La chair et le sang

Part 4

Chapter 43,832 wordsPublic domain

--Je vous demanderais d'abord si, dans votre Église, rien ne vous manque. Vous êtes en face de Dieu, et, de vous à lui, il n'est pas de routes. Des exhortations, des prières communes très pathétiques vous peuvent donner la sensation de sa présence; hors ces minutes d'ardeur collective. Il vous demeure inaccessible.

May, devant les mois, hésite comme toute femme aux prises avec des formules abstraites:

--Peut-être est-il vrai que notre faiblesse est de ne savoir jamais si nous sommes justifiés. Sans doute, je crois bien que vos dogmes sont puérils, et toute cette idolâtrie!

Claude, trop familier, se rebiffa:

--Vous parlez de ce que vous ignorez.

Le mépris du séminariste pour la femme était sensible, mais la jeune fille ne parut pas entendre et, comme se parlant à soi-même, elle dit:

--Si j'étais catholique, j'aimerais cette règle extérieure, ce repos de croire ce qu'on me dirait de croire, et surtout cette assurance d'être pardonnée.

Claude joignit les mains et, ce cri lui échappa:

--Oh! vous, Mademoiselle, quelles fautes pouvez-vous commettre?

Edward éclata de rire, à la lois inquiet et curieux de ce que répondrait son orgueilleuse sœur, mais elle ne prit point ce masque de froideur et de morgue qu'on lui voyait communément après ses échappées de confiance, et dit rêveusement:

--Je me souviens qu'enfants, nous répétions cela à maman: qu'elle ne pouvait commettre de péchés ... n'est-ce pas, Edward?... Claude (il tressaillit de l'entendre prononcer son nom) vous êtes resté un naïf petit garçon, malgré toute votre science.

Elle ajouta, craignant qu'il fût blessé:

--Mais c'est une louange que je vous donne.

Edward avertit sa sœur que Claude, bien qu'il la crût sans péché, ne doutait pas qu'un jour elle serait damnée ainsi qu'il convient à une hérétique. Le jeune paysan protesta: il ne pouvait souffrir qu'on touchât plaisamment à ce sujet, et tandis qu'avec précision il exposait que beaucoup appartiennent à l'âme de l'Église, sinon à son corps, il souffrait du sourire d'Edward, de cette cruauté dans ses yeux et, aux coins tombants de sa grande bouche, de cette lassitude; pourtant il ne s'arrêta point de parler, flatté et troublé par l'attention de May dont il songeait qu'elle devait avoir la face ardente d'une Jacqueline Pascal au milieu des docteurs jansénistes. Comme il avançait que chercher Dieu c'est déjà, sans doute, l'avoir trouvé, Edward l'interrompit:

--Je vous en prie, mon cher, faites-nous grâce de la citation du Mystère de Jésus qui, à cet endroit de la conversation, ne rate jamais.

Claude détourna les yeux du railleur et se tut.

--Ne vous scandalisez pas, dit May qui, s'étant levée, entoura de ses deux bras le cou de son frère, voyez-vous, il a cette pudeur, lorsque la conversation tourne à la grandiloquence, de la clore par une fausse note.

--Oui, dit-il, (et il appuya les lèvres sur les cheveux de sa sœur), nous tenons à éviter toute ritournelle.

Ils rirent ensemble de ce mot qu'ils employaient souvent entre eux. Claude essayait de comprendre; il s'étonnait de souffrir et ne savait pas de quoi il souffrait, ni pourquoi ce brusque désir d'être seul. Edward ramassa dans l'herbe un exemplaire des _Fleurs du Mal_ que May, pendant leur baignade, avait lu.

--Voilà, dit-il, le finale qu'à cette après-midi il convient de donner.

Claude ne connaissait rien de cet auteur, hors _l'Invitation au Voyage_ que Mademoiselle avait chantée. Edward se proposa pour une lecture à haute voix, mais la jeune fille ne le voulut pas.

--Ce sera moi, dit-elle, tu lis trop mal.

