord du trou.

Claude entra dans la cuisine où son père endimanché, le nez chaussé de lunettes, lisait la chronique agricole du _Nouvelliste_:

--Le journal dit qu'il faut soufrer la vigne sur la fleur. Moi j'ai déjà fait un soufrage avant.

Il avait en lui-même une foi absolue et pour les «savants» un infini mépris. Il exigeait d'être écouté comme un oracle, et sa femme, depuis trente ans, approuvait les sentences que le bonhomme rendait d'un air profond: le phylloxéra n'avait jamais existé, c'était une invention des savants, il était plein de telles certitudes. Il ne pensait pas qu'il y eût au monde un autre régisseur honnête que lui-même, habile à découvrir partout ailleurs que chez lui l'adultère, l'inceste, tous les crimes, non par méchanceté, mais pour se grandir, pour le plaisir de se savoir exceptionnel dans sa probité et dans ses bonnes mœurs. Devant ce front étroit, têtu, cette grosse figure boucanée, Claude éprouva un découragement profond. Favereau souriait, paterne, confit dans sa science infuse, ayant réduit l'homme et l'univers à sa mesure, jugeant en dernier ressort de toutes les choses du ciel et de la terre, avec l'intrépidité de son néant. Il était certes à mille lieues de comprendre l'urgence qu'il pouvait y avoir à répondre au cri d'appel d'Edward. Cependant cet Edward était le fils du maître et Favereau n'avait pas accoutumé de discuter les ordres. Claude se résolut donc à présenter ainsi sa requête: d'un air détaché, il avertit son père que M. Edward avait une importante communication à lui faire de vive voix et qu'il lui mandait de venir au plus tôt à Paris. Claude avait parlé trop vite et un peu bredouillé. Il vit se plisser le gros front paternel:

--J'aime pas que tu aies des secrets avec le fils du patron, tu sais qu'ils sont brouillés. Écris à M. Edward de te marquer dans sa lettre ce qu'il te veut: nous verrons ensemble de quoi il retourne.

Favereau remit ses lunettes, reprit son journal, ayant jugé le cas dans sa sagesse. Claude sentait bien que le débat était clos et la décision du bonhomme sans appel. Pourtant il fit un nouvel effort: M. Edward insistait justement sur la nécessité de s'entendre de vive voix; il attachait à cette entrevue une importance extrême:

--Tu n'as qu'à m'avancer l'argent du voyage, père. M. Edward me le rendra sûrement.

--Ah! ah! monsieur veut que je lui avance le prix de sa carte aller et retour, histoire d'aller faire le jeune homme à Paris, et au moment des grands travaux encore! Quand il faut à la fois, relever la vigne et la sulfater et herser et faire les foins.

D'un air malin, avec un petit rire rentré, de vieux «à qui on ne la fait pas», il ajoute:

--Tu es un bon drôle: c'est la première fois que tu essaies de me tirer de l'argent, et tu n'as pas la manière. Allons, allons: il y a quelque drôlesse là-dessous, hein, dis, hein? tu peux me le dire à moi, c'est de ton âge; mais tu as assez de l'argent que tu gagnes pour rigoler ici. Voilà que monsieur veut s'offrir un voyage à Paris!

Il riait, satisfait que son fils se dégourdît un peu, fier de se sentir perspicace.

--Mais non, père, tu n'y es pas du tout. Je n'ai pas besoin d'argent et je ne sais pourquoi tu imagines une femme dans cette affaire. Il n'y a rien de plus que ceci: M. Edward a besoin de moi, et puis je ne suis plus un gamin: tu pourrais bien m'avancer quelque argent...

--En voilà assez, hein!

La face de Favereau se congestionna.

--F... le camp d'ici et ne me parle plus de tout ça: tu me prends donc pour un ...?

