La chair et le sang

Part 5

Chapter 53,624 wordsPublic domain

Edward s'éloignait en courant. Dans le vestibule, Edith Gonzalès, le front appuyé contre la vitre, le regardait venir; elle lui demanda s'il n'avait pas pris froid. Il lui dit de ne pas s'approcher à cause de l'odeur de drap mouillé qui est à s'évanouir, et demanda si les Castagnède étaient arrivés.

--Pas encore, mais il est grand temps de nous habiller. Je monte avec vous.

Ils gagnèrent l'escalier assombri à cause de l'orage. Edith marchait devant le jeune homme: il nota qu'elle avait les cheveux mal plantés sur la nuque. «Elle a une nuque canaille», se répétait-il. Il vit aussi, autour de son cou blanc, le quadruple collier d'une ride. Il pensa qu'avant cinq ans, elle aurait au bas des joues et sous le menton les peaux pendantes des vieilles femmes; à ses poignets fripés déjà les veines devaient être saillantes et ce n'était pas pour rien qu'elle cachait ses tempes... Lentement Edith montait, persuadée de sentir sur son cou le souffle d'un désir et à mesure qu'elle approchait de l'étage, elle ralentissait son pas, attendant que ce souffle se rapprochât de ses cheveux, devint un baiser. Edward la devina et pour ne pas la décevoir, il prit dans ses deux mains les avant-bras de la jeune fille un peu oppressée, gonflant son cou de tourterelle; mais dans l'ombre, elle aperçut les yeux aigus d'Edward, ce visage cruel, et instinctivement elle détourna le sien. Le jeune homme n'insista pas, mais à l'oreille, il la loua de sa présence d'esprit:

--Vous vous souvenez à temps que vous n'êtes pas venue ici pour vous amuser.

Elle s'appuya à la rampe. Edward ne voyait rien de son visage, mais il en imaginait l'expression de colère, de honte.

--Je ne vous comprends pas, vous êtes un misérable, laissez-moi.

Alors sur le palier une porte s'ouvrit et Mme Gonzalès parut, gainée dans une robe scintillante d'acier d'où jaillissait tout ce qu'au long du jour on n'admirait qu'en détails à travers la lingerie des blouses molles. Le bras gras et court, orné d'un collier de chien où manquaient des perles, leva un bougeoir au-dessus d'Edward et d'Edith:

--Pas encore habillée? demanda-t-elle sèchement.

Cette grosse figure bilieuse évoquait pour Edward le masque de Napoléon reconnaissant, au soir d'une bataille, qu'un ordre s'exécute mal.

--Dépêche-toi, petite sotte!

Sans adresser la parole à Edward, dans un cliquetis d'acier et de jais, elle descendit tendant sur ses bras poudrés des gants trop étroits.

--Madame votre mère, dit Edward, me rappelle la chute d'un sonnet de Baudelaire.

Edith haussa les épaules, entra dans son appartement. Edward gagna, lui aussi, sa chambre, et se récita avec délices les trois vers qu'il considérait comme le leit-motif de la famille Gonzalès:

Je vois la mère, enfant de ce siècle appauvri, Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri.

Il alluma sa lampe de cuivre, enveloppa d'une main amoureuse le vase de grès frais, pareil à un caillou des gaves; l'or des étoffes de Perse étincela. Comme un prince, dans quelque capitale étrangère, retrouve à l'ambassade sa souveraineté, il respirait dans cette chambre son atmosphère de Paris. Il versa l'eau bouillante dans son tub, avec ce fiévreux plaisir qui lui rappela les soirs où, avant de sortir, il faisait une minutieuse toilette, afin de se savoir disponible quelles que fussent les éventualités, prêt à toute aventure.

Assis dans son tub, les bras noués autour des genoux, il songeait: «Qu'osais-je attendre encore dans ce désert?» Ah! n'était-ce pas sa force secrète et qui l'empêchait de sombrer définitivement, ce pouvoir d'attente, ce besoin de ne pas manquer la moindre joie de hasard!

