Part 8
De cet le «joie du retour» il faut, cette année, faire mon deuil: Edith est là, elle s'installe, non comme la femme épouse de qui la lampe éclaire la nuque penchée et qui montre à un petit garçon des images, non comme celle de qui la présence est une solitude, moins l'angoisse, et dont j'imagine que le souffle mesure le silence et ne le trouble pas; il existe de ces ménages heureux... Claude Favereau l'affirme qui m'ignore assez pour me recommander ce simple et inaccessible bonheur; Edith est la Maîtresse: elle dispose de mon temps, de mes livres, de mon corps; avec mes relations elle joue aux échecs, organise selon sa petite idée mon avenir. Elle tisse sa toile, m'enveloppe, m'englue, je fais le mort, je la l'assure, confiant en mon pouvoir de, tout d'un coup, disparaître et assuré d'avoir au doigt l'anneau qui rend invisible. Cher Pacaud, qui prenez toujours le parti de la femme, ne vous hâtez pas de vous attendrir; la première, peut-être, elle me lâchera; ses facultés s'adaptent miraculeusement à la vie parisienne; elle n'a déjà plus besoin de moi, elle ira loin; c'est l'opinion de sa chère mère, débarquée incontinent ici après la tragédie de Lur, et qui s'établit professeur de beauté, rue Gaudot-de-Mauroy. J'ai consenti à recevoir une seule fois la bonne dame très capable, au reste, de renoncer à sa fille pour ne pas déranger ses stratégies, mais je l'inquiète, cette vieille routière, elle se méfie, je ne lui dis rien qui vaille, son instinct l'avertit qu'on ne fait pas de bon ouvrage avec un gars de ma sorte; je compte sur ses directions pour me délivrer d'Edith sans trop de douleur; si la comédie vous tente, venez ici vers la mi-janvier; Edith aura trouvé alors le «flat» de ses rêves, et nous pourrons, comme naguère, bien avant dans la nuit, fumer, boire des alcools. Ce nouveau loyer m'oblige à vendre encore des Suez... Quelle fatigue! Votre EDWARD.
_P. S._--Qu'advient-il de May, de sa conversion et de son stupide mariage? Elle ne répond pas à mes lettres; je connais sa puissance de rancune: me voilà son ennemi désormais. Non, comme elle se le persuade, parce que je l'ai abandonnée; elle me trahit et passe dans le camp de ceux qui veulent vivre.
LETTRE DE FIRMIN PACAUD À EDWARD DUPONT-GUNTHER.
_(Fragment.)_
... Je m'inquiète fort peu que cette Edith tire ou non son épingle de vos jeux, et je ne redoute aucun collage pour vous qui êtes si singulièrement impropre aux grandes passions. Seule me préoccupe votre persévérance à briser tous vos appuis, à délier tout ce qui vous rattache à la vie. Je me dis bien que vous parlez trop de mourir pour en courir vraiment la chance; n'empêche que j'aimerais vous connaître une ambition, une manie,--oserais-je dire un vice?--enfin, de quoi remplir vos journées. Enfermez-vous dans votre atelier: travaillez avec le maître que vous avez choisi. Le premier barbouilleur vous persuade que vous n'avez pas de talent; il y a en vous-même un complice de ceux qui, sournoisement, vous découragent. Cher Edward, qui vous croyez un grand dédaigneux, comme le plus idiot jugement vous obsède! A défaut de travail et puisque vous déclarez inguérissable votre impuissance d'aimer, du moins cultivez ce goût de ne dédaigner l'action que pour vous passionner au spectacle des autres hommes: naguère vous aimiez les salons de Paris; vous me rapportiez des conversations avec certains êtres et qui ouvrent des abîmes, disiez-vous, devant quoi ont reculé les plus audacieuses littératures. N'avez-vous plus de ces curiosités? Je vous cherche, tant vous inquiétez ma sollicitude, les plus saugrenus divertissements...
