Part 6
M. Gunther étouffe de colère; mais en face de lui, dans la glace, il voit ses joues violettes, ses yeux injectés. Le dîner de la veille lui pèse; il se sent de la tension artérielle. La terreur de la mort le retient au bord d'une de ces épouvantables colères qui, jadis, remplissaient la maison de gémissements. Inquiet, il entrouvre sa chemise, glisse sa main parmi la toison de sa poitrine, son cœur bat la chamade, il se lève, plonge son visage dans une cuvette pleine d'eau, s'ébroue, puis, d'un geste instinctif, choisit un cigare long et noir, le flaire, le fait craquer à son oreille; au moment de l'allumer, il se rappelle l'objurgation du médecin: pas de tabac à jeun. Ah! qu'il a peur de la mort! D'abord, il n'imagine pas qu'il ne puisse plus, un jour, goûter de la femme: à cela, il sacrifie tout. Aucun journal, aucun livre ne le sollicite. Les affaires même ne lui sont qu'une source d'or pour contenter ses appétits: la bonne chère ne l'intéresse que parce qu'elle lui communique une passagère ardeur. Être privé de «ça» pour l'éternité! Il a envie de crier; d'ailleurs, de son enfance huguenote et préservée, il lui reste de vagues terreurs théologiques; la longue et crapuleuse débauche de sa vie le porte à croire que Dieu l'attend à un tournant de cette sale vieillesse.
Il s'habille, descend au jardin; la chaleur est déjà, là, les oiseaux commencent de se taire et les insectes de crisser. Il entend sous la charmille un bruit de râteau; il aperçoit Claude qui, appuyé à la balustrade, un instant se repose. Avec une morne jalousie, M. Gunther suit des yeux la ligne de ce corps athlétique. Sa fureur éclate tout d'un coup:
--Espèce de fainéant! Est-ce que je te paye pour que tu rêvasses? Tu n'es plus au séminaire ici; si tu veux te croiser les bras, retourne chez les curés.
Claude rougit, ne répond rien. Il sent que sa jeunesse est une suffisante vengeance, qu'elle soufflète ce sexagénaire. Il recommence de ratisser; à l'abri de son chapeau de soleil rabattu, il regarde May assise sur ce banc à quelques pas de lui et lisant un livre dont le vent soulève un peu les feuilles. Ce matin il a vu sa robe de toile blanche se rapprocher, puis s'éloigner de lui. Ils n'ont pourtant échangé qu'un salut et qu'un sourire; mais il suffit à Claude d'avoir senti dans ce sourire une volonté de douceur; elle a rôdé autour de lui; une joie l'étouffe. Si May ne l'a pas abordé, c'est que Mme Gonzalès circule, armée de son face à main comme d'un fusil à deux coups. Il est dix heures; de lourds papillons s'abattent sur l'herbe; des bourdons font se plier les fleurs de trèfle; à l'écorce d'un tilleul une cigale suit l'ascension du soleil. Pour May, le bruit d'un râteau aux cailloux de l'allée emplit le silence du monde. Elle regarde en dessous cette chemise ouverte de Claude; elle voudrait y appuyer sa joue. Est-ce une mauvaise pensée, cela? Une jeune fille catholique se confesserait-elle de ce désir? Ah! Elle est fatiguée de se faire à elle-même une loi. Que son cœur, désormais, comme ces papillons, obéisse à tous les souffles et, comme ces guêpes ivres, à toutes les odeurs. Voilà encore l'ombrelle orange de Mme Gonzalès: une robe de toile écrue sangle son ventre, pour l'instant elle n'espionne pas, mais elle se hâte, le cou tendu, telle une grosse poule qui de loin voit un insecte; elle va vers les vignes que M. Gunther, en forcené, parcourt. Elle l'aborde et lui exprime sa joie de ce que l'entrevue de l'avant-veille se passa mieux que l'affreux caractère de May ne le laissait prévoir. M. Gunther témoigne par un gros mot qu'il se moque bien de cette entrevue. Mme Gonzalès observe l'homme; elle l'entraîne vers la maison où une odeur de cigare froid règne encore:
--Voyons, mon bon ami, qu'y a-t-il? Dites-moi tout.
