La chair et le sang

Part 13

Chapter 13831 wordsPublic domain

Il comprend que le jeune homme prie et, du fond de son enfance protestante, cette parole lui revient:

--La Foi nous sauve.

--La Foi et aussi le repentir qui est l'amour. Voulez-vous prier?

Claude arrache sa main à l'étreinte du moribond; il lui joint les doigts et à voix haute, détache chaque parole du Notre Père qu'Edward répète après lui. Quand c'est fini, le mourant dit encore:

--Il y a quelqu'un...

Puis il divagua doucement. Le médecin apporta de la glace et une calotte en caoutchouc. Il dit qu'à Paris, on aurait pu tenter une trépanation. Edward ne paraissait plus souffrir. Une heure passa. Du rez-de-chaussée montait un murmure de conversations. Dans le couloir, des pas rôdèrent. Claude entr'ouvrit la porte et, dans la pénombre, vit un monsieur qui dit très vite:

--Excusez-moi, je suis le correspondant du _Châlons-Journal_...

Claude referma la porte. Un instant après, l'hôtesse se présenta et attira le jeune homme dans un coin de la chambre: elle avait cru bien faire, quoi que tout ne fut pas fini encore, d'avertir les pompes funèbres. Le commissaire de police était déjà venu. Il faudrait attendre la fin de l'enquête, après quoi on enlèverait le corps immédiatement,--dans un hôtel, n'est-ce pas?--Sans doute la famille le ferait transporter à Bordeaux. Les pompes funèbres se chargent de toutes les démarches.

Elle avait élevé la voix. On n'entendait plus respirer l'agonisant. Quand elle se tut, un silence effrayant emplit la chambre. Claude revint vers le lit. Les yeux d'Edward ne voyaient plus rien du monde.

Au télégramme qu'il adressa à Firmin Pacaud, Claude reçoit une réponse dont il se scandalise: Bertie Dupont-Gunther ne désire pas contempler une dernière fois le visage de son fils; May est fatiguée--sans doute un début de grossesse.--Ses affaires retiennent Firmin Pacaud. Enfin on espère que Claude se chargera de la mise en bière, du transport à Bordeaux. Un mandat télégraphique lui parvient: «Pour qu'il fasse convenablement les choses».

Les volets sont mi-clos, la fenêtre entr'ouverte, un jour brûlant s'annonce: il serait grand temps que le cercueil arrivât. Claude ne sait pas s'il imagine cette odeur... Il a fallu jeter sur le visage et sur les cireuses mains une gaze à cause des mouches. La gérante, à chaque instant, intervient «pour qu'on débarrasse la chambre au plus vite». Ces pauvres soucis absorbent le jeune homme. Un pas dans le corridor, un froissement de robe: la gérante encore, sans doute! Et voici qu'entre une dame que d'abord Claude ne reconnaît pas: un manteau de voyage kaki, étroit du bas, avec un seul bouton; le chapeau qui est un turban; cet air d'odalisque des femmes de 1914: Edith Gonzalès. Elle prend la main de Claude avec expression, soupire: «Si j'avais su!» s'approche du lit, «s'écroule», murmure distinctement le mot de pardon, et enfin pleure.

Claude s'étonne: son jeune maître serait-il mort à cause de cette femme? Il serre les poings, puis hausse les épaules: Edith fut tout au plus le prétexte que, pour céder au vertige, un malheureux se donna. A la minute où il s'y retenait, c'est cette branche-là qui a cédé; mais n'importe quelle autre, sous le poids du désespéré, se fût rompue.

Tous les gestes de cette femme lui semblent des simagrées. Pourtant Edith verse de vraies larmes, elle soulève un coin de la gaze, se penche, recule; moins à cause des cotons dans les narines, de la mentonnière qui soutient la mâchoire, que parce qu'elle ne le reconnaît pas: c'est un autre tout à coup; ce visage qui n'était qu'inquiétude et que trouble, l'éternelle pacification le modèle à nouveau; le voici tel qu'il aurait pu être, ce pauvre enfant! Claude s'est rapproché aussi, éprouve le même saisissement et dit:

--Il faut contempler son ami mort pour s'apercevoir qu'on ne l'a pas connu.

Edith, malgré la chaleur dans cette chambre sombre et d'odeur louche, est prise d'un tremblement; elle a peur, elle éprouve cette répulsion des bêtes à la porte d'un abattoir et d'un air suppliant:

--Je n'ai plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

Elle mendie la permission de s'évader.

--Vous n'avez pas besoin de moi?

Sans répondre, le jeune homme se leva, lui ouvrit la porte; elle prit la fuite.

Claude, seul, essaya de prier. La glace de l'armoire et celle qui était au-dessus de la toilette multiplièrent la forme rigide étendue sur le lit: on eût dit qu'une hécatombe de jeunes hommes emplissait la chambre. La chaleur devenait accablante. Claude pensa à la vigne; on ferait du bon vin cette année et la récolte de 1914 vaudrait celle de 1911. Des pas lourds retentirent dans l'escalier. Devant la porte, des hommes haletèrent sous le poids de la boîte de plomb.

Aux abords de Paris, l'express s'arrête. Edith regarde sur les toits la brume de juin. Un appétit sauvage de bonheur lui donne de la honte, du dégoût et comme une mouche, elle chasse de sa pensée cette petite phrase que Mme Gonzalès, la veille au soir, lui glissa, et qui l'obsède:

--Si un homme est mort pour toi, ta fortune est faite, bijou.

_Malagare 1914.--Paris 1920._