... On me dit que notre petite May s'acclimate avec une facilité imprévue: je le tiens de votre père, n'ayant pas mes entrées chez les Castagnède; May s'y ensevelit comme au couvent; elle voit chaque jour ses deux futures belles-sœurs de qui le programme est d'être à perpétuité enceinte ou nourrice. May suit des cours de puériculture; on la signale chaque matin à la messe de sept heures. Tout cela est bien étrange; elle s'est débarrassée de votre influence avec une passion qui me fait croire à quelque événement secret. Rappelez-vous, à Lur, le soir du dîner Castagnède, son air halluciné. N'avez-vous rien appris? Ma tendresse peut-être est indiscrète? Quoique ma réputation de débauché m'ait toujours fait du tort auprès de votre sœur, parfois elle m'écoutait et, quand vous n'étiez pas là, elle se confiait un peu. Ah! si j'avais été de dix ans plus jeune!... Elle s'éloigne en courant dans ces ténèbres mystiques, elle s'enivre de l'opium chrétien... Peut-être cela va-t-il nous donner une petite sœur de cette Jacqueline Pascal que vous m'avez appris à aimer et qui ne voulait point mettre de limite à la pureté ni à la perfection; c'est compter sans l'influence du gros Marcel: saura-t-il manœuvrer? Jusqu'à présent, il joue le rôle d'accessoire dans une conversion; tout de même, c'est un garçon: il lui reste un argument dont nous ne connaîtrons l'effet qu'après la cérémonie; votre père souhaiterait qu'elle ait lieu sans délai, mais la mère Castagnède exige que d'abord sa future bru soit exactement informée des mystères chrétiens, et je ne crois pas que le mariage puisse être célébré avant le printemps.
Votre père maigrit, c'est mauvais à nos âges; le départ des Gonzalès lui a donné un coup; on dit qu'il a rompu avec Rose Subra; jamais je ne l'ai vu demeurer si longtemps sans personne. Il monte souvent le soir chez moi à cause de mon armagnac 1853; il ne m'ennuie pas: nous avons des goûts communs, mon cher, et des souvenirs donc! Les affaires vont assez bien; j'ai raflé au bon moment toute la récolte de l'entre-deux-mers, il y a eu depuis de la grêle dans l'Aude; mais voilà qui vous assomme; ne sauriez-vous trouver, parmi vos hérédités bourgeoises, le goût des affaires, de l'argent? Je vous suis un exemple qu'on peut y garder quelques intelligentes curiosités...
* * * * *
LETTRE D'EDWARD DUPONT-GUNTHER A FIRMIN PACAUD.
_(Fragment.)_
Paris, mars 19...
... La solitude m'est enfin rendue, et si je ne trouvais encore dans mon cendrier des épingles à cheveux et aux coussins du divan une tenace odeur de chypre, surtout si parfois Edith ne me venait surprendre et ne s'abattait sur mes genoux avec cette insouciance des femmes persuadées que l'amour les rend impondérables, je me pourrais croire au temps où le bonheur m'était donné de souffrir seul.
Il nous a fallu deux semaines pour trouver ce «flat» qu'Edith n'imaginait pas hors du seizième arrondissement. Nous franchîmes de crêmeux vestibules aux fausses somptuosités, et nous nous confiâmes à des ascenseurs si divers que je proposai à Edith d'écrire une étude comparée des Pifre et des Samain; je ne concevais pas qu'elle pût hésiter entre des appartements identiques: les salons, sans panneaux et tout en portes, ouvrent par de vastes baies sur de minuscules vestibules; les vitraux de la salle à manger sont de la même série que ceux de l'escalier et le même étroit corridor ripoliné conduit aux chambres. Enfin elle signa un bail qui, s'il m'obligea à vendre des Suez, fit chez moi maison nette. Je n'eus plus que des journées d'antiquaires, Edith ne voulant que de l'ancien, parce que «ça augmente toujours de valeur». Vigoureuse, elle retournait les fauteuils, en quête d'une signature. Entre temps, fut publiée cette _Vierge folle_, par Edith Gonzalès, avec une ingénieuse préface d'Edward Dupont-Gunther: vous savez que comme je suis peintre, le monde m'accorde un petit talent d'écrivain. Ce fut un succès; avez-vous lu? C'est ensemble malade et comme il faut, relevé d'un grain de saphisme; un observateur y découvrirait, en couches superposées, les lectures d'Edith: d'abord les honnêtes, les édifiantes (du temps qu'elle était enfant de Marie), puis les autres (du temps des premières tentations et du premier faux pas et des expériences diverses...).
