La Cendre: Roman

Part 15

Chapter 153,639 wordsPublic domain

Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées en montagne, sous les plis du drap blanc, les bras arrondis en oreiller sous la tête, la cigarette pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus crapuleux, à chaque bouffée; et Mareuil la considérait, bien résolu à ne pas retourner dans ce lit, auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes de détresse où, jusque dans la volupté, il avait senti qu'il n'aimerait plus Jack--qu'elle était devenue, pour lui, une femme comme les autres, une simple jolie femme, sans charme supérieur, l'égale de toutes les autres femmes jolies.

--A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria Mme Hardouin.

--A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait.

Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération croissante et de regrets déchirants--la certitude que Jack restait la même, absolument la même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux clairs, la même bouche sinueuse, le même corps solide et souple,--la conviction qu'elle lui eût paru la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards tour à tour rancuniers et haineux, puis subitement attendris.

Elle reprit:

--Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?...

Il répliqua:

--Non, non, pas le moins du monde!

Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient de se ruer sur elle, de la battre ou bien, au contraire, de se jeter à genoux devant le lit, et de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce qu'elle avait fait.

Elle répéta:

--Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais mon caractère, si tu l'avais compris, nous pourrions être heureux, très heureux ensemble!

Mareuil repartit d'un air narquois:

--Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?...

--C'est-à-dire--oh! tu vas me juger sévèrement!--c'est-à-dire que je pourrais revenir, que nous pourrions nous revoir assez souvent ... et que cela ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais voilà!... Tu ne comprendras jamais l'inconstance!...

Mareuil s'exclama:

--L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons! Me tromper trois ou quatre fois la semaine, comme dans le temps, ce n'est pas de l'inconstance! Ça vous a un autre nom!...

Elle implora affectueusement:

--Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!... Tu te doutes bien que tu exagères ... Il ne s'en rencontre pas tant que cela d'hommes qui ...

Mareuil l'interrompit sèchement:

--Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi me trompais-tu?... Dans quel intérêt?

Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous ses raisons, ses motifs, et le regard mélancolique:

--Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?... Je présume que si j'étais homme ce serait identique, que je voudrais connaître beaucoup de femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ... Oui, j'ai une triste nature!... Je n'y peux rien ... Je me raisonne ... Je me jure de ne plus céder ... Et je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par bêtise, par instinct!

Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires amicaux, feignant l'assentiment, la sympathie, le calme.

--Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec une nuance de vanité, je ne sais pas ce qu'ils ont tous après moi, dès qu'ils m'approchent ... Ils sont là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est répugnant, quelquefois!...

Elle semblait mue par un besoin d'épanchement, un besoin fanfaron de se décrire; et, tandis qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison se déroulaient peu à peu dans l'imagination de Mareuil, comme un vaste espace inconnu et brumeux, une plaine immense soudain découverte où, en divers endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli des choses ignobles. Elle évoquait le passé, confusément, sans ordre, sans nommer personne, le passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant à des visites, à des baisers, des caresses, et qui n'aboutissaient pas,--des toquades qui l'enflammaient trois jours, quatre jours et s'éteignaient brusquement--des caprices qui duraient davantage et sur lesquels elle disait moins--une longue série d'abandons d'elle-même, que l'incohérence du récit grossissait, multipliait démesurément.

Gilbert approuvait par instants:

--C'est très curieux, c'est très curieux!

Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil défaillant de douleur, un autre malheureux Mareuil qui n'était plus lui, qui était comme son cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère qu'on eût fait souffrir, sous ses yeux, lâchement; et il questionna:

--Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes, est-ce que tu les aimais?...

Mme Hardouin riposta:

--Naturellement que je les aime!... Ne pas les aimer!... Il ne manquerait plus que cela!... Pour qui me prends-tu donc?

Mareuil affecta de railler:

--Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne?