Elle essaya de lui arracher le livre des mains, il s'échappa en suffoquant de rire, elle le poursuivit; on eût dit des enfants, un soir de grandes vacances. Claude souhaitait passionnément que ce fût la voix de May qui lui apportât cette révélation. Edward se laissa vaincre, mais il fallut attendre que sa sœur ne fût plus essoufflée. Elle relut _l'Invitation au Voyage_, puis _la Vie antérieure, le Balcon_, d'autres poèmes encore, avec monotonie. L'ombre de longues herbes traversait les pages du livre. Ils rentrèrent en silence. Claude regardait la lune qui d'arbre en arbre suivait l'auto. Mme Gonzalès guettait leur retour. Elle leur annonça avec pompe qu'Edith, sa fille bien-aimée, lui avait fait la surprise de débarquer au train de quatre heures. Edward et May qui, depuis longtemps, s'attendaient à la surprise, ne daignèrent pas s'informer du voyage de la jeune fille, ni de la chambre qu'on lui avait préparée. Mme Gonzalès, à qui Edith avait interdit de la venir troubler dans ses ablutions, soulagea son cœur avec une longue épître à M. Dupont-Gunther:

«Vos enfants, lui mandait-elle, vont se baigner et faire mille folies avec le petit Favereau; mais cela est excellent: pour des raisons que j'ignore, ce garçon rôde autour de moi; je lui tirerai les vers du nez. Enfin, mon ami, Edith est là. Elle renonce à sa situation de gérante au Splendid Hôtel de Biarritz, où les clients, par trop d'assiduités, eussent risqué de la compromettre. Il suffit de la voir pour s'assurer qu'on ne se peut défendre de l'adorer. A samedi, mon cher Bertie.»

Claude, à la fenêtre de sa chambre, se penchait dans le clair de lune. Il répétait l'un des vers que May lui avait enseignés au bord du fleuve:

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses...

Qu'il retentissait en lui ce vers si simple! La lueur du ciel réveilla les coqs. Les minutes heureuses... Claude voulait les évoquer, les garder pour qu'elles le soutinssent au long des mois sans joie qui allaient venir. Une étoile filante glissa, s'anéantit. Peut-être, par le monde, d'autres enfants rêveurs l'ont vue et, à voix basse, ont fait un vœu. L'obscur désir qui est en toi, oserais-tu l'avouer, pauvre cœur?

VI

La présence d'Edith Gonzalès détourna Edward de Claude: ces cheveux oxygénés, cette figure peinte lui rappelaient Paris, comme il commençait de trouver bien monotone le séjour à Lur. Il y était venu enthousiaste, lorsque après des mois d'agitation, rien n'attire plus le cœur qu'une maison des champs, l'isolement, le silence. La rencontre de Claude avait, de quelques semaines, empêché un retour offensif de l'ennui. Mais on a vite fait le tour d'un petit paysan, même s'il fut lévite: Edward commença donc d'ouvrir sa boîte à couleurs et de nettoyer ses pinceaux. Lorsqu'il songeait au travail, c'était vraiment qu'il n'avait plus rien ni personne avec quoi jouer; l'art lui fut toujours un pis-aller: d'aucune de ses toiles, il n'avait à attendre de surprise; qu'il usât de la déformation, ou qu'il reproduisit avec exactitude ce qu'il voyait, il n'échappait pas au procédé. Aucune sincérité: ses pommes étaient de mauvais Cézanne. Pas une touche, sur sa toile, qu'il ne reconnût. Il se rendait exacte justice. Quelques louanges qu'il reçut à Paris tombèrent à faux: on l'admira pour ce qu'il y avait de médiocre en lui ou pour ce qui ne lui appartenait pas en propre. Au contraire, il souscrivait à toutes les condamnations subies, et même il reconnaissait la justice de ce silence, de cet oubli qui déjà l'enveloppaient, qu'il sentait éternels.

Donc, cette belle fille survint, lorsque Edward commençait d'être inoccupé et dans ces après-midi de grande chaleur où un jeune être sans discipline intérieure connaît la tyrannie de sa chair. Il tourna autour de la jeune femme de qui l'indifférence forcée le piqua au jeu. Les gloussements de poule inquiète de la Gonzalès l'avertirent que sa manœuvre en déjouait une autre plus secrète. Les efforts d'Edith, dès le samedi soir et jusqu'au mardi matin, pour ne plus le connaître et pour ne s'occuper que de Bertie Dupont-Gunther, avertirent Edward qu'il accomplirait une œuvre pie en troublant cette arrogante personne, cette belle pièce de fille, comme disait le père Favereau.