L'autre, sans mot dire, tend la lettre anonyme à Mme Gonzalès qui la lit comme font les actrices, avec une rapidité incroyable, et qui pourrait faire supposer qu'elle a des raisons d'en connaître la teneur. Elle replie le papier, le glisse dans son sac à main:
--Mon pauvre ami, je voudrais pouvoir vous dire que tout cela n'est pas vrai.
--Mais vous n'en doutez pas, Mélanie?
--Non, je n'en doute pas; ah! Bertie, vous savez ce que vous fûtes pour moi, mais mon attachement à vos intérêts m'enlève tout orgueil, et le jour où j'ai pu croire que Rose Subra assurerait votre bonheur...
M. Gunther l'interrompit pour crier qu'il savait bien que c'était elle qui lui avait présenté cette fille, et qu'il ne l'en remerciait pas. Et Mme Gonzalès, avec un soupir:
--Sans doute, mon ami, me suis-je trompée. Grand enfant! Pourquoi cette colère? Vous ne l'aimez pas.
M. Gunther, furieux, lui demanda ce qu'elle en savait. Elle reprit doucement:
--Je vous connais.
Elle baissa la voix, ferma les veux, pour glisser:
--Je connais vos habitudes.
Elle avait en effet des raisons de ne pas les ignorer. Elle ajouta.
--En somme, Rose n'est plus toute jeune.
--Elle a trente ans, dit M. Gunther, soudain apaisé et intéressé.
--Elle en a trente-huit, mon cher. Pourquoi vous accrocher à une sotte, qui demain sera une vieille femme, qui vous coûte les yeux de la tête, vous trompe avec un domestique, vous entretient dans une inquiétude qui est ce que le docteur redoute le plus pour vous?
Sans vergogne, Bertie demanda à la dame si elle avait un meilleur article à lui proposer. Mme Gonzalès sut mettre dans son «Pour qui me prenez-vous?» cet accent de tendresse froissée et de fierté qui craint d'être importune, bien connu au Conservatoire. M. Gunther l'obligea de se rasseoir, s'excusa, mais la dame ne voulait plus rien dire. Vaincue enfin par les instances de son maître, elle risqua:
--A votre âge, il vous faudrait une belle et saine jeunesse assez raisonnable pour ménager vos forces, donc, qui ne serait pas une grue: digne, au besoin, de porter votre nom.
--Nous y voilà!
--Mais oui, nous y voilà. Le mariage, pour un homme de votre sorte, est une sottise tant qu'il a trop d'appétit et souhaite goûter à tous les plats. Il serait une sottise encore à soixante-dix ans où vous feriez figure d'un vieillard dupé. Mais vous voici au temps où l'homme sage, pour ne pas dételer, enraye, organise chez soi un plaisir légitime et qui offre l'avantage unique lorsqu'on a passé quarante ans, de coûter moins que rien.
Mélanie se lui et, le cœur battant, attendit. M. Gunther se leva, s'appuya à la cheminée, fixa la dame de ses yeux glauques et répondit:
--Je prétends jouer cartes sur table. Votre raisonnement est limpide. Je crains d'être dupe. Mon avantage en tout ceci m'apparaît moins clairement que le vôtre,--hors mon plaisir à faire enrager mes enfants,--car je vois bien où vous tendez, fine mouche.
Et il rit grassement. Mme Gonzalès, les lèvres pincées, faisait tourner autour de son doigt boudiné l'alliance tardive que M. Gonzalès lui passa _in extremis:_
--Oui, Bertie, je joue cartes sur table. Mais, mon cher, si nous nous entendons si bien depuis quelques lustres, n'est-ce pas que nos intérêts se confondent? En vérité, jamais ils ne s'accordèrent comme aujourd'hui: songez que votre femme serait sous ma coupe...
--Tout cela est bel et bon, mais votre Edith me parait s'occuper de moi beaucoup moins que d'Edward.
--Gros sot qui ne voit pas la manœuvre! Ne faut-il pas détourner les soupçons de vos enfants? Ne pas mettre d'obstacle au mariage de May?
Elle ne voulut pas attendre de réponse; folâtre, un doigt sur la bouche, pleine de mystère, elle gagna la porte, laissant Bertie à sa méditation.
La grosse dame, armée de son ombrelle et de son face-à-main, recommença d'errer, inoccupée en apparence, mais obéissant à des mobiles qu'elle seule connaissait. Il sembla d'abord qu'elle eût à faire du côté de la charmille qui touche au verger: on est là comme au théâtre dans la nuit d'une baignoire; à travers les troncs feuillus des charmes, le verger apparaît, décor illuminé; Mme Gonzalès eut raison de braquer son face-à-main.