Elle ricanait, égayée par la question:

--En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai pas de moyenne!... Cela dépend ... tantôt plus ... tantôt moins!...

Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée de fumée, il demanda négligemment:

--Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps m'as-tu aimé?...

Elle répliqua, l'air pensif:

--Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment aimé?... Nous sommes à la franchise, n'est-ce pas?

--Tout à fait!

Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse, le nombre décisif, en train de se formuler. Mme Hardouin déclara:

--Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant six semaines ... Oh! oui!... six semaines, deux mois!

Il grimaça un sourire:

--Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!...

Il se redisait, en marchant: «Six semaines, deux mois! Six semaines, deux mois!...»--et des aveux de Mme Hardouin, de ce qu'elle lui avait naïvement confié sur sa corruption intime, de son plaidoyer vicieux et ingénu, il ne subsistait plus que ces quatre mots: «Six semaines, deux mois!» Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable martyre, offensé grossièrement la pauvre petite Mme Béatry, désolé la douce Mme Lozières. Il revoyait la suite de toutes ces vilenies commises, depuis un an, par impuissance; il entendait les gémissements de Lucie, là, à côté,--ses sanglots hoquetants de mourante. «Six semaines, deux mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante! Une fureur l'envahissait, une fureur sauvage de dupe qui apprend, qui se savait volée, mais pas tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait entre ses dents:

--Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas beaucoup!...

Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et, arrachant le drap qui enserrait Mme Hardouin, il s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix terrible:

--Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu vas t'en aller!... Tu vas t'en aller ... et immédiatement!...

Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie, et elle s'exclama joyeusement:

--Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes encore!... J'en étais sûre!...

Il réitéra d'un ton glacial:

--Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires! Va-t-en ... Décampe!...

Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit.

--Alors, c'est sérieux?

Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de stupéfaction, de rage, ne trouvant plus ses mots, ses arguments:

--Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!... Comment! Vous m'invitez! Vous m'invitez!... Et ensuite, vous ... vous me dites ... Vous êtes fou!... Vous êtes fou!

Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes:

--Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens! Voilà, puisque je suis fou!

Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de Mme Hardouin, et, d'un geste acharné, il lançait tout cela, pêle-mêle, par terre, à travers la chambre.

Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant le bras:

--Mais tu es un bandit ... un vrai bandit!

Il bégaya, en se dégageant:

--Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!... Ha! ha! Non, dis-moi donc ce que tu es!...

Elle riposta, déroutée:

--Moi ... je suis ... je suis une horreur!... Seulement, toi, toi, tu es tout de même ...

Une montée de larmes l'étranglait. Elle se tut, se mit à ramasser les effets dispersés, en silence.

Mareuil, accoté à la fenêtre, la regardait, les yeux égarés, comme un assassin devant sa victime, avec ce sillage de tremblement intérieur que laisse après elle la colère:

«C'est du propre ce que j'ai fait! Oui, ce n'est pas à moitié goujat!»

Il aurait souhaité qu'elle l'injuriât, qu'elle le lacérât à coups d'ongles, qu'un homme surgît pour la venger. Même au paroxysme de sa fureur d'impuissant, même au moment où l'autre Mareuil torturé, où les images de Mme Béatry insultée, de Mme Lozières abattue et gémissante lui semblaient crier revanche, même à ce moment il n'avait pas voulu Jack si bas, si humiliée. Et maintenant, dans un revirement attendri, il oubliait tous ses méfaits, tous ses ravages; il n'était plus sensible qu'à ce spectacle choquant, qu'à ce spectacle lamentable d'une femme sans défense, se traînant sur les genoux ou bien accroupie comme une glaneuse, la tête échevelée et presque contre terre, pour réunir ses vêtements épars.

Enfin, il supplia en se courbant:

--Tu permets que je t'aide?

Elle eut un brusque mouvement de répulsion.

--Ne me touchez pas!... Je vous interdis de me toucher!... Vous n'êtes qu'un misérable!