Il entendit gronder une auto, le bruit d'un changement de vitesse, des éclats de voix, des rires. Cependant, devant la psyché, toujours comme au temps de son adolescence lorsqu'il souhaitait de donner une impression d'extraordinaire jeunesse, il se rasa presque jusqu'au sang et comme il était très blond, soudain il n'eut plus que dix-huit ans. Il garnit de cigarettes un étui d'argent, assujettit à son poignet une montre et un bracelet de platine. Une seule perle luisait à sa chemise. Il oubliait les raisons financières et d'autres plus obscures qu'avait son père pour souhaiter le mariage de May; il ne songeait ni au tourment de sa sœur, ni aux luttes qu'elle allait soutenir; rien ne lui importait vraiment que de plaire, de troubler, d'allumer au fond des yeux d'Edith une lueur qu'il connaissait bien. La présence même des Castagnède ne lui déplaisait pas: il comptait se divertir fort du gros Marcel amoureux. Enfin, la rencontre de la mère Castagnède et de la Gonzalès lui paraissait favorable à du grotesque.

Comme il restait une heure avant le dîner, et qu'Edward ne se souciait pas d'un si long tête-à-tête avec les Castagnède, il évita le salon plein de jacassements, jeta sur ses épaules un pardessus d'été, et revint à la terrasse où il surprit Claude qui, l'apercevant, voulut fuir. Edward lui demanda:

--Je vous fais peur?

--Vous êtes trop compliqué... Oh! je sais qu'il ne faut pas prendre au sérieux vos moqueries, mais tout à l'heure, j'ai eu de la peine.

Il craignait qu'Edward éclatât de rire; au contraire le jeune homme devint grave:

--Il est vrai, Claude, qu'un abîme nous sépare... Je n'entends pas parler des distances sociales, mais d'une disproportion d'âme entre nous. Je ne saurais vous faire que du mal, et vous ne pouvez rien pour moi.

--Si, monsieur, je peux souffrir pour vous.

L'ancien séminariste répondit cela, d'instinct. Edward connaissait cette doctrine-mystique de la réversibilité. Il dit:

--Je ne vous souhaite pas, pauvre petit, de devenir mon bouc émissaire, ni d'être chargé de tous mes crimes.

Claude s'étonna lui-même des mots qui, alors, lui vinrent aux lèvres:

--Je les assumerai, si vous le voulez bien.

Il lui parut qu'un autre parlait, à sa place. Edward séduit par l'étrange pacte, et comme un superstitieux qui, sans croire à l'efficacité de telle pratique, ne laisse pas d'en être impressionné, saisit la main de Claude:

--J'accepte donc et peux, désormais, m'en donner à cœur joie, n'est-ce pas? Vous payerez les frais de mes débauches spirituelles et des autres aussi...

Sa grande bouche, élargie par un rire, laissa voir deux canines. Claude éprouva une secrète répulsion: envers cet homme, il se sentait quitte... Ah! que lui importait de souffrir plus tard!

--Je vous dis adieu, Claude: personne encore ne sait que je m'éloigne de Lur bientôt. Y reviendrai-je jamais?

Ricanant, équivoque, il ajouta:

--Rassurez-vous ... May reste...

Et nonchalant, il se dirigea vers le salon illuminé. Claude souhaita de ne plus le voir, de ne plus l'entendre; il chassa le souvenir du pacte auquel il avait, ce soir, consenti. Pourtant il en garda une inquiétude sourde, et le sentiment qu'une rancune inassouvie, inapaisable, autour de son destin rôdait.