Ainsi, tout à son intrigue, il laissa Claude et May à leurs propos de théologie. May ne se lassait pas d'interroger l'ancien séminariste qui eût mieux aimé de moins abstraites questions. Tout de même, cet enfant chrétien gardait trop de scrupules pour ne pas éclairer la petite calviniste anxieuse de qui d'ailleurs les idées touchant l'Église étaient telles que Claude s'indignait, mettait à les réfuter toute sa passion. Il lui montrait les limites de l'infaillibilité papale et qu'elle n'implique pas l'impeccabilité. May fut bien contente d'apprendre que les catholiques n'adoraient pas la Vierge, et que les indulgences, dont le trafic déclencha la Réforme, s'annexent au dogme admirable de la communion des saints.

Leurs conversations avaient lieu, le plus souvent, sur la terrasse, à l'heure où la sieste vide la campagne, où le soleil oblige hommes et bêtes à chercher la nuit de leurs tanières, du sommeil afin que sur les vignes et sur les routes pâles, il demeure seul. Mais les deux jeunes gens ne le redoutaient pas, et peut-être bénissaient-ils ce feu, cette férocité complice qui les enveloppait d'une solitude enchantée, qui les isolait au centre de la fournaise universelle. La Gonzalès elle-même, qui toujours épie, redoutait la congestion et jamais, avant cinq heures, ne se fût aventurée hors de sa chambre. Claude voulait et ne voulait pas s'évader de la théologie qui était le prétexte de ces colloques. Chaque jour il décidait de pousser une pointe à côté de ces hauts sujets, mais jamais il ne put s'y résoudre; au contraire il s'y cantonnait, comme si, hors le débat religieux, tout n'eût été pour lui qu'embûches; d'ailleurs May, à peine flairait-elle l'approche de moins austères propos que, par une question directe, elle y ramenait Claude. D'abord elle le fit d'instinct, puis, s'y appliqua, dès qu'elle eut pressenti le désir de Claude et discerné, dans son propre cœur, une complicité. Elle s'en admirait, sans se rendre assez compte que d'abord il s'agissait pour elle de se donner un prétexte, de légitimer ces entrevues, d'empêcher qu'une seule parole imprudente les rendît à jamais impossibles. Non qu'elle cessât un instant de se passionner pour ces pieux débats: Claude, après s'y être laissé traîner, atteignait toujours à les traiter de bon cœur. Vainement leurs jeunesses s'attiraient et l'une l'autre s'émouvaient, il fallait qu'ils parlassent de cela: à cet obscur drame charnel, un autre s'ajoute qui le dépasse.

Claude apparut sur le seuil du hall, pressant contre son cœur une botte de roseaux qu'il cueillit à cette mare aux grenouilles dont le vacarme, chaque soir, fait regretter à Mme Gonzalès le temps où les serfs battaient les fossés du château.

--Ah! ah! voilà ce qu'il nous faut, crie la dame à croupeton sur le billard d'où elle peut atteindre la suspension de porcelaine. Au-dessus de son toupet mal ajusté, elle tend de gros petits bras, mais ils sont trop courts. Edward et May ont levé les yeux de l'album qu'ils regardent ensemble, sourient à peine, échangent des regards que, sur le divan d'en face, Edith Gonzalès, du coin de l'œil, surveille. Elle quitte enfin sa pose d'odalisque, monte aussi sur le billard, recommence l'ouvrage de sa mère; celle-ci, dans un grand souffle, proclame qu'elle y renonce, se laisse choir sur le divan, s'évente avec un grand mouchoir qu'elle dit être «de rhume de cerveau».

--Vous n'avez plus besoin de moi, Madame? demande Claude qui sait bien qu'à peine sur les marches du perron, il sera rappelé par la dame.

--Si j'ai besoin de vous?... (Elle le toise du regard, l'esprit ailleurs.) Nous faut-il d'autres fleurs, May?

Elle braque son face-à-main sur la jeune fille qui, auprès de son frère, sur le divan d'en face, a l'air d'être dans l'autre camp comme au jeu de barres. May répond qu'elle n'a cure d'aucune espèce de fleurs, continue de feuilleter l'album avec une grande affectation de ne rien éprouver de cette fièvre d'arrangements.

