Part 12
--L'idée de prendre le train me coupe l'appétit. Ne te fâche pas, je ne suis plus un gosse, je sais ce que j'ai à faire. Il faut que je parte ce soir.
--Il faut que tu partes?
La fureur l'étranglait, mais il retrouva son ton goguenard pour-dire:
--Tu voyageras à l'œil, peut-être?
--Ne t'inquiète pas, j'ai ce qu'il me faut.
--Ah! tu as trouvé de l'argent? mais moi je te jure que tu ne partiras pas. Qui commande ici? Ce n'est pas un morveux qui me fera changer quand j'ai dit quoique chose. Ce que j'ai dit, je l'ai dit.
Il était debout et brutalement repoussa Maria qui voulait s'interposer. Claude sentait lui aussi la colère l'envahir. Il bouscula son père et s'engagea dans l'escalier. Favereau, comme un vieux dogue, s'attacha à ses chausses.
--Tu ne partiras pas! Ou si tu pars, tu ne reviendras pas.
Claude entra dans sa chambre à reculons. Son père se taisait maintenant, calmé soudain par une idée qui lui était venue. Le jeune homme s'était assis sur son lit, sans quitter des yeux Favereau. Tout à coup, le vieux prit la clef de la porte qu'il tira vivement à lui et, avant que Claude ait pu intervenir, la clef avait tourné dans la serrure: il était prisonnier.
--Pars, mon petit, pars. Jette-toi par la fenêtre si ça te chante. Ce n'est pas toujours ce soir que tu prendras le train.
Il descendit. Claude secouait la porte. Le vieux trouva sa femme tremblante aux écoutes. Il riait, mais avec sa figure mauvaise:
--Apporte-moi un litre.
--Mais, Favereau, le petit...
--Apporte-moi un litre, que j'ai dit.
La femme obéit sans ajouter un mot. Il but toute la soirée. Aucun bruit ne venait de la chambre où Claude était enfermé.
XVI
Edith s'éveilla et d'abord se souvint que Mme Tziegel ne l'avait pas invitée à son dîner Gennaro: depuis que le grand poète dalmate était à Paris, les gens du monde se disputaient l'honneur de le nourrir. Sans doute prenait-il chaque jour ses repas dans une maison différente, mais Edith avait pointé minutieusement les tables où il lui restait quelque chance de s'asseoir: il lui était apparu qu'on ne l'invitait guère qu'en bouche-trou, par téléphone, ou pour de petits dîners impromptus; de la seule Mme Tziegel, il n'était pas présomptueux d'attendre un signe. Le fait de n'avoir pas dîné une seule fois avec Gennaro rendait sa situation de muse du grand monde difficile et même ridicule. Une invitation _in extremis_ demeurait possible. Edith savait son amie assez rosse pour la laisser longtemps macérer dans l'angoisse. Elle résolut de ne téléphoner à personne afin que, le cas échéant, Mme Tziegel ne trouvât pas la ligne occupée. Elle se leva, passa une robe de chambre, s'assit devant sa glace et, sans indulgence, s'examina. Edith se connut une grande lassitude: son faux luxe l'écrasait. C'est accablant de mener la vie des grandes dames qui ont des femmes de chambre pour les habiller, des autos pour leurs visites et leurs sorties du soir et qui, à toute heure de la nuit, trouvent la limousine glissante et douce dans le désert du Paris nocturne. Chez elles, tout les attend afin qu'elles passent du cabinet de toilette où l'eau est toujours chaude, au lit où se dissipent les fumées du Cliquot. Mais cette existence accable une jeune femme qui, par calcul, doit plaire à telle dame, la faire inviter partout, uniquement parce qu'habitant le même quartier, cette personne possède l'auto qui facilite les retours. Edith considérait son triste corps du matin. Une crise de rhumatismes aigus retenant au lit la mère Gonzalès, elle avait perdu son unique servante.
--Mademoiselle, c'est l'eau chaude et le courrier.