L'essentiel est que je pus persuader Mme Tziegel, la comtesse de La Borde qu'elles avaient «découvert» Edith Gonzalès; cette découverte occupe fort notre petit clan: Edith à qui, chez les Castagnède, on ferait prendre ses repas à part, ici tient un rôle de muse pour personnes du gratin. La mâtine se montre admirable dans l'art d'être toujours chez elle, de ne point s'esclaffer quand une duchesse sonne, et de siffler son monde quand elle est certaine qu'il ne souhaite que d'accourir. De plus elle sait flatter un homme de lettres et lui brûler la sorte d'encens qu'exigent ses narines: art difficile, mais le posséder assure à son heureuse détentrice ce qui s'appelle un salon. «Quand je pourrai avoir table ouverte!» soupire Edith.
J'avais eu raison de vous prédire qu'elle me lâcherait la première: elle a commencé de se détacher de moi, avant d'avoir jamais cru que je fusse excédé. Tout de même, elle tient à moi; je lui ai amené du monde, je fais nombre, je paye. Peut-être vous étonnerez-vous que je m'obstine à fréquenter chez une personne qui m'assomme? Mais, mon ami, j'attends impatiemment l'heure de m'y présenter, j'arrive le premier et toujours m'en vais le dernier. Oh! l'amour n'y est pour rien; je m'ennuie, je suis seul, et pour tout vous dire, j'ai peur d'être seul ... une peur d'enfant malade... Quand nous avons dîné ensemble, je la supplie parfois de ne pas s'en aller, tant ma chère solitude à certaines heures m'est une maîtresse redoutable... Edith a des raisons de se croire nécessaire. La mère Gonzalès qui, chaque matin, la vient masser, attise ses ambitions matrimoniales... Je redoute un ultimatum...
Vous me conseillez de lire: A vous aussi, au lycée, on fît développer ce texte «qu'il n'est pas de peine qu'un quart-d'heure de lecture n'ait apaisée». Mais, mon cher, si vous saviez comme l'imprimé m'ennuie! Quand je lis en de jeunes revues que des garçons de mon âge se passionnent pour ou contre Mme Bovary, accordent ou refusent à Moréas du génie, il faut bien m'humilier et m'avouer que depuis le temps qu'en me bouchant les oreilles, je lisais Jules Verne, l'imprimé ne m'a jamais détourné de moi-même... Ah! si je me pouvais considérer comme une matière à livre! me raconter! Cette manie en sauve quelques-uns...
Parfois, je pense à Lur, à l'ombre des charmilles et du cœur de Claude ... mais celui-là, le simulacre du pacte sacrilège, qu'un soir de férocité, je lui proposai, me l'a fait perdre pour toujours. En m'aliénant ce cœur, j'ai déchiré ma carte dernière... Comment vous expliquer?...