Edward et May savent pourquoi viennent, aujourd'hui, les Castagnède, quand même la jeune fille n'aurait pas été assiégée, depuis sa seizième année, par le timide mais tenace désir de Marcel Castagnède, que nulle rebuffade, aucun dédain ne découragèrent. Il avait toujours suffi que Mme Gonzalès fût dans le secret d'un projet de M. Gunther pour que, sans qu'elle en dît un mot, ce secret émanât d'elle: il suintait en quelque sorte de son importante personne. A table, elle avait une façon de mettre, à propos de rien, la conversation sur les Castagnède, de dire, tout d'un coup, que les yeux de Marcel Castagnède comptaient parmi les plus beaux qu'elle eût jamais admirés...

--Vous plairait-il, risqua Edith Gonzalès avec un sourire affable, que nous allions voir les dahlias?

May répondit qu'elle se sentait lasse et, deux minutes après, accrut son impolitesse en demandant à Edward s'il ne voulait point faire un tour au jardin.

Claude s'oubliait, au milieu de la pièce, les bras ballants, prodigieusement intéressé par ce drame dont les racontars d'office lui avaient fait connaître les dessous: Mme Gonzalès vivait avec sa femme de chambre dans une grande familiarité et le service était fort au courant de toutes les histoires des maîtres.

Il serait resté là plus longtemps encore, si Mme Gonzalès ne l'avait congédié avec un: «Vous pouvez vous retirer, mon garçon». où l'on sentait, la foudre prête à éclater...

D'ailleurs l'après-midi lourd s'emplissait d'un silence et comme d'une immobilité qu'expliquait au sud, là-bas, dans l'encadrement épais et sombre des charmes, cet horizon d'ardoise qui, peu à peu, montait, ternissait l'azur.

Edward et May se levèrent à leur tour. Ils marchaient, côte à côte, sans rien se dire. Voyant Claude au loin, occupé à sarcler l'allée qui longeait «le point de vue», ils voulurent l'éviter et, malgré le pesant soleil, se dirigèrent vers les vignes.

--Quelle vie! quelle vie! murmure May. Tout ce qu'il y avait déjà pouvait suffire, ne penses-tu pas. Edward?... et voilà cette nouvelle persécution qui va fondre sur moi à propos de Marcel Castagnède, cet imbécile...

Le mot, entre ses lèvres, siffla. Edward ne répondit pas; la jeune fille reconnut ce sourire mauvais qui agrandissait la bouche de son frère jusqu'à enlaidir ce visage. Le regard du jeune homme prit aussi cet éclair équivoque et méchant qui, petite fille, lui faisait dire: «Ne prends pas tes yeux de chat», ces yeux qui étaient les yeux paternels...

--Voyons, mon petit, dit-il, ne fais pas de drame. Avoue que tu adores mettre le drame dans ta vie.

--Tu es dur aujourd'hui, Edward.

Et les yeux de May s'emplirent de larmes, car, avec son frère, l'orgueil ne la soutenait plus. Sans s'émouvoir et du même ton coupant, Edward lui déclara qu'il voyait bien que les grands mots allaient commencer...

May s'arrêta. Une immense nuée orageuse couvrait maintenant le ciel; un lourd souffle s'éleva tout d'un coup; les hirondelles nageaient au ras des hautes herbes où s'exaspérait la vibration des insectes.

--J'aime mieux rentrer, dit-elle. Quand je songe que tu es venu à Lur pour moi, pour m'aider, parce que je suis toute seule...

Elle pleurait maintenant, rien ne restait de l'impassible visage contre quoi venaient se briser les fureurs paternelles, les grosses perfidies de Mme Gonzalès. Le vent avait un peu défait ses cheveux; avec ses yeux gonflés, cette grimace de petite fille en larmes, elle était si laide, si pitoyable, qu'Edward s'étonna de n'éprouver aucune pitié, de ne rien sentir en lui qui fendît ce bloc de sécheresse, de dégoût, d'ennui: son cœur des mauvais jours.

Il ne trouva ni un geste, ni une seule parole, tandis que vers les charmilles, elle s'éloignait. Elle traversa la terrasse, presque en courant, la tête basse, toute abandonnée au vent du sud qui séchait sa figure, brûlait ses paupières. Elle heurta Claude au tournant d'une allée, perdit contenance, balbutia:

--Je crois que l'orage monte. Il ne va plus tarder maintenant.