Elle s'était relevée, se rhabillait hâtivement, rattachant les nœuds, ragrafant les agrafes, avec une prestesse inconsciente, toute d'habitude, aussi vite qu'elle se fût dévêtue; et Mareuil qui observait ces doigts expérimentés, cette agilité symptomatique, sentait diminuer ses remords, sa commisération.

«Bah!... Malgré tout, il aurait mieux valu ne pas en venir là! C'est évident!... Cependant, au fond, il n'y a que demi-mal ... Une femme qui se rhabille comme cela, ça ne doit pas saigner longtemps de l'âme ... Dans deux jours, elle sera à se déshabiller ailleurs, et elle n'y pensera plus!...»

Il se rassurait, en marchant d'une chambre à l'autre; il se raidissait contre le repentir, il s'inventait des justifications: «Et puis, elle n'avait qu'à ne pas me mettre dans l'état où elle m'a mis!... En somme, ce n'est pas l'innocence!... Ce n'est pas le lys, ce n'est pas la pervenche!...»

Mais quand elle fut prête, quand elle eut piqué au-dessus de ses cheveux bouffants son chapeau minuscule, quand il la vit sur le point de partir, toute son énergie, toute sa goguenardise l'abandonnèrent, et, s'arrêtant en face d'elle, il demanda piteusement:

--Veux-tu me pardonner? Veux-tu me donner la main?

Elle répliqua d'un air hautain:

--Non, non, il ne faut pas. Cela vous salirait. Je ne veux pas!

Il implora encore:

--Oh! je t'en prie! Si tu savais! Si je t'expliquais!

Elle le toisait, les lèvres contractées d'une moue méprisante.

--M'expliquer!... Ah! si vous m'expliquez cette infamie, vous pouvez vous vanter d'être joliment fort!... Non, tenez, je vous en tiens quitte de vos explications!... C'est une poignée de mains que vous désirez?... La voici! Finissons-en ... Ça n'aurait qu'à vous reprendre!... Je ne suis plus tranquille ici!...

Elle lui tendait une main molle, une main qui paraissait ne pas lui appartenir, être tendue par sa propre main comme un objet.

Il la prit, et attirant contre lui Mme Hardouin, la baisant sur la joue, près de l'oreille, car elle se détournait un peu:

--Tu me pardonnes? dit-il ... Tu me pardonnes ma petite Jack?

Elle se laissait faire, les bras ballants, les yeux vers le plafond.

--Oui, oui, je vous pardonne!... Mais je m'en souviendrai, de votre déjeuner ... Ah! ça, je m'en souviendrai!...

Il ne la lâchait pas, pourtant, quelque chose l'empêchait de lâcher ce buste impassible, cette peau aussi placide que de l'étoffe,--une superstition irraisonnée peut-être, comme celle qui pousse à embrasser un cadavre, une personne frigide et morte qui ne revivra plus, ne sent plus les baisers. Il avait l'intuition que c'était bien le symbole de sa passion défunte, l'incarnation de son impuissance, ce corps inerte auquel il s'accrochait sans espoir, et il balbutiait d'une voix plaintive:

--Ah! ma petite Jack ... Si tu savais!... Si tu savais!

--Si je savais quoi?... interrogea Mme Hardouin intriguée.

Mareuil s'écarta, et avec une pudeur de malade:

--Non ... non, cela ne t'intéresserait pas ... Ce sont des ennuis que j'ai ... qui me rendent insupportable quelquefois ... comme aujourd'hui ... Tu n'as pas à m'en vouloir!... Allons, quittons-nous, ma petite Jack ... Adieu!... Nous ne sommes pas encore faits pour nous accorder ... Je m'étais trompé ...

Elle souriait, insensiblement émue par ces réticences:

--Ah! vous êtes un drôle de garçon!... Vous êtes un peu détraqué, hein? Avouez-le!...