VII

L'entrée d'Edward au salon délivra l'assistance d'un mutisme cruel; il vit se tourner vers lui, toutes à la fois, ces figures, dans la douce et merveilleuse lumière des lampes à huile et des bougies du lustre. Mais, à la déception des regards, il comprit que quelqu'un manquait encore: sa sœur ne se hâtait pas de descendre, et dans les intervalles de silence, on entendait, à l'étage supérieur, les pas traînants de la jeune fille. Un peu de jour entrait encore par la fenêtre ouverte, se mêlait à la lumière des lampes pour composer un éclairage mortuaire. Mme Castagnède emplissait l'un des poufs. Sa tête, à peaux flasques et grises, était posée directement sur la masse des épaules: elle avait si peu de cou que le collier de diamants semblait cacher des points de suture. D'énormes «dormeuses» distendaient les lobes de ses vieilles oreilles: sa perruque loyale dessinait sur les sourcils une lisière de frisons et rattrapait, à mi-chemin de la nuque, quelques cheveux gris naturels. Sa main se tendit vers Edward pour une étreinte virile, mais il l'effleura de ses lèvres respectueuses et ironiques. Il se tourna vers Marcel Castagnède et dans son «tu vas bien, mon vieux», mit tout le dédain à quoi il l'avait accoutumé dès le collège. Marcel tenait de sa mère des formes qui épaissiraient, mais il avait de bons yeux marrons d'épagneul; sa bouche bée laissait voir des dents saines et mal plantées; son front fuyait et l'on ne pouvait avoir moins de menton; de larges épaules lui donnaient l'air confortable; il était net, frais, possédait ce charme de santé que donnent les sports et l'hydrothérapie; de brusques montées de sang, à propos de rien, lui teignaient les joues.

Le gravier de l'allée grinça sous les roues d'une victoria dont les lanternes éclairèrent la nuit brièvement, firent luisantes les feuilles de laurier qui touchaient à la fenêtre ouverte. M. Dupont-Gunther se réjouit d'annoncer à l'assistance l'approche de son excellent voisin et ami Firmin Pacaud; il ajouta, tournant vers Mme Castagnède des bajoues violettes que soutenait un col trop empesé:

--La présence de mon vieux Pacaud ne déparera pas cette fête de famille.

Il souligna ces derniers mots d'un sourire fin; Mme Castagnède ne sourcilla pas, mais déclara qu'il manquait à cette fête de famille un de ses éléments les plus aimables. Cette allusion à l'absence incroyable de May augmenta l'embarras général. Heureusement, Firmin Pacaud fit son entrée. C'était l'homme de quarante-cinq ans avec une barbe, un ventre, des cheveux ramenés. Bien que le hâle sur ses mains et sur son crâne dénotât le campagnard, son smoking très usagé, ses escarpins craquelés étaient d'un homme du monde. Edward se rapprocha vivement de M. Pacaud qui sourit avec béatitude, lorsque après les politesses de rigueur il put rejoindre le jeune homme dont il subissait la séduction. Edward l'aimait de ce qu'il avait su garder son esprit, son cœur, de tout vieillissement, et parce qu'aucun pli professionnel chez lui n'était visible. Il le salua selon sa coutume:

--Bonjour Dominique.

--Voyons, voyons, jeune moqueur, pourquoi toujours ce Dominique?

--Parce que, mon cher ami, Firmin est un nom impossible.

--Je ne trouve pas, dit Mme Gonzalès, avec un sourire affreusement gentil qui fit luire de l'or dans sa bouche.

--Firmin est impossible, insista Edward, d'un air qui exilait net l'intruse de la conversation; je vous appelle aussi Dominique parce que je n'imagine le héros de Fromentin qu'avec votre figure.

Pacaud affecta d'être piqué:

--Enfin, je suis pour vous le raté intelligent et sympathique?

--Mais non, mais non, vous êtes l'homme mûr qui n'a pas renoncé au rêve. Ce qu'on appelle expérience et toutes les déformations du métier, enfin ce qui me fait m'assommer avec les hommes de votre âge, c'est cela, mon vieil ami, que vous avez su éviter.

--Vous m'êtes pourtant un étranger, Edward; malgré notre affection nous n'aimons ni les mêmes vers, ni les mêmes musiques.

--Évidemment, vous avez votre style: je vous appelle Dominique! mais vous ressemblez plutôt--ne trouvez-vous pas?--aux héros des premiers romans de Bourget, à Armand de Querne d'un _Crime d'amour_.

--Vous pourriez dire à l'_Ami des femmes_, d'Alexandre Dumas; car nous, mon cher, nous aimions les femmes.

--Nous aussi.