Claude n'essaya pas de répondre: la bouche entrouverte, ses deux grosses mains pendantes et gonflées, il la regardait. Du revers de sa manche, il essuya un front ruisselant, puis regarda encore ce pauvre visage. May s'éloignait, frappée de ce qu'elle avait lu sur cette face de paysan, toute cette ardeur de compassion et (elle osait se le dire à elle-même) d'amour. Réfugiée dans sa chambre, où les persiennes étaient demeurées closes, étendue sur la chaise longue dont elle aimait l'odeur de cretonne, elle se dit qu'elle était venue là pour souffrir et qu'au fond, pourtant, elle ne souffrait pas, et que même, malgré ses inquiétudes, ses tristesses, ses haines, elle éprouvait une joie honteuse à se savoir aimée, une joie mêlée d'angoisse, d'humiliation surtout, mais enfin une joie.

Sa sœur s'étant éloignée, Edward s'assit entre deux règes de vigne, face à la plaine, les deux poings appuyés à ses joues et regarda au fond de lui-même, se disant: c'est vrai que je vins pour la soutenir et c'est vrai qu'à cette minute, rien d'elle ne m'intéresse plus. Dès longtemps il se connaissait cette faculté atroce de ne plus trouver soudain en lui, à la place d'un sentiment qu'il avait cru profond, qu'un trou, le vide. Ah! misérable, se dit-il, aurais-tu quelque scrupule, aujourd'hui, de l'abandonner à sa misère, de partir n'importe où, vers quelque palace à musiques, à rastaquouères, et quêtant l'aventure? Mais je reste, je n'ai point envie de m'en aller. Quel être est ma joie ici?

Il ne chercha pas longtemps: d'abord il nomma Claude. Il ne goûtait rien dans la vie comme ces espèces de rencontres: l'amour de Claude pour May, l'amitié que lui-même était assuré d'avoir fait naître dans ce jeune cœur. A cela certes il trouvait du charme; mais il y avait plus: depuis huit jours qu'Edith Gonzalès était venue ici pour des fins que sa mère croyait ignorées de tous, mais qu'Edward avait, dès le premier jour, entrevues, cette jeune fille l'intriguait, et toutes ses manœuvres. Tant qu'il l'avait vue, obéissante à la grosse diplomatie maternelle, tourner autour de Bertie, il admira d'abord ce qu'Edith avait su y ajouter de science et de rouerie et comme Bertie avait tôt happé l'hameçon. Puis il s'étonna d'apercevoir qu'Edith se détournait un peu de sa besogne, devenait distraite, rabrouait le vieux plus qu'il n'était politique, et cela, parce qu'elle avait levé les yeux sur lui, Edward.

«Cette lutte cornélienne entre la passion et le devoir, se disait-il (si l'on admet que le devoir d'Edith est de séduire le maître de céans, et sa passion d'être par moi séduite), cette lutte a de quoi me divertir.»

La sincérité d'Edward n'alla pas jusqu'à lui faire dire: cette lutte à de quoi me flatter. Dieu sait pourtant qu'il l'était! En dépit de son visage, de ce mélange de bonne santé et de délicatesse qu'on voit aux étudiants de Magdalen-College, Edward ne connut qu'un très petit nombre de ce qui s'appelle bonnes fortunes. Peut-être manquait-il de simplicité, d'abandon. Aucune femme ne put jamais se donner l'illusion de le dominer;, de lui être nécessaire. Toujours il fut à mille lieues de leurs habituelles préoccupations. En bref, il ne savait ni donner le plaisir, ni le recevoir; «animal triste» s'il en fut, trop tôt il ne pensait qu'à s'évader. Les femmes n'eurent pour lui qu'une valeur d'usage: en dehors de «ça», répétait-il, elles m'assomment. Il redoutait leurs rires, ces propos, ce mouvement à vide qu'elles établissent dans une existence; il ne s'intéressait ni à leurs servantes, ni à leurs couturières,--et les pédantes, les savantes, plus encore l'exaspéraient: il lui fallait une vie de conversations, de discussions sans fin avec des jeunes gens de son âge.

«Si je me suicide jamais, disait-il, ce ne sera pour aucune d'elles. Aimer au point de désirer mourir, au fond quelle raison de vivre! On se tue parce qu'on n'a plus rien, pas même cela». Ainsi songeait-il devant l'horizon chargé. Certes jamais les manœuvres d'une femme ne l'amusèrent autant que celles d'Edith; pourtant que cela demeurait peu de chose dans sa vie: l'espèce de plaisir qu'on peut trouver à une pièce bien faite.