XI
Claude, s'enfonça dans l'hiver qui fut cette année-là si pluvieux que le jeune homme passait de longues journées à lire dans la cuisine; il prenait les livres sans les choisir, à tâtons, dans les ténèbres glaciales de la bibliothèque, les portait au grand jour, déchiffrait les titres comme un plongeur découvre au grand soleil l'orient de la perle qu'il ramène. Au coin de la cheminée, il s'abandonnait à sa lecture tandis que son père, tassé sur sa chaise, en face d'un litre, se réveillait en sursaut à son propre ronflement et que sa mère, assise devant la fenêtre pour perdre le moins possible de jour, ravaudait indéfiniment des linges. Parfois, Claude jetait sur sa tête un sac, chaussait des sabots et, quelque temps qu'il fît, s'enfonçait dans l'air épaissi de brouillard d'eau et de fumée, remontait au hasard les chemins inondés entre les saules difformes. Des vols d'oiseaux lourds passaient dans le ciel, tombaient ensemble sur les champs nus, univers noyé qui devenait pour Claude le monde des apparences de son manuel de philosophie. Rien ne l'y détournait de voir May errer de cime en cime; au plus épais de l'humide saison, il évoquait soudain la petite route dans la lumière d'un matin d'été, la jeune fille immobile, son ombre courte. Il secouait la tête, fermait les yeux pour échapper à des obsessions sales et tristes. L'isolement de l'hiver, le désœuvrement le condamnaient à ces moroses délectations qu'il ignorait à l'époque des grands travaux; sa pensée ne respectait plus l'enfant orgueilleuse de qui le visage, une seconde, s'était rapproché du sien: vertige des yeux! souffles confondus! paumes des mains accolées... Plus tard sous la lampe, près du feu, tandis que Favereau ronfle et que l'inlassable pluie enserre la maison, les hangars, l'étendue, et plus tard encore, dans le lit de fer, son lit d'enfant, dans la lueur diffuse de la nuit qui entre par les carreaux sans volets, Claude n'est plus que la proie inerte de son désir.
Il rentra un soir avec une douleur au côté, brûlant de fièvre; sa mère lui mit une compresse d'eau rouge dont elle avait le secret. «Elle se le purgea», comme elle disait; en dépit de son inquiétude, elle n'appela pas tout de suite le médecin qui demande des trois francs pour une visite; d'ailleurs Claude avait eu ça déjà l'année de sa première communion. Favereau le traita de feignant qui voulait couper à la reprise des travaux. Le docteur, enfin mandé, diagnostiqua une pleurésie double. Claude s'abîma avec un sentiment de délivrance dans la maladie. La face contre le mur, il se répétait indéfiniment des vers, de vagues formules, se perdait en d'impossibles histoires, faisait semblant de ne pas entendre les questions de sa mère; les taches sur la chaux formaient des dessins qu'il décomposait et recréait comme des nuages. Le battement de l'horloge, le cri d'un oiseau ne suffisaient pas à lui donner le sentiment précis d'être dans la vie. A la campagne, lorsque la terre commence d'exiger l'effort inlassable de l'homme, les malades connaissent une solitude que rien ni personne au monde ne trouble; Claude se délectait de cet abandon: la décroissance du jour, l'envahissement de l'ombre, la venue muette de la nuit, il en mesurait les degrés imperceptibles; il ne soutirait pas, n'avait pas faim; il comprenait comme il est facile de se détacher de tout; aux visites du docteur, il exagérait sa faiblesse pour être interrogé le moins possible. Puis ce fut le premier œuf à la coque et cette unique mouillette qui lui rappela ses maladies d'enfant.
Un jour, il s'assit sur le banc de la treille, au soleil de mars: des poules picoraient à ses pieds; le décor de l'hiver demeurait, mais l'odeur du vent, la qualité de la lumière annonçaient que l'heure était proche. Entre les feuilles pourries, Claude fixait la tache jaune et mouillée d'une fleur. Déjà s'épanouissait la procession candide des arbres à fruit, le soleil aspirait la sève qui tremblait, se gonflait au bout des branches noires, dilatait les poisseux et gluants bourgeons.
Le facteur, sans descendre de sa bicyclette, jeta un journal et une lettre pour Maria Favereau de qui les lunettes, sur son bec de poule, glissèrent. Elle dit:
--En voilà une idée! Les mariés viennent coucher ici le soir de leurs noces!
--Quels mariés?