--Parbleu, oui, vous êtes capables de prendre avec elles votre plaisir (et encore pas tous) mais vous ne vivez pas pour elles comme nous le faisions... C'est vrai,--ajouta Firmin,--qu'elles m'ont coûté quatre cent mille francs: je ne regrette rien. J'étais en classe de philosophie à Louis-le-Grand avec le fameux Burdeau: tous mes camarades se sont fait un nom; j'aurais pu, comme eux, me pousser dans le journalisme, dans la politique, compter parmi les gens qui s'agitent à la surface; à tout ça, mon cher, j'ai préféré l'amour. Ne vous moquez pas.

--Pourquoi me moquerais-je, moi qui n'ai rien sacrifié à rien?

Le visage d'Edward s'assombrit, ses épaules remontèrent, il eut un air si affaissé, si misérable, que M. Pacaud aurait voulu lui prendre la main.

L'éventail de Mme Gonzalès, contre l'acier et le jais de son corsage, faisait un régulier cliquetis; Mme Castagnède regardait entre deux doigts son gant qui avait éclaté: M. Gunther lançait une phrase comme un aboiement et, tandis qu'elle suscitait un bref écho, fronçait les sourcils pour en découvrir une autre; Marcel Castagnède posait à Edith le questionnaire dont il usait depuis qu'il allait dans le monde et dans le même ordre: «Aimez-vous la lecture, Mademoiselle? moi je l'adore à mes moments perdus... Et la musique? moi je ne pose pas pour celui qui comprend Wagner... Avez-vous beaucoup voyagé? C'est si confortable, les hôtels, maintenant... Préférez-vous la mer à la montagne? La mer c'est toujours la même chose, et pourtant ce n'est jamais pareil; j'ai vu des couchers de soleil à Royan: si un peintre en avait reproduit toutes les teintes, on l'aurait pris pour un impressionniste.» Ainsi Marcel disait ces choses à la file, dans un ordre immuable, comme ses péchés au confessionnal; tout de même il regardait obstinément cette porte que May allait franchir, à moins qu'elle n'invoquât quelque prétexte pour ne pas descendre.

Firmin Pacaud, sans réflexion, exprima le souci général:

--Notre petite May se fait bien attendre, ce soir.

M. Gunther cacha derrière son dos ses mains qui tremblaient et gronda:

--Cela dépasse les bornes! Edward, va donc voir ce qu'elle fait.

Mais, dans le silence qui suivit cet éclat, on entendit, derrière la porte, un bruit d'étoffe, et la jeune fille parut sur le seuil. Elle s'y arrêta un instant: sa robe avait la couleur soufre de certaines roses; elle portait au bras un bracelet indien; à la naissance de sa gorge, un feston de chemise apparaissait comme il arrive aux jeunes filles qui n'ont plus de mère pour corriger, d'un dernier coup-d'œil, leur toilette.

Edward observa qu'elle serrait les mains, souriait; il s'étonna de ne lui pas voir une mine tragique. «Elle a plutôt l'air absent, se disait-il, on dirait d'une somnambule qui vit un songe heureux...» Il s'étonna plus encore qu'avec le même sourire vague et tendre elle eût accepté le bras de Marcel Castagnède: «Se piquerait-elle de morphine? use-t-elle, à mon insu, de coco?» Il savait May dans un état habituel de désespoir qui rend possible les plus imbéciles excès.

Marcel, à table, s'assit près d'elle; une joie profonde l'envahissait parce que la bien-aimée était si docile à l'entendre, lointaine certes et répondant n'importe quoi à ses paroles; mais il lui suffisait qu'elle ne fût pas dédaigneuse.

May, cependant, n'entendait rien, ne voyait rien; elle s'était fait à elle-même, elle avait osé se faire, cette orgueilleuse, l'aveu de sa joie, parce qu'un enfant paysan l'aimait; rien ne la détourna de cette délectation, ni de sa complaisance à regarder en elle indéfiniment le hagard visage de Claude. Edward lui avait dit qu'il existe au monde une seule chose qui vaille la peine de vivre; c'est d'aimer infiniment l'être qui nous aime infiniment. Elle posséderait cela!