Mareuil répliqua:

--Oui, c'est cela même ... Je suis détraqué, tout ce qu'il y a de plus détraqué!...

Ils se secouèrent la main d'un shake-hands tout camarade, d'un de ces hypocrites shake-hands de réconciliation, où dans la violence de l'étreinte, on semble tâcher d'écraser le résidu des sentiments mauvais.

--Adieu, ma petite Jack!... Et, un tas de pardons, n'est-ce pas?

--Adieu! dit Mme Hardouin ... Soignez-vous! Soignez vos ennuis! Conseil d'amie, je vous affirme!

--Oui, je vous remercie ... Adieu! fit-il en refermant la porte sur elle.

Puis, il rentra dans le cabinet de toilette.

Une odeur écœurante de nourriture refroidie, d'eaux parfumées, remplissait la pièce. Il ouvrit la fenêtre, et s'inclinant au balcon, il distingua, assez loin déjà, Mme Hardouin, qui remontait la rue--tête basse, de cette même allure rêveuse qu'elle avait, le matin, lors de la rencontre.

Il la suivit quelques minutes du regard. Il se remémorait l'époque où, de la voir partir ainsi, de la voir s'éloigner, cela lui serrait le cœur, graduellement, comme un lasso se rétrécissant à chaque pas.

«Ah! non! Ce n'est plus ça ... C'est une petite femme qui s'en va ... qui s'en va tout bonnement ... La ficelle est usée, la ficelle a claqué!...»

Jack tournait l'angle de l'avenue de Villiers. Il se retira, commença à se rhabiller, et tout à coup, comme résumant la bataille, le résultat de sa tentative suprême, il murmura avec une ironie simulée:

«Eh bien! me voilà fixé, cette fois!... Plus de doute, maintenant!... J'ai mon compte!... Je suis fichu, fichu jusqu'aux moelles!... C'est clair!»

* * * * *

Quand il parut sur le quai de la gare, il aperçut Labernerie qui le guettait, à la croisée d'une portière, la figure crispée de mécontentement:

--Arrivez donc! Arrivez donc!... Le train part!... Depuis un quart d'heure, je me fais une bile!...

Il grimpa dans le compartiment, hissa dans le filet son sac, sa valise.

--Voyons! disait Labernerie ... Voyons, qu'est-ce que vous avez eu?... Qu'est-ce que veut dire ce raté de ce matin, ce retard de ce soir!... Une femme, hé?...

Mareuil acquiesça d'un hochement de tête.

--Ah!... Ça, c'est sacré! reprit indulgemment Labernerie ... Ça, j'excuse!... D'ailleurs, je n'y ai pas grand mérite ... J'ai occupé ma journée comme vous!...

«Comme moi!» songeait mélancoliquement Mareuil; et d'un ton de sympathie courtoise il répondit:

--Ah! Bonne journée? Vous êtes satisfait?

--Une journée délicieuse! Une petite chérie exquise, mon cher!... Vous n'avez pas idée de ce qu'on peut trouver à Paris et en plein mois d'août encore ... C'est renversant!

Il se perdit dans des développements au sujet de cette amie de passade, de l'injustice immotivée qui retient certaines femmes dans des situations subalternes, de l'approvisionnement excellent de la maison où il avait connu la charmante dame en question.

Mareuil, par lassitude, affectait de la curiosité, demandait des renseignements minutieux.

Mais, après Orléans, le critique se renfonça dans un coin, ferma les paupières, s'assoupit. Il soufflait en dormant, d'une respiration de monstre fatigué, et sa grosse tête barbue roulait sur sa poitrine bombée, au rythme des cahots.

«Une journée délicieuse!... Une journée délicieuse!» se répétait railleusement Mareuil qui comparait avec sa journée à lui, avec ces imprécations, ces viles injures, cette scène odieuse où s'était anéantie la dernière de ses espérances. «Une journée délicieuse!» La vue de ce Labernerie, la vue de ce sommeil bienheureux et repu, l'indisposait, lui semblait un défi à sa tristesse, l'irritait à la longue.