--Donnez-moi les plus mûres, disait May à Claude, juché sur une échelle et dépouillant un prunier.
Elle lève un visage que la chaleur pâlit; sous trop de lumière ses paupières battent; dans ses cheveux serrés, le soleil creuse des remous d'or sombre. Ce que dit Claude échappe à Mme Gonzalès, mais elle entend le rire jeune, frais, éclatant de May; puis Claude descend, s'arrête à mi-hauteur de l'échelle et la jeune fille n'a plus besoin de beaucoup lever la tête; elle choisit des reines-Claude, en rejette une à cause d'un ver; Claude, vivement, la ramasse, l'écrase sur ses dents. May regarde obstinément ses sandales, elle tourmente le bracelet indien à son poignet bruni; le sang bat aux tempes du jeune homme, il se raccroche aux barreaux de l'échelle, ne voit plus rien, se laisse choir dans l'herbe; à un faible cri de May, il rouvre les yeux: le visage bien-aimé est là, plein de stupeur et de douceur, leurs lèvres se touchent à peine et déjà la jeune fille se relève; ce simple effleurement, peut-être l'odeur de ce jeune corps la dégrise. Claude la regarde s'éloigner vers la maison. Lui-même, après une minute d'immobilité, quitte le parc; ses espadrilles font sur la route sa marche silencieuse. Plus de soleil, mais un ciel terni qui semblait peser lourdement aux lignes infléchies des coteaux.
May tourna la clef de sa chambre, s'assit sur la chaise longue, y demeura les mains ouvertes. Lorsque la cloche sonna, elle ouvrit la fenêtre et cria qu'elle ne descendrait pas déjeuner; puis, les volets refermés, elle s'abattit à la même place, suivant le mouvement indéfini de sa pensée d'un point à un autre: tantôt, elle se voyait déshonorée à jamais, criminelle, et tantôt s'indignait de sa lâcheté bourgeoise qui la rendait honteuse, moins du baiser reçu que de la condition subalterne de son complice. Elle se leva, s'étira, ramena ses mains un peu épaisses sur son visage, puis s'accroupit sur la natte, comme depuis l'enfance, avec Edward, ils avaient accoutumé de faire, les mains nouées autour des genoux. «S'il ne s'agissait pas du fils d'un paysan, si j'avais reçu ce baiser d'un ami d'Edward, éprouverais-je tant de honte?» Elle revenait indéfiniment à ce point douloureux de sa pensée; c'était sa manie de petite fille huguenote de juger la valeur morale de tous ses actes, de remonter la chaîne des motifs et des causes. Elle enviait ses amies catholiques qui, croyait-elle, possédaient un formulaire où se cotait exactement chaque péché, une nomenclature où, d'un coup d'œil, elle jugerait si sa faute était mortelle ou vénielle. Puis elle sourit de cette idée puérile: «Ah! du moins ont-elles, s'il leur plaît, un directeur» Mais elle s'avoua que jamais son orgueil ne lui permettrait une telle confidence. Tout, de même, comme sa religion la laissait seule! Elle se rappelait l'agonie d'une sœur de son père et la stupeur d'une amie catholique parce que le pasteur ne pouvait rien pour secourir celle qui s'en allait.