Elle entendit derrière la porte le bruit du broc que posait la femme de service, chercha vivement parmi les lettres une enveloppe aux armes de Mme Tziegel. L'écriture d'Edward l'étonna et, à cette minute d'abandon, lui fit plaisir. Elle lut, sans la comprendre d'abord, la formule qui, à l'autre bout de la France, irait bouleverser Claude. Peu à peu, le sens de cet appel se découvrit à sa pensée et, comme depuis une heure, la jeune femme s'attendrissait sur elle-même, il lui fut facile de s'attendrir sur son amant. Dans un jour heureux, elle aurait haussé les épaules et souri; vaincue, elle se sentit pitoyable à ce vaincu. Non qu'Edith crût, au fond, qu'il accomplirait sa menace, mais il devait tant souffrir! L'humiliée se réjouit de tenir une telle place dans la vie d'un homme. Pratique, et ayant un sens très vif de la précarité de sa vie, elle décida sur-le-champ de renouer avec Edward, et construisait déjà tout un plan d'existence loin de ce gratin pire qu'aucune franc-maçonnerie. Elle consulta l'indicateur, décida de partir le soir même ou le lendemain: au lieu de s'asseoir à une table de snobs, elle roulerait vers son amant désespéré. Ce contraste l'ennoblit à ses propres yeux; elle se sentit supérieure aux gens du monde, s'attendrit, s'admira, à la fois honteuse et flattée que son attitude au restaurant italien ait suffi à bouleverser ainsi le triste Edward; heureuse de cette diversion, elle s'y donnait toute, avec son instinct de fille pratique, de lutteuse.
Edith s'était étendue sur le lit, rendu à ses fonctions diurnes de divan. La sonnerie du téléphone la mit debout. Sa main tremblante ne réussissait pas à décrocher le récepteur. O joie! c'était bien la voix de Mme Tziegel:
--A quoi pensais-je, ma chère? Vous ai-je dit que je comptais sur vous pour déjeuner avec Gennaro... Non, pas aujourd'hui... Après-demain matin... Oui, vendredi.
--Mais je n'y comptais pas du tout, chère amie... D'ailleurs, Mme Obligado devait me faire déjeuner cette semaine avec le grand homme.
Mme Tziegel savait qu'il n'en était rien et fut au moment de répondre qu'étant très à court de places, elle retirait son invitation puisque Edith devait rencontrer ailleurs le poète. Tout de même, elle hésita: cruelle certes, elle n'aimait pas que sa cruauté lui attirât des jérémiades:
--Vous le verrez donc deux fois, chère amie.
Edith se dit qu'elle partirait pour Châlons le vendredi soir et arriverait ainsi vingt-quatre heures avant le rendez-vous fixé. Puis elle ne pensa plus qu'à sa toilette.
Le grand homme reprenait de chaque plat, s'épanouissait, reniflait sa provende d'encens, emmagasinait des hommages, de quoi nourrir son contentement de soi pendant ses huit mois de Dalmatie. Il grasseyait, s'écoutait, content de ce qu'il faisait plus rire à Paris que chez lui et ne discernant pas qu'on y riait bien plus de sa mimique et de son accent que de ses anecdotes. Edith, déjà émue par des coupes de champagne aux fruits, inclinait sa tête enflammée et promenait, d'un geste préraphaélique, un lis sur ses narines; elle était là, elle «en était». Un jeune peintre expliquait à Gennaro le cubisme:
--Je vois d'abord des tons, comprenez-vous? Ensuite je les illustre avec de quelconques figures: une pipe, un tuyau. Je construis ma toile. J'y établis un ordre où ma vie intérieure s'exprime. Il y a des papiers de tenture, dans les lieux d'aisance des maisons de campagne, ils sont d'un adorable bleu. Ce n'est pas la peine de reproduire les diamants de la Couronne, n'est-ce pas? mais tel cartonnage d'un vieux livre de comptes, une pipe m'importe autant qu'une Sainte Famille, comprenez-vous?
Non, le poète ne comprenait pas. Il est vrai qu'il n'écoutait guère: sa voisine le troublait parce qu'il aimait les pêches mûres; manquant d'usage, il ne savait pas cacher son trouble. Les cheveux blancs de cette Bolivienne donnaient un aspect miraculeux à ses clairs yeux d'enfant.
A travers des sensations confuses, mêlées et délicieuses, Edith voyait dans un éclair son voyage du lendemain, mais dépouillé de tout son charme: elle ne s'y était complue que comme à un pis-aller en une minute d'abandon; à cette table, parmi ce luxe, d'imaginer seulement ce départ à six heures, l'attente à la gare de l'Est, l'arrivée dans une ville étrangère et surtout «la scène à faire», quel dégoût! Pourtant il y fallait aller. Certes, elle irait. Mais pourquoi gâterait-elle, avec cette perspective d'un lugubre voyage, le beau plaisir d'aujourd'hui?