Claude ignorait donc que Mlle May épousait le fils Castagnède à la fin du printemps? Il y aurait à Lur un grand repas pour les travailleurs. Il n'était que temps de mettre le château en état. Favereau rit grassement et recommande qu'on choisisse des draps solides. Claude se leva, appuya ses mains contre le mur, essayant de retrouver la torpeur bienheureuse des semaines de maladie. Il ne s'éveilla qu'au milieu de la nuit, et tout de suite, connut son angoisse. Il s'étonnait de discerner en lui une félicité sombre parce qu'il allait revoir May, fût-ce dans une pareille minute et lorsqu'un autre, à chaque instant, la tiendrait entre ses bras. Ah! sans doute la verrait-il errer sous les charmilles, au matin, pâle et désespérée; il épierait sur ce visage les signes de l'horreur, les traces du dégoût: pour ce grand garçon ardent et sensuel, les mystères de la chair demeuraient le péché, la flétrissure. A la sensualité la plus animale, il mêlait un crucifiant désir de pureté. Les fautes dont le souvenir amuse les autres hommes l'embarrassaient de remords sans cesse renaissants; il se rappelait chaque chute avec ses particularités aggravantes. Les premiers troubles de son adolescence, les misères de sa chair éveillée, il ne se pardonnait rien, se souvenant même de telle pensée, de tel désir. Il ne douta pas un instant que les réalités du mariage ne parussent abominables à celle dont il avait vu la bouche se détourner sous son souffle. L'ancien séminariste n'attribuait au sacrement nulle vertu purificatrice. C'était, selon lui, un moindre mal pour Edward incapable de pureté: aussi avait-il naguère, à son jeune maître, conseillé le havre d'un foyer. Au fond, il eût volontiers souscrit à la condamnation que prononce, contre le mariage même chrétien, Pascal qui le définit: «la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme, vile et préjudiciable selon Dieu». Jamais Claude n'envisagea pour lui la joie des noces, persuadé qu'on ne saurait fixer à la volupté des limites; ce garçon brûlant de sang concevait qu'il est plus facile de s'abstenir que d'appliquer une règle à l'ivresse sensuelle; il ne doutait pas que, marié, il s'abandonnerait à toutes les frénésies et qu'il ne saurait imposer de bornes à cet appétit infini de luxure. Il était donc assuré que May, au lendemain de l'initiation, désespérée, chercherait--Dieu sait où?--un refuge, ne se consolerait pas de sa pureté morte.
La santé en lui reflua. Sa mère voulut qu'il aidât à préparer le château: il s'y connaissait pour les arrangements «comme un vrai monsieur», disait-elle. Un jour d'avril, après le déjeuner, il franchit le seuil du vestibule. L'odeur de l'été y traînait encore. Les mains de Claude touchèrent le chapeau de soleil qui était demeuré là et sous lequel il avait vu luire les dents de May, ce sourire vaincu. Au salon, où déjà Maria bousculait les meubles, il ouvrit le piano, ses doigts errèrent sur les touches d'où la jeune fille avait fait jaillir pour lui un enchantement désolé. Maria, sur la glace au-dessus de la cheminée, passait un linge humide: Claude se regarda; de la maladie, il sortait plus vigoureux, élargi: dans sa face presque poupine ses yeux lui parurent plus petits; de forte encolure, il ne pouvait boutonner sa chemise. Il commença de frotter les parquets, d'encaustiquer les panneaux des vieilles armoires. Les manches retroussées, il lava les vitres, déplaça les meubles pesants. Au soir, à peine sa soupe avalée, il se jeta sur son lit, s'endormit d'un sommeil sans rêves.
Il prit goût à son ouvrage. Un jour, sa mère, du haut de l'escalier, le héla. Dans un sourire presque égrillard, elle montrait le trou noir de sa bouche où deux vieilles dents paraissaient seules: il s'agissait de préparer la chambre, d'y monter un grand lit. Claude, comme un blessé cherche, malgré lui, le point sensible de son corps, ne peut se défendre de réveiller sa blessure, se complut à disposer lui-même les meubles. «Ce sera là, se disait-il, que cet homme va lui donner un tel dégoût qu'elle n'aura plus d'autre soutien que le souvenir de mon tremblant et religieux amour». Il avait hâte, maintenant, que tout fût consommé.