Alors il s'accouda à une des petites fenêtres étroites du wagon, et, jusqu'à Blois, il ne se retourna plus, il resta à contempler à travers la vitre les paysages reposants de la Beauce, de la Touraine, ces belles régions fertiles étendant au loin dans la nuit leurs platitudes indéfinies de déserts noirs.

XIV

A la _Grenadinette_, la vie était monotone et laborieuse.

Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval avaient visité les châteaux environnants, poussé même jusqu'à la lointaine excursion d'Amboise; et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires, à de courtes promenades hors de la _Grenadinette_, dans la forêt avoisinante, le long des larges routes aux carrefours à croix blanches, ou bien sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés de mousse.

Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, lors des heures du repas, les ménages vivaient plutôt isolément.

Henriette dirigeait les soins du ménage, de la cuisine. Angèle était constamment accaparée par le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne, de la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit des goulus pour le plat près de finir.

Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie se préparait, par des lectures, une opinion inébranlable sur les dramaturges suédois et sur Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes amorçait le second acte de _Gens de Presse_.

Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc le seul à ne point travailler; et pendant la première semaine, il s'accommoda, sans déplaisir, de cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle lui procurait.

Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, chaque jour renouvelé, que de se lever, de courir à la fenêtre, et d'apercevoir à ses pieds presque, au ras du petit jardin, entre les maigres arbres disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense Loire, toute basse, dépourvue d'eau par les chaleurs, et qui ne semblait pas couler, mais s'allonger, s'étaler nonchalamment telle qu'une mer paisible et puissante.

Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée descendante,--avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds, ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif.

Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne.

Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire s'élargissait encore--elles diminuaient, diminuaient, paraissaient perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme pour leurs boiseries fragiles.

Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis, s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la _Grenadinette_, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage de la terre pour rêver plus à l'aise.

Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait.

Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots qu'un cheval secouait en trottant.

Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il lui faudrait retourner, réorganiser sa vie--sa vie d'incurable, sa vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs, toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort et triomphant.

Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain, un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur, ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie.

Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de l'attrait à son existence,--si ce serait par le labeur, par l'ambition, par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,--tout cela lui paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu.

«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!»

Il continuait pourtant à chercher; et, comme les clochers de la ville sonnaient midi d'un son grave, il dressait au milieu du canot une petite voile triangulaire, se faisait ramener paresseusement à la _Grenadinette_ par le vent complaisant.

Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, riants. On y respirait cette immatérielle atmosphère de congé, de libération joyeuse, qui est le charme des repas entre amis, en été, à la campagne. Le Grand-Cob même, qui, pendant les premiers jours, battait froid à Mareuil, à cause de sa rupture avec Rabastens et de ses réponses évasives à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de cette offense quasi personnelle, pardonné l'abandon de sa jeune protégée, pris son parti des faits accomplis.

A peine, de temps en temps, se permettait-il une allusion à la mystérieuse fâcherie, après déjeuner, lorsqu'on buvait le café, dans le jardin, et que les verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors de sa réserve:

--Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande rien ... Je ne veux rien savoir ... Mais c'est une fière gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas beaucoup de cette pâte-là!...

Mareuil ne contredisait pas:

--Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une masse de qualités!... Seulement, vous comprenez, cela ne pouvait pas durer toujours!...

Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey un des journaux de Paris qu'on apportait, en se relevant pour reposer sa tasse sur le large mur bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la Loire, ou encore en excitant cauteleusement Brévannes à parler de _Gens de Presse_, du second acte entamé, et de ce que serait le troisième.

Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands chênes, à somnoler, à regarder la rivière luisante et calme, à lire les gazettes qu'ils se repassaient, à fumer des pipes, des cigares.

Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa chaise et rentrait dans la maison.