La Bolivienne projetait dimanche un déjeuner à Versailles. Le grand homme assura qu'il s'était réservé cette journée pour classer des notes, mais il ne résista guère à la pressante et presque tendre invitation de sa voisine:
--Donc, nous nous retrouverons tous dimanche à une heure, au Trianon Palace.
Une voix faible, celle d'Edith, répondit:
--Je crois que je ne suis pas libre.
Mme Tziegel déclara qu'on était toujours libre pour un plaisir: elle se flattait d'avoir décommandé une audience particulière au Vatican... Edith ne répondit rien, hésitante en apparence, au fond, certaine déjà de sa défaite. A la hâte, elle accumulait des raisons; quelle folie de partir sur une lettre, d'obéir à un caprice de cet insupportable garçon, à moins que ce ne fut un de ces tours à quoi il se complaisait; toujours il avait aimé cette sensation de tenir les gens au bout de ses fils et de les manœuvrer à sa guise: «Comme une sotte, j'allais donner encore dans le panneau.» Edith avait le don de ne voir les choses que déformées par ses nécessités du moment; et de même qu'au reçu de la lettre d'Edward, elle n'avait même pas songé à ne pas la prendre au sérieux, parce qu'à cette minute le drame était le bienvenu dans sa pauvre journée de laissée-pour-compte, elle n'y voyait plus qu'une mystification à cet instant où sa nature de soupeuse se dilatait. Si un pressentiment tragique lui serrait le cœur, au lieu de le chasser, elle s'efforçait de l'apprivoiser, de le regarder en face, de se rappeler qu'il faut être dur, ne s'embarrasser d'aucun être, que les autres sont nos jouets éternels. Elle croyait que c'était du Nietzche; toujours la portèrent à philosopher ses excès de champagne.
Edward avait garni de serviettes un lit douteux où il s'étendit. Le ciel pluvieux hâtait la venue du crépuscule. Il écoutait de larges gouttes sur le zinc des toits. Le bruit d'une troupe armée retentit, dans la rue, et il renifla cette odeur de cuir, d'astiquage et d'hommes, l'odeur militaire, il fumait des cigarettes opiacées afin que la fumée lui dérobât l'aspect de cette chambre. On ne viendrait pas. Personne ne viendrait. Il le savait maintenant, sans songer à s'en étonner ni même à le regretter: il avait le sentiment d'habiter un lieu inaccessible qu'aucun humain, désormais, ne pouvait atteindre. Il résolut de s'enfoncer dans les jours finis, de fuir par anticipation la vie au plus épais du passé touffu afin que, lorsque la mort viendrait, il ait fait déjà beaucoup de pas au-devant d'elle. Indifférent à tout, dans l'ombre du tombeau, les souvenirs de sa petite enfance l'aspiraient comme pour un enlisement. Mêlée aux relents des rideaux, de la table de nuit, du seau de toilette, la fumée composait une odeur intolérable. Mais les sensations si puissantes naguère sur Edward, la volonté de mourir l'en délivrait. Être décidé à mourir, c'est d'avance ne plus donner à la vie aucune prise sur nous. Cependant il cherchait dans son passé un coin de fraîcheur, de verdure où reposer ses yeux. Il essayait de fixer une minute heureuse. Il se souvenait de ses amitiés d'adolescent, il cherchait des visages, il s'étonnait de son inlassable bonne volonté à s'émouvoir autour des plus pauvres êtres, des plus vaines femmes. Il ne revenait point de sa toute puissance à transformer, à repétrir, selon son modèle intérieur, ces cœurs sur lesquels il avait jeté son dévolu. Et comme, douloureusement, il avait ensuite défendu contre la réalité ces imaginations que l'être choisi détruisait lui-même! Trop de désenchantements l'avaient durci... Curieusement, il osait regarder en lui à la place de ses vices: il les reconnaissait, il osait les dévisager, et celui-là dont il n'avait pas encore prononcé le nom, et cet autre auquel il n'avait jamais cédé, dont il ne s'était jamais avoué à lui-même la présence: germe enfoui, ignoré de tous et de son propre cœur. Ah! connaissance exacte de soi! Bas fonds tragiquement révélés! Il se rappela que le brusque éclair des confidences avait éclairé, chez des êtres proches, les mêmes abîmes ou d'autres profondeurs plus effrayantes; et c'est pourquoi il ne s'étonnait plus de son indulgence pour toutes les débauches avouées et secrètes. Plus d'hypocrisie maintenant, devant cette nuit épaisse de la mort, au seuil du sommeil sans réveil et de l'anéantissement; il prononça ce dernier mot à mi-voix, il y trouvait un goût délicieux, une sensation de vertigineuse et douce chute.