Contre son habitude, elle vida son verre de Johannisberg et un autre de Laffitte pour qu'ils fussent de nouveau remplis; elle sentit en elle une vie surabondante, elle put suivre une conversation avec Marcel et se donner tout entière au dialogue de feu dont les demandes et les réponses se succédaient en elle délivrée, déchaînée... «J'étais, songeait-elle, comme une petite fille qui se croit prisonnière dans le cercle que l'on a autour d'elle dessiné sur le sable.» Elle s'attacha à évoquer Claude, comparant son corps épanoui à la graisse de Marcel, à l'affaissement d'Edward; elle trouva même une volupté, l'orgueilleuse petite huguenote, à cette humiliation d'aimer un inférieur dont elle seule connaissait la royauté secrète. «Cette pureté, cette science, et toute la passion charnelle dans un même être! songeait-elle, que vaut au prix de cela l'impuissance d'Edward à ne plus rien éprouver, ce goût du néant qui l'acculera au suicide, car il se tuera, ajouta-t-elle à haute voix.

--Mais non, mademoiselle, Bombita ne se tuera pas ... il connaît trop bien son métier.

Marcel racontait une course de taureaux qu'il avait vue à Saint-Sébastien. May eut une sensation de réveil; elle regarda son voisin: ils étaient si rapprochés qu'elle eût pu compter sur ce front fuyant les gouttes de sueur; la hideur de toutes les figures autour de cette table l'épouvanta et elle rentra librement, invisiblement, dans son rêve, elle se joua en elle-même _la Mort d'Isolde_, elle entendit les harpes, accueillit l'angoisse montante comme une marée du chant mortel et, de nouveau, la tempête intérieure renaissait, se gonflait, éclatait comme sous un vent fou et les cris du final l'étouffèrent au point que, revenue au salon, elle qui, farouche, ne jouait devant personne, interrompit toutes les conversations:

--Voulez-vous un peu de musique?

Chacun s'empressa: Marcel ouvrit, le piano, Firmin Pacaud cherchait une partition; Bertie se pencha vers Mme Gonzalès et lui souffla:

--C'est inespéré.

--Voire! murmura l'énigmatique dame.

Mme Castagnède s'installait, montrait sa figure inexpressive de concert, se préparait à hocher la tête à contre-temps, à se demander, aux points d'orgue, si c'est fini.

Edward, curieusement, observait sa sœur rapprochée de la fenêtre; elle interrogeait l'ombre: «Saura-t-il que je chante pour lui?» Elle alla au piano, enleva les préludes que Firmin Pacaud avait déjà disposés sur le pupitre et prit dans le casier _la Mort d'Isolde_. Firmin protesta: Wagner n'était supportable qu'à l'orchestre, cette musique s'accordait mal au salon Louis-Philippe et ce vieux jardin de France ne l'accueillerait pas. May sourit, n'ayant rien entendu; un accord s'épandit et l'on eut le sentiment qu'il emplissait la nuit, les espaces, et que ces vagues de douloureuse passion, se détruisant l'une l'autre, montaient jusqu'à l'indifférence des planètes. Elle demeura devant le clavier quand l'ouragan de son fut passé. Un malaise possédait l'assemblée. Marcel cherchait un compliment:

--Quelle maestria! On jurerait d'une professionnelle!

D'un air indifférent et comme somnambule, May annonça:

--Maintenant, je vais chanter.

Lorsque les premières paroles de _l'Invitation au voyage_ s'élevèrent, seul de tous les gens réunis dans cette salle, Edward ne s'étonnait plus, il souriait; il avait compris.

Elle ferma le piano et, de nouveau, indifférente à l'effet produit, s'accouda à la fenêtre. Un nuage de tabac baignait les tentures bleues; la digestion rendait hideuses ces têtes cinquantenaires: on pouvait présumer que le coup de sang de M. Dupont-Gunther serait pour ce soir; Mme Gonzalès, dans les coins, se barbouillait de poudre, mais le sang brûlait ses joues au point qu'on eût dit que tant de plâtre cachait un mal. Mme Castagnède fit à Marcel un signe impératif, il se rapprocha de May, toujours immobile, face au jardin nocturne. Il s'accouda près d'elle, qui ne savait pas qu'il fût là. M. Gunther sourit à Mme Castagnède d'un air qu'il voulait attendri... Après qu'il eut longtemps cherché une entrée en matière, le jeune homme risqua:

--La belle nuit, n'est-ce pas?

May tressaillit, considéra un instant cette grosse figure cramoisie tout près d'elle, secoua la tête, comme on chasse une mouche.

Le jeune homme la remercia d'avoir été si bonne pour lui, ce soir.

--Oh! dit-elle, vraiment? Je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès!

Redoutant quelque maladresse, Mme Castagnède ordonna à son fils d'aller quérir l'auto. Edward et Edith avaient accompagné Firmin Pacaud jusqu'à sa voiture et ne rentraient pas. Mme Gonzalès, depuis le perron, appela sa fille avec des mots espagnols qui, peut-être, étaient de gros mots. Toutes les grenouilles se turent à la fois. Enfin Edith, rieuse et les cheveux fous, parut, et derrière elle, la cigarette d'Edward dansait comme une luciole.

Ce même soir, qui était la veille du 15 août, Claude, dès qu'il eut dîné, vint à la terrasse. De brèves fusées mouraient sur les domaines lointains où des familles fêtaient une Marie. La musique s'éleva et il la reconnut; elle vint vers lui fidèlement, elle retrouva la route de ce cœur à qui une jeune fille l'adressait; le crissement des insectes faisait au chant une basse continue; Claude, au-dessus de lui, regardait les étoiles filer, s'anéantir dans ce ciel nocturne d'août traversé de bolides perdus. Il écoutait cette voix comme si elle lui livrait un peu de ce corps inaccessible. Il pleura, songeant à ce portrait qu'il avait vu au salon où May et Edward enfants confondaient leurs boucles: «Ils m'oublieront, se disait-il, ils ne me doivent rien, ils se sont penchés sur moi un instant, par eux j'ai connu des heures qui donnent à ma pauvre vie un prix infini. Un monde inconnu de sentiments, de délicatesses m'a été révélé le jour qu'ils m'ont souri. Quoi qu'il advienne de moi, ô jeunes êtres, chères âmes inaccessibles, soyez à jamais bénies, que Dieu vous garde à jamais!»

Il entendit qu'on marchait dans les charmilles, discerna la blancheur d'une robe, d'un plastron, le ver luisant d'une cigarette: n'était-ce point May qu'il allait voir, consentante et suspendue au bras de l'étranger? Il se rejeta derrière les noisetiers, content que son visage fût égratigné; le vent parut plus froid à ses joues mouillées. Quelle délivrance lorsqu'il reconnut la voix d'Edward!

--Cette insolence dont vous me tenez rigueur n'était qu'un effort misérable pour vous échapper, Edith; vous savez que je souffre malaisément qu'un sentiment me domine.

Edith appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme et Claude imagina plus qu'il ne la vit cette gorge blanche et gonflée; à travers les feuilles, le petit paysan tendait une figure avide. L'aigre voix de Mme Gonzalès fit se hâter vers le château les jeunes gens. Les phares de l'auto violent l'ombre et, dans le silence de la nuit, Claude peut suivre longtemps le grondement du moteur. L'étranger reviendra un jour et ne repartira pas sans «elle»... Claude répète le petit nom bien-aimé... Alors il pensa au séminaire, à des jours calmes, à cette paix. La nuit sentait les roses mourantes comme la chapelle où il se souvint qu'il restait après les autres; puis il resongea à un ami de sa quinzième année qui mourut, un soir de juin, dans un grand frémissement.

VIII

Ni le chocolat fumant, ni les rôties beurrées, ni la lumière matinale sur son lit défait ne détournent M. Gunther de relire une fois encore la lettre non signée qui lui mande que Mlle Rose Subra, sa maîtresse, se moque de lui; que Juste, le valet de chambre cher à M. Gunther, est le propre cousin de la dame; qu'on jasait déjà sur leur compte à Saint-Macaire, leur village d'origine, lorsqu'il était un garçon boucher de quinze ans et elle une fille d'auberge; que si M. Gunther ne veut pas croire sans avoir vu, un ami s'offre à lui faire admirer pour rien un spectacle plaisant.