«Je m'y intéresse et aussi à Claude, mais c'est qu'aujourd'hui ils sont mes seules branches.»

Il employait volontiers avec lui-même cette expression, se comparant à un homme soutenu par des branches de hasard sur l'abîme. Chaque fois qu'il éprouvait le moindre sentiment d'amour ou d'amitié, il lui semblait qu'en dehors de cette émotion rien n'existait entre la mort et lui.

«Si je quittais Edith et Claude, dans une chambre d'Aix ou de Biarritz, devant la fenêtre ouverte, ce serait là que je...»

Que de fois il s'était raconté à lui-même les circonstances de son suicide, jusqu'à composer les notes dans les journaux, jusqu'à imaginer le visage de son père, à entendre le cri de May, à mesurer l'indifférence de tel camarade.

Il se leva, suivit l'allée par où tout à l'heure sa sœur s'était enfuie. Silence étonnant des oiseaux! hors l'immense vibration des prairies, nul autre bruit que celui de l'acier sur les cailloux de l'allée où Claude enlevait les mauvaises herbes. Edward s'avançait, traînant ses sandales, la tête un peu rejetée parce que le vent renvoyait dans ses yeux la fumée de sa cigarette; le sourire que May redoutait, enlaidissait le bas de ce visage soudain méchant, vieilli. Il allait vers Claude; à la hauteur des charmilles, il aurait pu remonter vers la maison; il ne doutait pas que cela valut mieux; il ne pourrait rien dire à Claude qui ne blessât cet enfant; mais un attrait plus fort l'entraînait vers le jeune paysan déjà redressé et qui lui souriait de loin. D'abord ils échangèrent quelques mots inévitables à cause de l'orage qui ne crevait pas. Puis Claude brusquement dit:

--Il faut me pardonner, Monsieur Edward, mais Mademoiselle est passée tout à l'heure près de moi, avec une figure si triste ... sans doute, je me mêle de ce qui ne me regarde en rien...

Son regard vers Edward appelait au secours; mais le mauvais garçon s'amusait trop pour lui venir en aide; il le remercia seulement de l'intérêt qu'il portait à sa sœur; peut-être avait-elle des préoccupations certainement, rien de grave. Claude insista:

--Enfin, Monsieur, vous n'êtes pas inquiet?

--Mon petit Claude, je suis en passe de ne m'inquiéter de rien, ni de personne.

Le front de Claude se contracta comme chaque fois qu'il se heurtait à cet étranger; le son même de cette voix le déroutait: il ne reconnaissait plus ces yeux:

--Oh! Monsieur, il faut, n'est-ce pas, que vous soyez tout à fait rassuré pour parler ainsi?

--Claude, Claude, dit Edward, vous commettez une faute d'où peut venir votre malheur; vous croyez qu'il existe au monde quelque chose d'important.

Claude répondit qu'il croyait, en effet, que tout avait de l'importance, parce que nous faisons le moindre geste et que nous nous arrêtons à la plus secrète pensée sous le regard de Dieu.

Il pressentit qu'Edward lisait en lui mieux qu'il ne faisait lui-même et que ce qu'il n'avait jamais voulu s'avouer, depuis longtemps, divertissait ses jeunes maîtres; il resta donc sans dire un mot. Alors Edward commença un étrange bavardage; il assura que ce devait être bien plaisant d'assister aux menus drames d'une vie familiale, depuis la porte de l'office; que pour lui, s'il était né dans le peuple, il n'eût point cherché d'autre passe-temps que celui de ces grands laquais trop nourris que l'on voit aux banquettes des antichambres et qui peuvent, mieux que Balzac, connaître le monde. Mais, pour que ce fût amusant, il se fallait garder de quitter les coulisses, de se mêler aux acteurs, de tenir un rôle. Claude n'usait pas de la situation pour rire aux dépens de tous les grotesques habitant cette masure.

Le jeune homme s'arrêta au bruit que fit le rateau en tombant des mains du pauvre garçon de qui la figure avait pâli au point qu'Edward remarqua, pour la première fois, sur le nez et sur les joues, des taches de rousseur. Des gouttes de pluie s'écrasèrent contre les feuilles; l'odeur de la terre s'éleva.