Edward pensa à des personnes mortes qu'il avait aimées: eût-il été heureux de croire, comme un chrétien, qu'il allait les rejoindre enfin? Non, non: il les avait aimées périssables, sous leur forme périssable, peut-être pour ce qu'il y avait en elles de pire. Et maintenant, il considérait toutes ces vies parallèles à la sienne, et qui s'étaient jetées dans la mort, avaient atteint, avant lui-même, cette plage rongée de néant. Ceux qu'il laissait derrière lui, ah! que lui importait! D'avance, il les imagina vieillissant, grotesques; il s'abandonna, lui qui allait mourir à vingt-six ans, qui était sûr maintenant de mourir à vingt-six ans, à sa haine, à son dégoût de la femme et de l'homme d'âge, l'être à ventre, à crâne nu, la bouche pleine d'odeur de cigare qui en masque une autre, et leur abjecte suffisance, ce contentement de soi des gens arrivés, et leurs yeux où des passions hurlaient la faim maintenant qu'il était trop tard pour les assouvir. La pensée d'Edward alla vers ce Paris qu'il avait tant aimé: il se rappela un soir, au fond d'une baignoire, sa bouche s'appuyait contre une épaule tandis que Nijinski s'envolait par la fenêtre ouverte sur la nuit artificielle. Il revit des bars, chacun avec son atmosphère, son odeur et chacun l'attirait à des heures différentes de la nuit: dans celui-là, tel cocktail était inimitable, et dans cet autre il y avait la présence réelle d'un vice à qui il était consacré. Il se souvint des musiques qui aidaient ses passions à jouir d'elles-mêmes, cet andante de Schubert qu'il exigeait que May lui jouât chaque soir et cette rengaine russe qu'il cherchait de concert en concert. Il évoqua le temps de son ambition juvénile, alors qu'il souhaitait ensemble l'adoration des jeunes gens et des cénacles et aussi l'applaudissement de la foule, toutes les grandeurs de chair: soirs où il périssait de rage à la pensée de ne rien faire pour son avancement. Il eût voulu vivre dans des millions de cœurs. Mais, au service de cet appétit infini, aucun vouloir, et parce qu'il sentait son impuissance à le satisfaire, ce goût du triomphe, qui en aide tant d'autres à vivre, était devenu le complice de toutes ces forces de destruction. Il lui semblait que de se tuer l'aiderait à ne pas mourir dans la mémoire des hommes: «Il faut, ricanaît-il, se suicider pour se survivre.»
La lumière de ce dimanche de juin enveloppe les tables en fleurs du Trianon Palace. L'orchestre joue en sourdine assez pour ne pas couvrir la voix de Gennaro qui récite à mi-voix un poème: comme dans _La Cène_ du Vinci les têtes des apôtres, tous les convives se penchent, attentifs, vers le poète. Edith regarde, par la porte-fenêtre, une avenue majestueuse d'ormes, étrangère à cette joie, occupée à créer les rues de ce Châlons où elle n'est jamais allée, cette chambre d'hôtel qu'elle imagine dans ses plus menus détails et qui ne ressemble à aucune de celles qu'elle a déjà traversées. Elle y voit Edward couché: endormi? malade? comment savoir? Un peu de son amour lui revient, son amour de femme plus âgée, plus forte que le bien-aimé. Elle se souvient qu'elle l'appelait: mon petit: et voilà qu'il criait vers elle, pour ne pas mourir.
Gennaro se tut. Chacun cherchait le mot à dire. Une dame assura que pour un rien elle aurait pleuré. Mme Tziegel se dépêcha de finir sa glace. On s'était mis à table très tard, des domestiques baissèrent les stores. Des autos commençaient de trépider doucement devant le perron de l'hôtel.
Ce n'était plus la peine de partir maintenant, songeait Edith: Edward n'avait-il pas fixé ce dimanche soir comme délai dernier? Mais ne pourrait-elle atteindre Châlons dans la nuit ou, au moins, au petit jour avant qu'il se fût décidé? Si, il était temps encore: on s'accorde toujours le quart d'heure de grâce. Edith jouissait de son angoisse, de cette certitude soudaine de n'être pas un monstre. Il restait encore, dans son assiette, des fraises. Elle se leva, prétexta un rendez-vous urgent, se glissa entre les tables. Elle n'avait pas atteint la porte, qu'on étouffa de rire: Mme Tziegel nota qu'Edith les avait accoutumés à plus de prudence, à mieux cacher son jeu. Il fallait qu'elle fût bien prise, cette fois: qui donc allait-elle rejoindre? On ne court ainsi qu'à un deuxième rendez-vous, quand le premier a dépassé toute attente. Comme Jacques Berbinot, seul, ne riait pas et laissait, lui aussi, ses fraises, chacun sentit qu'il fallait que la conversation changeât.
XVII
D'un sommeil de cauchemar, Claude émergea. Sa cheville lui faisait mal; il brûlait de fièvre. Quelle était cette chambre? Des cœurs dessinés dans les volets clos fusait la lumière d'un matin d'été. Des cris d'hirondelles entouraient cette maison inconnue. Alors, tout à coup, il se rappela ses efforts pour briser la porte que son père avait verrouillée, son évasion par la fenêtre, sa course à minuit sur les toits, et qu'il était descendu au long d'une poutre du hangar mais, se croyant plus rapproché du sol, il avait sauté trop tôt et tomba mal. En dépit de sa cheville foulée, comment put-il se traîner jusqu'à Toulenne? A l'aube, il atteignit les premières maisons et s'arrêta dans une auberge où il n'était pas connu; à peine eut-il la force de commander un bol de café chaud. Il raconta à l'hôtesse que, venu de la campagne pour acheter une vache, il s'était foulé le pied en route; elle lui offrit un lit; le jeune homme résolut de se reposer jusqu'au train du soir. Il n'osa demander le docteur qui connaissait les Favereau et comprima lui-même sa cheville. Vers quatre heures, il s'éveilla, prit un peu de bouillon, et de nouveau l'abattit un lourd sommeil de fièvre. Il perdit conscience du temps. Le soir vint, des rires résonnèrent dans l'estaminet, des billes furent entrechoquées sur le billard. Claude voyait deux bras tendus, une face douloureuse; la tête d'Edward creusait un oreiller; ses cheveux blonds étaient souillés de sang. Claude n'était-il pas dans le train?... Le train l'emportait vers Châlons, le berçait, il pouvait dormir tranquille maintenant.
Éveillé, il s'affola, songeant aux heures perdues. La campagne était pleine de cris de coqs. L'hôtesse, l'ayant entendu geindre, entra avec un bol de café au lait. Claude, hagard, lui demanda:
--Quel jour sommes-nous?
--Eh té! c'est samedi, jour du marché.
Samedi! Il fallait atteindre Châlons, coûte que coûte, le lendemain soir. Claude essaya de se lever: sa cheville allait mieux mais il grelottait de fièvre. Il fit un peu de toilette. L'hôtesse qui allait au marché le prit dans sa carriole et consentit à le déposer devant la gare. Pourvu qu'il n'y trouvai pas son père! Non, Favereau n'était pas là. Mais il fallût parler à la marchande de journaux, serrer la main du contrôleur. Il raconta qu'il allait consulter un médecin de Bordeaux; un employé l'installa dans le wagon: c'était un train omnibus et Claude refit, en sens inverse, le même trajet que l'année dernière. De quel cœur ardent et confiant, alors, il s'en allait vers Lur! Aujourd'hui, il ne regarde pas aux portières.
A Bordeaux, il se traîne jusqu'au guichet, prend son billet, s'installe sur un canapé de la salle d'attente. Il faut rester là plusieurs heures; il n'a pas faim: son corps est brûlant; il a peur de s'évanouir. Puis vient la tentation du sommeil, cet appel irrésistible, ce poids écrasant sur les paupières; il lutte, il dormira dans le train. Pour ne pas succomber, Claude cherche la buvette, demande un verre de rhum qu'ensuite il va vomir aux lieux d'aisances. Des porteurs poussent des chariots, dispersent des groupes de voyageurs. La terre tremble à l'entrée en gare d'un convoi énorme et noir qui s'immobilise; Claude, les coudes aux genoux, tient entre ses deux mains sa tête. Le train de Paris ne fut formé qu'à sept heures. Affalé dans un coin du compartiment, le jeune homme se laissa glisser, s'abandonna, perdit conscience. Des gens montèrent; on déplia des provisions, une odeur de charcuterie et de peau d'orange lui souleva le cœur, l'obligea d'ouvrir la fenêtre. Quelqu'un se plaignit du froid. Les arrêts brusques interrompaient son cauchemar. A Poitiers, deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul s'assirent en face de lui. Elles l'observaient: la plus âgée lui demanda s'il était souffrant. Les autres voyageurs, qui ne lui avaient prêté aucune attention, s'apitoyèrent. La plus jeune des religieuses avait de l'aspirine dans son cabas et lui en fit absorber deux comprimés; à Saint-Pierre-les-Corps, bien que la buvette fût fermée, elle revint avec une tasse de lait chaud. Claude se sentait moins perdu à l'abri de ces ailes immaculées et s'endormit plus calme.
Un arrêt du train de nouveau l'éveilla. Il se sentit beaucoup mieux. Le soleil se levait sur la Beauce monotone. Aucune gare. Quelqu'un parlait d'une panne à la machine. Des voyageurs étaient descendus. On attendait des Aubrais une locomotive de secours. On aurait un retard de trois heures au moins. Claude prit dans sa poche un indicateur froissé. Son doigt tremblant se posa sur le mot Châlons. Il manquerait la correspondance; il eut la certitude qu'il fallait qu'il la manquât. Lorsque enfin le train se remit en marche, le sort en était jeté; aucune puissance au monde ne l'empêcherait d'arriver trop tard.
--Comment, vous sentez-vous, Monsieur? demanda la sœur. Elle hocha la tête avec inquiétude parce que le jeune homme répondit:
--Je vais bien maintenant. Il n'est plus nécessaire que je sois malade.
Claude reconnaît de loin l'hôtel de la Cloche parce qu'à cette heure matinale le vestibule est ouvert sur la rue et qu'un groupe de servantes s'y agite. A peine entré, il prononce le nom d'Edward Dupont-Gunther. La gérante, en robe de chambre, et sa maigre tresse flottant sur son dos, descend l'escalier:
--Vous êtes un parent, Monsieur?
Sa figure s'éclaire, les formalités vont devenir bien simples et il n'y aura pas à s'inquiéter pour les frais.
--Je suis un ami. J'ai été averti par une lettre. J'arrive trop tard?
--Il vit encore, Monsieur. Il repose. Le docteur l'a pansé. Un si beau jeune homme! Il paraît qu'il n'y a pas d'espoir. La balle a dévié mais le cerveau est intéressé. Quand j'ai entendu cette détonation, à minuit, je n'étais pas encore couchée. Mon mari me dit: «Mais on a tiré un coup de revolver dans la maison!» Il n'osait pas se lever, alors moi...
Claude l'interrompt, s'informe de l'étage et du numéro de la chambre. Il monte seul; il pense qu'Edward a gravi hier pour la dernière fois ces marches sordides. Il hésite devant la porte, se décide. D'abord, sous le bandage blanc qui enveloppe le crâne et une partie du visage, il voit deux yeux large ouverts, et puis une voix plaintive, puérile, qu'il ne reconnaît pas, s'élève:
--Qu'y a-t-il? que s'est-il passé? il faut tout me dire. Je suis à Lur, peut-être, puisque te voilà.
La poitrine se soulève et s'abaisse. Autour des lèvres exsangues, la barbe a poussé. Claude dit enfin:
--Je n'arrive pas trop tard: vous êtes vivant.
Le blessé porte une main tâtonnante à son bandage, tourne un peu la tête avec un gémissement, découvre une large tache écarlate. Il ne regarde plus Claude. Il répète: Mais qu'y a-t-il, qu'y a-t-il? Et tout à coup:
--Je vais mourir.
Il prend la main de Claude, la serre avec le geste d'un enfant qui a peur. Il le supplie de ne plus le quitter, de rester là toujours. Claude sent les ongles de l'agonisant dans sa chair. Du temps passe. Edward voit les lèvres de Claude remuer. Il dit:
--Claude, à qui parles-tu?