Claude accoutumé au vocabulaire le plus grossier de la caserne, ne le pouvait souffrir chez son père. D'ailleurs, il savait toute insistance inutile et qu'ils se parlaient, son père et lui, d'un univers à l'autre: leurs voix, dans le vide, se perdaient. Il sortit décidé à se rendre coûte que coûte au rendez-vous. Mais où trouver de l'argent? Favereau pour la nourriture et l'entretien, lui retenait presque tous ses gages. Son désir de partir s'exaspérait. Il ne doutait plus que cet appel au secours vînt d'un être à bout de forces. Il imaginait Edward devant une table, un revolver devant lui posé, et le premier coup de minuit sur cette ville inconnue. Il pensa à cette âme dont il se savait inexplicablement chargé, dont il s'était porté le garant, qu'il retenait seul sur l'immense ténèbre de la perdition. A cette angoisse s'ajoute une tendresse réveillée, celle que naguère il éprouva à l'arrivée de son jeune maître: cette lettre, tout de même, quelle preuve d'affection extraordinaire, et comme il fallait qu'il fût seul! A moins que ce ne fût une plaisanterie atroce, un jeu pour mesurer son pouvoir sur ce petit paysan. Mais Claude, qui allait à grands pas dans l'allée des vignes, vers le soleil couchant, secoua la tête: il n'avait jamais cru à cette férocité d'Edward et, à travers les fausses roueries du malheureux, l'élève des casuistes avait, dès le premier jour, pressenti la désolation infinie de ce cœur: «Quel doit-être son abandon, se disait-il, pour qu'à cette minute il n'ait compté, dans tout l'univers, que sur ma main tendue! Quelle solitude! Mais où trouver l'argent?» Et soudain, il pensa à l'abbé Paulet, le vicaire de Viridis, certes aussi pauvre que lui-même, mais il ne s'agissait que d'une avance pour quelques jours.

Sous les tilleuls de la place, les orphelines défaisaient le reposoir, des petites filles ramassaient dans leurs tabliers les débris d'or et les roses mortes. Claude entra dans le presbytère sans soulever le marteau. La servante, qui épluchait des asperges, lui dit que M. le Vicaire était à son patronage, mais qu'il ne tarderait sûrement pas à rentrer. A cause de la procession, il avait gardé ses drôles un peu plus longtemps.

Claude monta au premier étage: la chambre du vicaire ouvrait sur le jardin, du côté opposé à la place. On voyait de la fenêtre un pergola où les roses déjà se fanaient. Les premiers lys s'entr'ouvraient au-dessus des fleurs communes. Au bout de l'allée bordée de buis, l'humidité d'une charmille enlevait à Notre-Dame-de-Lourdes ses tendres couleurs sulpiciennes. Claude s'assit devant le bureau du vicaire, feuilleta distraitement _l'Aquitaine_, essayant de fixer sa pensée sur une homélie archi-épiscopale. Un petit lit de fer pliant occupait un angle. Un paravent noir où s'envolaient des cigognes d'or cachait à demi la toilette encombrée de fioles. La bibliothèque vitrée renfermait des livres dont l'ordonnance témoignait que jamais le propriétaire n'y portait la main. Sur la table un bréviaire bourré d'images de première communion et un blaireau encore plein de savon. Derrière la pendule à globe, s'accumulaient des photographies de patronages: groupes d'enfants en tenue de football avec l'abbé au centre, un gros ballon dans les bras. Claude songe à la vie qui aurait pu être la sienne. Il s'attendrit, il s'effraie parce qu'il eût pu, lui aussi, devenir un saint, mais la chair et le sang l'avaient asservi... De nouveau, il pensa à Edward: quel abîme entre cette âme misérable et celle qu'il attendait dans cette chambre! Quelle puissance inconnue, à de telles distances les uns des autres, faisait graviter les cœurs? Distance illusoire pourtant puisque spirituellement et matériellement le vicaire l'aiderait sans doute à sauver cet enfant perdu.

Mais l'abbé Paulet trouverait-il les quelques louis nécessaires? Claude entendit la voix du prêtre dans le vestibule:

--On ne te voit plus, Claude.

Il avait mis, sur les épaules du jeune garçon, ses deux mains. Quand sa bouche ne souriait plus, les candides yeux gardaient la lumière du sourire. Cette lumière était la grâce unique d'un visage commun, d'une mine basse, dévorée par la barbe mal rasée: les cheveux drus et plantés bas diminuaient le front. L'abbé, du premier coup d'œil, vit le trouble de Claude, mais il le laissait venir et cependant parlait de cette Fête-Dieu: Une belle journée! Tout son patronage avait communié; tous ses drôles avaient entouré le Saint-Sacrement:

--Mais le plus beau, Claude, c'est que tout à l'heure, après les avoir quittés, je monte à la tribune de l'orgue pour ranger les partitions, et qu'est-ce que je vois dans la nef, en adoration devant le Saint-Sacrement? Raymond Paillac et Bordes. Ils ne savaient pas que j'étais là. On ne pourra pas dire qu'ils venaient pour me faire plaisir.