Vers le même temps, un soir, May, écrivit pour elle seule:
«Ce matin: communion, la première. Selon l'avertissement du père, je ne doutais point que je dusse être déçue; il m'avait dit de m'attendre d'abord à du silence, du vide. Il ne fallait souhaiter rien de sensible. Fut-ce parce que j'attendais cette froideur que j'éprouvai cette chaleur, cette joie, ce calme, cette paix? Aucune possibilité de prier, un abandon. «Il» était là, non plus inaccessible, comme au temps que j'étais hérétique, mais présent, charnellement; J'évoquai, un à un, de chers visages morts et vivants, pour qu'ils fussent participants de cette grâce en moi. Messe basse habituelle, sans cantiques, sans rien d'extérieur qui émeuve: tout me venait donc de la Présence intérieure. Étonnement au retour, de la rue printanière, de la foule, des petites voitures au bord des trottoirs. Sentiment, certitude désormais d'un refuge contre toute la vie. Plus jamais seule. Le petit déjeuner... Je ne sais quoi de noble, de pur sur cette vieille figure de ma future mère, si souvent ridiculisée au temps de ma folie. Je l'ai priée de me conduire chez ses pauvres. Scrupule d'avoir voulu qu'elle m'admire. Son goût pour la vieillarde qui a un cancer. Je suis sûr qu'à ce chevet, ma mère s'attardait à cause de l'odeur. Comme je me sentais pâlir, elle s'est levée. Son baiser à la joue de cette petite fille au collier de scrofules. Je la vénère, elle qui suscita mes rires misérables. Après-midi troublé d'une inquiétude: avais-je assez précisé la nature des pensées mauvaises qui m'obsédèrent? Mais, en état de péché mortel, eussé-je éprouvé tant de joie? Entrevue avec le père qui a dissipé ce nuage. Je lui dis ma honte de tout recevoir, de ne rien donner, de ne pas souffrir. Ce mariage d'abord m'apparut comme une expiation, mais, auprès de Marcel, je n'éprouve plus rien d'hostile. Les êtres compliqués, malades, m'ont trop blessée. Que leur sécheresse m'a fait du mal! Ce frère naguère tant aimé, que j'ai de peine à ne pas le haïr! Sécurité, apaisement aux côtés d'un homme simple, sans arrière-fond, sans abîme. Le père m'avertit que d'abord cela seul est exigé de moi; l'acceptation d'une destinée commune. Étouffer cette ambition démesurée de l'âme, ce goût d'un sacrifice exceptionnel. Mauvais désir d'apparaître différente. Orgueil huguenot de certains renoncements. Ne pas devancer la grâce, la suivre pas à pas, selon les avis de mon directeur. Nulle autre pénitence que celle qu'il autorise. De l'ordre dans la charité.»
Une autre nuit, May écrivit:
«Jour du dîner de fiançailles. Je souhaitais d'être éprouvée. Voici l'épreuve, Seigneur, et telle qu'un instant, à vos pieds, je me réfugie. Après dîner, au salon, Firmin Pacaud, avec son indiscrétion coutumière, demande où nous irons le soir de notre mariage. Marcel répond que nous n'avons pas réfléchi encore, mais que rien ne lui plairait autant que Lur. J'ai inconsidérément protesté: n'importe où sauf à Lur! Alors j'ai senti à mes joues une brûlure: mon père attentif, lucide, m'a regardée, avec des yeux avertis, des yeux qui savaient peut-être. Triste folle! comment pouvais-je croire que les Gonzalès, en quittant la maison, se fussent privées de cette vengeance? J'eus la force d'ajouter à mi-voix que, somme toute, cette horreur de Lur devenait sans raison, puisque celles qui me haïssaient n'y reviendraient plus. Mon père a soupiré d'aise. Firmin Pacaud, d'un air alléché, m'observait. J'irai donc le soir de mes noces, aux lieux où je fus troublée et faible... Dieu, faites que celui à qui je pense sache se rendre invisible. Il souffrira peut-être, à moins qu'il m'ait oubliée. Il n'est pas de ceux qui oublient. Il est de ceux qui prient...
»Certitude que toute grâce par lui m'est venue. Bien que je l'aie connu en proie à la tentation, esclave de sa jeunesse. Sans doute portait-il en lui infiniment plus que lui-même. Obsédé par son désir triste, asservi à la chair et au sang, il a cru me communiquer sa fièvre, et, à son insu, m'a donné Dieu. De sa seule présence la grâce émanait, comme d'une lampe la lumière. A travers son charnel désir, elle s'épandait et tout de même, je l'ai reçue.»
XII