Elle entendit, à l'étage au-dessous, le bruit des fourchettes contre les assiettes, le même qui venait jusqu'à son lit d'enfant, au temps de sa rougeole, et qui la faisait pleurer parce qu'elle n'était pas assise avec les autres dans la lumière de la grosse lampe suspendue. Elle essaya de prier: «Dieu, tu m'as donné un seul guide qui est mon frère, mais tu as dit qu'un aveugle ne pouvait conduire un aveugle...» La voix en elle ne s'éleva pas qui rendait autrefois le calme aux eaux soulevées. «Comment peut-on croire qu'Il réside dans un tabernacle? Si je le croyais, j'irais Le forcer, en quelque sorte, dans Sa maison ... et Claude aussi croit cela.» Elle se rappelle alors le baiser reçu: avait-il duré longtemps? Les lèvres du jeune homme avaient-elles touché sa lèvre inférieure ou seulement la fossette de son menton? Avait-elle éprouvé de la joie, de l'horreur, du dégoût? Elle se souvint de l'animale et chaude odeur qui montait de la chemise défaite ... pouvait-elle nier qu'elle y trouvait par la pensée une jouissance? Elle pleura de honte. Qu'était devenue sa certitude intérieure de n'être point soumise à ce que le pasteur appelait la chair? Naguère elle aimait se reconnaître dans ces jeunes filles sublimes qu'inventent les écrivains modernes; volontiers, elle se classait parmi ces vierges hautaines qui ont le goût de la perfection et qu'une infortune consentie, des sacrifices cherchés, attirent plus que le bonheur d'une commune destinée. May s'était bien des fois complue à ce sentiment de sa sublimité, inquiète de s'imposer un renoncement, de s'immoler à elle ne savait quoi. «Perdre sa vie pour la sauver», elle avait écrit ce texte saint en exergue de ses notes secrètes, persuadée que, pareille aux héroïnes de ses romans préférés, elle n'était pas soumise aux basses concupiscences et que toujours elle ignorerait les mauvaises délectations... Aujourd'hui, voilà qu'elle se reconnaissait la sœur misérable, la sœur charnelle des filles d'Ève, esclave de la chair et du sang, sujette au même instinct, au même appétit que les bêtes: une femelle!
On gratta à la porte: Mme Gonzalès parut avec une tasse de bouillon; elle venait s'assurer que «sa chère petite» n'était pas plus souffrante. May dédaignait trop la dame pour lui prêter la moindre attention; pourtant elle ne put éviter de voir l'extraordinaire éclat de ses yeux charbonnés et, sous des manières patelines, un air d'insolence, de triomphe. La jeune fille, inquiète, assura qu'elle allait mieux et qu'elle n'avait besoin que de calme, de solitude.
--Oui, mon enfant, de solitude, répondit suavement Mme Gonzalès, qui démentit son approbation en s'installant sur la chaise longue:
--Vous m'avez toujours méconnue, petite May.
La jeune fille ne protesta pas. Immobile et le front impassible, tournée contre l'ennemie, elle attendait. La dame continua:
--Tant que vous fûtes mon élève, je ne m'étonnai pas de votre hostilité, mais à présent que vous voilà une grande personne, ne trouveriez-vous pas en moi un appui, des conseils?
La dame se réjouit de voir May rougir, puis devenir blanche, avant de balbutier qu'elle n'avait besoin de conseil ni d'appui d'aucune sorte.
--Vous vous vantez, ma chère, vous vous vantez... D'ailleurs, comme je vous comprends!
--Je n'en saurais dire autant, répondit May d'une voix éteinte, soyez assurée, madame, que je n'entre pas dans tous vos mystères.
Mme Gonzalès improvisa un discours prolixe et confus: elle avait l'expérience de la jeunesse, elle compatissait aux entraînements d'un jeune cœur, menus incidents sans importance, pourvu qu'on ne négligeât pas de redresser le gouvernail.
--Enfin, madame, où voulez-vous en venir? J'ai une migraine affreuse, il me faut du repos.
Mme Gonzalès ne broncha pas:
--Les circonstances sont trop graves, mon enfant, vous m'inspirez trop d'amitié, en dépit de vos bouderies, pour qu'une simple migraine me fasse différer une explication urgente... Je connais votre secret, May.
--Je n'ai pas de secret, Madame.
La jeune fille debout, essayait encore de faire la brave, mais elle ramena sur sa poitrine deux mains tremblantes.
--Il serait plus juste de dire que vous n'en avez plus, riposta la dame d'un ton où perçait enfin la joie; et, mutine:
--J'ai tout entendu, j'ai tout vu de ce qu'abritait, il y a une heure à peine, un prunier du verger.
--Vous avez mal vu, Madame.
La tête rejetée en arrière, May oppose, quelques instants, un visage impassible, jusqu'à ce que les réticences, les douceâtres consolations, les sales insinuations de Mme Gonzalès aient raison de son attitude. Alors, elle s'abattit, sanglotante, sur la chaise longue, ne fut plus qu'une petite fille vaincue. Mme Gonzalès posa sur elle ce regard du chasseur sur la perdrix palpitante à ses pieds: elle ne doutait plus que May s'appellerait un jour Mme Castagnède, qu'Edith aurait le champ libre pour devenir Mme Dupont-Gunther et qu'elle-même, forte de sa double victoire, régnerait sur Bertie mieux qu'au temps de leurs amours. Elle s'assit près de May, prit entre ses deux mains courtes la main moite de la jeune fille; la dame avait retrouvé sa voix suave pour supplier «la chère petite» de lui montrer quelque confiance; elle lui protesta qu'il ne fallait point douter de sa discrétion, pourvu que May se montrât raisonnable: un jeune homme, depuis longtemps, l'adorait qui offrait toutes les garanties de bonheur...
Ces paroles résonnaient étrangement dans le cœur de May: elle n'en perdait aucune, bien que des pensées étrangères assiégeassent en foule son cerveau; elle sentait en elle une absence de toute volonté, elle avait conscience d'un effondrement de ses résistances intérieures. L'idée que cette femme, assise là, possédait son secret--ce secret!--ne lui laissait plus que le désir de s'en aller, de s'anéantir. Ah! quelqu'un! quelqu'un vers qui crier: mais, dans le désert de sa vie, rien ne lui apparut que le sourire trouble d'Edward, ce regard lucide et sec.
--Que vous demande-t-on, May, pour accomplir ce mariage qui serait votre salut? continuait la dame. Que souhaite-t-on de vous? De renoncer à l'erreur protestante: sur ce point, la mère Castagnède ne transigera pas. Je sais qu'il est dur d'abandonner ce que vous considérâtes jusqu'à présent comme la vérité, mais notre sainte religion n'offre-t-elle pas plus de garanties que la Réforme?
A tout autre moment, May aurait éclaté d'un rire qui eût coupé court à l'apologétique inattendue de Mme Gonzalès; tandis que la grosse femme s'empêtrait dans des formules, May, pourtant, songeait à cela qui précéderait son mariage, si elle y consentait; et elle était attirée par ce prétendu sacrifice au point que le mariage projeté lui parut accessoire et que cette conversion s'offrait à elle comme une rénovation, un recommencement. Elle vit ce phare, triste mouette blessée; elle oublia un instant Mme Gonzalès, Marcel Castagnède, Claude lui-même: elle imaginait cette Adeline Valadier, naguère sa plus chère amie, lorsque revenant du cours, elles traversaient ensemble la cathédrale: May demeurait debout aux côtés d'Adeline prosternée, anéantie, déchargeant son cœur.
Dans l'ombre de la chambre, elle n'entendait plus les paroles de Mme Gonzalès que comme un indistinct murmure. Elle se disait: «Je n'ai plus rien; tout est brisé autour de moi; toute issue m'est fermée, hors celle-là par où il faut que je me délivre. Seule au monde, sans famille, je n'aurai à passer sur le corps de personne pour m'évader du temple glacial et entrer dans la nuit chaude, étoilée de cierges, emplie d'une présence infinie.
--Puis-je, mon enfant, compter que vous serez raisonnable? Porterai-je à votre père une parole d'espoir?
Mme Gonzalès s'était levée; May fit oui de la tête et avertit la dame qu'elle ne descendrait pas pour le dîner. Seule, enfin, elle demeura assise les yeux grand ouverts dans l'ombre; elle s'étonna de la fuite des heures; le temps lui manquait pour assouvir la curiosité qu'elle avait de son cœur. Soudain, elle imagina la Gonzalès et sa fille se repaissant de son triste secret; elle crut les entendre rire de ce qu'un baiser donné à un petit paysan déclencherait une conversion et un mariage. May aurait voulu crier, se faire mal. Elle braverait en face le monde! Elle épouserait Claude, sans chercher de lâches consolations dans l'idolâtrie catholique. Elle s'acharna à raviver la mourante flamme de son orgueil; un brusque désir la mit debout: elle irait chercher un refuge entre les bras de son amour, elle prononça le nom de Claude et, en même temps, se sentit criminelle, quitta sa chambre, ne sachant où courir. Une ombre la guettait dans le couloir: elle reconnut la voix de Mme Gonzalès:
--Eh bien, ma belle, avons-nous réfléchi?
--Il suffit, Madame ... ceci me regarde seule.
Comme elle parlait d'un ton insolent, May se souvint que la dame «avait vu», et l'eût-elle oublié, le «plaît-il ma petite?» que l'autre lui lança, eût suffi à la rappeler à sa servitude; c'est pourquoi elle ajouta lâchement:
--Soyez assurée, Madame, que je vous sais gré de vos conseils.
La Gonzalès connut l'étendue de sa victoire:
--Tout s'arrangera, mon enfant, laissez-moi faire, donnez-moi la confiance que je mérite et dont, jusqu'à ce jour, vous m'avez frustrée, méchante.
Elle attira contre sa poitrine la jeune fille raidie puis, discrète, courut à d'autres intrigues.
May, marchant comme une aveugle, les mains tendues, s'arrêta à la porte de son frère. La lueur de la lampe éclairait le plancher. A peine eut-elle frappé, que des voix se turent, un fauteuil fut remué. Elle entra et d'abord reconnut mal ces deux visages tournés vers elle: son frère sur le divan, les jambes repliées; Edith debout près de lui jouait avec ce collier de corail que portent les femmes sans fortune, à défaut de perles.
--Je vous dérange? dit May sottement.
Edward répondit du bout des lèvres:
--Mais non, mais non. Veux-tu du thé? Nous goûtions, nous bavardions un peu, les journées sont bien longues...
Edith offrit à May une assiette de petits fours. Edward observait en dessous sa sœur, à travers la fumée d'une cigarette. May crut voir dans ces yeux familiers une détresse telle qu'un instant elle oublia sa propre angoisse. Au contraire, Edith parlait joyeusement; sa robe claire semblait ne pas tenir à ses épaules; une expansion soudaine lui faisait inventer des formules gentilles afin de retenir May: pour la première fois, elle se sentait la plus riche.
--Restez un peu: nous goûterons à trois; vous savez qu'Edward a des petits fours bien meilleurs que ceux de la salle à manger.
May refusa encore, s'excusa, referma la porte. Edward dit:
--Pauvre petite!
Edith haussa les épaules.
--Il faut vouloir son bonheur comme nous l'avons voulu: ta sœur s'efface, se renonce. Ah! vous êtes bien du même sang, tous les deux! Dieu merci, tu m'as rencontrée, toi, mon petit.
Et elle prenait le visage d'Edward entre ses deux mains et le rapprochait de sa bouche, avec adoration. Edward se dégagea doucement et dit:
--Devons-nous tant nous féliciter?
Edith crut qu'il avait peur à cause d'elle seule:
--Je ne regrette rien: pour toi, je m'étais gardée. Oh! ne me crois pas désintéressée; le désintéressement est une vertu de lâche; je veux faire ma vie, je la ferai de mon amour et pour mon amour, avec toi et pour toi.
Edward baissait la tête: chaque parole ajoutait un anneau à sa chaîne; il se disait: je suis dans un tombeau; quelqu'un entasse au-dessus de moi des pierres.
Edith, qu'une existence précaire avait exercée à la lutte et à la ruse, ne s'aperçut pourtant pas de ce désespoir. La volupté partagée, la sensualité de ce garçon indolent et veule, il n'en fallait point tant pour dérouter une jeune fille même avertie et d'une prudence savante. Avant de rencontrer Edward, elle ne s'était donnée à personne tout à fait; elle connaissait donc l'homme quand il désire, quand il assiège; elle excellait à manœuvrer le mâle suppliant, mais elle l'ignorait assouvi, déçu et qui n'a plus envie que de s'en aller.
Elle alluma une cigarette, regarda par la fente des volets qui demeuraient clos, bien que le soleil fût couché, déjà.
--Ah! ah! ton père et maman, très animés, descendent des charmilles! Pauvre mère qui fait jouer ses grosses ficelles et qui s'imagine que nous donnons dans ses panneaux! Elle m'accuse de n'être pas ambitieuse et pourtant, que son ambition est misérable au prix de la mienne! Car je veux la fortune mais aussi la gloire, l'amour, tout ce que nous allons trouver, n'est-ce pas, chéri, dans ton «flat» de la rue de Bellechasse où nous serons bientôt?
Il était entendu entre eux qu'Edward partirait seul dès le lendemain et qu'Edith, après quelques jours, l'irait rejoindre à Paris. Edward réalisa comme il n'avait pu le faire encore son désastre: cette femme établie à jamais peut-être dans le refuge où il se terrait. Comment avait-il pu proposer cela? que ne se taisait-il dans les brefs moments de volupté!