--Oui, l'abbé, vous faites une œuvre extraordinaire.

Le vicaire, inquiet de s'être enorgueilli, protesta que la gloire en était non à lui, mais au Père:

--Et toi, Claude, je ne te vois plus; qu'y a-t-il encore?

Claude cherchait ses mots et dit enfin très vite, comme un enfant qui, en confession, lâche en hâte le péché difficile:

--L'abbé, j'aurais besoin de cinquante francs.

--Cinquante francs? Comme tu y vas!

--C'est difficile à vous expliquer... Il me semble que je ne pourrai jamais me faire entendre...

--Nous verrons bien, reprit l'abbé simplement. Dis toujours ton histoire. Pour nous assister, il est une autre lumière que celle de mon pauvre entendement. Parle donc sans crainte, mon enfant. Quelqu'un est là, entre nous, qui sait de toute éternité quels secours tu viens chercher dans cette chambre.

Alors Claude passa de l'inquiétude à la plus grande confiance. Il s'était souvent dit qu'à l'heure de la mort, beaucoup d'ouvriers devaient songer que, dans leur existence misérable, jamais ils n'avaient été pris au sérieux que par ce vicaire de faubourg qui, lorsqu'ils avaient douze ans, les faisait jouer au ballon, le dimanche, et au retour les obligeait de se confier.

Et voilà qu'il parlait lui aussi avec abondance et sans gêne aucune. Déjà il avait entretenu l'abbé d'Edward; et cela lui rendait son récit plus aisé. L'abbé ne l'interrompit pas, mais comme Claude lui tendait la lettre de Châlons, il la prit, fixa sur elle les yeux, bien plus longtemps qu'il n'était nécessaire pour la lire. Cependant Claude disait:

--Il y a en moi une force qui me presse, bonne ou mauvaise? de me rendre à cet appel. C'est de vous que j'en attends l'assurance, l'abbé. Si vous m'avancez l'argent, il y aura encore à braver mon père. Et que se passera-t-il à Châlons? Je n'ose y penser. Mais il faut que j'y aille, n'est-ce-pas?

L'abbé se leva sans mot dire, ouvrit un tiroir, y prit une boîte de médicament qui contenait de la menue monnaie et deux billets de cinquante francs; il en tendit un à Claude.

--Je vous le rendrai petit à petit sur mes journées.

Une tête d'enfant parut dans l'entre-bâillement de la porte:

--Monsieur l'abbé on vous demande en bas; c'est pour Seconde Hugon, on croit qu'elle va passer.

Bien que le soleil fût couché, Claude, à travers ses espadrilles, sentait encore la route chaude. Devait-il prendre le train le soir même sans avertir son père? La prudence eût été sans doute de ne pas s'exposer à une nouvelle dispute. D'autant qu'il ne fallait pas perdre un jour: Edward avait fixé, comme limite dernière, le dimanche à minuit. Claude calculait que, pour parer à tout retard éventuel, il fallait qu'il quittât Toulenne par le train de vingt-deux heures, qu'il prît le lendemain matin le train de Paris; ainsi serait-il à Châlons samedi matin au plus tard. Mais l'assentiment de l'abbé Paulet l'avait empli d'une telle confiance qu'il lui parut indigne de rien dissimuler à son père; non! pas de mensonges, aucune tromperie avant ce départ, ce mystique embarquement...

Favereau était assis sur le banc du seuil avec Maria de qui les mains au repos croisées contre le tablier de cotonnade disaient le jour de fête où l'on n'œuvre pas. Elle cria à son fils qu'ils avaient fini de souper, mais elle avait mis de côté pour lui de la soupe et du confit.

--Regarde-moi ça, dit Favereau, quand on songe à courir la pretentaine, on en perd le boire et le manger. Allons, va te mettre à table.

--Je n'ai pas faim, père.

Favereau crut que Claude boudait. Il prit son ton d'ancien sergent pour dire que ces manières-là ne prenaient pas avec lui. Claude regarda ce front comprimé et ces joues larges du bas. Il dit doucement: